il pleut, je ne peux pas aller sur la terrasse pour guetter les plantes et voir comment elles se démènent alors je pense

Je n’aime pas les jardins à la française. Je n’aime pas les buis taillés à la française dans les jardins à la française. Je n’aime pas les angles droits, les aplats, les circonvolutions imposées par les labyrinthes rigides et les massifs cubiques des jardins à la française. Je ne les aime pas, et ce n’est pas d’un point de vue esthétique, car au fond c’est plutôt joli cette géométrie vue d’avion. Je ne les aime pas, parce que c’est une question de rapport au monde, de rapport de domination au monde. De malaxer, modeler, couper le monde à sa convenance. D’imposer. Les thuyas en torsades me font mal aux yeux. Les boules de glace de buis vert dans les vasques de pierre me font mal aux yeux. C’est ridicule. Des buis en boules de glace ou entortillés en bolduc, c’est ridicule. C’est ignorer ce qu’est une plante, vraiment. Ce qu’est vraiment une plante. C’est ignorer sa capacité infinie à se débrouiller pour pousser entre deux gangues de béton armé. C’est ignorer sa force vitale et féconde dont l’idée première est de se développer vers la lumière avec le concept du « malgré tout » bien attaché au ventre, aux racines et au tronc. C’est ignorer que les arbres ont un battement de cœur, une pulsation de vie très lente, trop lente pour que nos capteurs limités la remarquent. C’est ignorer la variété des pistils, étamines, les pétales doux, rayés, pelucheux, rugueux, les constructions complexes et flamboyantes des feuilles pointues ou rondes qui tâtonnent pour avancer pianissimo, cherchant l’air et le clair en dépit des obstacles. C’est ignorer la vie. Les jardins à la française ignorent la vie. Taillent la vie. Soumettent la vie. La vie mange, la vie se développe, la vie s’insinue et s’étale, la vie déborde. Les racines percent le bitume, elles, contrairement à nous, nous et nos ongles friables. Et peu importe qu’on recouvre ces racines d’enrobé, qu’on les tailladent, qu’on les cimente, elles recommencent, car c’est têtu la vie, c’est têtu d’une façon vive, d’une façon éclatante, imaginative, d’une façon conjuguée au futur, toujours. D’une façon prolifique, et têtue, si têtue. Les jardins à la française sont têtus eux aussi comme des comptables avec leurs lignes de chiffres cassants. Additionner, soustraire, ça n’est pas une méthode du vivre, ça, c’est une méthode de distributeur – de tickets, distributeur de bons points, distributeur de sodas et d’huile de palme en barres –, c’est une méthode qui range les gens qui ont tout perdu dans des gymnases, une méthode qui contrôle les papiers, leur possession, c’est ridicule de devoir vivre accroché à un bout de papier alors qu’on a été humains chasseurs cueilleurs vivants pendant des milliers d’années sans problème. Les lignes comptables et les distributeurs sont le contraire du fertile. Je n’aime pas le contraire du fertile. On ne peut rien faire du contraire du fertile. Le contraire du fertile produit des étendues désertiques. D’un point de vue esthétique, c’est assez joli les étendues désertiques, on peut y faire de belles photos, parce que c’est proche de la géométrie désertique des jardins à la française. Voilà pourquoi je n’aime pas les jardins à la française : ça prend des teintes vertes et ça tord le vivant pour l’épuiser. Ça assèche. Je ne veux pas vivre dans un monde sec. Et j’ai raison. Le monde le plus sec que je connaisse c’est la mort.

Une réflexion sur « il pleut, je ne peux pas aller sur la terrasse pour guetter les plantes et voir comment elles se démènent alors je pense »

  1. suis du sud, j’aime le sec dont on tire du fertile, des terrasses, des canaux, de la main de l’homme (ouille pas de notre temps – sourire), mais je goutte aussi les jardins à l’anglaise

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