L’escalier imaginaire

 

 

Cette petite échelle de meunier sur le plan qui prend dans le salon, qu’il y aurait un double étage, peut-être soutenu par un autre indice, la fenêtre de toit du bureau, qu’un non-dit d’escalier se cache dans la maison-témoin, menant aux lieux aménagés sous les charpentes. L’escalier comme médium d’une élévation vers le lieu d’écriture, qui se conquiert à la force du jarret, dans la partie privée de l’habitation. Pourtant on y renonce, pas de hiérarchie des étages dans le plan, juste une litanie de pièces juxtaposées, on pourrait supposer tout autant une toiture descendant jusqu’au sol ou presque. Mais où sont les façades pour nous révéler. Alors naît un escalier imaginaire, dans le laiteux bleuté de la photo du salon (ping), qui s’esquisse en fond, celui qui craque à la troisième et à la huitième marche de l’enfance, celui qui amène à la porte de lumière d’une chambre de garçons, et tous les escaliers de la littérature, l’escalier dérobé derrière le rideau ou celui (pong) qui descend à la cave, l’escalier qui fait basculer dans l’autre monde,  où on traîne en lisant, qui pour dire qu’un escalier n’est pas le territoire même de la rêverie. La probabilité d’un escalier imaginaire là dans la maison-témoin.

l’îlot central

Entre la cuisine avec sa table de petit déjeuner et le coin-repas avec son îlot central, la maison hésite entre deux styles distincts, deux manières de vivre offertes aux adeptes du cuisiner tranquille et du petit déjeuner en catimini, qui n’exclut pas le must de nos cuisines contemporaines, l’îlot central, ici uniquement à fonction de table surélevée avec tabourets hauts, et qui n’est plus central que du coin-repas.

Quelque chose d’une tour de contrôle des calories, voir de haut les menus dans l’assiette, que certes on mange encore ensemble, on s’assied à la même table, mais on se surveille. L’îlot central comme quart operator, celui qui divise  les portions, et qui dans la lumière forte d’un laboratoire transforme l’ordinaire pain quotidien, le frichti de nos grands-mères, le repas qui tient au ventre, l’avachissement sur un coin de table des fins de repas en un acte maîtrisé du corps, la bouche qui escompte ses bouchées, la colonne vertébrale roide, un certain inconfort du siège précipitant la durée du repas, le vingt-minutes chrono accordé à la nécessité de se nourrir, la lenteur de la satiété remplacée par l’esthétique du décor, on se met en scène mangeant, on mange dans le magazine de déco, on est contemporain, c’est-à-dire sain, sobre et rapide, traitant la nutrition comme on gère l’agenda, coincée entre un rendez-vous et un loisir structuré. L’îlot central, que seule cette position de surplomb sur le repas serait désormais la manière de manger.

 

dans l’odeur

Dès l’entrée, cette odeur, je le savais, j’en étais sûre. J’ai accepté, ça me fait un petit supplément, depuis la fermeture des imprimeries, il n’y a plus beaucoup de travail ici, alors, mais je savais que le pire dans ce genre d’endroit, c’est l’odeur du neuf, je vais me mettre le masque au cas où, l’odeur du neuf, parlons-en, c’est du formaldéhyde et des phtalates, le neuf, c’est pas pour moi, mais si je vais leur dire, ils en trouveront une autre pour faire le travail. Le design environnemental, ils n’en ont rien à faire, et tout ce qui fait perdre du temps d’une manière générale, le tout c’est de caser le programme en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ont mis rapidement leurs petits meubles en place, c’est rôdé, tout dans l’apparence, mais la sécurité, qui s’en occupe à part ceux qui y passent du temps, je me demande si celle qui est en charge des visites se rend compte de ce qu’ils lui font supporter, et le problème avec le formaldéhyde, j’aurai beau aérer, ça ne partira pas, il faut des années, et moi, tous les matins à cinq heures, je vais passer deux heures dans l’odeur.