Le voyage du seuil

2919674872_27f72dba95_z

J’ai ouvert la porte à deux heures précise. Je l’ai noté dans mon carnet. Sur la toute première page, sur le premier centimètre carré de texture blanche. C’était une heure de jour. Pas une heure de nuit. Une heure où émerger de la misère des ténèbres et se révéler contre ses propres misères.

J’étais restée longtemps derrière la porte. Certains diront que, dans l’immobilité parfaite, le temps n’a que peu d’importance. Aucun événement pour tailler une encoche dans la mémoire des jours… Qu’avais-je fait de tous ces mois ? Quelle chose aurais-je alors pu retenir dans les filets de papier et d’encre d’un carnet de voyage ? Rien… ou… Peut-être cette courbe fragile de mes doigts s’écartant en de minuscules assauts de leur noyau de stupeur vers l’éventail d’un espace ré-apprivoisé.

Une main m’avait conduite jusqu’à la porte. Une autre m’avait tirée dehors. La première dégageait une chaleur d’épiderme salé, de confiance maternelle caressée dans la moindre fibre d’une enfance ressurgie comme refuge premier. De l’autre je ne savais presque rien.  A peine devinais-je le visage de l’offrande ou la voix de la salutation.

La première m’avait admonestée : pars, sors, franchis cette frontière qui est posée en toi plus que devant toi. Ouvre cette porte, marche ta guérison ma si petite fille, efface la malédiction enclose dans ton souffle serré. Marche. Et ne me reviens jamais plus pareille.

La seconde, longue chorégraphie d’envol, sémaphore battant la chamade, ellipse d’un soulignement… la seconde avait tracé la multitude des points entre mes pieds scellés de peur et le seuil émouvant d’attente. Elle m’avait amenée à imaginer le moindre détail du plan de route. Les vallées de nausée, les monts d’espérance, les gouffres de panique, les fleuves de larmes, les sentes étonnées et les essoufflements de terrain… toute une carte du « tendre vers », toute une expédition de quelques immenses mètres.

Le carnet de voyage sur le ventre, enfoncé dans les chairs crispées, j’avais si longuement, si méticuleusement imaginé le périple, puis l’immense victoire, la découverte nue. Je savais que je serais exsangue, presque évaporée de crainte. Je savais que le plus dur n’était même pas imaginable. Mais le carnet me rassurait, clos mais tendre, souple et patient. Enfant sur mon ventre. Enfant dont le père était là, au coin de la rue.  Âme du kiosque à journaux.

Il lui avait suffit d’un geste, anodin mais d’une générosité brûlante. Prendre dans son étalage ce petit carnet ocre qui me tentait tellement avant que tout ne bascule. Le glisser dans une enveloppe. De ses doigts rapides rabattre le triangle de papier. Avec cette sorte d’amour désinvolte, le pousser dans la fente de la porte, pour qu’il s’échoue, un peu ivre d’air frais, tout contre mes pieds. Il m’avait suffit d’une danse lente, d’un rituel réconcilié, de l’innocence d’un geste simple : ouvrir l’enveloppe et en sortir le carnet ; il m’avait suffit de la surprise pour oublier, graciée pour un instant, ma peur du monde. Ensuite tout c‘était emballé, l’effroi vrillait mon regard, effilochait mes jambes, kidnappait mon souffle. Mais le carnet criait contre mon ventre son besoin d’exister dans ce si long trajet vers l’homme derrière la porte, vers la lumière réapprise et vers ces premiers mots balisant ma traversée.

Certains diront que je ne suis qu’au seuil du voyage. Mais qui peut comprendre, sinon lui, cette joie d’accomplir, des profondeurs de mon exil, ce si bouleversant voyage du seuil ?

Il y a une faille

Il y a une faille. Dans la toile bleue de l’univers. Un accroc vivant et inquiet comme un regret impénitent. Il y a cette béance à travers laquelle je respire, ces jours de trop grande affluence  où les portes me tiennent lieu de douane. Et je ferme la frontière du monde pour m’agripper à cette issue. En ce moment, je la repasse. Vois comme elle soupire sous le fer, la vapeur s’éprend de ses fibres et je m’applique sur les lisières, précisément là où, de temps en temps, l’étole rebique, se rebiffe, crolle.

Je le raconte aux oiseaux. Des corbeaux au plumage humide, qui picorent le linge défait, ratatiné dans l’odeur de frais émanant de la malle. Je me contente de leur présence. Depuis que j’ai perdu le sillage des anges qui traversaient quelques fois jusqu’à moi. On n’est jamais digne d’un verre d’eau et j’ai osé le refuser.

Souvent, je regarde au-delà. Partout, à tout moment. Bien sûr, les souris me voient refaire les lits de ces gestes amples, avatars d’une liberté publicitaire. Elles ne soupçonnent pas un instant que je déploie un horizon, une prairie, un lac, un mont.

Je me confie au léopard, souple chaleur au pied du lit. Je veux bien qu’il lèche mes mains, mais juste le soir, en ronronnant. Les griffures d’ambre sur son pelage me réjouissent. Je sens des tenailles et des crics  bourdonner dans mon ventre sec. Et je fourrage dans ses poils pour deviner l’odeur des jungles bruissant sur le plafond éteint.

J’envie cet autre côté, je le regarde fébrilement, parfois sous les yeux de l’orque de baignoire – Comment fait-il pour vivre dans un si petit espace ? -. Je le projette dans mon miroir et là les océans grignotent des remords d’îles et de fjords efflanqués.

Dans ma malle, les torchons s’accumulent, les serviettes de bain s’empilent, un oiseau trône sur la colonne, petit stylite  impassible. La table se couvre de mouchoirs, damier de couleurs variées. Ils n’ont en commun qu’un serrement, une chiffonnade, un épanchement. Ils ont le compte des sanglots. Je les efface à coups de fer.

De l’autre côté, un chat danse. Ses pattes sont dorées comme ce rire, le tien peut-être, qui sonne l’angélus dans ma tête. Je voudrais tant le caresser, je l’attire avec du lait et des senteurs de cuisine rousse. Jambe de sable d’Italie. Mais il ne vient jamais ici. Alors, je lisse les plaies de la faille. La cicatrice est toujours vive. Comme moi, te souviens-tu que je t’aimais ?