Les maisons qu’on visite en rêve sont habitations poétiques

/ corps, conques & contenants.
Les maisons qu’on visite en rêve sont habitations poétiques, présences induites, issues du paysage. Elles font corps avec le site et même, possiblement mouvantes, s’y adaptent en permanence. L’une d’elles était retranchée en fond de baie, contenue dans une anse, une anse elle-même comme un contenant, remplie et vidée par la mer. Tour à tour lagune et vasière. Limon, argile et sable, teintes ardoises et ocres, douces à l’œil. En dégradé de grains. De la poudre d’émeri au papier de verre. Ni galets secoués par les vagues, ni cailloux pointus de rivières. Cette seule surface tactile, et tout de suite après l’herbe en tapis dans un sous-bois de pins. La maison était là – nous le savions seulement mais sans l’apercevoir – associée au bois, faite de bois, s’accordant aux troncs. Visible essentiellement par la présence d’une terrasse où s’asseoir pour profiter du paysage dans lequel aucune verticalité ne semblait avoir capacité à se maintenir longtemps. Non pas hissée sur la plage mais posée sur le plat de l’anse. Annoncée par un plancher de pin d’où l’on percevait nettement les éléments du sol, dans la continuité d’autres lignes lointaines, d’autres surfaces, se répondant en plans qui se recouvrent. Affaires de niveaux. Plancher-plateau-paysage – vidé, empli, en nappes – d’où regarder approcher le trop plein de mer, cet envahissement au terme duquel il eut été facile d’imaginer l’habitation soulevée, flottante. Mais l’habitation avait disparu, s’était enfoncée dans la vase à la façon d’un coquillage – fermeture, retranchement – puis laissée recouvrir. Et tandis que mon regard flottait encore au-dessus de l’anse effacée par l’eau, une autre partie de moi enfermée dans l’abri, attendait de refaire surface pour découvrir, comme sur un campement provisoire, un paysage changé et neuf.

Il y a des maisons qu’on visite en rêve

/Verrière, Serre, Envers, Mer.
Il y a des maisons qu’on visite en rêve, l’une d’elles m’a laissé un heureux souvenir de verrière. Unique accès par la façade arrière, pourvue d’une serre, la villa surplombait un paysage qu’elle masquait entièrement. Mais déjà tous ces indices en « ère », homonymes d’air et d’erre – espace, vent, circulation, enveloppaient le lieu d’un halo singulier. Nous savions la mer derrière, même cachée, et qu’un chemin très raide, que la maison ne révélait que sur son autre versant, permettait de descendre à pied vers une crique en contrebas. L’arrivée était en bout de route et par une verrière. Transparence et obstruction, comme souvent en rêve. Or toute transparence semblait ici disposée vers la façade arrière, la seule, puisque l’autre qui possédait la vue ne se laissait pas voir ou peut-être depuis un point inaccessible au large, point qu’on dit imaginaire.
Au débouché de la route donc une sorte d’étrangeté, le charme d’un bâtiment à demi ruiné posé sur un sol sec, poussiéreux. Tout était à refaire. L’idée même de jardin retournée comme un gant, associée à cette serre vide qui dessinait une fermeture en agrafe, l’aboutissement du bâtiment construit sur un dénivelé du sol rattrapant ainsi par l’arrière et comme de justesse son ancrage. De la maison nous percevions surtout les cheminements, ayant rapidement compris son plan en U, mais toujours dans cet envers où nous circulions assez avidement d’un espace vers l’autre. Une grande pièce cuisine au rez-de-chaussée, ouverte sur la cour. Des montées, des descentes larges et lumineuses. À l’étage un couloir entièrement vitré et la vue traversante vers son double, symétrique, de l’autre côté d’une cour intérieure. La serre à l’extrémité semblait démesurée, en largeur comme en hauteur, et quelques fragments d’objets dont l’utilité n’était plus identifiable rappelaient, nous l’avions oublié, une ancienne occupation, un autre état des lieux. Or c’était précisément cette alliance du verre, du sable, du ciment, de la pierre, de la poussière même avec le vide qui saisissait et rendait heureux, par la capacité du lieu à rester tel quel c’est à dire inhabité, à soutenir une conversation avec un interlocuteur aussi abstrait que le ciel, à évoquer par ses composantes les plus matérielles, mais comme intellectuellement, la mer invisible présente. Il suffisait que nous le sachions, que chaque verso a un recto, que, tandis que nous habitons l’espace, un imaginaire même décousu, même plat comme une image ou sonore comme une allitération, œuvre en permanence à revers pour l’enfler comme un ballon, assurer sa qualité, sa profondeur, nous contenir sans qu’il soit nécessaire de le meubler d’aucune autre manière.