Juste une cave

 

photo cave

La première fois que j’ai pénétré ici, il y avait un monde fou qui visitait.

C’était le jour de l’inauguration et je suis entrée en suivant le flot des visiteurs. Personne n’a remarqué ma présence. J’ai trouvé cette maison très belle et je me suis immédiatement imaginée dans de tels murs. Bien sûr, pour pouvoir accéder à ce genre de demeure, il faudrait que j’aie un travail à plein temps et une famille. Il y a beaucoup de chambres. Si elles restaient vides, la maison serait triste. Un toit est fait pour abriter la vie et des cris d’enfants.

Ma mère qui m’a eue par accident, rirait bien de moi si elle savait que mon rêve serait d’avoir une famille avec beaucoup d’enfants et de les élever dans une petite maison tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Elle la rebelle, la farouche soixante-huitarde, l’anarchiste. Si elle savait qu’elle a nourri en son sein une pauvre fille comme moi qui rêve au prince charmant assorti d’une ribambelle de mômes hurlants, je crois qu’elle en ferait une crise cardiaque. C’est pour cela que je suis partie d’ailleurs, j’étais trop différente, trop « standard » pour elle. Je dois ressembler à mon père, même si elle ne sait même pas qui c’est. Moi, je l’imagine très bien à l’aune de mes désirs, il devait être un petit bourgeois, fils de famille bien cadré, bien propret. C’est de sa faute si je suis comme ça. C’est parce que je lui ressemble que ma mère ne m’aime pas !

Peu importe, pour l’heure j’ai trouvé un bel abri ici. Dans la cave. C’est juste une cave, mais pour moi c’est un paradis.

Personne n’ayant remarqué ma présence, j’ai pu attendre qu’ils soient tous partis et me laisser enfermer dans la maison. Dans la cave, je me suis installé un petit coin assez douillet. C’est important que je puisse dormir au calme et que j’ai un endroit pour faire un brin de toilette avant de partir travailler. Je dois être là-bas tous les matins à six heures, fraîche et bien réveillée. Si je reste dans la rue et que je me présente le matin sale et épuisée, ils ne voudront plus de moi au bout d’une semaine. Le travail est difficile, mais il paye les factures, mais quand le propriétaire a voulu reprendre son studio pour sa fille qui venait faire ses études à Paris, je n’ai rien trouvé d’autre qui soit dans mes prix. Plus de toit, plus de travail. C’est l’équation infernale, alors je n’ai rien dit à personne et j’essaye de me débrouiller, un jour par ci, un jour par là.

Ici au moins, personne ne me demandera de payer en nature mon droit de respirer. Il faut que je reste ici, dans cette cave, jusqu’à ce que j’aie gagné assez d’argent pour pouvoir de nouveau me payer une chambre quelque part à l’abri. S’ils me trouvent, ils vont me remettre à rue. Il faut que je me fasse toute petite, il faut que j’arrive à rester là sans qu’on me voie. La rue c’est l’enfer, viol à tous les étages, froid, nuit, peur. Je ne veux plus y retourner.  Je suis courageuse, je ne demande qu’à travailler, je ne demande rien à personne, juste le droit d’exister et de dormir sans avoir peur. Ici je me sens bien !

Pourvu que personne ne me trouve dans cette cave, au moins le temps que je me remette à flot…

Dans la cave

Je croyais que personne n’avait encore eu la curiosité de descendre à la cave : je me trompais. En fait quelqu’un y est déjà allé, quelqu’une plutôt, et y a enterré un cadavre. (Cf. le texte intitulé « Cave » dans la catégorie « Cave »). Qu’y faire d’autre, en effet.

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Sauf erreur de ma part – et j’ai déjà démontré ma capacité d’erreur – les caves apparaissent pour la première fois, dans le livre de Georges Perec La Vie mode d’emploi, au chapitre XXXIII de la 2e partie (page 201 de l’édition de poche, sur mon exemplaire qu’à ma grande  satisfaction, j’ai retrouvé du premier coup). Il y décrit les caves de la famille Altamont (stockage de réserves de produits parfaitement  organisé) et celles des Gratiolet (« des rebuts que personne n’a jamais rangés ni triés »).

Perec a déjà pourvu son livre d’un index des noms cités, d’une chronologie s’étendant de 1833 à 1974 et d’une liste des principales histoires racontées dans cet ouvrage. De manière assez perverse, je me demande si l’on ne pourrait pas concevoir de nouveaux outils qui permettraient d’autres voies de circulation dans le roman. S’enfermer dans la cave pour les inventer.

Sinon, je possède de mon côté une foultitude d’objets inutiles que ma tendance compulsive à tout garder m’empêche de jeter, et que je pourrais avantageusement entreposer dans la cave de la maison témoin.