Le deuxième portrait

 

 

Il se pourrait bien que ce soit de l’amour. Mais ce ne serait qu’en esprit, et en esprit, l’amour a plus de difficultés, entre les êtres, à s’établir. Peut-être entre les êtres. Mais ici, un souffle de vent, dans un rêve, quatre heures de l’après midi, soleil, bord de mer…

mme muir 1

Madame Muir s’est endormie (le ciel est bleu mais ce n’est que le fond de l’écran) (il en est de même dans le film, mais)… Seuls le noir et le blanc parviennent à dessiner la vérité de la relation qui unit cette jeune femme – qu’on voit là, endormie, au premier plan, de profil, elle rêve- et Daniel Gregg, capitaine de navire probablement, qui a fait construire cette maison et qui, dans cette image, entre sans qu’on le voie, par cette baie fermée à l’instant par notre héroïne (ce faisant, elle a à son doigt fiché une écharde ainsi qu’ailleurs la Belle au bois dormant, mais passons)

mme Muir 5

Ici, le portrait qu’on trouve au salon, qu’on posera plus tard sur le mur de la chambre du haut (c’est le deuxième de cette maison-ci, qui n’a d’existence que parce que nous autres y plaçons certains souvenirs, mots, photos, signes, témoignages et autres dons immémoriaux ou liens, rapports, noms propres ou communs, lieux et territoires, une histoire et une géographie, une science ou un désir) : à droite, l’agent immobilier qui ne veut pas louer, au presque centre cette Lucy, de noir vêtue veuve d’une année, et le capitaine qui nous fixe, nous et moins elle…

mme Muir 2

La rencontre (s’il y a lieu : ce sera dans la cuisine) la bougie, la lampe et le cran : une sorte d’amitié

mme Muir3

Le capitaine est à l’image : Rex Harrison, la jeune veuve, Gene Tierney : le film vient juste après la deuxième guerre (1947), c’est Joseph Mankiewicz qui le réalise (il y a dans cette maison un certain nombre de gens qui ne sont pas nommés, mais ça ne devrait pas durer, je pose des liens dans le cellier-qui ne sert à rien- la buanderie-il en était une chez mes parents à Carthage avenue du Théâtre romain – dès que je peux), ensemble (est-ce ensemble ?)

mme Muir 4

une magnifique ambition, un lien sublime et tellement affectueux, un vrai couple de cinéma dans l’un des plus beaux films de tous les temps…

(Ici, dans cette maison, ici ne viennent que des films les plus beaux de tous les temps, ici s’évanouit la fiction pour à la réalité faire place, ici comme il est tellement difficile aujourd’hui d’être exigeant car le monde ne le veut pas et s’oppose à tout ce qui pourrait aider à penser, ici donc vivent nos fantômes – et comme on les aime… – mais est-ce que c’est de l’amour, dis moi ?)

 

Billet réalisé avec la complicité de Joachim Séné,  pour l’aimable prêt du DVD : qu’il en soit (ainsi que son père, si j’ai compris) donc ici remercié.

 

blanc sur blanc

je l’y avais laissée étendue nue blanc sur blanc comme évanescent disparue dormait-elle
vite pris quelques vêtements jetés dans un sac noir tissu dru il était à elle
je partais à l’horizon quittais l’île quittais la maison ou bien n’était-ce qu’elle
le bruit de la porte sur ses gonds encore en moi résonne-t-il profond je me faisais la belle

Une bouteille enfoncée dans son casier

La maison-témoin pourrait devenir un lieu de référence, pas question de transformer ce lieu de vie en musée bien sûr, mais il faut au contraire l’utiliser pour faire dialoguer l’architecture spécifique de la maison-témoin avec des créations contemporaines.

« Comme l’ensemble de la Cité Radieuse, écrit Christian Simenc, l’appartement n°50 est « réglé » par les nombres et les rapports de la série du {modulor}, mise au point par Le Corbusier. Voici les sept dimensions-phares : taille moyenne d’un homme : 183 cm : homme au bras levé : 226 cm : un homme les coudes levés à angle droit : 140 cm : hauteur d’un garde corps : 113 cm ; hauteur d’un plan de travail : 86 cm ; hauteur d’une table : 70 cm : hauteur d’une chaise : 43 cm ; enfin, hauteur d’un tabouret : 27 cm. Ainsi, la largeur de la cellule est de 3,66 mètres et la hauteur sous plafond de 2,26 mètres, portée à 4,80 mètres dans la séjour (double hauteur). »

Le Corbusier

Un soin particulier a été apporté à l’isolation phonique des appartements. Au journaliste et célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Potecher, alors reporter pour la radiodiffusion française, Le Corbusier expliquait, le 11 janvier 1950, lors d’un entretien radiophonique : « Pour moi, chaque logement est comme une bouteille enfoncée dans son casier ». La métaphore est on ne peut plus judicieuse. Imaginez un casier à bouteilles, dans lequel chaque bouteille repose bien dans on propre casier, sans aucun contact avec les autres bouteilles. Tel est effectivement le principe de construction de la Cité Radieuse de Marseille, l’ossature de béton armé jouant le rôle de casier à bouteille, et chaque appartement celui d’une bouteille.

Où le quotidien commence et finit…

Imagine une vie où chaque réveil serait un peu plus serein. Le plus vite possible : c’est le seul moyen pour s’en sortir. Où il serait un peu plus facile de penser, de se relaxer, de se préparer. Il faut éviter cette uniformisation du style à laquelle nous assistons. C’est ce qui arrive quand tu passes une excellente nuit. Garder la bonne note, ce n’est pas le plus compliqué, mais garder la bonne mélodie, c’est une autre histoire. Chaque nuit. Mais on ne joue pas de rôle, on se joue soi-même. Et une belle façon de commencer la journée. Ils m’ont tout pris, je suis debout, mais je n’ai plus rien. Nous n’avons aucun contact, mon téléphone, tout ! ils ont tout pris. Regarde, tu peux me voir, je suis debout, devant toi. Tous les jours. C’est pour cela que dans le catalogue de cette année, nous nous concentrons sur la chambre et la salle de bain, avec des idées et de l’inspiration pour rendre la routine matinale plus tranquille et les nuits de sommeil plus douces. Je pardonne mais je n’oublie pas.

Ta salle de bains en voit souvent de toutes les couleurs – elle doit donc être pratique et robuste, pour continuer de te plaire durant de nombreuses années.

Ils achètent un bout de l’histoire. Un lien avec un projet, un artiste, une entrée dans une communauté.

 

* Les parties du texte en italiques sont extraites du journal Le Monde du dimanche 30 mai / Lundi 1er juin 2015.