Le sourire

 

Non, rien n’est simple (mais on y revient) (voilà qui a l’air de fonctionner comme il faut) (On remercie toute l’équipe, mmes C.Jeanney et R. Lecomte, mr.G.Vissac pour le boulot de désinfection de la maison(s)témoin) (On y revient) (on a du retard…) (on remet sur le métier la même ouvrage d’il y a quelques semaines) (depuis que le temps est passé, on reprend un dimanche, depuis ce temps-là outre-atlantique – comme on disait du temps où on n’était plus dans l’organisation du traité de l’atlantique nord – un autocrate tente de gouverner la fédération des Etats-unis d’Amérique, mais dans la rue et ailleurs, on voit des milliers et des milliers de personnes, et on tente quand même de faire barrage à l’ordure et l’avilissement).

Il s’agit d’une histoire de mariage et de repas ( les repas, au cinéma – et pas seulement, dans la vie -, c’est quelque chose de signifiant, un peu comme les génériques : transversalement, on compare, par exemple, celui du « Festin de Babeth » (Gabriel Axel, 1987) avec celui de « Festen » (Thomas Vinterberg, 1998)). Ce film-ci est assez librement composé (il s’agit peut-être d’une litote pour dire que la mise en scène est parfois approximative). Deux frères (ici à l’image)

R PV DS 3

cuisinent pour une fête de mariage assez enlevée (ça se passe en Egypte, je ne me souviens plus exactement, je suis désolé j’ai oublié). Durant cette fête de mariage, on apprend qu’un mauvais bougre veut s’emparer de cette entreprise pour y installer quelque chose de neuf, de clinquant, performatif et financièrement avantageux : quelque chose d’exactement contemporain, pour tout dire. On danse cependant

on s’amuse, c’est drôle et vivifiant

ça tournera au drame, mais là n’est sans doute pas l’important : encore que si, certainement, mais comme ça se passe dans le monde musulman, ça vous a quelque chose de tellement libre que le drame – qui est partout, c’est entendu, non seulement au Moyen-Orient (comme on dit) mais aussi ailleurs (aux Etats, au Canada, au Carroussel du Louvre, j’en passe parce que je ne veux pas plomber non plus trop le truc) – le drame passe après l’amour

quel que soit l’âge… On remarque que le père des deux cuisiniers (lui qui a fait la boutique, tant et si bien que la rue où elle se trouve porte son nom, un peu comme Emile Littré, ici, à Paris, a été dépossédé de la sienne par un potentat de l’édition) se trouvera aussi dans l’embarras de l’amour (son grand âge l’oblige à user de substances qu’il ne parviendra pas à dominer), mais la morale, à la fin, triomphera quand même.

Ici, en cette maison(s)témoin, donc, entre « Le ruisseau, le pré vert et le doux visage » (Yousry Nasrallah, 2016), témoignant de la gaieté et de la joie de vivre d’un peuple espiègle et cultivé, aimant manger rire et danser…

Primus en Norvège

(quelle est donc cette façon de faire, de toujours rester accroché à quelque chose, qu’on aime, certes, mais qui n’est qu’une sorte d’habitude, qui ne vit que par soi, qui n’a pas d’autre ambition, d’autre but, d’autre fin ? A quoi est-ce que cela peut bien ressembler ? Impossible de trouver, sinon à de l’addiction, simple, comme celui qui a besoin de sa dose; le surmoi conquérant impose de continuer parce que on a commencé, et qu’on ne s’arrêtera pas; seul : Quichotte, mais Sancho Panza, son âne Rucio et sa Rossinante, Jules Maigret et sa femme à blanquette, ou Sherlock et son fidèle Watson – j’apprends que la réplique « alimentaire mon cher Watson » n’est jamais tombée de la bouche du détective violoniste et cocaïnomane – « élémentaire », non plus, t’inquiète ) (il ne fait aucun doute que ce film-ci, même s’il n’y a pas que le cinéma dans la vie, se trouvera dans la cuisine – et pas seulement du fait de la carte postale de L’aiR Nu) (à paraître) (ne suis-je qu’un héros de fiction et ne suis-je donc que cela ?) 

 

Le héros de ce film (« Bienvenus! » ou « Welcome in Norway« , 2016 ) se nomme Primus par une sorte d’antiphrase (interprété par l’acteur probablement fétiche du réalisateur, Anders Baasmo Christiansen) (le réalisateur se nomme Rune Denstad Langlo – je me documenterai pour savoir s’il s’agit de noms composés ou de deux prénoms, l’un figurant celui d’un père/aiëul/grand oncle par alliance – si quelqu’un passe et sait, qu’il-ou elle-m’informe…) : il n’est maître de rien, n’importe, il possède (venant d’un héritage, semble-t-il) un hôtel qu’il veut faire fructifier (l’hôtel reste à terminer) : l’Etat propose à ses administrés de financer l’accueil de réfugiés à hauteur de cent mille couronnes par tête (soit à peu près onze mille euros) et Primus en accueillera donc cinquante. Ils seront dans son hôtel comme chez eux du moment qu’ils effectuent les travaux, et que l’hôtel se trouve aux normes. Primus est assez raciste, en un sens, et pour lui il s’agit d’une affaire pour s’en tirer. Les hôtes arrivent : ils vient les chercher en bus à la gare…

dans-le-bus-bienvenus

L’histoire rebondit (sa famille, sa femme, sa fille, tout ce joli monde vit dans le froid) (on l’a vue au 104 à Pantin), mais ce qu’on trouve de profondément différent c’est la place qu’occupent les femmes. Elles tiennent les commandes, d’une certaine manière. Ici, la policière et l’assistante sociale

bienvenus-police-services-sociaux

même à l’image, les hommes viennent ensuite (l’assistant social, l’hôtelier) :  un des réfugiés (qui n’a sans doute pas de papier) s’enfuit et tout le monde de le regarder faire (on ne peut pas l’attraper, il a passé une frontière communale…). C’est un film débonnaire, les enjeux sont de faire vivre ensemble une cinquantaine d’individus aux religions différentes (sinon antagonistes) dans un même lieu. Trois histoires se tissent, trois personnages les incarnent : ici Abedi (Olivier Mukuta)

primus-et-le-black-2

là Zoran (Sliman Dazi)

primus-et-larabe

enfin Mona (Elisar Sayegh)

bienvenus-3

(à gauche, devant la femme – Hanni (Henriette Steenstrup) légèrement déprimée de Primus – et sa fille Oda (Ninni Bakke Kristiansen) qui veut mener sa vie et y parviendra sûrement). Trois personnages qu’on  suit dans les détours de l’histoire (un scénario structuré et serré), dont les destinées seront différentes, on s’en doute, mais on accepte de voir leurs façons d’agir tout en les partageant.

C’est burlesque, même si le sujet est grave. On rit, on s’amuse, on s’attend un peu à ce qui se passera, mais le plus important, c’est certainement qu’on dépassera sa peur de l’autre et des autres pour s’entraider : c’est sans complaisance et très sensible.

Ici Primus coupe des tranches de pain pour le buffet (à la scie circulaire…) (voilà pourquoi la cuisine)

couper-du-pain

ailleurs il sera presque violé par la bibliothécaire (Line, alias Renate Reinsve

renate-reinsvequi elle aussi sait ce qu’elle veut), plus loin d’autres déploiements qui ne finissent ni en drame ni en tragédie (bien que la cruauté des diverses histoires affleure) mais donnent aux spectateurs du film un sens doux-amer mais tendre d’une sorte d’humanité où les religions, les couleurs de peau, les genres mêmes et surtout s’équivalent : l’important ne serait que des les unir… Lourde tâche cependant, mais probablement ici réussie.

les-3-bienvenus

En tout cas, sans prétention, sans leçon à donner, assez comique et suffisamment profond pour faire réfléchir sur nos identités européennes (même si la Norvège, comme on sait, ne fait pas partie de l’union : mais, de cela, qui en a quelque chose à faire ? Pas les réfugiés, en tous cas…).

A voir.

 

 

 

La vraie nature du monde

thumb

 

Il y a là plusieurs histoires qui, toutes, se groupent pour donner un portrait de cette société-là (un groupe, une secte, une association : des hommes, pour la plupart, qui ne reculent devant rien pour asseoir leur pouvoir) – le wiki du film en compte cinq, c’est possible – il y a eu aussi une série télévisée tirée du livre de Roberto Saviano – un contrat doit être sur sa personne, il me semble qu’il doit être protégé par la police où qu’il soit – je ne sais pas grand chose de cette histoire- là je me documente, certes, mais les choses ne sont pas simples, non plus – c’est un lieu du monde qui doit se garder d’éclairages et de mises au jour – le type vit à présent à New-York, ou Hollywood, gardé par des flics dit la gazette – c’est un film qui raconte comment on entre, comment on s’adapte à cet univers, comment il faut montrer pour cela une espèce de courage.

Comment être au monde… enfin dans ce monde-là (le nôtre…?).

Au fond et typiquement un  tropisme masculin. Trahisons, haines, vices et trucages, mensonges et comédies, initiations idiotes et croyances imbéciles. Tisser une toile sur laquelle se peint la vraie nature du monde (on peut espérer que ce n’est pas la seule…) : ici comme ailleurs.

Le drame se joue à Naples, sans doute quelque faubourg (la documentation rapporte que l’auteur du livre dont est tiré ce film est originaire du lieu (Casal di principe, un quartier du nord de Naples) et que du fait qu’il donne les vrais noms des vrais gens, ceux-ci lui en veulent à mort).

gomorra-1

On veille, on guette (le sous-titre qu’on ne voit pas dit « gendarmerie dans la rue…! ») : descente de police

gomorra-3-police

tout le monde fuit – on tire on saigne, on meurt – des jeunes gens, ils n’ont pas vingt ans, ils reprennent ce qu’on faisait dire à Al Pacino (« Scarface », presque remake de celui de Howard Hawks (ah Paul Muni…)(1932) de Brian de Palma, 1983), « boum boum boum !!! » assène Marco à son acolyte Piselli (des jeunes gens, qui meurent, ceux qu’on voit sur l’affiche du film

affiche-gomorra

grand prix du jury à Cannes en 2008 sous la présidence de Sean Penn ), le titre probablement une contraction de Gomorrhe (l’une des deux villes ensevelies sous le feu de Dieu, selon la genèse) et Camorra (la mafia napolitaine), j’ai pris des images du film-annonce, travaillées recadrées, j’ai tenté de faire quelque chose, mais le point n’y est (toujours) pas

gomorra-2-compter-largent

on ne cesse pas de compter les billets de banque, on enfouit des centaines de tonnes de déchets toxiques (800 tonnes ? oui, 800 tonnes… c’est illégal, ah oui)

gomorra-4-800-tonnes

c’est qu’il n’y a aucune loi, sinon celle du plus fort, du plus riche, du moins regardant, on s’en fout, on flingue, on entraîne des jeunes types de quinze ans ou moins

gomorra-5-je-bosse

on tire dans le tas, on s’en fout on veut qu’ils meurent, on veut qu’ils perdent, du sang, de la haine, et pas la moindre (ou si peu) présence de l’Etat – c’est une certaine idée de l’Italie, de la démocratie tout autant – et pendant ce temps-là Berlusconi gouvernait… – trahir, toujours : ici le portrait du « caissier »

gomorra-6-ne-reviens-jamais-ici

qui vient, pour les capi distribuer de l’argent aux familles de ceux du clan qui sont en prison… (il n’y en a jamais assez, d’argent)

ground-zero-nyc

On apprend à la fin du film, avant le générique, que l’argent de cette société s’investit aussi dans la reconstruction du Ground Zero (Sol zéro, ici à l’image gsv 2013) en remplacement du world trade center tours jumelles : il ne fait pas de doute que l’argent n’a pas d’odeur.

Jeanne

 

 

C’est un film qui dure un moment, parce que les choses ne se font pas par magie -jamais même si on aimerait y croire, blanche, noire, exceptionnelle ou ordinaire, la magie n’existe qui si on y croit.

jeanne dielman 1

Alors donc je pose ce billet dans la cuisine, mais il pourrait aussi bien se trouver dans le salon

jeanne dielman 2

et cette soupière aurait aussi bien que le cric du début de cette maison pu se trouver encore ailleurs. On y met des sous. Plus exactement, Jeanne y met les sous de son labeur. Qu’en est-il de vivre dans un  monde d’homme ? Qu’en est-il d’être – disons – le jouet de leurs désirs ?

jeanne dielman 3

(« A la semaine prochaine » dit Henry Storck qui interprète le premier michton).

Quoi qu’il puisse en être, c’est une de mes cinéastes préférées, pas seulement parce qu’elle parvient à nous faire parvenir l’essence même des choses

jeanne dielman 4

et ces mains-là, qui s’ouvrent pour recevoir le salaire qui leur est dû.

jeanne dielman 5

Non pas seulement. parce que aussi, le personnage se comporte comme une mère aimant son fils, parce que cet argent là lui servira, à lui. Ils vont au cinéma ?

jeanne dielman 7

Je ne me souviens plus, mais elle le lui donne à lui, son fils, orphelin de père, seize ans, le fruit de ce travail.

jeanne dielman 6

Je ne me souviens plus, j’ai vu ce film lors de sa sortie, voilà plus de quarante ans, je ne me souviens plus exactement, j’ai juste dans l’idée les combats menés par l’actrice qui interprète Jeanne, à l’esprit la réalisatrice de ce film-là, et de bien d’autres, elle a décidé de s’en aller à un moment, je pense qu’elle l’a décidé, on en veut toujours à ceux qui nous fausse compagnie, on avait avec eux plaisir à vivre sur le même monde, mais tant pis, elle s’est tirée, Delphine Seyrig, cette charmante apparition aussi

delphine seyrig

ça ne fait rien, on est un peu plus seuls, sans doute et sans elles, mais n’importe, la vie continue, et lorsque , plus loin peut-être, à nos dernières heures dans ces salles obscures, nous repenserons à elles voyant les fantômes qui restent d’elles sur les écrans, notre vie en sera enrichie et encore et encore

Une visite

Il lui avait dit «j’ai quelque chose à te montrer» et elle avait senti le sourire monter, éclater, lèvres, yeux et peau. Elle regardait ses mains sur le volant, son profil, en attente confiante, un peu comme autrefois avec son père. Elle savourait l’idée d’être amoureuse, perdue d’admiration…

La voiture s’est arrêtée, il est sorti, il a fait le tour – l’était si courtois – pour lui ouvrir la porte, et bien entendu elle l’a devancé et ils se sont heurtés. Ils ont ri.

Il lui a pris la main et elle a senti avec un peu d’agacement un timide sourire de bonheur béat lui échapper.

Il y avait de beaux arbres face à eux, il lui a fait traverser la rue, elle était interrogation.

Il y avait une maison basse, une bordure de fleurs fatiguées et puis un écriteau «maison témoin» et le sourire a glissé.

Il y avait une petite entrée qui débouchait sur une grande pièce claire et une jeune femme qui s’avançait, qui parlait, auquel il répondait. Elle entendait leur bruit, elle entendait surtout des voix effacées, une musique polyphonique, en accord avec les anciennes présences dont elle sentait la trace, il y en avait une qui parlait cinéma, inlassablement, et elle aimait ça, mais il y avait en interférences parfois comiques, des plaisanteries, le discours d’un homme qui, comme la jeune femme, parlait de la maison, des petites histoires, des pensées gentiment profondes, un conte, presque un roman, qui avançait imperturbablement, et elle avait envie de demander aux deux autres de se taire pour jouir de ce tissu.

Ils sont entrés dans une cuisine claire, ouverte sur un petit jardin clôturé à l’arrière de la maison, et là elle l’a entendu, il ne discutait plus avec la fille de l’agence, il s’adressait à elle, il caressait le plan de travail de pierre noire, il ouvrait les placards, il disait «elle est encore plus belle que celle de ma mère, et plus pratique, tu verra.. elle serait heureuse et pourtant elle est fière de la sienne, et elle y fait des merveilles, elle te montrera» et elle a repris pied.

Elle l’a regardé. Elle a pensé que ce n’était vraiment pas possible, pas envisageable, d’ailleurs elle l’avait si peu envisagé qu’elle s’était absentée pour se protéger dès qu’elle avait vu le panneau.

Elle a demandé à la jeune femme

– Et pour les bus ?

– Il y a un arrêt à cent mètres, vous savez le quartier prend de l’importance, l’est bien desservi,  vous en avez un toutes les dix minutes aux heures de pointe, toutes les demi-heures sans cela, il vous amène au centre, d’ailleurs je le prends pour venir…

– Merci, je vais voir

et à lui

– Je te remercie… contente pour toi, je crois qu’elle te plaît vraiment cette maison

– Et à toi ?

– Je ne suis pas concernée

Et puis «je ne voudrais pas te retarder, au revoir»

Il lui a couru après. Alors il a fallu lui expliquer, lui dire que, non, elle n’avait jamais pensé qu’ils devraient ou même pourraient vivre ensemble. Qu’il aurait dû lui demander. Que, oui, s’il voulait, il pouvait la déposer où il voudrait près de la grande place, elle avait des courses à faire. Se revoir ? Peut-être, on verrait bien.