Ou bien ou bien

On ne pouvait pas savoir quelle maison ce serait.
Elles avaient toutes la même entrée banale plutôt étroite à peine la place de mettre un porte-manteau pour porter les manteaux des visiteurs une console pour poser les clefs et se consoler de tout le reste un miroir pour se regarder et vérifier qu’on était toujours la même personne.

Mais ensuite quand on entrait dans le vif du sujet c’était chaque fois différent, un grand séjour minimaliste peint en blanc un seul tableau soi-disant de Rothko au mur et pratiquement pas de meubles, ou bien un salon Louis XV encombré de pendules rococo et de biscuits de Sèvres, ou encore une salle pseudo-rustique comme chez votre tante Augustine avec un énorme buffet Henri II qui occupe on dirait la moitié de la place tant il est lourd à voir. Et il y en avait encore d’autres.
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Et depuis l’entrée on ne pouvait pas savoir à chaque visite dans lequel on allait déboucher et qui on pourrait y croiser car d’autres visiteurs pouvaient être présents et vous regarder avec défiance ou commisération. Mais dans tous les cas cela finissait dans la cuisine où il y avait toujours du muscadet au frais, mystérieusement remplacé dès que consommé, et par la fenêtre le regard se perdait sur la ligne bleue des Vosges.

Décision

Il feuilletait le descriptif exhaustif des fonctionnalités de la maison, les options possibles, les devis  variables pour la cuisine, la salle de bain. Il lisait aussi les procès-verbaux des conseils municipaux des communes où il pensait faire construire. Cela nourrissait des débats quotidiens dans toute la famille, de la même manière qu’au moment des élections, il prenait soin de lire chaque tract en détail, d’en souligner les points forts, et d’ouvrir en lui une conversation entre tous les partis, une conversation neutre et objective : il n’était pas question qu’une échéance électorale soit prise à la légère, ou avec mépris, et que son vote soit entaché d’une émotion personnelle. Toute la maisonnée en parlaient naturellement ensemble ce jour-là. Il appelait même ses parents pour avoir leur avis sur telle réforme ou engagement. Une fois décidé, et cela ne prenait que la journée, car l’indécision était pour lui le lit de tous les extrêmes, il ne gardait que le bulletin et le tract du candidat ou de la liste choisie. Il apparaissait sûr de lui au bureau de vote, où il chassait un dernier doute dans l’isoloir, et les tracts éliminés terminaient dans la poubelle jaune, et son bulletin dans l’urne. Pour la maison, c’était la même rigueur, la même difficulté à peser le pour et le contre, et sans doute la décision était-elle encore plus difficile, à ce prix-là, avec l’emprunt qui allait courir sur plusieurs quinquennats.
Voting day in a small town, Liz West. CC BY
Voting day in a small town, Liz West. CC BY

Le deuxième portrait

 

 

Il se pourrait bien que ce soit de l’amour. Mais ce ne serait qu’en esprit, et en esprit, l’amour a plus de difficultés, entre les êtres, à s’établir. Peut-être entre les êtres. Mais ici, un souffle de vent, dans un rêve, quatre heures de l’après midi, soleil, bord de mer…

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Madame Muir s’est endormie (le ciel est bleu mais ce n’est que le fond de l’écran) (il en est de même dans le film, mais)… Seuls le noir et le blanc parviennent à dessiner la vérité de la relation qui unit cette jeune femme – qu’on voit là, endormie, au premier plan, de profil, elle rêve- et Daniel Gregg, capitaine de navire probablement, qui a fait construire cette maison et qui, dans cette image, entre sans qu’on le voie, par cette baie fermée à l’instant par notre héroïne (ce faisant, elle a à son doigt fiché une écharde ainsi qu’ailleurs la Belle au bois dormant, mais passons)

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Ici, le portrait qu’on trouve au salon, qu’on posera plus tard sur le mur de la chambre du haut (c’est le deuxième de cette maison-ci, qui n’a d’existence que parce que nous autres y plaçons certains souvenirs, mots, photos, signes, témoignages et autres dons immémoriaux ou liens, rapports, noms propres ou communs, lieux et territoires, une histoire et une géographie, une science ou un désir) : à droite, l’agent immobilier qui ne veut pas louer, au presque centre cette Lucy, de noir vêtue veuve d’une année, et le capitaine qui nous fixe, nous et moins elle…

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La rencontre (s’il y a lieu : ce sera dans la cuisine) la bougie, la lampe et le cran : une sorte d’amitié

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Le capitaine est à l’image : Rex Harrison, la jeune veuve, Gene Tierney : le film vient juste après la deuxième guerre (1947), c’est Joseph Mankiewicz qui le réalise (il y a dans cette maison un certain nombre de gens qui ne sont pas nommés, mais ça ne devrait pas durer, je pose des liens dans le cellier-qui ne sert à rien- la buanderie-il en était une chez mes parents à Carthage avenue du Théâtre romain – dès que je peux), ensemble (est-ce ensemble ?)

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une magnifique ambition, un lien sublime et tellement affectueux, un vrai couple de cinéma dans l’un des plus beaux films de tous les temps…

(Ici, dans cette maison, ici ne viennent que des films les plus beaux de tous les temps, ici s’évanouit la fiction pour à la réalité faire place, ici comme il est tellement difficile aujourd’hui d’être exigeant car le monde ne le veut pas et s’oppose à tout ce qui pourrait aider à penser, ici donc vivent nos fantômes – et comme on les aime… – mais est-ce que c’est de l’amour, dis moi ?)

 

Billet réalisé avec la complicité de Joachim Séné,  pour l’aimable prêt du DVD : qu’il en soit (ainsi que son père, si j’ai compris) donc ici remercié.

 

Cuisine équipée sur mesure

Il existe des catalogues de cuisines équipées, dont on choisit l’ensemble des éléments sur mesure. Découvrez un catalogue unique de vraies cuisines tendances : cuisine brillante, cuisine matte, cuisine esprit bois. Ce catalogue interactif met à votre disposition une sélection de cuisines contemporaine, design, moderne. Dans la maison-témoin, la cuisine est équipée pour correspondre parfaitement à l’image qu’on veut donner aux clients potentiels, sur mesure. Confiez vos rêves à l’un de nos 200 concepteurs de cuisine en magasin. Avec nos 100 modèles et 10 000 combinaisons différentes, vous êtes certains de pouvoir composer avec lui la cuisine idéale, celle que tout le monde va vous envier !

Couleur d’ambiance : neutre, chaud ou froid ? Je choisis neutre. Pour l’aménagement de la pièce, ma préférence va vers un design moderne, original avec une forme de L. et un îlot central. Pour les matières et les coloris, je retiens clair et mat. Avec une surface et coin repas pour 4 personnes. Une cuisine aux tons neutres qui jouent avec les matières (façades acryliques brillantes, plan granit aspect cuir, bois, inox…). Conception et réalisation de niches décoratives sur mesure pour donner un peu de vie à l’ensemble. Et l’implantation d’un îlot central pour la convivialité et l’espace repas.

Dans ce décor aseptisé, si des aliments devaient être exposés dans les placards (boites de conserve, bouteilles de toutes tailles, pots de confiture, de condiments) ou sur les étagères (fruits, légumes, herbes aromatiques) pour donner à l’ensemble un cachet supplémentaire, un supplément d’âme, voire ajouter de la vraisemblance, ils seraient similaires à ceux des vitrines des restaurants japonais, une pâle imitation de la réalité, en plastique coloré. J’imagine parfois qu’un vendeur aura un jour eu l’irrépressible envie de manger son sandwich entre deux visites de clients, et n’aura pas pris le temps de sortir de la maison pour le faire, laissant sans s’en rendre compte quelques miettes sur la table de travail, miettes qu’un visiteur en les voyant trouvera sales, indécentes et déplacées, dans cet univers aseptisé, où tout est rangé, calme et propreté.

Faim

Encore une attente.. ne savoir si c’est un retard ou si, une fois encore, la personne qui a pris rendez-vous (je ne sais si c’est homme, femme, jeune ou non, Anne était pressée, elle ne m’a transmis que l’heure) a changé d’avis, a peut-être visité une autre maison, un appartement, qui lui a plu, à moins qu’elle soit tombée dans son escalier, et qu’elle gise en attendant de l’aide, jambe faisant un angle baroque, au milieu du carrelage, reniflant, ou qu’elle ai rompu, après une querelle qui touchait trop profond pour être remédiable – elle a eu de la chance de le faire maintenant – le mariage qui nécessitait cette recherche d’un toit commun..

bon ça va, stop

mais je ne peux pas abandonner – si c’est un retard, même d’une heure, et qu’il ou elle arrive…

en attendant j’ai faim,

je fouille mon sac, pas le moindre bonbon, et je viens de fumer ma dernière cigarette derrière un arbre, cachée, près de l’entrée, en enfouissant bien soigneusement les traces, avec celles des précédentes

alors tant pis, je n’attends pas une rencontre entre les habitués, et en bénissant celui qui y a pensé, j’ouvre tous les placards – pas tous en fait, je m’y préparais, mais c’est dans le second, au dessus de l’égoute-vaisselle, que je trouve le paquet de petits gâteaux.

Je l’ouvre.. j’en croque un, pas mauvais, je l’enfourne

et bien entendu, je l’ai provoqué, on sonne…

paquet dans un tiroir, avaler vite en marchant vers la porte..

il faudra que j’en amène, que j’ajoute à la liste proposée une bouteille de jus de fruit, des tomates, un chèvre, une bonne huile d’olive (ma gourmandise est méfiante) et une autre bouteille de champagne et qu’on organise une petite réunion

Horloge, Rimbaud et champagne !

Oui, je me suis dit qu’il serait plus aimable d’apporter une bouteille de champagne pour la pendaison de la crémaillère. Seulement, en plaçant la bouteille dans le frigo et les petits gâteaux dans un placard, je me suis posé un tas de questions : qui va vérifier les dates de péremptions des aliments ? Comment faire pour les courses ? Chacun y va ? On fait liste commune ? Personnellement, je préférerais une liste. D’ailleurs, je la commence, n’hésitez pas à la compléter : oranges, pommes, poires, courgettes, endives (j’ai une recette d’endives au jambon qui a fait ma réputation, vous m’en direz des nouvelles), gruyère, camembert, comté (pour Christine Jeanney), beurre, pain de mie, lait, sucre, sel, huile, vinaigre, œufs.

Canalisations

Le spectre du tort dans un dégât des eaux avait passé sur leur front comme une meurtrissure de honte. Heureusement il n’en était rien et les canalisations étaient simplement à déboucher. Mais cela signalait toutefois que le moment du départ était venu et, admirant la cuisine équipée impeccable de cette maison sans conduits, non raccordée, ils se prirent à rêver, ici : si l’on ne touchait à rien, tout fonctionnait dans l’idée.