DLM 8 | flageoler

 

Avant-hier, Force verte a ouvert la porte, c’était l’heure du repas journalier, mais à peine venait-il de la refermer à clé et de se retourner qu’il a perdu l’équilibre ; le plateau qu’il tenait dans ses mains est tombé avec lui, devant moi, alors sa tête a cogné le sol et il est resté là, inerte et muet. Comme j’ai pensé que c’était un piège de plus, encore un test, je n’ai pas bougé : les flageolets pouvaient attendre et surtout ils ne valaient pas une raclée supplémentaire de la part de mes geôliers. Au bout d’un moment j’ai demandé si ça allait, une première fois doucement puis une deuxième fois un peu plus fort : Vous allez bien ? Comme il ne répondait rien et ne se relevait pas je me suis rapproché de lui et du bout de mes orteils je lui ai chatouillé une main, les cheveux, une oreille, le nez. Je puais tellement que l’odeur aurait dû réveiller un mort et pourtant Force verte ne bougeait toujours pas, j’ai pensé : Il est plus résistant que la mort ou alors c’est mon odeur qui n’est pas encore assez insoutenable. Je me suis rapproché un peu plus de lui et accroupi j’ai commencé à le secouer en posant une main sur son épaule. Il y avait des flageolets partout sur le sol et le plateau était fendu en quatre morceaux de différentes tailles. L’un d’eux était assez pointu pour trancher une carotide ou un poignet alors je l’ai envoyé valser à l’autre bout de mon couloir en me disant que j’en aurais peut-être besoin bientôt. La clé de ma prison était sans doute accrochée au trousseau qui dépassait d’une de ses poches mais laquelle était-ce et quand bien même je la trouverais était-il prudent de la subtiliser ? J’étais nu et sale, je ne savais pas ce qu’il y avait derrière la porte, je ne connaissais pas le lieu de ma détention mais l’occasion était trop belle pour être vraie. Soudain il y a eu du bruit derrière la porte, Force verte avait trop tardé sans doute, les autres avaient trouvé ça louche. J’ai fait quelques pas en arrière, je me suis assis la tête dans les genoux, mes bras enlaçaient mes jambes qui s’étaient mises à flageoler. Mes deux autres ravisseurs étaient là maintenant, Force rouge me secouant tant qu’il pouvait pendant que Force bleue tentait de ranimer son coreligionnaire. T’as fait quoi, putain, qu’est-ce qui t’a pris, tu vas parler ou je te défonce le crâne… J’attendais que l’orage passe. Puis : allez, parle-moi, dis-moi ce qui s’est passé. Alors j’ai raconté ce que j’avais vu puis Force bleue a dit : Il a marché sur ses lacets c’t’andouille… mais je crois que ça va aller, il respire en tout cas. Force rouge a regardé si toutes les clés étaient dans la poche de l’inanimé, il s’est retourné vers moi, a dit : Ça va, c’est bien, c’est bien mon gars, mange maintenant, et à Force bleue : Bon, portons-le, on va voir ce qu’on peut faire avec lui. La porte s’est refermée, j’ai ramassé les flageolets un par un, je les ai mangés puis je suis allé vérifier que mon morceau de plateau cassé était toujours là. Alors j’ai gravé mon nom tout en bas du miroir, en petit, et à côté du signe = j’ai écrit « innocent ».
De l’autre côté de la cloison il n’y avait pas de bruit. Ça faisait bien une semaine que la maison était vide.
Ce midi, c’est Force bleue qui est venu m’apporter mon assiette de flageolets.

DLM 7 | quand on n’a que les murs

 

Comment est-il possible d’entendre ceux qui vivent derrière les murs sans être entendu d’eux ?

Des mois que je suis là maintenant à compter et recompter les bâtons que je trace du bout de mon index mouillé par la salive tout en bas de l’immense miroir, là où les trois Force ne regardent jamais, des bâtons qui forment une frise étrange, quatre haricots verticaux, larges, tordus, bardés par un cinquième qui les traverse du Sud-Ouest au Nord-Est, ces traits étant mon seul lien concret avec le temps qui passe.

Si j’entends les colocataires ouvrir et fermer les portes, les tiroirs, les fenêtres, tousser, faire couler leur bain, regarder des films, eux aussi doivent m’entendre pousser des cris, taper contre les murs, tenter d’exploser ce grand miroir avec mes ongles, mes poings, mon front, mes pieds ou quand mes ravisseurs me tabassent, non ?

Et pourtant, jamais je n’ai eu le sentiment qu’un colocataire avait posé son oreille contre un mur, toqué contre une des cloisons ou dit à un autre : bizarre ce bruit derrière le mur, ça ressemble à un cri, on dirait que quelqu’un est enfermé dans la maison.

Au début, j’étais trop groggy pour remettre en question la parole de Force rouge. Plusieurs fois il m’avait montré les plans de la maison et les bienfaits de l’isolation phonique : tu auras beau crier, taper de toutes tes forces, vu le système ultra-moderne que nous avons mis en place et qui a déjà fait ses preuves dans les plus grands pénitenciers du pays, personne ne t’entendra, vois-tu, sauf nous qui te surveillerons jour et nuit et te ferons si bien regretter tes mauvais faits et gestes que tu réfléchiras à deux fois avant de recommencer.

Comprends-tu que tu ne dois attendre aucune aide de l’extérieur, que ton salut ne viendra pas de là mais de nous lorsque nous jugerons que les informations que tu auras recueillies seront suffisantes ?

Force rouge m’a martelé ce genre de propos des dizaines de fois et jamais je n’ai pensé à demander pourquoi ils n’y allaient pas eux dans ce couloir puisque personne ne les entendrait et comment on pouvait être parfaitement « isolé » d’un côté de la cloison mais pas de l’autre. Ce n’est qu’au bout de plusieurs semaines que je me suis mis à douter. Quand j’en ai eu assez de me faire battre, quand je me suis calmé, quand j’ai imaginé que si je leur obéissais au doigt et à l’œil ils me laisseraient peut-être tranquille, quand j’ai espéré que tant qu’ils n’auraient pas l’information qu’ils attendaient ils ne me feraient pas plus de mal que ça. C’est seulement à ce moment-là, il y a quelques jours que j’ai commencé à me poser des questions.

Mais suis-je dans d’assez bonnes conditions pour bien réfléchir ?
Comment faire pour ne pas devenir fou, claustrophobe ?
Comment garder une part de moi intacte et vive, réfléchie, sage, clairvoyante ?
Comment tuer la bête sauvage en moi ?
Comment ne pas céder à la psychose, aux délires, à la paranoïa, à la théorie du complot ?

Mais maintenant le ver est dans le fruit et je ne parviens plus à écarter cette idée : on se moque de moi. Non seulement depuis que je suis enfermé dans les murs de la maison-témoin mais déjà bien avant lorsque, remplissant ma mission, tout a dégénéré en moins de cinq minutes, quand tous les gens sont morts autour de moi et que je n’ai plus eu d’autre solution que de fuir et de me jeter dans la gueule du loup. Et peut-être même qu’on me manipule depuis le jour où j’ai accepté de signer ce contrat que je n’avais pas trouvé très clair, non pas qu’il n’était pas dans mes cordes mais parce que mon commanditaire ne s’était jamais montré et que je n’avais jamais eu face à moi que son secrétaire comme il aimait à se nommer à chaque fois qu’il m’appelait pour prendre rendez-vous. Et je me souviens de ce que je me suis dit quand j’ai signé : ce sera le dernier contrat et ensuite je changerai de boulot… Promesse d’alcoolique… Elle ressortait à chaque fois que j’acceptais de remplir telle ou telle mission d’espionnage. Ça ne valait donc pas tripette.

Mais, alors qu’on voudrait me faire croire que l’espion dans les murs c’est moi, je me demande bien qui espionne qui ici :
les trois Force ?
d’autres types que je ne connais pas et qui me filment vingt-quatre heures sur vingt-quatre, me scrutent sur écran, analysent mon comportement ?
les prétendus colocataires qui entrent et sortent à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, qui ne sont pas toujours les mêmes et ne semblent pas vivre là, qui reçoivent parfois des inconnu(e)s qui font la visite à des couples, des familles, comme si quelqu’un allait acheter une maison dédoublée ?
un autre encore ou une autre qui manipulent et orchestrent, comme dans les histoires, qui tirent les ficelles et ne comprendront jamais rien à la réalité et à la fiction ?

À force de ne penser qu’à ça, hier m’est revenu ce désir d’incendie.

Mais comment mettre le feu à cette maison sans allumettes, sans briquet, moi qu’ils ont surnommé « la cheminée » parce que j’ai toujours été un grand fumeur et à qui ils ont proposé le premier jour (retirée le deuxième) une cigarette électronique pour « calmer tes nerfs » ?

Et comment détruire cette baraque qui ressemble plus à un château fort qu’à une maison en carton-pâte ?

Et puis : est-ce que le témoin d’une maison Phénix, si on l’incendiait, renaîtrait de ses cendres ?

Aujourd’hui je n’ai plus envie de crever ici, mes pulsions suicidaires sont derrière moi et désormais je voudrais m’en sortir, trouver une issue, revoir mes enfants, me livrer ensuite à la police, leur expliquer la situation, je voudrais être jugé, et d’ailleurs je serai acquitté, et je les aiderai à retrouver les trois Force, leurs commanditaires, eux aussi seront arrêtés et jugés et inculpés, et ma femme saura que je ne suis pas si moche que j’en ai l’air, et mes enfants seront fiers de leur père, et mes voisins d’en face m’inviteront à leur barbecue et ceux d’à côté à leur soirée Vegan, et je trouverai un nouveau travail où il ne sera plus question d’espionnage, de tromperies, de comptes bancaires cachés, d’argent sale, de dope et de femmes exploitées, et je retrouverai espoir en ce monde, et je le rendrai plus propre, plus net, plus agréable à vivre, et alors il sera moins pollué, moins ordurier, sans murs, et les humains oublieront de détruire les terres, les animaux, leurs frères humains, et nous redeviendrons beaux et cons à la fois.

 

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DLM 6 | le mur est très surestimé en général

 

Si la maison-témoin ressemble à s’y méprendre à une maison, le témoin – depuis que les trois faux Sarkozy m’ont entraîné de force dans ce trou à rats – ce serait plutôt moi : celui qui passe son temps à écouter les conversations des colocataires, celui qui les entend entrer, aller, venir et sortir, hésiter, parler à voix haute ou pour eux-mêmes, chercher leurs clés, piétiner devant l’entrée, ouvrir le frigo, une bière ou tirer la chasse d’eau, installer horloge, tableaux et lampes, accrocher leurs cartes postales, arroser leurs hypothétiques plantes, jouer aux fantômes, passer de l’ombre à la clarté, marcher dans les pas des frères Lumière, illuminer les murs d’un rictus, projeter un sourire, animer une main gantée, faire chanter des langues inconnues, adresser des messages à l’autre bout de la terre sans que je parvienne ni à les lire ni à les intercepter, faire l’amour dans le noir (ou pas), seul(e)s ou accompagné(e)s, soliloquer, boire en cachette, dormir sur la terrasse, lancer quelques fléchettes sur les bosses d’un chameau entièrement composé d’une matière synthétique et inflammable (et parfois j’imagine que le chameau pourrait prendre feu, je rêve d’un grand incendie, parfois j’aurais envie de prier mais comme je ne crois en rien alors je continue d’attendre, espérant vainement que je pourrais mourir par étouffement, que « la cheminée » s’étoufferait enfin et que cette histoire sordide se noierait dans un nuage de fumée noire, épaisse, sans générique, que je n’aurais plus à écouter ce qui se bouscule derrière les murs ou dans ma tête, ce qui s’enroule dans la gorge, ce qui s’épuise dans la boucle, ce qui s’étrangle dans la ritournelle, ce qui se reconstitue à chaque phrase prononcée, ce qui n’en finit pas de s’écouler, ce faux dialogue entre moi et moi, entre ceux qui sont enfermés en moi et moi qui suis enfermé ici – mais le chameau jamais ne prend feu et d’ailleurs cette maison n’accepte que les non-fumeurs – sauf dans les coulisses). Alors je continue dans l’absurde et le morbide, respectant le contrat unilatéral, obéissant aux maîtres, et pour eux, espionnant, guettant, furetant, épiant, observant, enregistrant, mémorisant, retenant, sans vraiment écouter, sans conviction ni intérêts, sans volonté, repérant la fausse note, le mot de trop, le silence appuyé, le geste incongru, notant faits et gestes à la virgule près, sans même être payé en retour (je le paie de ma vie), répétant chaque nuit tout ce qui pourrait paraître étrange aux yeux de cet autre (qui est devenu mon boss et mon maton à la fois, qui dirige la galère, le sale type au masque de Sarkozy et aux chaussures pointues) et de ses sbires – même masque de pacotille, mêmes manières brutales, barbares – sans même savoir ce qu’ils cherchent ces trois-là ni qui ils sont. J’aurais donc vécu toute une vie pour n’être plus bon qu’à ça : devenir un témoin, une balance qui n’a pas les moyens de fuir, un spectateur qui n’a pas la volonté de se trouer la peau et qui va crever là entre ses deux cloisons ? Alors, pour mettre un peu d’animation dans mon quotidien, quand il ne se passe rien dans la maison-témoin (des jours entiers sans entendre personne parfois) j’invente des dialogues, je dessine des présences, je liste des entrées et sorties imaginaires et le soir je rends mon rapport fictif à l’un de mes ravisseurs. Dans ces cas-là ils reviennent tous les trois, froissant d’abord le bout de papier jusqu’à obtenir une boulette et me la faire avaler, ensuite ils me frappent et ils m’insultent ; ils savent que je mens, je sais qu’ils le savent mais, comme pour les vieux amants, de temps en temps il faut bien que le corps exulte et d’ailleurs, plus d’une fois j’ai pris du plaisir à me faire rouer de coups (la nuit dernière j’ai fermé les yeux, imaginant que ma tête pourrait exploser mais rien n’y a fait, et même si mes mensonges les ont mis hors d’eux, une fois de plus ils n’ont jamais visé que le ventre).

 

Ainsi donc, voici comment la maison-témoin serait devenue la maison du témoin, du témoin qu’on cache, qu’on a muré, le témoin dans les murs, murmurant, « murmourant », qui attend les trois petits malins qui viendront le zigouiller quand cela leur chantera ou quand l’heure aura sonné, qui ne se soucient pas de savoir comment mes gosses vivent mon absence, ma disparition soudaine, eux qui ont peut-être vu ma photo à la télé (moi en type recherché par toutes les polices, qui aurait posé cette bombe et tué des dizaines de personnes) et qui maintenant pensent peut-être que leur père est devenu un bandit en cavale, un criminel qui se planque, un salaud qui les a abandonnés, quelqu’un de dangereux pour eux, un type qui (témoignage de voisins) était gentil, discret, disait bonjour et faisait même des gâteaux pour le club de pétanque, un type (autre témoignage) qui ne parlait jamais de son travail et ça c’était vraiment bizarre, un type (nouveau témoignage) qui était louche et faisait même fuir Pitchoune, la chatte de la maison de retraite, un type (dernier témoignage pour ce soir) à éviter absolument : son regard, fallait voir, ses yeux, du sang il en sortait, et de sa bouche, une fois j’ai vu comme je vous vois, du sang et ses dents et ses… et mes gosses qui doivent supporter tout ça sur le chemin de l’école et dans la cour, dans la salle de sport et jusqu’à la maison, et leur mère : que leur a-t-elle dit, elle qui sait si peu de ma vie, que leur a-t-elle dit de moi ?

 

L’école des fantômes

Ils sont sortis des murs sans faire de bruit
Ils se sont assis autour de la table de la cuisine
Ils ne se parlent pas
Ils attendent notre arrivée
Regardant par les vitres embuées
les murs des maisons voisines
dédoublés tout le long de la rue
Ils ont quelque chose à nous dire
mais nous ne savons pas qu’ils nous attendent
Nous n’arrivons pas
Nous évitons le chemin de la maison
Nous ignorons ce qu’elle détient pour nous
Et pourtant nous la visons comme un but ultime
Elle nous habite tant que nous ne l’avons pas habitée

DLM 5 | doubler

 

Ils ont projeté de faire bâtir une grande maison où vivre dans les murs sans se faire remarquer de ceux qui évolueraient dans les pièces de la vraie maison et pour mieux les épier ; ils ont imaginé deux maisons en une, l’une serait à l’intérieur de l’autre, elle épouserait ses contours ; ils ont tracé les lignes d’une grande maison et, à l’intérieur, ils en ont dessiné une deuxième, l’une serait la vraie maison, l’autre n’aurait pas de pièces véritables ; ils ont prévu un passage entre les cloisons, une maison dans la maison, pas vraiment une maison mais un boyau ; ils ont commencé à dresser la première maison et sa prison intérieure, celle-ci ne serait composée que d’un couloir interminable ; ils ont travaillé d’arrache-pied pour construire leurs poupées gigognes, l’une serait la prisonnière de la première ; ils ont acheté le silence de ceux qui ont réalisé leur folie ou leur ont fait payer le prix fort une fois en place la mère et son fœtus qui jamais ne connaîtrait la liberté ; ils ont doublé chaque mur, avec à l’intérieur un mannequin à mes dimensions et plus tard quand les visiteurs demanderaient pourquoi les murs sont si épais, à chaque fois j’entendrais la même réponse : en hommage à la ferme de notre enfance qui l’hiver nous protégeait du froid et l’été ne laissait pas entrer la chaleur, à chaque fois j’imaginerais les mêmes circonflexes sur le front, les regards en biais, le sourire en coin et de circonstance ; ils ont tout doublé, m’ont doublé et la chose avait été aisée à réaliser : un mur, un isolant, du placo, un vide, un mur, un super isolant phonique, du placo, d’un côté l’enduit, la peinture et de l’autre, le bardage – une maison double en quelque sorte, une maison pour agent double, où l’argent ne compterait pas double pourtant, pour moi en tout cas, une maison où désormais je m’éreinte (depuis quand maintenant ?), une maison-labyrinthe où je suis devenu Minotaure, le sale type qu’on a enfermé, qu’on cache, pas seulement à cause de sa gueule répugnante et de son corps noueux, de ses pulsions et de ce mal qui l’habite – celui d’épier, d’épier, d’épier les autres, de gagner sa vie avec ça, depuis toujours, lorgner la vie des autres, leurs manies, leurs habitudes, leurs combines, leurs coucheries – mais pour l’utiliser à des fins obscures, à l’abri du monde, pris dans ce piège, en compagnie des souris et des blattes, errant, vivant derrière ces murs, écoutant ce qui se dit ou le silence, ne voyant rien, à part le coin d’une baignoire et un bout de pieu par une minuscule lucarne (oui j’entends plus que je ne vois, j’entends et je rapporte, c’est le contrat, ou quand il n’y a plus personne dans la maison-témoin il ne me reste plus qu’à me regarder dans ce miroir qui recouvre chaque cloison, de long en large et de haut en bas, plafond compris, ce miroir unique que ces vicieux ont collés partout, ce miroir qui renvoie l’image d’un type qui chaque jour perd un peu plus de poids (la bouffe qu’on me sert est infecte), se couvre de poils et de crasse (je n’ai qu’un robinet qu’ils ouvrent lorsqu’il n’y a personne dans la maison et duquel coule un minuscule filet d’eau), un type qu’on a privé de ses habits, qui doit pisser et chier dans un seau qu’on lui change une fois par semaine, un type à poil qui me fait face et qui ressemble à un homme des cavernes, un homme dans sa caverne et quand je n’en peux plus de le voir je lui crache à la gueule, je lui pisse à la raie, je le barbouille de merde mais il revient toujours) ; ils ont fabriqué un cercueil, et ce cercueil, ce sont les coulisses invisibles de ce qu’ils osent appeler « maison-témoin » alors que personne n’a rien vu rien entendu jusqu’à présent,
non personne ne sait que je suis là, enfermé vivant, dans les murs,
pas de témoin,
non rien,
dans cette maison où t’es moins,
t’es moins
que rien
dit le sale type qui dans le miroir attend son heure.

 

DLM 4 | avant (encore et toujours)

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Les trois Force avaient beau me déplacer sur l’échiquier, rajouter chaque semaine une cloison supplémentaire dans le labyrinthe pour me perdre davantage ou m’isoler encore un peu plus du monde extérieur, changer mon poste d’observation à mesure que la maison-témoin se dressait, me plier en trois ou quatre dans un trou qui devait équivaloir à un mètre cube pas plus, la tête dans les genoux et les mains ligotées je voyais, comprenais, entendais, les dizaines d’ouvriers qui me tournaient autour ou me marchaient dessus sans se douter que sous la semelle pointure 44 il y avait ma tête, et mentalement enregistrais tout. J’étais enterré vivant ; des quelques corps qui avaient fait partie du défilé et avaient été mis au courant de ma présence, une fois ma nouvelle niche construite, ceux-là n’avaient pas eu le temps de tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de parler puisque Force bleue la leur avait arrachée avant de la leur faire avaler, avec la terre du chantier et quelques gravats qu’il trouvait en général près de ma cellule équipée d’une petite grille qui, posée à quelques centimètres de ma tête, était là pour m’éviter de mourir étouffé, cette même grille d’aération me permettant d’entendre les conversations, de savoir quels corps de métier s’activaient ou qui Force bleue zigouillait, qui était là, arrivait le premier ou ne revenait pas, qui fumait du tabac gris, travaillait en mâchant la bouche ouverte, sifflait, criait, qui donnait des ordres, quelle langue il parlait – je dis « il » parce que durant ces mois sous terre ou coincé dans une cuve bétonnée, je n’ai jamais entendu de voix féminine.

 

Une fois la maison fondée et les murs dressés, une fois mes quartiers construits eux aussi, dès que le dernier ouvrier quittait le chantier, j’entrais dans ma deuxième prison, celle de la nuit, et je restais là jusqu’au petit matin où Force bleue me remettait dans ma cage à poule avant d’aller monter la garde un peu plus loin sans en avoir l’air et, pour l’avoir vu faire avec les travailleurs, je savais qu’il n’aurait pas hésité à m’abattre si jamais j’avais essayé de l’entourlouper. (Plusieurs fois je me suis demandé si la solution ne se trouvait pas là mais je n’ai jamais eu le courage d’aller me faire tuer alors je suis resté, jour après jour, acceptant la situation, son ridicule et son burlesque, les allers et retours, les punitions, les privations, pensant que quelqu’un finirait par la trouver louche cette maison à doubles cloisons, cette maison gigogne, que quelqu’un irait en parler à quelqu’un qui connaîtrait quelqu’un qui préviendrait quelqu’un qui aurait la possibilité de demander à quelqu’un d’aller jeter un œil mais jamais personne ne m’aura découvert dans ce bourbier – chaque « quelqu’un » devait être quelconque – ou plus vraisemblablement personne n’aura eu le courage d’affronter les trois Force.

 

DLM 3 | avant (toujours)

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En une poignée d’heures, le temps d’un passage du noir au blanc sans tabac et d’un volte-face dans l’effroi, j’ai été amené à faire une croix sur mon passé, sur mon avenir aussi d’ailleurs, et c’est à cet instant, bien que groggy, sonné, engourdi et alors que le jour (qui se fout de savoir comment on s’est levé, si on s’est levé, si on se relèvera) nous aura vu titubant quitter la baraque où le plan avait été punaisé au mur et progresser en direction du terrain où les trois Force projetaient alors de bâtir la maison-témoin, que j’ai compris – vue trouble, entrailles couinantes, épaule amochée – à quoi allait désormais ressembler mon existence, mon quotidien (une nuit interminable) et grâce à quel trou on me ferait disparaître de la circulation sans que je pusse en finir avec ma vie.

Ainsi, pendant des mois ont défilé architectes et chargés de bureaux d’études, ingénieurs du projet économiste de la construction, des sites et sols pollués, géotechniciens, conducteurs de travaux, chefs de chantier et leurs ouvriers, contrôleurs techniques, spécialistes du gros œuvre, de la couverture, de la plomberie, du chauffage, de la peinture, des cloisons (fausses, doubles, creuses), ceux de la voirie, de l’éclairage, de la signalisation, des réseaux d’eau (eau potable, tout-à-l’égout, eaux pluviales) et des réseaux secs (électriciens, gaziers, techniciens du téléphone, de la fibre optique). Tout avait été si bien pensé par les trois Force que chaque jour je découvrais de nouvelles têtes, de nouveaux corps, de nouvelles odeurs corporelles, de nouvelles fonctions, voyais revenir des métiers disparus, observais de près des outils que je ne connaissais pas, cherchais les différences entre les casques, les lunettes de protection et les salopettes, les chaussures de sécurité et les chaussettes, suivais les allées et venues des chefs et des sous-fifres, des précaires, des contractuels, des sans-papiers, des apprentis, des travailleurs clandestins, des intérimaires, des forts en gueule, des qui encaissaient ou se faisaient tabasser, des suicides déguisés, des minutieux, des cache-misère, des violeurs, des amoureux du travail bien fait, des harcelés, des traîne-savates, des cracheurs, des tatillons, des professionnels de la débrouille ou de la dissimulation, des menteurs, des taiseux, des types impeccables, classais par corps de métiers ou par ordre alphabétique, de A à Z, ensuite dans le sens inverse puis, une fois le jeu des sept familles fermé, une fois les familles composées, prenais un plaisir à mélanger plâtriers, charpentiers, tonneliers, huissiers, carriers, enduiseurs, terrasseurs, ficheurs, raboteurs, tourneurs et lambrisseurs, terrassiers, façadiers, cochetiers, charrons et charretiers, poseurs, contre-poseurs, pinceurs, coffreurs, bardeurs, louveurs, piqueurs, plafonneurs, rocailleurs, faiseurs de nez, chaufourniers, cimentiers, fontainiers, tailleurs de pierre, scieurs de pierre, peintres, plombiers et chauffagistes, chauffagistes et plombiers, manœuvres, limousins, maçons, scieurs de long, corvoyeurs, briqueteurs, soucheveurs, carreleurs, huchiers, marbriers, menuisiers, miroitiers, serruriers, verriers, parqueteurs, adoucisseurs, treillageurs, batteurs, couvreurs-zingueurs et même un fumiste dont la présence n’avait rien à voir avec la supposée cheminée puisque non prévue dans le plan et absente sur les plans mais avec moi – sa mission étant de m’empêcher de fumer dans les murs (et c’est d’ailleurs depuis ce jour-là qu’on commença à me surnommer « la cheminée »).

Le deuxième portrait

 

 

Il se pourrait bien que ce soit de l’amour. Mais ce ne serait qu’en esprit, et en esprit, l’amour a plus de difficultés, entre les êtres, à s’établir. Peut-être entre les êtres. Mais ici, un souffle de vent, dans un rêve, quatre heures de l’après midi, soleil, bord de mer…

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Madame Muir s’est endormie (le ciel est bleu mais ce n’est que le fond de l’écran) (il en est de même dans le film, mais)… Seuls le noir et le blanc parviennent à dessiner la vérité de la relation qui unit cette jeune femme – qu’on voit là, endormie, au premier plan, de profil, elle rêve- et Daniel Gregg, capitaine de navire probablement, qui a fait construire cette maison et qui, dans cette image, entre sans qu’on le voie, par cette baie fermée à l’instant par notre héroïne (ce faisant, elle a à son doigt fiché une écharde ainsi qu’ailleurs la Belle au bois dormant, mais passons)

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Ici, le portrait qu’on trouve au salon, qu’on posera plus tard sur le mur de la chambre du haut (c’est le deuxième de cette maison-ci, qui n’a d’existence que parce que nous autres y plaçons certains souvenirs, mots, photos, signes, témoignages et autres dons immémoriaux ou liens, rapports, noms propres ou communs, lieux et territoires, une histoire et une géographie, une science ou un désir) : à droite, l’agent immobilier qui ne veut pas louer, au presque centre cette Lucy, de noir vêtue veuve d’une année, et le capitaine qui nous fixe, nous et moins elle…

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La rencontre (s’il y a lieu : ce sera dans la cuisine) la bougie, la lampe et le cran : une sorte d’amitié

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Le capitaine est à l’image : Rex Harrison, la jeune veuve, Gene Tierney : le film vient juste après la deuxième guerre (1947), c’est Joseph Mankiewicz qui le réalise (il y a dans cette maison un certain nombre de gens qui ne sont pas nommés, mais ça ne devrait pas durer, je pose des liens dans le cellier-qui ne sert à rien- la buanderie-il en était une chez mes parents à Carthage avenue du Théâtre romain – dès que je peux), ensemble (est-ce ensemble ?)

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une magnifique ambition, un lien sublime et tellement affectueux, un vrai couple de cinéma dans l’un des plus beaux films de tous les temps…

(Ici, dans cette maison, ici ne viennent que des films les plus beaux de tous les temps, ici s’évanouit la fiction pour à la réalité faire place, ici comme il est tellement difficile aujourd’hui d’être exigeant car le monde ne le veut pas et s’oppose à tout ce qui pourrait aider à penser, ici donc vivent nos fantômes – et comme on les aime… – mais est-ce que c’est de l’amour, dis moi ?)

 

Billet réalisé avec la complicité de Joachim Séné,  pour l’aimable prêt du DVD : qu’il en soit (ainsi que son père, si j’ai compris) donc ici remercié.

 

Rien à voler

Dans toutes les maisons qu’il loue, il garde toujours un souvenir du lieu, rien de trop précieux, ou de très visibles, pour ne pas que ce menu larcin puisse être détecté, juste un élément du décor, qu’ainsi enlevé, prélevé de son lieu originel, il peut garder en souvenir avec lui. C’est un acte irréfléchi, instinctif, qu’il n’explique pas ou très mal, rarement en tout cas, un geste qui remonte à son enfance. Il a commencé avec des livres qu’il volait dans les librairies. Il ne les volait pas pour les lire, juste comme un souvenir du lieu dans lequel il était entré. Comme certains emportent dans un petit flacon quelques grains de sable des plages sur lesquelles ils se baignent. Comme toutes ces photographies d’endroits dans lesquels on ne fait que passer, qu’on ne peut garder avec soi que sous la forme d’une image en deux dimensions. En souvenir. Mais ces livres, ces cartes postales, ces bibelots qu’on dérobe ainsi à la hâte, quand on les retrouve chez soi, on a souvent du mal à savoir finalement d’où ils viennent vraiment, qui nous les a donnés ou si on les a volés. Leur origine. Avec le temps notre sens de la propriété s’estompe. Notre mémoire nous joue des tours.

Dans la maison-témoin il est démuni. Il n’y a rien à voler, ce n’est qu’un décor factice, une projection d’habitat. Une hétérotopie. Un espace concret qui héberge l’imaginaire.

« Dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. » *

* Michel Foucault, Des espaces autres, Hétérotopies. Architecture, Mouvement, Continuité 5 (1984) : 46-49.

Visiteuse 37

Je viendrai ici et puis il s’en ira. Je serai seule et la maison si grande qu’il n’y aura pas de place pour moi. Sans musique et sans mots, je fonderai. Il faudra des années mais je finirai par ne plus être. Les peintures auront passé, il y aura quelques taches sur le plancher, l’ombre des meubles sur les murs. Il y aura tellement de rien que nul ne voudra venir dormir ici de peur d’être aspiré. Ils refermeront la porte derrière eux sans se retourner mais attentifs au claquement du pêne dans la serrure. Les vitres seront cassées, les moisissures gagneront. Par plaques le crépi tombera. Les murs seront longs à s’effondrer. Même après le passage de la pelleteuse le vide restera.