DLM 5 | doubler

 

Ils ont projeté de faire bâtir une grande maison où vivre dans les murs sans se faire remarquer de ceux qui évolueraient dans les pièces de la vraie maison et pour mieux les épier ; ils ont imaginé deux maisons en une, l’une serait à l’intérieur de l’autre, elle épouserait ses contours ; ils ont tracé les lignes d’une grande maison et, à l’intérieur, ils en ont dessiné une deuxième, l’une serait la vraie maison, l’autre n’aurait pas de pièces véritables ; ils ont prévu un passage entre les cloisons, une maison dans la maison, pas vraiment une maison mais un boyau ; ils ont commencé à dresser la première maison et sa prison intérieure, celle-ci ne serait composée que d’un couloir interminable ; ils ont travaillé d’arrache-pied pour construire leurs poupées gigognes, l’une serait la prisonnière de la première ; ils ont acheté le silence de ceux qui ont réalisé leur folie ou leur ont fait payer le prix fort une fois en place la mère et son fœtus qui jamais ne connaîtrait la liberté ; ils ont doublé chaque mur, avec à l’intérieur un mannequin à mes dimensions et plus tard quand les visiteurs demanderaient pourquoi les murs sont si épais, à chaque fois j’entendrais la même réponse : en hommage à la ferme de notre enfance qui l’hiver nous protégeait du froid et l’été ne laissait pas entrer la chaleur, à chaque fois j’imaginerais les mêmes circonflexes sur le front, les regards en biais, le sourire en coin et de circonstance ; ils ont tout doublé, m’ont doublé et la chose avait été aisée à réaliser : un mur, un isolant, du placo, un vide, un mur, un super isolant phonique, du placo, d’un côté l’enduit, la peinture et de l’autre, le bardage – une maison double en quelque sorte, une maison pour agent double, où l’argent ne compterait pas double pourtant, pour moi en tout cas, une maison où désormais je m’éreinte (depuis quand maintenant ?), une maison-labyrinthe où je suis devenu Minotaure, le sale type qu’on a enfermé, qu’on cache, pas seulement à cause de sa gueule répugnante et de son corps noueux, de ses pulsions et de ce mal qui l’habite – celui d’épier, d’épier, d’épier les autres, de gagner sa vie avec ça, depuis toujours, lorgner la vie des autres, leurs manies, leurs habitudes, leurs combines, leurs coucheries – mais pour l’utiliser à des fins obscures, à l’abri du monde, pris dans ce piège, en compagnie des souris et des blattes, errant, vivant derrière ces murs, écoutant ce qui se dit ou le silence, ne voyant rien, à part le coin d’une baignoire et un bout de pieu par une minuscule lucarne (oui j’entends plus que je ne vois, j’entends et je rapporte, c’est le contrat, ou quand il n’y a plus personne dans la maison-témoin il ne me reste plus qu’à me regarder dans ce miroir qui recouvre chaque cloison, de long en large et de haut en bas, plafond compris, ce miroir unique que ces vicieux ont collés partout, ce miroir qui renvoie l’image d’un type qui chaque jour perd un peu plus de poids (la bouffe qu’on me sert est infecte), se couvre de poils et de crasse (je n’ai qu’un robinet qu’ils ouvrent lorsqu’il n’y a personne dans la maison et duquel coule un minuscule filet d’eau), un type qu’on a privé de ses habits, qui doit pisser et chier dans un seau qu’on lui change une fois par semaine, un type à poil qui me fait face et qui ressemble à un homme des cavernes, un homme dans sa caverne et quand je n’en peux plus de le voir je lui crache à la gueule, je lui pisse à la raie, je le barbouille de merde mais il revient toujours) ; ils ont fabriqué un cercueil, et ce cercueil, ce sont les coulisses invisibles de ce qu’ils osent appeler « maison-témoin » alors que personne n’a rien vu rien entendu jusqu’à présent,
non personne ne sait que je suis là, enfermé vivant, dans les murs,
pas de témoin,
non rien,
dans cette maison où t’es moins,
t’es moins
que rien
dit le sale type qui dans le miroir attend son heure.

 

DLM 4 | avant (encore et toujours)

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Les trois Force avaient beau me déplacer sur l’échiquier, rajouter chaque semaine une cloison supplémentaire dans le labyrinthe pour me perdre davantage ou m’isoler encore un peu plus du monde extérieur, changer mon poste d’observation à mesure que la maison-témoin se dressait, me plier en trois ou quatre dans un trou qui devait équivaloir à un mètre cube pas plus, la tête dans les genoux et les mains ligotées je voyais, comprenais, entendais, les dizaines d’ouvriers qui me tournaient autour ou me marchaient dessus sans se douter que sous la semelle pointure 44 il y avait ma tête, et mentalement enregistrais tout. J’étais enterré vivant ; des quelques corps qui avaient fait partie du défilé et avaient été mis au courant de ma présence, une fois ma nouvelle niche construite, ceux-là n’avaient pas eu le temps de tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de parler puisque Force bleue la leur avait arrachée avant de la leur faire avaler, avec la terre du chantier et quelques gravats qu’il trouvait en général près de ma cellule équipée d’une petite grille qui, posée à quelques centimètres de ma tête, était là pour m’éviter de mourir étouffé, cette même grille d’aération me permettant d’entendre les conversations, de savoir quels corps de métier s’activaient ou qui Force bleue zigouillait, qui était là, arrivait le premier ou ne revenait pas, qui fumait du tabac gris, travaillait en mâchant la bouche ouverte, sifflait, criait, qui donnait des ordres, quelle langue il parlait – je dis « il » parce que durant ces mois sous terre ou coincé dans une cuve bétonnée, je n’ai jamais entendu de voix féminine.

 

Une fois la maison fondée et les murs dressés, une fois mes quartiers construits eux aussi, dès que le dernier ouvrier quittait le chantier, j’entrais dans ma deuxième prison, celle de la nuit, et je restais là jusqu’au petit matin où Force bleue me remettait dans ma cage à poule avant d’aller monter la garde un peu plus loin sans en avoir l’air et, pour l’avoir vu faire avec les travailleurs, je savais qu’il n’aurait pas hésité à m’abattre si jamais j’avais essayé de l’entourlouper. (Plusieurs fois je me suis demandé si la solution ne se trouvait pas là mais je n’ai jamais eu le courage d’aller me faire tuer alors je suis resté, jour après jour, acceptant la situation, son ridicule et son burlesque, les allers et retours, les punitions, les privations, pensant que quelqu’un finirait par la trouver louche cette maison à doubles cloisons, cette maison gigogne, que quelqu’un irait en parler à quelqu’un qui connaîtrait quelqu’un qui préviendrait quelqu’un qui aurait la possibilité de demander à quelqu’un d’aller jeter un œil mais jamais personne ne m’aura découvert dans ce bourbier – chaque « quelqu’un » devait être quelconque – ou plus vraisemblablement personne n’aura eu le courage d’affronter les trois Force.

 

DLM 3 | avant (toujours)

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En une poignée d’heures, le temps d’un passage du noir au blanc sans tabac et d’un volte-face dans l’effroi, j’ai été amené à faire une croix sur mon passé, sur mon avenir aussi d’ailleurs, et c’est à cet instant, bien que groggy, sonné, engourdi et alors que le jour (qui se fout de savoir comment on s’est levé, si on s’est levé, si on se relèvera) nous aura vu titubant quitter la baraque où le plan avait été punaisé au mur et progresser en direction du terrain où les trois Force projetaient alors de bâtir la maison-témoin, que j’ai compris – vue trouble, entrailles couinantes, épaule amochée – à quoi allait désormais ressembler mon existence, mon quotidien (une nuit interminable) et grâce à quel trou on me ferait disparaître de la circulation sans que je pusse en finir avec ma vie.

Ainsi, pendant des mois ont défilé architectes et chargés de bureaux d’études, ingénieurs du projet économiste de la construction, des sites et sols pollués, géotechniciens, conducteurs de travaux, chefs de chantier et leurs ouvriers, contrôleurs techniques, spécialistes du gros œuvre, de la couverture, de la plomberie, du chauffage, de la peinture, des cloisons (fausses, doubles, creuses), ceux de la voirie, de l’éclairage, de la signalisation, des réseaux d’eau (eau potable, tout-à-l’égout, eaux pluviales) et des réseaux secs (électriciens, gaziers, techniciens du téléphone, de la fibre optique). Tout avait été si bien pensé par les trois Force que chaque jour je découvrais de nouvelles têtes, de nouveaux corps, de nouvelles odeurs corporelles, de nouvelles fonctions, voyais revenir des métiers disparus, observais de près des outils que je ne connaissais pas, cherchais les différences entre les casques, les lunettes de protection et les salopettes, les chaussures de sécurité et les chaussettes, suivais les allées et venues des chefs et des sous-fifres, des précaires, des contractuels, des sans-papiers, des apprentis, des travailleurs clandestins, des intérimaires, des forts en gueule, des qui encaissaient ou se faisaient tabasser, des suicides déguisés, des minutieux, des cache-misère, des violeurs, des amoureux du travail bien fait, des harcelés, des traîne-savates, des cracheurs, des tatillons, des professionnels de la débrouille ou de la dissimulation, des menteurs, des taiseux, des types impeccables, classais par corps de métiers ou par ordre alphabétique, de A à Z, ensuite dans le sens inverse puis, une fois le jeu des sept familles fermé, une fois les familles composées, prenais un plaisir à mélanger plâtriers, charpentiers, tonneliers, huissiers, carriers, enduiseurs, terrasseurs, ficheurs, raboteurs, tourneurs et lambrisseurs, terrassiers, façadiers, cochetiers, charrons et charretiers, poseurs, contre-poseurs, pinceurs, coffreurs, bardeurs, louveurs, piqueurs, plafonneurs, rocailleurs, faiseurs de nez, chaufourniers, cimentiers, fontainiers, tailleurs de pierre, scieurs de pierre, peintres, plombiers et chauffagistes, chauffagistes et plombiers, manœuvres, limousins, maçons, scieurs de long, corvoyeurs, briqueteurs, soucheveurs, carreleurs, huchiers, marbriers, menuisiers, miroitiers, serruriers, verriers, parqueteurs, adoucisseurs, treillageurs, batteurs, couvreurs-zingueurs et même un fumiste dont la présence n’avait rien à voir avec la supposée cheminée puisque non prévue dans le plan et absente sur les plans mais avec moi – sa mission étant de m’empêcher de fumer dans les murs (et c’est d’ailleurs depuis ce jour-là qu’on commença à me surnommer « la cheminée »).

Le deuxième portrait

 

 

Il se pourrait bien que ce soit de l’amour. Mais ce ne serait qu’en esprit, et en esprit, l’amour a plus de difficultés, entre les êtres, à s’établir. Peut-être entre les êtres. Mais ici, un souffle de vent, dans un rêve, quatre heures de l’après midi, soleil, bord de mer…

mme muir 1

Madame Muir s’est endormie (le ciel est bleu mais ce n’est que le fond de l’écran) (il en est de même dans le film, mais)… Seuls le noir et le blanc parviennent à dessiner la vérité de la relation qui unit cette jeune femme – qu’on voit là, endormie, au premier plan, de profil, elle rêve- et Daniel Gregg, capitaine de navire probablement, qui a fait construire cette maison et qui, dans cette image, entre sans qu’on le voie, par cette baie fermée à l’instant par notre héroïne (ce faisant, elle a à son doigt fiché une écharde ainsi qu’ailleurs la Belle au bois dormant, mais passons)

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Ici, le portrait qu’on trouve au salon, qu’on posera plus tard sur le mur de la chambre du haut (c’est le deuxième de cette maison-ci, qui n’a d’existence que parce que nous autres y plaçons certains souvenirs, mots, photos, signes, témoignages et autres dons immémoriaux ou liens, rapports, noms propres ou communs, lieux et territoires, une histoire et une géographie, une science ou un désir) : à droite, l’agent immobilier qui ne veut pas louer, au presque centre cette Lucy, de noir vêtue veuve d’une année, et le capitaine qui nous fixe, nous et moins elle…

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La rencontre (s’il y a lieu : ce sera dans la cuisine) la bougie, la lampe et le cran : une sorte d’amitié

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Le capitaine est à l’image : Rex Harrison, la jeune veuve, Gene Tierney : le film vient juste après la deuxième guerre (1947), c’est Joseph Mankiewicz qui le réalise (il y a dans cette maison un certain nombre de gens qui ne sont pas nommés, mais ça ne devrait pas durer, je pose des liens dans le cellier-qui ne sert à rien- la buanderie-il en était une chez mes parents à Carthage avenue du Théâtre romain – dès que je peux), ensemble (est-ce ensemble ?)

mme Muir 4

une magnifique ambition, un lien sublime et tellement affectueux, un vrai couple de cinéma dans l’un des plus beaux films de tous les temps…

(Ici, dans cette maison, ici ne viennent que des films les plus beaux de tous les temps, ici s’évanouit la fiction pour à la réalité faire place, ici comme il est tellement difficile aujourd’hui d’être exigeant car le monde ne le veut pas et s’oppose à tout ce qui pourrait aider à penser, ici donc vivent nos fantômes – et comme on les aime… – mais est-ce que c’est de l’amour, dis moi ?)

 

Billet réalisé avec la complicité de Joachim Séné,  pour l’aimable prêt du DVD : qu’il en soit (ainsi que son père, si j’ai compris) donc ici remercié.

 

Rien à voler

Dans toutes les maisons qu’il loue, il garde toujours un souvenir du lieu, rien de trop précieux, ou de très visibles, pour ne pas que ce menu larcin puisse être détecté, juste un élément du décor, qu’ainsi enlevé, prélevé de son lieu originel, il peut garder en souvenir avec lui. C’est un acte irréfléchi, instinctif, qu’il n’explique pas ou très mal, rarement en tout cas, un geste qui remonte à son enfance. Il a commencé avec des livres qu’il volait dans les librairies. Il ne les volait pas pour les lire, juste comme un souvenir du lieu dans lequel il était entré. Comme certains emportent dans un petit flacon quelques grains de sable des plages sur lesquelles ils se baignent. Comme toutes ces photographies d’endroits dans lesquels on ne fait que passer, qu’on ne peut garder avec soi que sous la forme d’une image en deux dimensions. En souvenir. Mais ces livres, ces cartes postales, ces bibelots qu’on dérobe ainsi à la hâte, quand on les retrouve chez soi, on a souvent du mal à savoir finalement d’où ils viennent vraiment, qui nous les a donnés ou si on les a volés. Leur origine. Avec le temps notre sens de la propriété s’estompe. Notre mémoire nous joue des tours.

Dans la maison-témoin il est démuni. Il n’y a rien à voler, ce n’est qu’un décor factice, une projection d’habitat. Une hétérotopie. Un espace concret qui héberge l’imaginaire.

« Dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. » *

* Michel Foucault, Des espaces autres, Hétérotopies. Architecture, Mouvement, Continuité 5 (1984) : 46-49.

Visiteuse 37

Je viendrai ici et puis il s’en ira. Je serai seule et la maison si grande qu’il n’y aura pas de place pour moi. Sans musique et sans mots, je fonderai. Il faudra des années mais je finirai par ne plus être. Les peintures auront passé, il y aura quelques taches sur le plancher, l’ombre des meubles sur les murs. Il y aura tellement de rien que nul ne voudra venir dormir ici de peur d’être aspiré. Ils refermeront la porte derrière eux sans se retourner mais attentifs au claquement du pêne dans la serrure. Les vitres seront cassées, les moisissures gagneront. Par plaques le crépi tombera. Les murs seront longs à s’effondrer. Même après le passage de la pelleteuse le vide restera.

DLM 2 | avant (encore)

 

Reprenons, avait dit un peu plus tard le type au masque de Sarkozy, cette fois il faisait nuit, reprenons tout depuis le début, mais avant de poursuivre il avait d’abord passé un coup de fil dans ce que nous pourrions appeler la nuit autrichienne et deux grands gaillards, qui portaient le même masque que lui, avaient déboulé dans la baraque de chantier où désormais j’étais retenu prisonnier, reprenons tout depuis le début avait répété celui que désormais je nommerai Force rouge parce qu’il avait dessiné un rond rouge sur le front de Sarkozy tandis que les deux autres avaient collé un carré vert (Force verte) pour l’un et une étoile bleue pour l’autre (Force bleue), reprenons pour que tout le monde remette son ciboulot d’équerre. J’étais assis sur un sanibroyeur, les mains dans le dos, ligotées, et les trois Sarkozy s’étaient jeté sur des chaises pliantes, des pliants de plage, à rayures blanches et bleues, face à une table de camping sur laquelle on avait posé un presse-agrumes que ces trois toqués attrapaient régulièrement afin de s’envoyer, après pressage et à l’aide d’une paille qu’ils enfonçaient dans un des trois trous que chaque masque comportait, des pailles de différentes couleurs, assorties à leur signe distinctif, un citron ou une orange dans le gosier, et un pamplemousse une fois. Personne ne me tournait le dos, Force rouge me faisait face, il présidait, alors que les deux autres je les voyais de profil, mais aucun des trois ne me parlait. J’étais assis, j’avais soif, ma clavicule était encore assez douloureuse, je les regardais presser les agrumes, aspirer le jus coloré jusqu’à la dernière goutte (et ça faisait des grands flchss, et  ça faisait des grands flchss) et j’attendais la suite en essayant d’oublier que j’étais devenu un des types les plus recherchés de ce pays alors que je n’avais fait que mon boulot, un sale boulot de fouille-merde d’accord mais un boulot tout de même, et des gens étaient morts dans ce qui sera sans doute ma dernière affaire, et tout m’accablait alors que je n’avais rien fait, et quelqu’un m’avait doublé voilà tout, et quelqu’un avait voulu m’écarter et ce quelqu’un ou ces quelques-uns avaient réussi leur coup, ces p… mais reprenons avait alors répété Force rouge sans que rien ni personne ne soient repris puisque l’appel du citron avait été trop fort ou alors étaient-ils en cet instant en train de tester une technique nouvelle et un peu spéciale, une parade qui s’apparentait à de la torture et qui était censée me faire craquer. Mais moi, au point où j’en étais, je ne pouvais plus craquer : j’étais un homme fini, et ils le savaient, d’ailleurs mourir m’aurait soulagé et je me doutais déjà que ma vie ne se terminerait malheureusement pas là, qu’ils avaient besoin de moi les trois Sarkozy, que j’allais crever à petit feu, reprenons avait-il dit pour la quatrième ou la cinquième fois, parce que l’heure approche. À ce moment-là seulement, Force rouge a déroulé un plan qu’il a plaqué contre un mur et il a demandé à Force verte d’aller chercher les punaises. Puis : Ça, c’est la maison-temoin, autrement dit je vous présente (Force rouge s’était tourné vers moi), oui je vous présente car c’est votre jour de chance, je vous présente en avant-première votre futur lieu de travail, forcé dirais-je, ainsi que votre nouvelle demeure. Notez bien que je n’ai pas dit maison a-t-il ajouté mais demeure parce que vous y serez enfermé jour et nuit, comme un demeuré, vous vivrez là à vie, vous vivrez en cet endroit à demeure, vous y demeurerez peut-être à jamais d’ailleurs. Je me souviens m’être demandé si ce n’était pas mon beau-frère derrière le masque, si Sarkozy n’était pas Gérald, si Gérald n’était pas en train de me faire une blague puis j’ai revu Gérald dans son cercueil, je me suis souvenu que Gérald était mort depuis deux ans. Pour cette maison et ses murs, vous serez ses oreilles, nos oreilles donc, vous voyez ce que je veux dire, avait dit Force rouge sans qu’il n’y ait eu vraiment de point d’interrogation dans sa question et moi, à ce moment-là comme cinq minutes ou deux heures auparavant, je ne comprenais rien à tout ce charabia, le demeuré c’était lui et moi j’étais mal barré, voilà ce que je me disais. Force rouge s’était alors approché de moi et en appuyant progressivement sur ma clavicule, celle qu’il avait déjà amochée deux heures avant ou trois je ne sais plus, il avait rajouté : on a tapé dans le mille, hein ? on est en plein dans votre cœur de métier, n’est-ce pas ? et là, les deux points d’interrogation, cette fois je les ai vus, je les ai entendus, je les ai sentis.

DLM 1 | avant

Y a que vous pour faire le job et je vois pas comment vous pourriez le refuser, avait dit, avec une voix un peu métallique, le type qui venait de poser le canon de son flingue sur ma tempe. Votre dernier plan était sacrément pourri, un fiasco, il avait même rajouté, et maintenant tout le monde vous recherche, et votre tête est mise à prix, et elle se balade sur les réseaux sociaux, au Monoprix, à la télé mais ça, vous le savez déjà, avait ensuite dit le type qui ne s’était pas présenté et que j’avais trouvé bien bavard pour quelqu’un qui avait l’intention de me tuer, alors dites-vous bien que si j’ai réussi à vous retrouver en un temps record, des plus entraînés que moi vont pas tarder à se pointer et, vu ce qu’on leur propose à la clé, sans grattage ni tirage, ceux-là se trimbaleront pas avec dans le ciboulot des souvenirs un peu rances de leurs lectures juvéniles de Thomas Bernhard et ils se lanceront sûrement pas dans une longue tirade avant de vous refroidir, avait dit le type qui parlait calmement alors que tenir son bras à l’horizontale comme il le faisait depuis son irruption, un flingue à son extrémité, ne devait pas être évident, ils penseront d’abord au fric. À ce moment-là le type a reculé et comme il ne faisait pas tout à fait nuit j’ai pu voir qu’il portait un masque, c’était celui de Sarkozy et moi, comme un gosse je me suis marré, si bien que, assez logiquement et moins de deux secondes plus tard, je recevais la crosse de son flingue sur une de mes clavicules et un coup de genou dans le bide. Bon je vais pas y passer la nuit, avait poursuivi le type tandis que pendant ce temps je cherchais à la fois à retrouver ma respiration et à bouger mon bras, et sincèrement, à ce moment-là, l’écouter parler me perturbait, j’aurais préféré le silence, une pause café avec clope ou au moins pouvoir m’asseoir, quitte à fermer les yeux, afin de mieux écouter (puisque visiblement il ne savait se taire) ce qu’il avait à me dire, par exemple que j’étais un homme fini, ça je l’avais bien intégré, et qu’il me laissait dix secondes pour réfléchir à sa proposition mais comment lui dire que je ne l’avais pas entendue, sa proposition ? Foutu pour foutu, j’ai dit Stop en levant mes pouces et puis : vous pouvez répéter la question, la proposition, mais le type, qui avait peut-être lu Thomas Bernhard mais ne le pratiquait que très mal, n’aimant pas se répéter, ce qui est un tort quand on prétend débarquer avec un reste de sa langue, a plutôt choisi d’armer le chien, et tandis que son masque bougeait légèrement, j’ai d’abord pensé qu’il était très en colère ou vexé, que je n’étais pas à la hauteur ou le décevais puis je me suis dit je vais pas crever sur un malentendu c’est trop con, surtout qu’on a lu le même auteur, ça fait au moins un point commun et c’est déjà pas si mal vu la situation, alors j’ai fait OK de la tête puis, après avoir soufflé un bon coup pour être sûr d’aller jusqu’au bout de ma phrase j’ai dit : je suis votre homme et là j’ai fermé les yeux, à bout de souffle, en pensant à toutes ces années passées à lire l’auteur autrichien, et pour quelles raisons si c’était pour finir comme ça, à terre, avec la chaussure pointue d’un autre que moi qui tapotait avec régularité un rythme rock sur ma joue, qui sentait la chaussette et la merde de chien et qui visiblement l’avait mal digéré l’Autrichien mais, c’est bien c’est bien j’aime quand vous devenez sage, avait les moyens, lui, de me narguer avec son flingue et son masque à deux balles.