Visiteuse 37

Je viendrai ici et puis il s’en ira. Je serai seule et la maison si grande qu’il n’y aura pas de place pour moi. Sans musique et sans mots, je fonderai. Il faudra des années mais je finirai par ne plus être. Les peintures auront passé, il y aura quelques taches sur le plancher, l’ombre des meubles sur les murs. Il y aura tellement de rien que nul ne voudra venir dormir ici de peur d’être aspiré. Ils refermeront la porte derrière eux sans se retourner mais attentifs au claquement du pêne dans la serrure. Les vitres seront cassées, les moisissures gagneront. Par plaques le crépi tombera. Les murs seront longs à s’effondrer. Même après le passage de la pelleteuse le vide restera.

DLM 2 | avant (encore)

 

Reprenons, avait dit un peu plus tard le type au masque de Sarkozy, cette fois il faisait nuit, reprenons tout depuis le début, mais avant de poursuivre il avait d’abord passé un coup de fil dans ce que nous pourrions appeler la nuit autrichienne et deux grands gaillards, qui portaient le même masque que lui, avaient déboulé dans la baraque de chantier où désormais j’étais retenu prisonnier, reprenons tout depuis le début avait répété celui que désormais je nommerai Force rouge parce qu’il avait dessiné un rond rouge sur le front de Sarkozy tandis que les deux autres avaient collé un carré vert (Force verte) pour l’un et une étoile bleue pour l’autre (Force bleue), reprenons pour que tout le monde remette son ciboulot d’équerre. J’étais assis sur un sanibroyeur, les mains dans le dos, ligotées, et les trois Sarkozy s’étaient jeté sur des chaises pliantes, des pliants de plage, à rayures blanches et bleues, face à une table de camping sur laquelle on avait posé un presse-agrumes que ces trois toqués attrapaient régulièrement afin de s’envoyer, après pressage et à l’aide d’une paille qu’ils enfonçaient dans un des trois trous que chaque masque comportait, des pailles de différentes couleurs, assorties à leur signe distinctif, un citron ou une orange dans le gosier, et un pamplemousse une fois. Personne ne me tournait le dos, Force rouge me faisait face, il présidait, alors que les deux autres je les voyais de profil, mais aucun des trois ne me parlait. J’étais assis, j’avais soif, ma clavicule était encore assez douloureuse, je les regardais presser les agrumes, aspirer le jus coloré jusqu’à la dernière goutte (et ça faisait des grands flchss, et  ça faisait des grands flchss) et j’attendais la suite en essayant d’oublier que j’étais devenu un des types les plus recherchés de ce pays alors que je n’avais fait que mon boulot, un sale boulot de fouille-merde d’accord mais un boulot tout de même, et des gens étaient morts dans ce qui sera sans doute ma dernière affaire, et tout m’accablait alors que je n’avais rien fait, et quelqu’un m’avait doublé voilà tout, et quelqu’un avait voulu m’écarter et ce quelqu’un ou ces quelques-uns avaient réussi leur coup, ces p… mais reprenons avait alors répété Force rouge sans que rien ni personne ne soient repris puisque l’appel du citron avait été trop fort ou alors étaient-ils en cet instant en train de tester une technique nouvelle et un peu spéciale, une parade qui s’apparentait à de la torture et qui était censée me faire craquer. Mais moi, au point où j’en étais, je ne pouvais plus craquer : j’étais un homme fini, et ils le savaient, d’ailleurs mourir m’aurait soulagé et je me doutais déjà que ma vie ne se terminerait malheureusement pas là, qu’ils avaient besoin de moi les trois Sarkozy, que j’allais crever à petit feu, reprenons avait-il dit pour la quatrième ou la cinquième fois, parce que l’heure approche. À ce moment-là seulement, Force rouge a déroulé un plan qu’il a plaqué contre un mur et il a demandé à Force verte d’aller chercher les punaises. Puis : Ça, c’est la maison-temoin, autrement dit je vous présente (Force rouge s’était tourné vers moi), oui je vous présente car c’est votre jour de chance, je vous présente en avant-première votre futur lieu de travail, forcé dirais-je, ainsi que votre nouvelle demeure. Notez bien que je n’ai pas dit maison a-t-il ajouté mais demeure parce que vous y serez enfermé jour et nuit, comme un demeuré, vous vivrez là à vie, vous vivrez en cet endroit à demeure, vous y demeurerez peut-être à jamais d’ailleurs. Je me souviens m’être demandé si ce n’était pas mon beau-frère derrière le masque, si Sarkozy n’était pas Gérald, si Gérald n’était pas en train de me faire une blague puis j’ai revu Gérald dans son cercueil, je me suis souvenu que Gérald était mort depuis deux ans. Pour cette maison et ses murs, vous serez ses oreilles, nos oreilles donc, vous voyez ce que je veux dire, avait dit Force rouge sans qu’il n’y ait eu vraiment de point d’interrogation dans sa question et moi, à ce moment-là comme cinq minutes ou deux heures auparavant, je ne comprenais rien à tout ce charabia, le demeuré c’était lui et moi j’étais mal barré, voilà ce que je me disais. Force rouge s’était alors approché de moi et en appuyant progressivement sur ma clavicule, celle qu’il avait déjà amochée deux heures avant ou trois je ne sais plus, il avait rajouté : on a tapé dans le mille, hein ? on est en plein dans votre cœur de métier, n’est-ce pas ? et là, les deux points d’interrogation, cette fois je les ai vus, je les ai entendus, je les ai sentis.

DLM 1 | avant

Y a que vous pour faire le job et je vois pas comment vous pourriez le refuser, avait dit, avec une voix un peu métallique, le type qui venait de poser le canon de son flingue sur ma tempe. Votre dernier plan était sacrément pourri, un fiasco, il avait même rajouté, et maintenant tout le monde vous recherche, et votre tête est mise à prix, et elle se balade sur les réseaux sociaux, au Monoprix, à la télé mais ça, vous le savez déjà, avait ensuite dit le type qui ne s’était pas présenté et que j’avais trouvé bien bavard pour quelqu’un qui avait l’intention de me tuer, alors dites-vous bien que si j’ai réussi à vous retrouver en un temps record, des plus entraînés que moi vont pas tarder à se pointer et, vu ce qu’on leur propose à la clé, sans grattage ni tirage, ceux-là se trimbaleront pas avec dans le ciboulot des souvenirs un peu rances de leurs lectures juvéniles de Thomas Bernhard et ils se lanceront sûrement pas dans une longue tirade avant de vous refroidir, avait dit le type qui parlait calmement alors que tenir son bras à l’horizontale comme il le faisait depuis son irruption, un flingue à son extrémité, ne devait pas être évident, ils penseront d’abord au fric. À ce moment-là le type a reculé et comme il ne faisait pas tout à fait nuit j’ai pu voir qu’il portait un masque, c’était celui de Sarkozy et moi, comme un gosse je me suis marré, si bien que, assez logiquement et moins de deux secondes plus tard, je recevais la crosse de son flingue sur une de mes clavicules et un coup de genou dans le bide. Bon je vais pas y passer la nuit, avait poursuivi le type tandis que pendant ce temps je cherchais à la fois à retrouver ma respiration et à bouger mon bras, et sincèrement, à ce moment-là, l’écouter parler me perturbait, j’aurais préféré le silence, une pause café avec clope ou au moins pouvoir m’asseoir, quitte à fermer les yeux, afin de mieux écouter (puisque visiblement il ne savait se taire) ce qu’il avait à me dire, par exemple que j’étais un homme fini, ça je l’avais bien intégré, et qu’il me laissait dix secondes pour réfléchir à sa proposition mais comment lui dire que je ne l’avais pas entendue, sa proposition ? Foutu pour foutu, j’ai dit Stop en levant mes pouces et puis : vous pouvez répéter la question, la proposition, mais le type, qui avait peut-être lu Thomas Bernhard mais ne le pratiquait que très mal, n’aimant pas se répéter, ce qui est un tort quand on prétend débarquer avec un reste de sa langue, a plutôt choisi d’armer le chien, et tandis que son masque bougeait légèrement, j’ai d’abord pensé qu’il était très en colère ou vexé, que je n’étais pas à la hauteur ou le décevais puis je me suis dit je vais pas crever sur un malentendu c’est trop con, surtout qu’on a lu le même auteur, ça fait au moins un point commun et c’est déjà pas si mal vu la situation, alors j’ai fait OK de la tête puis, après avoir soufflé un bon coup pour être sûr d’aller jusqu’au bout de ma phrase j’ai dit : je suis votre homme et là j’ai fermé les yeux, à bout de souffle, en pensant à toutes ces années passées à lire l’auteur autrichien, et pour quelles raisons si c’était pour finir comme ça, à terre, avec la chaussure pointue d’un autre que moi qui tapotait avec régularité un rythme rock sur ma joue, qui sentait la chaussette et la merde de chien et qui visiblement l’avait mal digéré l’Autrichien mais, c’est bien c’est bien j’aime quand vous devenez sage, avait les moyens, lui, de me narguer avec son flingue et son masque à deux balles.