À l’attaque

J’ai rêvé que j’étais un « graffeur » et que je pouvais aller poser ou apposer mes idées calligraphiques ou mes insertions mentales sur les murs de la maison.

Je sais, on me dira que ça ne se fait pas, que cela peut être toléré dans les rues, sur des surfaces extérieures, visibles par des passants, mais sûrement pas à l’intérieur d’un domicile (fixe ou mobile).

La bombe à peinture me démangeait, pourtant, ou le prédécoupage – pochoir ici ou là – qui emprisonnerait mon jet et le projetterait là où j’aurais choisi son impression sans autorisation préalable.

Oui, j’avais préparé un certain nombre d’inscriptions adaptées à chaque pièce : pour la cuisine (« Ne vous laissez pas bouffer par l’imprévu »), pour le séjour (« La litanie quotidienne se mord la queue »), pour la salle de bains (« Asperges me »), pour l’entrée (« Abandonne ici tout espoir ! »), pour les chambres (« Les antichambres se révoltent contre leur concurrentes »), pour le couloir (« Où va-t-il ? Méfiance ! »), pour la terrasse (« Plateforme d’envol sous surveillance vidéo »), pour le lieu lui-même (« Espace non répertorié par Google Maps »)…

Mais lorsque j’ai réellement « poché » mes messages, une fille nommée « C. J. » m’a interpellé :

– Tu ne crois pas que tu exagères et tu penses que tout est permis ici ? On n’est plus en 68 (ni devant la chute du mur de Berlin, comme dans le dernier film d’Arnaud Desplechin), alors remballe vite fait tes encres, peintures et pinceaux, l’architecte ne serait pas content !

– Mince, alors, ai-je répondu, j’ai dû me tromper d’adresse !

A l'attaque, 20.5.15_DH

(photo prise à Paris le 20 mai. Cliquer pour agrandir.)

Porte d’entrée ou de sortie

Maison Dunkerque 16.6.15_DH

Tous les volets sont clos, seules les baies vitrées du deuxième étage regardent les mouvements et écoutent la respiration inextinguible de la mer, au-delà du quai.

J’ai pris cette photo à Dunkerque (59) le 16 mai à 16 heures 59. Ce qui m’avait frappé, c’est que la maison n’a pas de porte, donc ni entrée ni sortie apparentes. On peut toujours imaginer que l’on y accède par l’un des bâtiments à côté : mais sa personnalité, son accueil, son corridor – avec peut-être un choc – auraient ainsi disparu, on ne sait à quelle circonstance extraordinaire ce phénomène serait dû : précaution anti-cambriolages, erreur architecturale, rebouchage d’une existence comme on referme un caveau ?

Même si on agrandit la photo, le mystère ne sort pas de ses gonds. Hitchcock aurait pu en faire toute une histoire.

Les toits pointus égratignent le ciel nordique d’une couleur franche : ils laisseront sans doute des traits blancs sur ce bleu concurrent de la couleur méditerranéenne.

Ici, pour la maison[s]témoin, j’ai reçu l’identifiant et le mot de passe de la part de C. J.  (pas de code digital avec des chiffres à taper comme en bas de chez moi). Je n’ai pas encore visité toutes les pièces, de la cave au grenier, du garage à la cuisine. Mais les noms de certains locataires me disent quelque chose.

Et je suis rassuré : on découvre bien ici une porte d’entrée ou de sortie. Continuer la lecture de Porte d’entrée ou de sortie

dans l’odeur

Dès l’entrée, cette odeur, je le savais, j’en étais sûre. J’ai accepté, ça me fait un petit supplément, depuis la fermeture des imprimeries, il n’y a plus beaucoup de travail ici, alors, mais je savais que le pire dans ce genre d’endroit, c’est l’odeur du neuf, je vais me mettre le masque au cas où, l’odeur du neuf, parlons-en, c’est du formaldéhyde et des phtalates, le neuf, c’est pas pour moi, mais si je vais leur dire, ils en trouveront une autre pour faire le travail. Le design environnemental, ils n’en ont rien à faire, et tout ce qui fait perdre du temps d’une manière générale, le tout c’est de caser le programme en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ont mis rapidement leurs petits meubles en place, c’est rôdé, tout dans l’apparence, mais la sécurité, qui s’en occupe à part ceux qui y passent du temps, je me demande si celle qui est en charge des visites se rend compte de ce qu’ils lui font supporter, et le problème avec le formaldéhyde, j’aurai beau aérer, ça ne partira pas, il faut des années, et moi, tous les matins à cinq heures, je vais passer deux heures dans l’odeur.

 

Christine Simon

regarder

Je la regarde cette femme qui regarde, et je vois à travers elle les petits manques, défaillances, ne l’aurais pas vu sans elle ce défaut dans le revêtement… décidément, c’est pas comme si le charme de cette boite à chaussures (suis méchante là mais c’est une vengeance, en être là, à persuader.. et puis c’est idiot, elle n’attend que des habitants, du goût, de la vie,  cette maison… vais penser à elle comme à une toile blanche) comme si le charme de cette toile blanche, donc, suffisait à faire oublier les disgrâces, même les plus légères.. c’est peut-être une femme qui ne peut aimer une maison que si elle est parfaite, ou (oui elle a l’air sympathique) que si les disgrâces n’arrivent qu’en vivant les lieux et en deviennent chers.
et zut il faut que je persuade enfin la direction de résilier le contrat d’entretien.. suis sure que dans le quartier on trouverait une femme pour passer tous les matins.
J’aime bien les visiteurs réservés, qui se taisent et observent, parce que j’ai toujours l’espoir – une illusion sans doute, mais il m’en faut – qu’ils commencent à se voir légitimement présents, qu’ils prennent possession de l’espace
bon l’espace justement, elle le balaie du regard, trop petit ?
Il est temps que j’intervienne.. leur laisser la bride libre, surtout quand, comme elle, ils semblent allergiques à toute intervention, intrusion dans leur vision de leur corps, leur famille, leurs meubles dans ce vide.. mais les tenir, tout de même, les tenir
– Vous voyez….

celle qui est chargée de faire visiter

Saisissez votre titre ici

Vous êtes entré dans l’entrée de la maison[s]témoin.

Vous avez poussé la porte de l’entrée de la maison[s]témoin avant d’entrer et vous avez noté sur le mur une petite fissure, extrêmement délicate, comme la coquille d’un œuf en train de se fendre.

Vous vous êtes dit que vous en parleriez plus tard à qui de droit, sachant pertinemment que vous oublieriez cette question, comme d’autres. D’ailleurs vous n’êtes pas certain de savoir qui est qui de droit, ni s’il est en capacité d’entendre.

L’entrée de la maison[s]témoin, hormis cette ligne de coquille d’œuf qui s’ouvre, vous semble vide, mais alourdie par une odeur de citron. Vous ne savez pas pourquoi, mais vous pensez que ce parfum d’agrume est particulièrement bien indiqué ici. Un parfum un peu aigre, un peu acidulé, un peu rafraichissant et un peu désolant de ne pas être naturel, mais assez entêtant pour savoir se mêler de poussière, de colle, de mastic, de peinture, de neuf, sans en être enseveli.

Sur le sol, vous notez qu’il y a, près de la butée de la porte, un éclat de plastique rouge, avec dans ses linules des restes de plâtre. C’est une cheville cassée en deux dans le sens de la longueur, oubliée par un ouvrier, puis négligée par la femme de ménage. Car c’est sûrement un ouvrier et une femme de ménage vous dites-vous, sans pourtant vous scandaliser, ou si peu. D’ailleurs, votre irritation ne changerait pas grand-chose. La femme et l’ouvrier ont disparu depuis assez longtemps pour ne plus être ni un ni une, ni l’un l’autre joignables, reconnaissables, ils pourraient marcher dans cette rue, derrière la porte de l’entrée de la maison[s]témoin, sans que vous le sachiez, ou prendre le bateau, se fondre dans une avenue, un souterrain de gare, un escalier roulant, ou chez eux éteignant la lumière, repliés sur une chaise à l’écart des fenêtres, compulsant des papiers ou se remémorant la veille, et choisir un ou une ne changera pas l’entité anonyme qui les grignote à petits coups de dents, finement, finit par les ronger, entièrement, on ne voit plus leurs visages, mâchoires, oreilles, cheveux, on ne voit plus leurs hésitations et leurs silences, on ne voit pas leur inexistence, seul un morceau de plastique rouge aux lignes hélicoïdales salies de blanc.
Il y a vraiment beaucoup d’espace dans cette entrée, et il est vide, pensez-vous encore.

Lézarde

Dans le placard à balais, une lézarde est dissimulée par un balai. Un balai-témoin pas utilisé pour le ménage-témoin parce que les visiteurs visitent une maison propre de toute éternité, dans l’idée d’un bonheur parfait arrêté comme sur une photographie souvenir d’un souvenir permanent où le ménage vit sans faire le ménage ; et surtout parce que le ménage-réel est sous-traité par une société qui vient avec ses propres balais-non-témoins. Et quelqu’un fait donc un véritable ménage ici, sans doute la seule action véritable qui a lieu ici, sans faux discours persuasif, sans fausse moue dépréciative, pas de rêve projeté ni de souvenirs d’un futur souriant, rien qu’un vrai ménage de vraie poussière et de vraies traces de pas. Lors de ce moment de vérité qu’est le ménage-réel, pour ne garder que ce qui doit témoigner, le temps qui passe et les traces des visiteurs sont effacés pour de bon, il ne s’est jamais rien déjà passé ici avant que quelqu’un n’entre visiter encore.