Ah, le dur…

 

 

 

(fait beau hein, la nuit) (debout)

Toi qui entre ici laisse à la porte tout espoir de revanche, toute velléité de colère, toute rancoeur et toute amertume, je reviens sur ces six derniers mois de résidence et comme de juste et notamment, sur la réception de ce qui a tenu lieu de clôture. 

Pourquoi ici, je me le demande bien : sans doute parce que j’aime le terrain, et qu’ici est le mien (entre autres, évidemment) (par exemple j’aime quand le vendredi arrive et que je vais chercher quelque part quelque chose et quelqu’un) (quelque part c’est ici, aussi) (c’est un exemple parmi cent) (mais j’aime ce terrain qui n’est pas que le mien) (je fais remarquer à l’assistance publique et lectrice que cette dernière parenthèse abrite un alexandrin de la plus belle eau).

Il y a surtout sans doute qu’avant d’être maison ici est un témoin. Numérique et virtuel, d’abord. Peut-être.

Ici commençons par une photo déjà publiée (je dis ça pour DH) prise (on prend les photos tu sais bien, on n’attend pas qu’on nous les donne) juste avant le début de la clôture (le début de la clôture est-il un oxymore ?) (et aussi la clôture, pour le thème des frontières, ça vous a quelque chose de tombant sous le signe). Il est dix huit heures, c’est le 2 (ou le trente trois) avril (ou mars).

dehors 020316

Et puis ça a été, merci. L’avant veille j’avais pris sur moi de prévenir quelques un-e-s de mes ami-e-s par short message service : c’était « comme vous le savez peut-être le collectif termine sa résidence de six mois au fin fond du 77-une joyeuse clôture est organisée ce samedi 2 avril à 18h- c’est à la bibliothèque de Vernou train gare de Lyon 16.19 ou 17.19 -un peu juste…-changer à Melun un peu galère mais simple aussi-dites moi si vous voulez venir je viens vous chercher à la gare vers 18… bises » : pour des ami-e-s lesquel-le-s ne sont pas (tou-te-s) venu-e-s. J’ai reçu entre autres et en retour ce court message de service : « Merci pour le rappel. Par contre si vous venez en train dans notre « fin fond de Seine et Marne » pas besoin de changer à Melun, le train qui part de Gare de Lyon va à Moret sur Loing sans changement. Je serai à Paris la journée et rentrerai exprès pour venir voir le résultat de votre résidence à Vernou » c’est signé, c’est intitulé.

Sait-on que durant peut-être quinze ans, trois dimanches et fêtes sur quatre (treize-vingt, une demie-heure de pause, oui merci) j’ai officié aux renseignements téléphoniques de cette société ferroviaire et nationale ? (c’était au Pont Cardinet, il faut bien gagner sa vie d’étudiant puis d’enquêteur écrivant n’est-ce pas : tout le monde ne vit pas dans les beaux quartiers). Et donc bien sûr Vernou-la Celle-sur-Seine n’est pas en ligne directe de Paris : j’aurais du me méfier, je n’y pensai pas alors mais le « merci du rappel » avait quelque chose, un sens, quelque chose, je pensais à des ami-e-s, je me suis fourvoyé, tant pis pour moi. Une affaire de classe, pourtant, ce sont des choses que je connais bien, je les sens, souvent, et d’ailleurs, c’est exactement ce qui est arrivé.

Mais ça a été, merci, très bien, je n’ai pas bafouillé (certes mon pull neuf a déteint, un beau bleu sur une chemise blanche, je n’avais pas lu sur l’étiquette, écrit en tout petit comme dans les contrats d’assurance ou autres, le « laver avant premier usage » : tant pis pour moi). Les diverses interventions, très bien, le pot, le retour en auto sous la pluie, les chansons et la joie de vivre, les rires et le week-end, pas de ciné mais tant pis on avance, on travaille on fait ce qu’on doit (on  a été voir l’exposition « Frontières » du musée de l’histoire de l’immigration, parfaite et recommandable : elle continue jusqu’au 29 mai…) .

Lundi (quatre quatre seize) vers treize (13) heures, après le billet ultime, je me souviens, j’avais écrit ce message : « Vous êtes partie trop vite- comme un peu tout le gratin mais enfin…- ça vous a plu ou bien ? Vous me direz… (pour venir à Vernou en train, faut le vouloir… et changer à Melun… :)) Cordialement. PCH ».

Un message un peu convenu, je reconnais, qui tente un peu d’humour sur la société et ses changements…

Je reçus, vers 21h, ce message en réponse ou retour : « Je suis partie en effet très rapidement car assez excédée par les regards « méprisants et quelque peu hautains que vous avez portés sur le sud de la Seine et Marne. Arrivée depuis 18 ans ici, après 36 ans en plein Paris bobo, rue de Babylone, j’ai été, contrairement à votre équipe, séduites par les belles énergies d’ici. L’humain, totalement inexistant dans votre présentation, m’a au contraire, permis de belles aventures artistiques. Assoce Renc’Art où pendant huit ans nous ouvrions les ateliers d’artistes avec comme « devanture » le musée Provencher sur le pont de Moret, lieu prêté pour l’expo collective, mon ami musicien a monté un groupe de rock celtique Transpher qui maintenant tourne de façon quasi professionnelle. Et je m’arrête là car la liste est longue.  Dans votre montage, je n’ai vu que solitude, désespoir, lieux abandonnés et sordides, un no man’s land qui pour moi n’est que le reflet de vos regards bien déprimants. Certes, je suis peut-être encore un peu en colère, donc si vous revenez de votre lointain Paris par ici, je me ferais une joie de papoter avec vous en buvant un kawa au soleil… ps : faites un saut sur le site veneuxlessablons.fr/passerelle pour y voir notre 19 septembre 2015 après les discours… »

C’est signé. Le lendemain matin, un autre message, court et service, m’est parvenu à 7h20  : « Autres pensées d’une amie photographe que je vous transfère : « nous sommes une région avec beaucoup d’artistes hétéroclites tous autant que NS sommes qui aimons partager leurs passions avec les gens pour susciter des émotions sincères et nous aussi NS prenons le train pour monter « à la CAPITALE » et chaque fois que nous rentrons chez nous, on savoure la chance d’habiter ici car nous savons apprécier ce qui NS entoure ». Bonne journée. »

Celui-là n’est pas signé.

Probablement le train. Bizarre, vraiment, les majuscules ; c’est des nues que je suis tombé : « humain inexistant » c’est faux – car, comme on sait, c’est de sa porte que chacun peut contempler le soleil – et inutilement blessant – j’ai pensé à ce réalisateur – je ne l’aime pas à cause de cette scène de « Nous ne vieillirons pas ensemble » (Maurice Pialat, 1972) particulièrement abjecte à l’égard des femmes – qui levait le poing, après avoir reçu sa palme, en 1987 – mais ça m’a fait marrer, parce que c’est vrai que j’ai recours au robot très fréquemment (j’adore ça

1.10 péniche GSW2

j’y peux rien, j’aime ça

1.18 Montarlot horizon lignes électriques GSW

c’est comme une sorte de passion) :

1.12 bisrestaurant l'avenir tizy

c’est une affaire qui m’intéresse, et qu’on veuille bien me pardonner, non, vraiment, je ne suis pas un artiste

1.20 églisegenevraye GSW2

en tous cas pas comme certaine l’entend

1.26 Hermès GSW

la dernière photo de l’Hermès, d’été et du robot (zeugme) : encore merci à tou-te-s de votre accueil, monsieur Mariage et Luc pour cette dernière photo, mais aussi à toutes les personnes des bibliothèques -magnifiques, adorables- les élèves de Gregh (à ceux de la SEGPA : ne désespérez jamais !) et les gens de l’ERPD, sans compter toutes les autres magnifiques rencontres (spéciale dédicace : je pense à ceux qui sont en Islande) faites dans le cadre de cette résidence.

 

billet rédigé le 37 mars 2016.

 

 

Dans les arbres

 

(Que mets-je/mettre en cette maison(s)témoin ? Des fantômes, comme on(je) les aime, ceux qui hantent un peu nos(mes) rêves, ceux qu’on aime retrouver même s’ils ont un peu vieilli (Bernardo Bertolucci commence à taper les soixante quinze quand même, mon ami)… Que posé-je en ces pièces en ces murs ? Des objets (ou des pièces) appartenant à des films que j’ai aimés, ou que j’ai assez détestés, n’importe des histoires qu’on raconte aux enfants avant ou pour qu’ils s’endorment, des histoires, l’humanité et ses histoires… Le drame, la tragédie, la comédie, je m’essaye à raconter, je crains la lourdeur, je tente l’ironie, je me souviens de cette chanson -je sais pourquoi elle me revient, c’est que je l’aime- « Charpie de chapka » qui n’a rien à voir mais ça ne fait rien, elle fait partie de ce qui tourne toujours (Etienne Roda-Gil) comme certains films – celui-ci n’en est pas un mais depuis quarante six ans qu’il est sorti (1970) je ne l’avais jamais vu. Voilà tout : l’histoire est jolie parce que je l’ai vu (le film, pas l’histoire) dans un cinéma nommé Le Brady (boulevard de Strasbourg, à Paris, lequel boulevard fait suite au Sébasto de Jean-Roger Caussimon cher à « Ruelles« ) où pour la première fois j’allai… J’aime ces conjonctions, j’aime Paris au mois d’Avril comme je l’aime au Portugal, enfin, des chansons, des films, de la musique et de la conscience. Que fais-je dans cette parenthèse italique ? Je m’explique, vu que cette maison a l’audace de changer (de l’audace, toujours de l’audace)  (j’adore ça) : je continue mon attitude, j’essaye de comprendre ma façon d’agir. J’écris, je prends des photos des films annonce qui tourne sur mon écran d’ordinateur, j’illustre) 

 

C’est une histoire d’arbres

conformiste 1

en vrai c’est en forêt que ça se termine (ça pourrait aller au jardin, s’il y en avait un, et s’il y avait des arbres ). C’est l’histoire assez horrible de l’Italie d’avant la deuxième guerre (mondiale, juste avant, en 38), celle de l’ordure et de l’infamie, expliquée par le traumatisme sexuel subi dans l’enfance. C’est aussi l’histoire du fascisme : comment le devient-il, fasciste, ce héros au sourire si doux (Jean-Louis Trintignant, qui interprète le rôle d’un Marcello Clerici) (et lorsque sa femme à l’écran -interprétée par Stéfania Sandrelli qui tient fort son rôle, dirigée magnifiquement- l’appelle par son prénom, on a l’impression que c’est Marcello Mastroianni qui va apparaître) ?

Stéfania Sandrelli confessionnal

C’est un couard, un lâche – ça ne ferait rien s’il n’était aussi avide de pouvoir, tu comprends…

conformiste 2

Ici c’est la scène d’ouverture, le trio  chnte, lui est avec son ami aveugle dans la coulisse, dans la cabine peut-être de sonorisation, d’enregistrement, ils parlent et il explique qu’il veut être comme tout le monde, avoir une  « bonne épouse » – i.e un peu conne- une vie normale, il sera donc dans les affaires normales de l’Italie d’alors, on lui confiera une mission afin qu’il prouve sa loyauté au Duce, il faudra qu’il tue quelqu’un, son ancien professeur de philosophie devenu opposant au régime, et il le fera par meurtriers interposés, lâchement comme il sied à des hommes de cette trempe…

conformiste 3

Contrefaits, arrogants, sévères, monomaniaques, les hommes qu’il servira seront à l’image de ce qu’il deviendra sans doute  mais le film raconte ces journées-là où il va faire tuer d’une façon horrible (des dizaines de coups de couteau) son ex-professeur qu’il fera mine, tout au long du film, d’admirer. Ca se passe un peu dans un Paris reconstitué d’avant guerre (le musée d’Orsay est encore la gare dans laquelle on a installé un grand hôtel, les images sont magnifiques).

Trintignant tour eiffeil

C’est ce double langage qui est à la base de la réalité qui est montrée – et on ne doute pas, à voir la politique menée ici (en Pologne ces temps-ci) ou là (en Hongrie, au hasard par exemple aussi), de la réalité de ces agissements, car cette extrême-droite-là existe encore de nos jours. Voir ce film aujourd’hui donne un sale goût dans la bouche.

conformiste 4

L’homme, Marcello donc, se marie et pour ce faire, est obligé de se confesser, n’en a cure puisqu’il le faut, il se constitue ainsi : une mère opiomane qui trompe un mari aliéné, avec le chauffeur nommé « Arbres » -traduction du nom du chauffeur asiatique.  Tout est assez transparent – abusé quand il était enfant par le chauffeur de son père, le petit Marcello tuera son violeur -ou pensera le tuer – et durant toute sa vie, ce traumatisme le hantera. Devenir normal, tendre vers la normalité à travers son adhésion à cette idéologie (pourrie), voilà le but ultime du héros. De l’empathie pour lui, non, mais l’acteur est formidable, le film superbe (une image de Vittorio Storaro nuancée sensible douce claire, une merveille), doublé d’une musique de Georges Delerue, magnifique…

conformiste 5

Et à la fin, il finira par encore trahir son ami… Déliquescence, horreur, indignité : itinéraire à ne pas emprunter.

Journal de la maison(s)témoin : du genre dessin animé

 

 

(témoin, certes, mais de quoi ? l’affaire dure, les merveilles du monde ourdissent probablement des actions dans leurs coins respectifs -faut que j’arrête avec probablement et de manière générale, faut que j’arrête avec l’aigreur) (pour ce faire, je dispose de ceci et d’autres ailleurs) (la disparition chère à feu Perec de non seulement les e mais de tous les livres et autres joyeusetés de ma vie antérieure au trente un octobre quinze impose une sorte d’ascèse dont je ne suis pas, je n’étais pas disons, partisan avant cette date) (laquelle a été rendue négligeable -sauf peut-être pour moi, celles et ceux qui m’entourent- du fait de ce treize novembre indicible -même si la gouvernance de cette nation/pays/territoire enfrontiérisé fait mine, à force de mouvement de muscles déprimés et inutiles, d’en avoir la maîtrise) (rien à attendre : foncer)  

Le cinéma m’a fui, ou alors il s’agit d’une fausse sortie (la partie 2 de « Homeland » n’est plus donnée qu’à quelques heures idiotes dans quelques salles éloignées) (Abbas Fadhel, 2015) : la maison(s)témoin, existence dix mois, semble déserte (c’est faux, on y est, certes) et sous le ciel s’organise un printemps bientôt disponible dans toutes les bonnes officines de la planète (enfin, disons hémisphère nord) (personne ne subit les mêmes intempéries) (il fait froid, le soleil va briller, il fait doux, les arbres verdissent) (évidement que c’est une fausse sortie, quelqu’un y a cru seulement ?)

Revenant d’un ailleurs circonstancié à quelques quatre vingt kilomètres et quelques, sud sud ouest (voyage en Hermès, conduite de Désiré..), mobilisant pour le neuf de ce mois, tentant de lever, hors de l’eau, un nez une bouche qui voudraient respirer, des narines obstruées, des muscles tendus, des organes fatigués et oublieux des nuits presque blanches passées à n’essayer que peu de parvenir à une fiction porteuse de sens, m’est parvenue, d’un moment sans doute ensoleillé de ce vendredi consacré à l’entière et définitive prise en compte du travail du mois précédent et sous forme définitivement pervertie de tableaux comptables, m’est parvenue donc la haine et la colère vis à vis des dessins animés produits par l’oncle sam (sans majuscule non) dont Henry Salvador était l’émanation télévisuelle, une sorte de « ami public numéro un » légèrement abscons, certainement entêté d’audience, dont l’avatar le plus écoeurant était bamby

bambysans titre1

suivi de l’abject roi lion (on ne met pas de majuscule, non qu’on cesse de garder une certaine légitimité à l’orthographe et à sa typographie, non, justement)

roi lionsans titre1

(je ne pose ces italiques que parce qu’il s’agit des titres de ces pellicules inutiles et perverses, qui intiment à tout un chacun, et notamment, les plus jeunes d’entre eux, de se conformer à une sorte de vision idyllique et consumériste du monde : seulement, si je peux me permettre, il n’en sera jamais ainsi et nous ne serons jamais, jeunes ou vieux, anciens ou nouveaux, mâles ou femelles, nous ne serons jamais dis-je réduits à de simples réceptacles).

Un billet à thème de films d’animation -comme on dit, car ils le sont tous, persistance rétinienne obligeant sûrement – jamais je n’aurais pensé en produire, faut-il donc que les temps soient indisponibles, et les actes des merveilles inefficaces…

Puisqu’il s’agit de ce type de cinéma, j’arrête.

J’ai plus dans l’idée de me retrouver assis dans le noir, Espace Saint Michel ou  une autre enseigne (comment les nomme-t-on ?) indépendante, à voir dans des conditions précaires inconfortables peut-être une merveille (une vraie celle-là : « Mirages de la vie » ? (Douglas Sirk, 1958))

 

 

(dans la recherche forcenée et exhaustive des genres -mais est-elle entreprise ici ? – , celui qui apparaît aujourd’hui, sans même que je l’aie convoqué, ne laisse pas de m’intriguer -à moins qu’il ne m’inquiète… : voici donc l’avatar complètement inconscient de ce cinéma-là, celui qui intime de penser que le pays où il est produit est celui qui en a fait sa première exportation, vite rejointe par des exploitations de ce qu’il est convenu de nommer parkatème, développé non loin de cette capitale pour l’Europe, ville nouvelle choisie s’il fallait le préciser parce que les conditions sociales de cette installation étaient si tellement réunies et favorables à cette firme qu’elle ne pouvait pas ne pas s’y résoudre : il y avait un petit livre dans la bibliothèque qui parlait de cette installation, de cette façon de baux emphytéotiques proposé pour un demi-dollar et de la propriété pleine et entière d’une surface de je ne sais plus exactement combien de centaines d’hectares dans ces lieux-là, afin de favoriser un emploi déjà récalcitrant et de résorber un chômage qui atteint, ces temps-ci, les mêmes hauteurs vertigineuses, et qui oblige donc les gouvernements en fonction à de pareils cadeaux du type wtfcice sans majuscule non plus) 

Onze novembre deux mille quinze

 

Mercredi, c’est férié (et c’est cinéma), j’ai manqué mon rendez-vous de la semaine dernière, j’ai eu des ennuis, gros, chiants, horribles, et le cinéma est passé à l’as : je n’y fus point, et je n’en regardai point non plus ; au Royal, ils donnaient « Amy » (Asif Kapadia, 2015) mais on n’a pas réussi à trouver l’envie je suppose (il y en avait aussi un autre, « Lolo » (Julie Delpy, 2015) ça n’a pas pris non plus) . On doit à la vérité de dire que je ne suis allé nulle part, sinon bosser et faire le journal, et avec ce chamboulement, j’ai perdu l’énoncé du mot de passe dans cette maison.

sacrifice 5

J’ai gardé à l’esprit la pyramide que construit le héros du Sacrifice (Andreï Tarkovski, 1986), tout s’en est allé, il faut bien qu’on l’illustre. Je vais perdre mon temps, et mes idées heureuses, à établir pour que l’assurance, en argent, me les rembourse, des listes des objets disparus (livres, meubles, vêtements, vaisselles casseroles…).

J’ai gardé au coeur l’existence de cette maison-là (vingt deux années et toute l’enfance, la jeunesse et l’adolescence des enfants). En fumée, sans l’ombre d’une raison ou du moindre sens : non, évidemment, rien à dire, arracher les objets de la mémoire pour les réduire en cendres, en bouillies, les couvrir de suie, d’eau et de suie, un peu comme ces billets de banque tachés lorsqu’on veut les voler.

J’ai gardé le son tranquille des 4 ou 5 heures du matin, des pages tournées, ce sont les livres qui me manquent, les objets aussi, cette valise dans laquelle on aurait trouvé un fil, électrique et orange, ces chaussures, qui bruissaient aux pas, celui de la radio fondue sur le frigo dans un même état, impossible à ouvrir (« il y avait des choses dans le frigo ? » demandait l’expert : mais comment dire ? oui, du beurre probablement, je ne sais plus, je ne sais plus), les cloisons qui laissaient passer les notes du ukulélé, du violon, du clavecin, du piano, la guitare j’en jouais, elle est là noircie, je me souviens du jour de l’achat, en septembre soixante dix huit, mais du prix ? du prix d’il y a trente sept ans ?

Du cinéma ? On me demande des dates, des valeurs de remplacement, des chiffres, non point de descriptions, ni de littérature.  C’est du cinéma, on a coutume de dire ce genre de choses : dans « le Sacrifice » l’anecdote raconte que ce plan (l’avant dernier, qui dure plus de six minutes) de l’incendie de la maison a été tourné deux fois et qu’il a fallu reconstruire la maison afin de la refaire brûler (c’est du cinéma : Visconti aurait-il exigé qu’on mît dans les tiroirs les mouchoirs, et dans les armoires vêtements et chaussures, à nouveau, qu’on en cherchât ? ) : tout est-il à remplacer ? Comment faire sans dictionnaire ? Comment donner valeur à ce livre d’artiste si précieux mais à présent grisé ?

En réalité, c’est difficile de vivre sans ses objets familiers : quand on sort, on prend le nécessaire, on garde ceci en poche, bizarrement un parapluie, cela aussi, un petit bocal qu’on ferme d’un couvercle bleu. On sort, derrière soi, à clé, deux tours, on clôt la porte. Ce soir-là, vers vingt et une heure trente, c’est ce que j’ai fait. J’avais écouté ce que je racontais sur L’aiR Nu qui venait de paraître. L’employée aux écritures m’avait envoyé  (qu’elle en soit à nouveau ici remerciée) un texto pour m’en féliciter ce soir-là, minuit passait, le trente et un commençait à peine. 

Le cinéma continue, je n’ai pas vraiment d’idée, mais il continue (j’ai vu passer quelques plans de « All abour Eve » (Joseph Mankiewicz, 1950), quelques autres de « Jackie Brown » (Quentin Tarantino, 1997), et puis j’ai lu une critique de « Fatima » (Philippe Faucon, 2015) qui m’a bien fait rire). Le cinéma continue oui, mais je ne sais pas exactement quand.

 

Centre de gravité

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La situation s’avérant particulièrement grave, je suis sorti de la pièce et j’ai tenté de me réfugier dans le débarras, en dépit de la gravéolence de cet endroit. Il était encombré d’un tas de paperasses entassées, journaux jaunis, gravures graveleuses, livres délivrés de leur reliure. Le sol de terre battue était inégal et parsemé çà et là de quelques gravillons. Je me suis emparé d’un ouvrage un peu moins abîmé que les autres : c’était l’ Astronomie populaire de Camille Flammarion, et j’ai commencé à lire quelque chose à propos de la gravitation. Puis les cris se sont fait entendre de plus en plus près et je n’ai plus pensé qu’à m’enfuir.

Boîte en forme de cœur

Louer des appartements pour qu’à chaque voyage on ait, en choisissant un environnement spacieux, accueillant, chaleureux, et vivant, avoir l’impression d’être un peu chez soi dans un lieu qu’on découvre pourtant. Un catalogue en ligne me permet d’en visiter dans le détail l’ensemble des pièces, de jauger le confort, la luminosité, le volume des espaces, leur circulation, le voisinage également, à l’aide des photographies de l’extérieur prises depuis les fenêtres, les images manquantes de l’intérieur sont souvent révélatrices des défauts cachés de l’appartement, mais généralement le nombre important de photographies permet de se faire une idée plutôt juste de l’appartement.

Il y a quelques semaines, je découvre que l’appartement, où a vécu, entre 1991 et 1992, Kurt Cobain, le chanteur du mythique groupe Nirvana et sa compagne Courtney Love, est à louer, dans le quartier de FairFax à Los Angeles, à la semaine ou au mois sur airbnb.

La salle de bain de cet appartement est l’endroit où Kurt Cobain aurait écrit le titre Heart-Shaped Box (boîte en forme de cœur), issu de l’album In Utero. Quelque mois plus tard, Cobain et Courtney Love, alors enceinte de leur fille Frances Bean Cobain, décident de quitter les lieux à cause d’une fuite d’eau qui aurait abîmé les écrits et les guitares du chanteur.

« She eyes me like a pisces when I am weak

I’ve been locked inside your Heart Shaped box for weeks

I’ve been drawn into your magnet tar pit trap

I wish I could eat your cancer when you turn black »

De quoi cette maison a-t-elle été le témoin ?

 

Au grand jour

 

Le cinéma, c’est toujours un peu la même chose. Parfois, on aimerait pouvoir croire qu’on n’y est pour rien, mais voilà, non, jamais. C’est un peu comme l’histoire, cette histoire-là, celle de l’humanité aussi bien, cette histoire comme ce présent et cet avenir, en est-on ? L’accès à la maison est l’accès aux témoins : ici, avant qu’on y entrepose cric et horloge comtoise, photos de tableaux ou de graffitis, dessins ou icônes, mots enfin laissés là pour que d’autres s’en emparent, les lisent, les comprennent, ici vient qui veut, s’en va qui ne peut rester, je n’en sais rien, c’est égal, pour ma part, je n’ai rien choisi, et parfois, dans des moments de lucidité peut-être, je me dis que c’est tant mieux. 20150527_145722

Il y aura des gens qui nous sont inconnus, d’autres qui seront passés à la postérité

monsieur grave

sur le même  monde, tu sais bien, debout toujours, des gens qu’on aime, qu’on a aimés, toujours est-ce un mot d’amour, toujours ces images-là, ces histoires-là, elles sont vraies, le cinéma, c’est un peu toujours la même chose, on nous raconte des histoires

pierre mendès-france

Bordeaux, en juin mille neuf cent quarante, le Massilia, on croisera des gens célèbres (ici Antony Eden , au nom si prometteur de jardin, né un dix huit juin…)

lord Eden dans son bureau

au lieu de « gravats » peut-être aurais-je mieux fait de poser ce genre dans quelque « bureau » ? Je ne sais pas, il s’agit d’un documentaire, je fais ce que je peux, je ne sais pas, il dure des heures (faut-il compter ? les nombres, les cinq cents, les dix fois douze ça ne fait que cent vingt, une moue un peu dégoûtée, inconsciente, les additions, je les laisse à ceux – ce ne sont que des hommes, certes- que ça intéresse, moi j’ai des choses à faire) , ici monsieur Grave aux champs (c’est une photo que j’adore)

monsieur Grave aux champs

c’est parce qu’il rit, cette maison et ces champs, ces gens qui visitent, ce monde qui bruit, ces histoires là : madame Solange ici, coiffeuse

la coiffeuse

dénoncée puis torturée, brisée, que peut-on savoir de cette haine, puis ici, Raphaël Geminiani (un coureur cycliste qu’on a peut-être oublié)

raphaël geminiani

le monde est tel qu’il est, il a son passé (enfouissons-le sous nos gravats si tu veux, mais ça ne sert à rien), il a son histoire racontée par les vainqueurs comme on sait, racontée par les hommes pas par les femmes, racontée par un idiot, voilà tout, c’en est fini du cinéma, la fiction, la volonté de montrer des choses et des sentiments vrais, désordonnés, cruels ou illuminés, doux et tendres, oui, montrer le monde comme il est, tiré d’une histoire vraie

les frères Grave

ce ne sont que deux frères, l’un est Alexis, l’autre est Louis, je ne sais pas lequel, j’ai rendez-vous avec le mien il faut que je me dépêche, tu sais on lui demande  un moment, dans ce film, c’est une merveille juste une merveille simplement sur la vraie histoire du monde, de la vie et de l’humanité, une histoire comme on nous en raconte de temps à autre, quelque chose qui peut-être pourrait nous endormir puisque c’est dans les rêves que les choses arrivent, Hollywood n’y est pour pas grand chose,  les acteurs, les images, les éclairages, la nuit et le silence, quand on lui demande « mais jamais vous n’avez eu envie de vous venger ? » l’image de son regard

monsieur Grave 2

son histoire, je me vois bien appuyé sur mon poing au deuxième plan, toi mon ami, mon frère, toi mon amie, allez viens, on oublie et on sort, au grand jour

ciel houdin 2702515

 

étude préparatoire incomplète aux conclusions approximatives

En creusant les fondations de la maison[s]témoin, les vestiges de trois occupations pré et protohistoriques ont été mis en évidence, matérialisés par un fossé palissadé à multiples interruptions décrivant un tracé curviligne. Cette construction s’oriente est-sud-est. Dans le trou de poteau marquant l’angle nord-est a été déposé le crâne d’un ovi-capriné, sans doute un acte rituel.

Le mobilier céramique découvert, bien conservé, montre un élément orné d’une ligne d’impression réalisée à l’ongle. L’argile est noire, rehaussée de chevrons blancs sur un pourtour en forme de cloche inversée, typique des poteries de cette période.

À ce jour, aucune tombe, ni tumulus abritant un enterrement en position fœtale, n’ont été découverts. Les décrets et autorisations permettant la construction de la maison[s]témoin sur ce site ont donc été dûment signés et paraphés par les organismes idoines. On n’en saura pas davantage sur ce qui s’est passé sous la cuisine, la terrasse, le garage, mais on peut néanmoins conclure qu’il n’y a ni terrain vierge, ni page blanche, car elle se couvre de fils en réseau serré : des morceaux de céramique identiques (argile noire, traces d’ongle, chevrons blancs) ont été exhumés au sud du Portugal (Zambujal), sur les berges de la Vistule (Cracovie) et dans les îles Britanniques (Cornouailles).

note : les ossements d’un chien domestique, ainsi qu’une boîte contenant les restes d’un hérisson, trouvés sous quatre pierres plates, trop récents, ne seront pas mentionnés dans cet article. Leur description complète et non pertinente restera donc non rédigée.

Chantier

Genre de maison que nous n’aurions jamais, où nous ne pourrions jamais habiter, que nous construisions à la chaîne sans plus savoir au bout où nous étions, dans quelle région, dans quelle ville, le pourquoi nous savions, l’enveloppe blanche tachée de doigts à la fin de chaque mois donnée en échange d’une signature sur un bordereau tout froissé, nous débarquions à l’aube, étions comme des ombres, certains de nous vraiment des ombres, on sentait bien à les voir glisser hors des poches de la nuit qu’ils étaient clandestins, embauchés à poignées, aucun avec papiers, ils étaient de tous ceux qui n’ont pour biens qu’eux seuls, nous ne savions même pas leurs traits qui passaient avec chaque chantier, c’était une sorte de puzzle sans cesse recommencé, cela ne variait pas, nous regardions sur plans ce que seraient les vies qui dans ces murs montés allaient se dérouler, nous vivions du dehors, c’était toujours pareil, parpaing après parpaing, construire la vie des autres et tout faire tenir à partir d’un seul fil à plomb, nous faisions le dehors, leur laissions le dedans.