(je vole une pièce de la maison[s]témoin pour y ranger en vrac du matériel, un matériel qui a à voir avec les images, les films, la vidéo, etc., ce sera sans doute une suite de remarques assez basiques, mais c’est une aide, un support)
je commence par cette histoire fond Prelinger : le fond Prelinger est un site d’archivage « fondé par Rick Prelinger en 1982 afin de préserver ce qu’il appelle les films ‘éphémères’ : films commandités par des entreprises et des organisations, films éducatifs, films amateurs et films de famille. »
une grande partie de ces images est libre de droits, donc réutilisable, et c’est ce qui m’intéresse, en vue de fabriquer, par du collage découpage montage remontage d’images, « quelque chose », qui se voit et s’écoute
j’essaye ici, dans cette pièce gracieusement mise à ma disposition, de mettre au clair ce qui me travaille / traverse :
Ce qu’il y a de notable avec les home movies, films amateurs, films de famille, ces petites capsules sans script, sans scénario, sans autre désir que de rendre ce qui est vu, c’est leur qualité d’archivage. Une archive de face, sans préambule, sans intention autre que de capter pour enregistrer, ça s’arrête là. Le thème est simple, des arbres, des fenêtres, des trains, des voitures, des mariages, des repas. Ce que l’on voit sur ces images est situé dans l’ailleurs quotidien, loin dans le temps, ou loin dans la géographie. Ce n’est pas très original, n’importe quel film prend sa source loin et ailleurs, sauf pour ce qui est de l’humilité. Les home movies en possèdent une quantité énorme. C’est filmé humblement, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas filmé fièrement, l’humilité et la fierté n’étant pas des données incompatibles. Et ce qui apparaît aussi, en plus, en bonus, à bien y regarder, c’est un effet miroir.
Un homme est filmé, il passe, il traverse une rue à l’époque du jeune Jacques Tati, jette un coup d’œil vers l’objectif, soulève son chapeau légèrement pour saluer le filmeur (car c’est très souvent un filmeur, pas une filmeuse), un filmeur approximativement du même âge que l’homme avec son chapeau, seulement lui est équipé de l’outil caméra car il a eu soif de matériel et de modernité. Ce que l’on voit sur les images du filmeur, c’est son entourage immédiat. L’entourage immédiat du filmeur et le filmeur font corps. Le filmeur pourrait apparaître dans le champ sans modifier la rue, l’ambiance, le décor. On pourrait presque regarder cette scène, filmés/filmeur, à 360 degrés, et inventer le hors champ sans se tromper. Ce qui est devant nous est du même acabit que ce qui se trame derrière, et on peut le deviner, l’anticiper, et avec un peu de chance, si le bras du filmeur pivotait, le constater. Le « réalisateur » et les « acteurs » d’un home movie existent sur le même plan, dans le même plan, interchangeables. Le hors champ est aussi dense, aussi réel, aussi ancré dans le lieu où il naît que le champ dans notre œil, notre œil entier, tout rond. Nous voyons tout autour. C’est un peu comme accéder à une salle de cinéma circulaire (quand un film ajoute un script, une équipe, un scénario, des scènes, des performances, des dialogues, des éclairages, on éloigne de plus en plus le hors champ du champ, le hors champ se complique d’échelles, de chaises pliantes, d’accessoires, de maintenance, jusqu’à ce qu’il soit méconnaissable, inconnu, secret, réservé aux professionnels et soit changé en film. L’œil est privé d’une partie de son globe, il est tranché, ce qui lui donne une face plate qui sera cousue comme ces morceaux de verre qui font les yeux des ours en peluche. Cela m’intéresse, j’y suis sensible, mais le plus de l’œil rond m’intrigue énormément). Ensuite, devant un home movie, commence le vrai travail de savoir ce qu’on regarde, qu’y a-t-il dans ce champ-sans-hors-champ tout rond.
Il y a quelque chose de très émouvant avec les home movies des années 50, 60, archivés et visionnables sur le site du fond Prelinger. Certains de ces films n’ont été vus qu’une fois, une seule, et sans doute, on peut le supposer, par celle ou celui qui l’a mis en ligne, un proche de la famille, un ou une descendante, ou quelqu’un qui s’y connaissait en technique et qui a vérifié que le film s’était correctement téléchargé. Ce sont donc des images confidentielles, posées là à la frange de l’oubli, juste avant le grand fondu au noir qui s’attaquera à toutes les images un jour ou l’autre. Les miennes n’ont pas survécu. Les miennes, tournées par mon père dans les années 60, sur le vieux continent (la plupart des films du fond Prelinger sont états-uniens), sont parties à la déchetterie sans que je le décide ni même que je le sache, par obligation. Peut-être que mes images perdues veulent fouiller les images existantes, que c’est ça qui me pousse vers elles, le manque.
Les home movies du fond Prelinger ne sont pas « montés » (peu montrés pas montés), car la pellicule s’est imprimée dans l’ordre chronologique du quotidien, anniversaires, vacances, voyage en train, mini-golf, bateau, pêche à la ligne, piscine. Ce non-montage rend ces home movies un peu plus documentaires, ou plus réalistes, et leur donne surtout un effet cartons retrouvés au grenier où s’entassent des archives familiales, sans ordre, sans hiérarchie, sans classement. Je les regarde, et c’est long de les regarder, de se repérer dans cette intimité fouillis, mais cela installe du calme en moi, et une forme de gentillesse envers elles. Mon esprit commence à vaquer, à divaguer, il se focalise sur un angle, un fil coincé sur le verre de l’objectif, une main, un effet de lumière, qui se voit d’autant plus que, souvent, ces films vivent dans la pénombre. Soit ils sont assombris par le temps, la pellicule qui aurait perdu sa fraîcheur peut-être, soit ils sont sombres de naissance, parce que personne n’a installé de projecteurs de studios dans le jardin, sur le tracteur, ou devant la table du réveillon.
Pas de montage, peu de lumière, mais certains zooms existent. La caméra zoome sur la dinde qu’on devine à peine, mais qu’on identifie à cause du contexte ou des bosselures brunies des cuisses sorties du four. Cette archéologie est très concrète et on y a accès. Je ne sais pas quelle texture possède un fragment de vase étrusque lorsqu’on le sort de terre, à quel point la poussière s’y est collée, mais je peux sentir quelle part d’ombre mange ces images, réellement, et me laisser porter par les pensées liées à la perte, au temps, au traces, aux sourires, encore présents, menacés d’effacement. On est de toute façon, toutes et tous, menacés d’effacement, et ces home movies le rappellent frontalement. La question du temps est plus forte que tout. Et plus compliquée que tout aussi. Tout se passe au présent. C’est présent. Mais l’immédiateté est perdue. On regarde un squelette du présent, sa carcasse, comme la mue d’un serpent qui n’y est plus, ou la carapace d’un scarabée vidée depuis longtemps mais qui garde l’apparence du corps en vie, ses pattes, ses élytres, ses antennes. On se situe dans l’entre-deux, entre souvenirs et pressentiments, car il y a un devenir à ces images. Nous les réactivons en les regardant. Et à chaque fois, nous leur donnons une nouvelle coloration. Un home movie de 1960, quand on le regarde dix ans après, trente ans après ou cinquante ans après, qu’est-ce qu’on y voit, qu’est-ce qu’il nous apporte et qu’est-ce qu’on y apporte.
Parfois, quand deux scènes très différentes se succèdent, mon cerveau sort de sa léthargie pensive, il me rappelle que je ne suis pas sur l’image, que nous sommes étrangères l’une à l’autre. D’autres fois, les images sont si étrangement métaphoriques à mes yeux qu’elles me placent directement dans le cadre. Exemple : des cages métalliques qui ressemblent à des outils de chantier, à l’habitacle d’une pelleteuse, mais en mouvement, car ce sont des balançoires, visiblement utilisées dans un contexte de camp de vacances ou de parc d’attraction. Des enfants s’y balancent. Ils sont à la fois très protégés par cet appareillage de fer, de rouages, de montants, et très seuls. Ce qui me ramène immédiatement à mon enfance, protégée, solitaire, « encagée » on pourrait dire. Il n’y a pas besoin de légende.
tu donnes envie de s’y perdre das ce fonds et tous ces films humbles et fiers (tout gentil le fragment)