le bâton à histoires

 

Dans la salle de visionnage : en deux jours, j’ai vu deux films, Martin Roumagnac (Georges Lacombe, 1946) et Rocco et ses frères (Luchino Visconti, 1960), donc en deux jours, c’est la magie du cinéma, 14 ans ont passé (le temps est très libre, il s’effiloche, il perdure, il fait ce qu’il veut au cinéma).
Dans Martin Roumagnac, Jean Gabin (Martin) est un brave homme, jeune, un travailleur, un bâtisseur que tout le monde apprécie. Le frère de Rocco, Renato Salvatori (Simone), est un brave garçon venu avec sa famille de Bari (du sud, un terrone, un cul-terreux), qui s’émerveille devant les lumières des rues de Milan.
Ce sont deux hommes, à quatorze ans d’écart, remplis de possibilités, sincères, qui ne possèdent pas une once de malignité.
Quand on a un problème, on va voir Martin, il est compréhensif, et s’il le peut il le résoudra, il donnera un coup de main.
S’il neige et qu’il fait froid, Simone peine à sortir du lit, gentil comme un enfant, il bâille et puis il s’enthousiasme , allons-y, allez mes frères, le premier arrivé a gagné.
On voit un homme mûr, un jeune homme, qui veulent faire leur chemin. Martin veut bâtir. Un mur, un toit, un lieu, un endroit où se reposer, avec de la lumière, de grandes baies vitrées et la chambre à coucher donnerait sur le jardin. Simone veut gagner sa vie et, puisqu’il est costaud, boxer, devenir champion, rapporter de l’argent à sa mère (Katína Paxinoú).
Ils sont « égaux », sauf pour certaines nuances : Martin est un homme intègre. Il ne lui viendrait pas à l’idée de resquiller, de chaparder ou de tromper son monde. Simone est plus jeune, moins droit, il veut seulement « y arriver », et ça passera peut-être par « emprunter » qu’il envisage comme « se servir », et comme il rend ce qu’il emprunte (une chemise de sénateur, pour faire le beau), il se dit qu’il devrait être à moitié pardonné, voire pardonné complètement.
Donc un homme très bon, très droit, qui veut faire son chemin, et un jeune homme un peu plus fragile moralement, qui veut survivre.
Après, arrivent Marlène Dietrich et Annie Girardot. Ils sont bien obligés de les tuer, à coups de poing, à coups de couteau. Deux films, deux féminicides.
Ce n’est pas caricatural. Ces films ne sont pas « à charge contre les femmes » qui seraient présentées comme toutes vénales, inconstantes, maléfiques. Blanche Ferrand (Marlène Dietrich), c’est « l’aventurière », elle vient de la ville, des casinos, des coupes de champagne et des solos de violon tzigane près des tables. Nadia (Annie Girardot), c’est la perdue, l’éjectée, la tremblante qui fait semblant de ne pas trembler en tirant sur ses bas, clop au bec. Elles ne sont pas mauvaises, elles ne sont pas toxiques. Elles sont comme la vie les a faites, elles arrivent dans le film avec un historique.
Alors, pourquoi faut-il les tuer.
Il y a un malentendu. Martin croit qu’elle ne l’aime pas, il la tue. Il y a un éloignement, Simone voit qu’elle ne l’aime plus, il la tue. C’est la question de l’appartenance. Ces femmes devraient appartenir à ces hommes, sans aucun doute possible. Et si ça n’est pas le cas, c’est la mort. Et s’il y a l’ombre d’un doute, c’est la mort.
Jusque-là, rien de très neuf. C’est une très vieille histoire, un très vieux mythe.
C’est ce qui se passe après, les conséquences, l’ambiance ouateuse d’acceptation.
Ce ne sont pas des films masculinistes, sexistes ouvertement. C’est juste qu’après le meurtre (un moment de folie), voyez ces pauvres assassins. On reste sur leurs visages dévastés, Martin effondré au tribunal, la tête dans les mains, Simone en larmes, livide, sur un lit, dans les bras de Rocco.
Et puis, ils seront bien punis, Martin assassiné (par l’amoureux timide sans nom, Daniel Gélin) et Simone en prison.
C’est juste que c’est comme ça, les choses arrivent, pour des hommes dans des pays d’hommes, où les femmes sont des péripéties, des circonstances, des imprévus, des obstacles difficiles à négocier. C’est l’histoire d’Ulysse. Il lui arrive des aventures. On va voir comment il s’en sort, dit Georges Lacombe, dit Luchino Visconti.
Ursula K. LeGuin parle d’histoires-paniers-d-osier, des histoires de récolte de graines, sans héros terrassant des dragons, sans femmes à éviter en tournant les talons au bon moment. J’aimerais bien voir une reprise de Martin Roumagnac réalisée par Agnès Varda, une revisite de Rocco et ses frères tournée par Chantal Akerman. Pour ce qui est des titres, Varda tournerait Blanche Ferrand, Akerman tournerait Nadia et les hommes (le fait que leur absence soit, pour toutes les deux, excusable pour cause de décès, est un frein). Si c’est la femme qui regarde, qu’est-ce qu’elle regarde en premier, autour de quoi, de quel bâton, elle attache la ficelle de son histoire. Sûrement, ça finirait avec la mort. Le meurtre. Ce serait ça le bâton, et pas la tristesse d’avoir tué.
On se demanderait pourquoi la mort.
On ne se demanderait pas où va le tueur, quelles sont ses émotions, Ulysse rentrera-t-il chez lui, Lancelot trouvera-t-il le Graal, Gilgamesh va-t-il triompher du géant Humbaba. La question « qu’est-ce qu’on regarde » arrive avant la question « comment on regarde », et c’est logique.
Par exemple, je n’ai pas su que je regardais (« qu’est-ce qu’on regarde ? ») : un féminicide des années 1946, puis un féminicide des années 1960. Alors, c’est normal qu’elles tombent dans la ouate, dans le flou, ces morts, que du flou puisse s’être installé tout ce temps, et rester jusqu’à aujourd’hui.

 

Réquisition

(je vole une pièce de la maison[s]témoin pour y ranger en vrac du matériel, un matériel qui a à voir avec les images, les films, la vidéo, etc., ce sera sans doute une suite de remarques assez basiques, mais c’est une aide, un support)

je commence par cette histoire fond Prelinger : le fond Prelinger est un site d’archivage « fondé par Rick Prelinger en 1982 afin de préserver ce qu’il appelle les films ‘éphémères’ : films commandités par des entreprises et des organisations, films éducatifs, films amateurs et films de famille. »

une grande partie de ces images est libre de droits, donc réutilisable, et c’est ce qui m’intéresse, en vue de fabriquer, par du collage découpage montage remontage d’images, « quelque chose », qui se voit et s’écoute

j’essaye ici, dans cette pièce gracieusement mise à ma disposition, de mettre au clair ce qui me travaille / traverse :

Ce qu’il y a de notable avec les home movies, films amateurs, films de famille, ces petites capsules sans script, sans scénario, sans autre désir que de rendre ce qui est vu, c’est leur qualité d’archivage. Une archive de face, sans préambule, sans intention autre que de capter pour enregistrer, ça s’arrête là. Le thème est simple, des arbres, des fenêtres, des trains, des voitures, des mariages, des repas. Ce que l’on voit sur ces images est situé dans l’ailleurs quotidien, loin dans le temps, ou loin dans la géographie. Ce n’est pas très original, n’importe quel film prend sa source loin et ailleurs, sauf pour ce qui est de l’humilité. Les home movies en possèdent une quantité énorme. C’est filmé humblement, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas filmé fièrement, l’humilité et la fierté n’étant pas des données incompatibles. Et ce qui apparaît aussi, en plus, en bonus, à bien y regarder, c’est un effet miroir.

Un homme est filmé, il passe, il traverse une rue à l’époque du jeune Jacques Tati, jette un coup d’œil vers l’objectif, soulève son chapeau légèrement pour saluer le filmeur (car c’est très souvent un filmeur, pas une filmeuse), un filmeur approximativement du même âge que l’homme avec son chapeau, seulement lui est équipé de l’outil caméra car il a eu soif de matériel et de modernité. Ce que l’on voit sur les images du filmeur, c’est son entourage immédiat. L’entourage immédiat du filmeur et le filmeur font corps. Le filmeur pourrait apparaître dans le champ sans modifier la rue, l’ambiance, le décor. On pourrait presque regarder cette scène, filmés/filmeur, à 360 degrés, et inventer le hors champ sans se tromper. Ce qui est devant nous est du même acabit que ce qui se trame derrière, et on peut le deviner, l’anticiper, et avec un peu de chance, si le bras du filmeur pivotait, le constater. Le « réalisateur » et les « acteurs » d’un home movie existent sur le même plan, dans le même plan, interchangeables. Le hors champ est aussi dense, aussi réel, aussi ancré dans le lieu où il naît que le champ dans notre œil, notre œil entier, tout rond. Nous voyons tout autour. C’est un peu comme accéder à une salle de cinéma circulaire (quand un film ajoute un script, une équipe, un scénario, des scènes, des performances, des dialogues, des éclairages, on éloigne de plus en plus le hors champ du champ, le hors champ se complique d’échelles, de chaises pliantes, d’accessoires, de maintenance, jusqu’à ce qu’il soit méconnaissable, inconnu, secret, réservé aux professionnels et soit changé en film. L’œil est privé d’une partie de son globe, il est tranché, ce qui lui donne une face plate qui sera cousue comme ces morceaux de verre qui font les yeux des ours en peluche. Cela m’intéresse, j’y suis sensible, mais le plus de l’œil rond m’intrigue énormément). Ensuite, devant un home movie, commence le vrai travail de savoir ce qu’on regarde, qu’y a-t-il dans ce champ-sans-hors-champ tout rond.

Il y a quelque chose de très émouvant avec les home movies des années 50, 60, archivés et visionnables sur le site du fond Prelinger. Certains de ces films n’ont été vus qu’une fois, une seule, et sans doute, on peut le supposer, par celle ou celui qui l’a mis en ligne, un proche de la famille, un ou une descendante, ou quelqu’un qui s’y connaissait en technique et qui a vérifié que le film s’était correctement téléchargé. Ce sont donc des images confidentielles, posées là à la frange de l’oubli, juste avant le grand fondu au noir qui s’attaquera à toutes les images un jour ou l’autre. Les miennes n’ont pas survécu. Les miennes, tournées par mon père dans les années 60, sur le vieux continent (la plupart des films du fond Prelinger sont états-uniens), sont parties à la déchetterie sans que je le décide ni même que je le sache, par obligation. Peut-être que mes images perdues veulent fouiller les images existantes, que c’est ça qui me pousse vers elles, le manque.

Les home movies du fond Prelinger ne sont pas « montés » (peu montrés pas montés), car la pellicule s’est imprimée dans l’ordre chronologique du quotidien, anniversaires, vacances, voyage en train, mini-golf, bateau, pêche à la ligne, piscine. Ce non-montage rend ces home movies un peu plus documentaires, ou plus réalistes, et leur donne surtout un effet cartons retrouvés au grenier où s’entassent des archives familiales, sans ordre, sans hiérarchie, sans classement. Je les regarde, et c’est long de les regarder, de se repérer dans cette intimité fouillis, mais cela installe du calme en moi, et une forme de gentillesse envers elles. Mon esprit commence à vaquer, à divaguer, il se focalise sur un angle, un fil coincé sur le verre de l’objectif, une main, un effet de lumière, qui se voit d’autant plus que, souvent, ces films vivent dans la pénombre. Soit ils sont assombris par le temps, la pellicule qui aurait perdu sa fraîcheur peut-être, soit ils sont sombres de naissance, parce que personne n’a installé de projecteurs de studios dans le jardin, sur le tracteur, ou devant la table du réveillon.

Pas de montage, peu de lumière, mais certains zooms existent. La caméra zoome sur la dinde qu’on devine à peine, mais qu’on identifie à cause du contexte ou des bosselures brunies des cuisses sorties du four. Cette archéologie est très concrète et on y a accès. Je ne sais pas quelle texture possède un fragment de vase étrusque lorsqu’on le sort de terre, à quel point la poussière s’y est collée, mais je peux sentir quelle part d’ombre mange ces images, réellement, et me laisser porter par les pensées liées à la perte, au temps, au traces, aux sourires, encore présents, menacés d’effacement. On est de toute façon, toutes et tous, menacés d’effacement, et ces home movies le rappellent frontalement. La question du temps est plus forte que tout. Et plus compliquée que tout aussi. Tout se passe au présent. C’est présent. Mais l’immédiateté est perdue. On regarde un squelette du présent, sa carcasse, comme la mue d’un serpent qui n’y est plus, ou la carapace d’un scarabée vidée depuis longtemps mais qui garde l’apparence du corps en vie, ses pattes, ses élytres, ses antennes. On se situe dans l’entre-deux, entre souvenirs et pressentiments, car il y a un devenir à ces images. Nous les réactivons en les regardant. Et à chaque fois, nous leur donnons une nouvelle coloration. Un home movie de 1960, quand on le regarde dix ans après, trente ans après ou cinquante ans après, qu’est-ce qu’on y voit, qu’est-ce qu’il nous apporte et qu’est-ce qu’on y apporte.

Parfois, quand deux scènes très différentes se succèdent, mon cerveau sort de sa léthargie pensive, il me rappelle que je ne suis pas sur l’image, que nous sommes étrangères l’une à l’autre. D’autres fois, les images sont si étrangement métaphoriques à mes yeux qu’elles me placent directement dans le cadre. Exemple : des cages métalliques qui ressemblent à des outils de chantier, à l’habitacle d’une pelleteuse, mais en mouvement, car ce sont des balançoires, visiblement utilisées dans un contexte de camp de vacances ou de parc d’attraction. Des enfants s’y balancent. Ils sont à la fois très protégés par cet appareillage de fer, de rouages, de montants, et très seuls. Ce qui me ramène immédiatement à mon enfance, protégée, solitaire, « encagée » on pourrait dire. Il n’y a pas besoin de légende.