Dans la salle de visionnage : en deux jours, j’ai vu deux films, Martin Roumagnac (Georges Lacombe, 1946) et Rocco et ses frères (Luccino Visconti, 1960), donc en deux jours, c’est la magie du cinéma, 16 ans ont passé (le temps est très libre, il s’effiloche, il perdure, il fait ce qu’il veut au cinéma).
Dans Martin Roumagnac, Jean Gabin (Martin) est un brave homme, jeune, un travailleur, un bâtisseur que tout le monde apprécie. Le frère de Rocco, Renato Salvatori (Simone), est un brave garçon venu avec sa famille de Bari (du sud, un terrone, un cul-terreux), qui s’émerveille devant les lumières des rues de Milan.
Ce sont deux hommes, à seize ans d’écart, remplis de possibilités, sincères, qui ne possèdent pas une once de malignité.
Quand on a un problème, on va voir Martin, il est compréhensif, et s’il le peut il le résoudra, il donnera un coup de main.
S’il neige et qu’il fait froid, Simone peine à sortir du lit, gentil comme un enfant, il bâille et puis il s’enthousiasme , allons-y, allez mes frères, le premier arrivé a gagné.
On voit un homme mûr, un jeune homme, qui veulent faire leur chemin. Martin veut bâtir. Un mur, un toit, un lieu, un endroit où se reposer, avec de la lumière, de grandes baies vitrées et la chambre à coucher donnerait sur le jardin. Simone veut gagner sa vie et, puisqu’il est costaud, boxer, devenir champion, rapporter de l’argent à sa mère (Katína Paxinoú).
Ils sont « égaux », sauf pour certaines nuances : Martin est un homme intègre. Il ne lui viendrait pas à l’idée de resquiller, de chaparder ou de tromper son monde. Simone est plus jeune, moins droit, il veut seulement « y arriver », et ça passera peut-être par « emprunter » qu’il envisage comme « se servir », et comme il rend ce qu’il emprunte (une chemise de sénateur, pour faire le beau), il se dit qu’il devrait être à moitié pardonné, voire pardonné complètement.
Donc un homme très bon, très droit, qui veut faire son chemin, et un jeune homme un peu plus fragile moralement, qui veut survivre.
Après, arrivent Marlène Dietrich et Annie Girardot. Ils sont bien obligés de les tuer, à coups de poing, à coups de couteau. Deux films, deux féminicides.
Ce n’est pas caricatural. Ces films ne sont pas « à charge contre les femmes » qui seraient présentées comme toutes vénales, inconstantes, maléfiques. Blanche Ferrand (Marlène Dietrich), c’est « l’aventurière », elle vient de la ville, des casinos, des coupes de champagne et des solos de violon tzigane près des tables. Nadia (Annie Girardot), c’est la perdue, l’éjectée, la tremblante qui fait semblant de ne pas trembler en tirant sur ses bas, clop au bec. Elles ne sont pas mauvaises, elles ne sont pas toxiques. Elles sont comme la vie les a faites, elles arrivent dans le film avec un historique.
Alors, pourquoi faut-il les tuer.
Il y a un malentendu. Martin croit qu’elle ne l’aime pas, il la tue. Il y a un éloignement, Simone voit qu’elle ne l’aime plus, il la tue. C’est la question de l’appartenance. Ces femmes devraient appartenir à ces hommes, sans aucun doute possible. Et si ça n’est pas le cas, c’est la mort. Et s’il y a l’ombre d’un doute, c’est la mort.
Jusque-là, rien de très neuf. C’est une très vieille histoire, un très vieux mythe.
C’est ce qui se passe après, les conséquences, l’ambiance ouateuse d’acceptation.
Ce ne sont pas des films masculinistes, sexistes ouvertement. C’est juste qu’après le meurtre (un moment de folie), voyez ces pauvres assassins. On reste sur leurs visages dévastés, Martin effondré au tribunal, la tête dans les mains, Simone en larmes, livide, sur un lit, dans les bras de Rocco.
Et puis, ils seront bien punis, Martin assassiné (par l’amoureux timide sans nom, Daniel Gélin) et Simone en prison.
C’est juste que c’est comme ça, les choses arrivent, pour des hommes dans des pays d’hommes, où les femmes sont des péripéties, des circonstances, des imprévus, des obstacles difficiles à négocier. C’est l’histoire d’Ulysse. Il lui arrive des aventures. On va voir comment il s’en sort, dit Georges Lacombe, dit Luccino Visconti.
Ursula K. LeGuin parle d’histoires-paniers-d-osier, des histoires de récolte de graines, sans héros terrassant des dragons, sans femmes à éviter en tournant les talons au bon moment. J’aimerais bien voir une reprise de Martin Roumagnac réalisée par Agnès Varda, une revisite de Rocco et ses frères tournée par Chantal Ackermann. Pour ce qui est des titres, Varda tournerait Blanche Ferrand, Ackemann tournerait Nadia et les hommes (le fait que leur absence soit, pour toutes les deux, excusable pour cause de décès, est un frein). Si c’est la femme qui regarde, qu’est-ce qu’elle regarde en premier, autour de quoi, de quel bâton, elle attache la ficelle de son histoire. Sûrement, ça finirait avec la mort. Le meurtre. Ce serait ça le bâton, et pas la tristesse d’avoir tué.
On se demanderait pourquoi la mort.
On ne se demanderait pas où va le tueur, quelles sont ses émotions, Ulysse rentrera-t-il chez lui, Lancelot trouvera-t-il le Graal, Gilgamesh va-t-il triompher du géant Humbaba. La question « qu’est-ce qu’on regarde » arrive avant la question « comment on regarde », et c’est logique.
Par exemple, je n’ai pas su que je regardais (« qu’est-ce qu’on regarde ? ») : un féminicide des années 1946, puis un féminicide des années 1960. Alors, c’est normal qu’elles tombent dans la ouate, dans le flou, ces morts, que du flou puisse s’être installé tout ce temps, et rester jusqu’à aujourd’hui.

mais tu rétablis un peu en choisissant de les montrer elles
(ne suis pas sure que certaines femmes ne soient pas des hommes dans ces comportements y compris après … ne se voir qu’lles dévastées d’avoir agi)