blanc sur blanc

je l’y avais laissée étendue nue blanc sur blanc comme évanescent disparue dormait-elle
vite pris quelques vêtements jetés dans un sac noir tissu dru il était à elle
je partais à l’horizon quittais l’île quittais la maison ou bien n’était-ce qu’elle
le bruit de la porte sur ses gonds encore en moi résonne-t-il profond je me faisais la belle

 

Emmanuel Delabranche

vos désirs sont nos désirs

  

la lampe de l’entrée de la maison[s]témoin est un plafonnier, quatre spots chromés orientables, verre transparent, longueur 35 cm, largeur 35 cm, hauteur 18 cm, existe en bleu, rose, noir, gris argent, fabriqué à -chiffre suivi de plusieurs zéros- exemplaires

   la fenêtre de l’entrée de la maison[s]témoin est un œil de bœuf abattant, bois exotique, dormant de 46 cm, existe en bois, pvc, aluminium, fabriqué à -chiffre suivi de plusieurs zéros- exemplaires

   la vie dans l’entrée de la maison[s]témoin est un compromis, x avenirs chromés orientables, désirs transparents, langueur x cm, hâbleur x cm, horreur x cm, existe en bleu, rose, noir, gris argent, décuplée selon un -chiffre suivi de plusieurs zéros- exemplaires

  la rue qui passe devant de l’entrée de la maison[s]témoin est une avenue, quatre feux tricolores, verre coloré, rouge, orange, vert, longueur de macadam 70 000 cm, largeur 6000 cm, hauteur 00 cm, existe en noir, noir, gris anthracite, gris clair, état d’usage, fabriqué à -chiffre suivi de plusieurs zéros- exemplaires

   la lampe de l’entrée de la maison[s]témoin a été dessinée et nommée Ó par X, designer néo-zélandais fabriqué à 1 exemplaire travaillant à Amsterdam pour une entreprise suédoise spécialisée dans la conception et la vente de détail de mobilier et objets de décoration prêts à poser ou à monter en kit fabriqués à -c’est peu de le dire- exemplaires

  le kit de la maison[s]témoin est disponible, 16 agencements disponibles orientables avec frais supplémentaires, prix compétitifs, longueur plusieurs années, largeur dans les grandes, hauteur de l’endettement autour de la barre des 30%, existe en papier, 3D, pdf, fabriqué à -chiffre suivi de plusieurs zéros- exemplaires

   le carrelage de l’entrée de la maison[s]témoin est un carrelage d’intérieur aspect béton à effets grès cérame pleine masse couleur fonte surface lisse finition mate bords rectifiés pour joints fins, sueur, débris de verre, tache de sang, larmes, clés, poussière, traces de terre, cadavre de mouche et futur imaginaire non fournis, dimensions de chaque dalle 60 x 60 x 10, fabriquées en exemplaires multiples

   les mots ne sont que des mots, a-t-il dit (c’est un acteur)

 

étude préparatoire incomplète aux conclusions approximatives

En creusant les fondations de la maison[s]témoin, les vestiges de trois occupations pré et protohistoriques ont été mis en évidence, matérialisés par un fossé palissadé à multiples interruptions décrivant un tracé curviligne. Cette construction s’oriente est-sud-est. Dans le trou de poteau marquant l’angle nord-est a été déposé le crâne d’un ovi-capriné, sans doute un acte rituel.

Le mobilier céramique découvert, bien conservé, montre un élément orné d’une ligne d’impression réalisée à l’ongle. L’argile est noire, rehaussée de chevrons blancs sur un pourtour en forme de cloche inversée, typique des poteries de cette période.

À ce jour, aucune tombe, ni tumulus abritant un enterrement en position fœtale, n’ont été découverts. Les décrets et autorisations permettant la construction de la maison[s]témoin sur ce site ont donc été dûment signés et paraphés par les organismes idoines. On n’en saura pas davantage sur ce qui s’est passé sous la cuisine, la terrasse, le garage, mais on peut néanmoins conclure qu’il n’y a ni terrain vierge, ni page blanche, car elle se couvre de fils en réseau serré : des morceaux de céramique identiques (argile noire, traces d’ongle, chevrons blancs) ont été exhumés au sud du Portugal (Zambujal), sur les berges de la Vistule (Cracovie) et dans les îles Britanniques (Cornouailles).

note : les ossements d’un chien domestique, ainsi qu’une boîte contenant les restes d’un hérisson, trouvés sous quatre pierres plates, trop récents, ne seront pas mentionnés dans cet article. Leur description complète et non pertinente restera donc non rédigée.

Chantier

Genre de maison que nous n’aurions jamais, où nous ne pourrions jamais habiter, que nous construisions à la chaîne sans plus savoir au bout où nous étions, dans quelle région, dans quelle ville, le pourquoi nous savions, l’enveloppe blanche tachée de doigts à la fin de chaque mois donnée en échange d’une signature sur un bordereau tout froissé, nous débarquions à l’aube, étions comme des ombres, certains de nous vraiment des ombres, on sentait bien à les voir glisser hors des poches de la nuit qu’ils étaient clandestins, embauchés à poignées, aucun avec papiers, ils étaient de tous ceux qui n’ont pour biens qu’eux seuls, nous ne savions même pas leurs traits qui passaient avec chaque chantier, c’était une sorte de puzzle sans cesse recommencé, cela ne variait pas, nous regardions sur plans ce que seraient les vies qui dans ces murs montés allaient se dérouler, nous vivions du dehors, c’était toujours pareil, parpaing après parpaing, construire la vie des autres et tout faire tenir à partir d’un seul fil à plomb, nous faisions le dehors, leur laissions le dedans.

 

Daniel Bourrion

méson-témoin

Les mésons sont des bosons sensibles à l’interaction forte […]
dans le modèle standard, ils sont composés d’un nombre pair de quarks et d’anti-quarks
page Wikipedia méson

mais on t'aime
on tait
mais on tait moins
on t'est moins
témoin mais
son thème oint
c'est le méson
méson t'es pair
mais on a beau
on a boson
sans cible
à l'un
sensible
à l'une
à l'un terre action
bobo boson
maisons ont thème
mais on t'aime
ouin
point c'est tout.


Philippe Aigrain

combles — 1

Un espace blanc et lumineux découpé sous le toit.

La pénombre, ici n’a pas sa place, faute de temps. La lumière entre à flots par deux fenêtres de toit respectables. Statutaires. Il est encore bien trop tôt dans l’histoire  pour rêver d’anciennes lucarnes, de malles revenues de traversées transatlantiques, de lampes précaires, d’amoncellements de vieux tapis, d’étagères en planches croulant sous de vieux romans.

Non-Ici. Tout est neuf. Fonctionnel. Habitable. Nu et blanc, à l’image des plaques de plâtre, dont un peu de poussière s’obstine en couches imperceptibles à masquer le grain d’un bois criard qu’on vient de céruser, puis de vitrifier.

On pourra lui apposer sa griffe, au lieu, de toute évidence;  ou plus simplement un fauteuil Oluf Lund acquis à grands frais chez design-market; sous le regard impassible et changeant du ciel, on  y savourera un vide reposant.

 

Jean-Yves Fick

cric

Le cric dans le garage est un cric fantôme, tout comme les livres fantômes du séjour, c’est qu’ici les perspectives sont inconscientes, elles frisent d’autres dimensions temporelles et gestuelles, et des silhouettes s’engouffrent. Tout à coup, tu les vois, dans le coin qui sert d’atelier, ces lignes qui cernent les outils, dénoncent ceux qui manquent (mais qu’est-ce qui ne manque pas dans la maison[s]témoin ? ce pourrait être le lieu même du manque, l’endroit exact où il est aspiré, et un tourbillon invisible, irréversible, happerait constamment vers son œil ce qui n’est plus de mise, plus atteignable, ici pas de trace de fuite d’huile sur le sol, seul le fantôme de son contour d’absence, et dans le vide de l’air, l’irisation d’essence, violet et jaune en dégradés).
L’odeur du citron synthétique lutte de toutes ses forces pour faire place nette et éradiquer ce magma. Mais il ne pourra rien, tu es entré avec tes ombres.

atelier