visite virtuelle #5 accord chromatique

— Les murs gris, ou écaille d’œuf, ou taupe.
— Et quelle couleur pour les rideaux ?
— Gris, ou écaille d’œuf ou taupe.
— Les meubles de cuisine ?
— Gris. Ou écaille d’œuf. Ou taupe.
— Les canapés ?
— Gris, ou écaille d’œuf. Ou taupe.
— Les tables basses ?
— Gris. Ou écaille d’œuf, ou taupe.
— Les bibelots ?
— Gris ou écaille d’œuf, ou taupe.
— Excusez, ma question va sans doute vous paraître bien naïve, mais il y a une raison ?
— Une raison ?
— De choisir le gris, l’écaille d’œuf ou le taupe, constamment ?
— Mais oui. Les couleurs ont une histoire. Ce ne sont pas des organismes innés, ou atones (haha). Il ne faut pas croire que les couleurs soient des données valables à prendre au pied de la lettre. À envisager sans considération pour la masse de ce qu’elles véhiculent. Bien sûr c’est d’une complexité de l’ordre du non-dit, du non-déterminé ou de l’approximativement inconcevable. Mais, malgré tout, nous devons rester vigilants.
— Euh, oui… Pouvez-vous approfondir ?
— Par exemple, l’alliance, au demeurant fort réussie, entre noir, blanc et rouge. Ne croyez pas qu’il est possible de passer outre. De prendre ça à la légère.
— Ça quoi ?
— L’alliance entre le rouge, le blanc et le noir. C’est très joli bien sûr. Ça pète, comme on dit. Mais historiquement, ce sont les couleurs du nazisme. Lorsqu’on a le choix, je veux dire vraiment le choix, est-ce qu’on peut, est-ce qu’on va s’autoriser ces couleurs-là, les trois ensemble ?
— Oui, non. Alors donc, ce choix délibéré du gris, ou du taupe, ou de l’écaille d’œuf, ce serait sous l’impulsion d’un mouvement antinazi en quelque sorte ?
— Ce que je veux dire, c’est que rouge, blanc et noir, sont des couleurs dangereuses. À manipuler délicatement. Un peu comme ces substances chimiques aux propriétés explosives. De même que la question du bleu est compliquée. Pendant longtemps, dans l’histoire de l’humanité, on n’a pas eu de mot pour désigner le bleu. C’est une couleur très primaire, primitive même, au sens où elle fait appel à des forces qui nous sont inconnues, de grands mouvements de fond qui bouleversent, des entités qui nous échappent, une extravagance d’espace. Une ouverture vers l’incommensurable… Le jaune, c’est la traîtrise, le péril. Le vert l’inaction. On ne badine pas avec les couleurs.
— Ah. On se demande comment il y a eu des artistes.
— Des fous. La seule explication.
— Et donc, ces trois couleurs, précisément ?
— Le gris est passe-partout. L’écaille d’œuf est sans intention. Le taupe indistinct. Tout le monde peut se les approprier.
— Ah oui.
— Par « tout le monde », j’entends tous les clients potentiels d’une acquisition immobilière avec combles aménagés spécial investisseurs. N’importe quel passant lambda est en mesure d’aimer le gris, l’écaille d’œuf et le taupe, parce que c’est élégant, élégamment impersonnel, une élégance qui ne s’abaisse pas à faire remarquer qu’elle est impersonnelle, indistincte, sans intention et passe-partout.
— Et le rouge ?
— Là, c’est sanguin. C’est moderne, c’est violent, c’est conflictuel, c’est chaleureux. C’est fatigant au fond. Et les gens viennent aussi acheter ici pour se reposer… Allons dehors. Quand vous faites visiter le jardin, n’hésitez pas à insister sur la qualité de l’espace sonore.
— Et visuel !
— Et visuel, certainement.

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visite virtuelle #3 Le Garage

— Entrez dans le garage. Oui, c’est pratique cette double porte. Électrique. Surface correcte, béton lissé. Très facile d’entretien. Spacieux ! Ça pourrait être chez vous, non ?
— Je ne suis pas bricoleur, mais de la place on en manque toujours.
— Un petit coin atelier. C’est bien pensé. Un étau, et toutes les clés rangées par ordre de taille, à portée de main.
— Le dessin du contour sur le support, pour aider à remettre en place, comme les jeux pour petits, les puzzles, la ferme, la poule et l’oie, le détail de leur silhouette qui permet de ne pas les confondre. Les boîtes à outils, plusieurs. Les compartiments pour les vis, écrous, boulons, crochets. C’est très propre. Un peu comme ces garages de Formule 1 où même les bidons d’huile rutilent. Ça ne me ressemble pas beaucoup.
— Ah ? Serrures sécurisées.
— Chez moi une seule boîte à outil, en fer, avec les tiroirs qui apparaissent quand on l’ouvre, un peu comme les vieilles boîtes à couture en bois. La poignée amovible qui coince la peau des doigts. De la poussière et des clous rouillés coincés dans les recoins. J’entasse sans trier ce qui pourrait servir, au petit bonheur. Et ça ne sert jamais, à part à masquer ce qu’on cherche, qui pourrait être utile, mais qui n’y est pas.
— De la place on en manque toujours.
— On entasse beaucoup. On cherche ce qui manque, qu’on n’a pas. La vis la moins longue ou la plus large. La cheville adaptée, c’est toujours celle qui n’y est pas, qui n’y est plus, elle y était pourtant, mais comme on utilise toujours les mêmes trucs, qu’on a toujours les mêmes problèmes à accrocher, elle a été utilisée. Au fond de la boîte des copeaux, je ne sais pas ce qu’ils font là, je ne me souviens pas. De la poussière agglomérée, où j’habitais avant on appelle ça du schni, je ne sais pas comment ça s’écrit, ça veut dire un tas de minuscules choses sans nom à ramasser.
— Deux voitures peuvent entrer, facilement. Très belle surface.
— Au fond de la boîte des clés, mais je ne sais plus de quelles portes qui ouvraient quelles maisons.
— Être propriétaire ça change tout.
— Au fond de la boîte le mode d’emploi d’un aspirateur emmené à la déchetterie depuis longtemps.
— Très facile d’entretien, madame va être contente.
— Au fond de la boîte une carte postale. Quelqu’un m’avait écrit de là-bas, des vacances. Des îles grecques ? Ah non.
— Être chez soi, vraiment, c’est incomparable.
— Quelqu’un au bord d’un fleuve. Je ne sais pas pourquoi je l’ai mise là, cette carte. Il me parlait de Copenhague. Il disait qu’il voulait aller là-bas, pourquoi, je ne sais pas, mais le nom je m’en souviens, Copenhague, ça semble une grande ville compliquée vue d’ici, de ce garage.
— Qui communique avec la cuisine ! Pour décharger les courses c’est très pratique.
— Il parlait aussi d’Italie, juste au creux de la botte, sous le pied, les falaises qui tombent dans la mer, et parfois on aperçoit en contrebas une carcasse de machine à laver qui a été jetée, par quelqu’un qui ne serait pas bricoleur, comme moi, ou qui n’aurait pas de déchetterie à proximité. Alors on rage. On trouve ça sale. Mais ce n’est pas plus sale que d’autres choses. Il y a des choses beaucoup plus sales. Des façons de faire aussi. Des gens comme des crachats. Cette carte, ça me travaille. Pourquoi je l’ai rangée là, dans ma boîte à outils. À cause du ciel violet. On n’en voit pas de ciels dans les garages.
— Il y a toujours l’option Velux.
— Violet. Saumon, une couleur comme une pommade sucrée. Au moment d’écrire sur cette carte, il a hésité un peu, c’est toujours difficile de dire en quelques mots ce qui est là et ce qui manque. Deux choses énormes. Ce qui est là est impossible à dire. Cette liste. Sans fin. À regarder le ciel. Ce qui manque, impossible à expliquer. Trop compliqué, ce qui manque. Des villes comme Copenhague. Alors il a mis des mots simples, « Bons baisers d’ici ». Il savait que je comprendrais plus. Avec l’arbre. Avec le ciel rose. Il savait que je verrais la ligne du fleuve qui disparaît doucement, et elle lèche l’horizon, comme si tout pouvait durer éternellement, ce n’est pas vrai bien sûr, mais l’espace d’une minute on le croit. L’humilité. Quand on regarde le soleil qui chauffe l’envers des branches, ce feu. Impossible à dire. Il savait que je verrais l’humilité.
— Vous avez fait le tour ? Je vous propose de continuer. Par ici.
— Cette carte, je l’ai mise dans la boîte pour
— Je vous précède, attention à la petite marche. Et en passant, là, regardez, l’emplacement pour la chaudière, tout est prévu.
— Je l’ai mise dans la boîte, je ne sais pas pourquoi, avec le schni, les choses qu’on garde, qui restent, impossibles à dire. Ce qui n’est pas jeté, même ramassé. Le schni, ça se reconstitue toujours. C’est un peu spontané comme apparition. Comme les villes, spontanément elles grossissent, et aussi dans les rêves, on rêve de villes grosses et de leurs noms étranges. Parfois c’est impossible à prononcer. Ou alors il faut être très fort. Ça m’impressionne. Quelqu’un l’autre jour a dit « La littérature est en retard sur le monde, sinon on en lirait plus ».
— Je ne peux pas vous renseigner. Je crois aux choses spacieuses et propres, aux surfaces rutilantes, aux formes pré-dessinées.
— Il y a deux trous d’aération dans le chambranle de la fenêtre de ma cuisine. Ils sont noirs, encore plus noirs du fait que la fenêtre est blanche, et plus noirs encore quand l’obscurité tombe le soir. Dans l’un des deux, le soir, quand je rabats les volets depuis l’extérieur – au fait, je n’ai pas de garage, chez nous il n’y en a pas, mais bref – le soir quand je sors pour rabatte les volets, les trous sont à la hauteur de mes yeux et je vois de petites griffes dépasser, appuyées contre le bord rond. Une araignée. Je ne vois pas son corps. À dire vrai, je ne vois même pas que c’est une araignée, je la suppose. Le lendemain matin quand j’ouvre elle est toujours là, quatre pattes dépassent, comme quatre doigts d’une main avec le pouce qui se maintiendrait dedans. C’est pour ça que je l’ai gardée, la carte postale, dans ma boîte à outils, comme un pouce.

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visite virtuelle #1- l’Entrée

L’entrée : on ne réalise pas tout de suite que c’est l’entrée parce que, faute de place, l’architecte la fait tenir dans un espace qui se situe entre l’escalier, le couloir qui ouvre sur la cuisine, et le salon. C’est pourtant indiqué Entrée sur le plan, donc elle existe (puisque tout ce qui est écrit est réel).

Il faut, en revanche, prendre le temps du resserrement sur soi-même, un peu l’impression d’entrer dans un placard alors qu’on pense accéder au jardin. Mais c’est la vie.

La vie est faite d’aménagements de ce type, où on doit faire machine arrière mentalement, se résigner à ce qu’il est possible de traverser, et tant pis si c’est de la taille d’un mouchoir, tant pis si c’est de la taille d’un désert. L’espace est un drôle de concept qui ne s’adapte pas automatiquement à soi, c’est l’inverse.

Et en se mesurant à lui (l’espace), en tentant de s’y adapter, il est possible qu’on perde un peu de joliesse, un peu de fierté, qu’on perde un peu de commune mesure, de jugement, qu’on perde un peu la respectabilité de l’humain libre (je dis « humain libre » et pas « homme libre », car la moitié de l’humanité n’est pas un homme. Il faudrait certains jours être Navajo et comme les Navajos connaître quatre genres : homme, femme, homme féminin, femme masculine. Et je ne sais rien d’autres tribus qui peut-être en savaient encore plus sur nous même mais dont on a coupé tous les arbres et brûlé toutes les peaux). On perd un peu de ses moyens en s’adaptant aux Entrées courant d’air.

N’empêche, l’Entrée inexistante donne une bonne idée générale du reste. Et la respectabilité d’humain libre, comme elle est élastique et résistante, reprend vite le dessus.

Par exemple l’escalier (on ne voit que lui) est une structure noire et dorée à rampe d’ivoire et inclusion de blasons solaires. Cela réveille la majesté en nous. Nous titille la perruque poudrée du Louis le quatorzième ou de la Pompadour. Avec un escalier comme celui-là, c’est sûr, nous ne vivons pas dehors.

Dehors c’est la boue, la poussière, les manants. Le petit peuple sans genre qui s’active dans l’ombre et la sueur. Nous n’avons peut-être pas d’Entrée, ni la sagesse des Navaros, mais nous avons un escalier cannibale. Un escalier ventru, clinquant, outrageusement agressif (c’est une agressivité de type 2, celle qui ne se voit pas et ne laisse pas d’ecchymoses).

En tant que visiteur virtuel de cette possession virtuelle nous sommes du bon côté du mur, celui sans bandages ni fractures où l’ego se pavane tout neuf. À croire que c’est un ego de métal,  lui aussi noir et doré à rampe d’ivoire et serti de symboles de pouvoir. Les luminaires sont dorés également, preuve qu’on assiste ici à une volonté de construire un monde assorti et cohérent.

C’est la cohérence qui nous manque le plus disait l’autre (il n’aurait pas dit ça s’il avait été décorateur d’intérieur. S’il avait dû décider de l’assemblage de couleurs et de textures entre elles pour qu’elles facilitent la glisse. Qu’on puisse passer d’une Entrée infinitésimale à une propriété où de grands chiens poilus et roux courent derrière des purs-sangs, en une seconde).

visite virtuelle entrée

Les maisons qu’on visite en rêve sont habitations poétiques

/ corps, conques & contenants.
Les maisons qu’on visite en rêve sont habitations poétiques, présences induites, issues du paysage. Elles font corps avec le site et même, possiblement mouvantes, s’y adaptent en permanence. L’une d’elles était retranchée en fond de baie, contenue dans une anse, une anse elle-même comme un contenant, remplie et vidée par la mer. Tour à tour lagune et vasière. Limon, argile et sable, teintes ardoises et ocres, douces à l’œil. En dégradé de grains. De la poudre d’émeri au papier de verre. Ni galets secoués par les vagues, ni cailloux pointus de rivières. Cette seule surface tactile, et tout de suite après l’herbe en tapis dans un sous-bois de pins. La maison était là – nous le savions seulement mais sans l’apercevoir – associée au bois, faite de bois, s’accordant aux troncs. Visible essentiellement par la présence d’une terrasse où s’asseoir pour profiter du paysage dans lequel aucune verticalité ne semblait avoir capacité à se maintenir longtemps. Non pas hissée sur la plage mais posée sur le plat de l’anse. Annoncée par un plancher de pin d’où l’on percevait nettement les éléments du sol, dans la continuité d’autres lignes lointaines, d’autres surfaces, se répondant en plans qui se recouvrent. Affaires de niveaux. Plancher-plateau-paysage – vidé, empli, en nappes – d’où regarder approcher le trop plein de mer, cet envahissement au terme duquel il eut été facile d’imaginer l’habitation soulevée, flottante. Mais l’habitation avait disparu, s’était enfoncée dans la vase à la façon d’un coquillage – fermeture, retranchement – puis laissée recouvrir. Et tandis que mon regard flottait encore au-dessus de l’anse effacée par l’eau, une autre partie de moi enfermée dans l’abri, attendait de refaire surface pour découvrir, comme sur un campement provisoire, un paysage changé et neuf.

 

Virginie Gautier

Il y a des maisons qu’on visite en rêve

/Verrière, Serre, Envers, Mer.
Il y a des maisons qu’on visite en rêve, l’une d’elles m’a laissé un heureux souvenir de verrière. Unique accès par la façade arrière, pourvue d’une serre, la villa surplombait un paysage qu’elle masquait entièrement. Mais déjà tous ces indices en « ère », homonymes d’air et d’erre – espace, vent, circulation, enveloppaient le lieu d’un halo singulier. Nous savions la mer derrière, même cachée, et qu’un chemin très raide, que la maison ne révélait que sur son autre versant, permettait de descendre à pied vers une crique en contrebas. L’arrivée était en bout de route et par une verrière. Transparence et obstruction, comme souvent en rêve. Or toute transparence semblait ici disposée vers la façade arrière, la seule, puisque l’autre qui possédait la vue ne se laissait pas voir ou peut-être depuis un point inaccessible au large, point qu’on dit imaginaire.
Au débouché de la route donc une sorte d’étrangeté, le charme d’un bâtiment à demi ruiné posé sur un sol sec, poussiéreux. Tout était à refaire. L’idée même de jardin retournée comme un gant, associée à cette serre vide qui dessinait une fermeture en agrafe, l’aboutissement du bâtiment construit sur un dénivelé du sol rattrapant ainsi par l’arrière et comme de justesse son ancrage. De la maison nous percevions surtout les cheminements, ayant rapidement compris son plan en U, mais toujours dans cet envers où nous circulions assez avidement d’un espace vers l’autre. Une grande pièce cuisine au rez-de-chaussée, ouverte sur la cour. Des montées, des descentes larges et lumineuses. À l’étage un couloir entièrement vitré et la vue traversante vers son double, symétrique, de l’autre côté d’une cour intérieure. La serre à l’extrémité semblait démesurée, en largeur comme en hauteur, et quelques fragments d’objets dont l’utilité n’était plus identifiable rappelaient, nous l’avions oublié, une ancienne occupation, un autre état des lieux. Or c’était précisément cette alliance du verre, du sable, du ciment, de la pierre, de la poussière même avec le vide qui saisissait et rendait heureux, par la capacité du lieu à rester tel quel c’est à dire inhabité, à soutenir une conversation avec un interlocuteur aussi abstrait que le ciel, à évoquer par ses composantes les plus matérielles, mais comme intellectuellement, la mer invisible présente. Il suffisait que nous le sachions, que chaque verso a un recto, que, tandis que nous habitons l’espace, un imaginaire même décousu, même plat comme une image ou sonore comme une allitération, œuvre en permanence à revers pour l’enfler comme un ballon, assurer sa qualité, sa profondeur, nous contenir sans qu’il soit nécessaire de le meubler d’aucune autre manière.

Virginie Gautier

Les vibrisses

Là, campée dans ses pantoufles, le tablier gras qui dessine ses seins ancestraux, les naseaux gonflés par tant de haine que quelques vibrisses tentent d’en sortir, avec sa bouche pleine de crocs vomissant chacun de nous, avec ses courtes pattes avant tenant des côtes que jamais personne n’a caressées, son corps et son être déshumanisés par un enfermement volontaire, elle me dit : « faudrait voir à enlever la trottinette de votre fille du couloir, pasque le couloir, c’est commun, et dans les communs, y faut rien d’personnel, alors faut la monter la trottinette!! J’ai appelé le propriétaire, il est d’accord!! ». J’acquiesce en lui répondant: « mais je l’ai acheté pour tout le monde vous savez, vous pouvez l’utilisez si vous voulez, n’hésitez pas, elle est commune! ».
Elle fulmine, se tape les hanches, puis finit par s’en rentrer chez elle. Tandis que je monte chez moi, je l’entends s’enfermer à quintuple tour.

Et en buvant mon café, je l’imagine sur la trottinette tandis qu’elle m’imagine étranglé de ses mains en se torturant de ne pouvoir le faire.

 

Jean-Claude Goiri

Juste une cave

 

photo cave

La première fois que j’ai pénétré ici, il y avait un monde fou qui visitait.

C’était le jour de l’inauguration et je suis entrée en suivant le flot des visiteurs. Personne n’a remarqué ma présence. J’ai trouvé cette maison très belle et je me suis immédiatement imaginée dans de tels murs. Bien sûr, pour pouvoir accéder à ce genre de demeure, il faudrait que j’aie un travail à plein temps et une famille. Il y a beaucoup de chambres. Si elles restaient vides, la maison serait triste. Un toit est fait pour abriter la vie et des cris d’enfants.

Ma mère qui m’a eue par accident, rirait bien de moi si elle savait que mon rêve serait d’avoir une famille avec beaucoup d’enfants et de les élever dans une petite maison tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Elle la rebelle, la farouche soixante-huitarde, l’anarchiste. Si elle savait qu’elle a nourri en son sein une pauvre fille comme moi qui rêve au prince charmant assorti d’une ribambelle de mômes hurlants, je crois qu’elle en ferait une crise cardiaque. C’est pour cela que je suis partie d’ailleurs, j’étais trop différente, trop « standard » pour elle. Je dois ressembler à mon père, même si elle ne sait même pas qui c’est. Moi, je l’imagine très bien à l’aune de mes désirs, il devait être un petit bourgeois, fils de famille bien cadré, bien propret. C’est de sa faute si je suis comme ça. C’est parce que je lui ressemble que ma mère ne m’aime pas !

Peu importe, pour l’heure j’ai trouvé un bel abri ici. Dans la cave. C’est juste une cave, mais pour moi c’est un paradis.

Personne n’ayant remarqué ma présence, j’ai pu attendre qu’ils soient tous partis et me laisser enfermer dans la maison. Dans la cave, je me suis installé un petit coin assez douillet. C’est important que je puisse dormir au calme et que j’ai un endroit pour faire un brin de toilette avant de partir travailler. Je dois être là-bas tous les matins à six heures, fraîche et bien réveillée. Si je reste dans la rue et que je me présente le matin sale et épuisée, ils ne voudront plus de moi au bout d’une semaine. Le travail est difficile, mais il paye les factures, mais quand le propriétaire a voulu reprendre son studio pour sa fille qui venait faire ses études à Paris, je n’ai rien trouvé d’autre qui soit dans mes prix. Plus de toit, plus de travail. C’est l’équation infernale, alors je n’ai rien dit à personne et j’essaye de me débrouiller, un jour par ci, un jour par là.

Ici au moins, personne ne me demandera de payer en nature mon droit de respirer. Il faut que je reste ici, dans cette cave, jusqu’à ce que j’aie gagné assez d’argent pour pouvoir de nouveau me payer une chambre quelque part à l’abri. S’ils me trouvent, ils vont me remettre à rue. Il faut que je me fasse toute petite, il faut que j’arrive à rester là sans qu’on me voie. La rue c’est l’enfer, viol à tous les étages, froid, nuit, peur. Je ne veux plus y retourner.  Je suis courageuse, je ne demande qu’à travailler, je ne demande rien à personne, juste le droit d’exister et de dormir sans avoir peur. Ici je me sens bien !

Pourvu que personne ne me trouve dans cette cave, au moins le temps que je me remette à flot…

 

Marie Christine Grimard

Par la fenêtre

 

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J’en ai visité des maisons, témoins et sans témoins, avec ou sans les propriétaires, avec ou sans soleil, avec ou sans meubles, avec ou sans grenier, avec ou sans jardin. Je n’ai encore jamais réussi à trouver celle qu’il me fallait. Celle-ci est vraiment différente, on dirait que chaque pièce a été décorée par une personne différente. Même la cave est personnalisée…

Il faudra bien que je me décide à trouver un nouveau lieu de vie. Tout changer, c’est facile à dire, moins facile à réaliser.

Il faudrait déjà que je réalise ce qui m’est arrivé, que je l’admette. Toute une vie chamboulée en quelques secondes. Repartir à zéro, et ne regarder que devant soi.

Je n’ai pas tout perdu, il me reste le travail. C’est déjà très beau d’avoir du travail à notre époque, tant de gens n’en ont pas. Le travail, je n’existe que par lui, que pour lui. C’est pour cela qu’il faut que je retrouve une maison qui me convienne, un lieu qui serait mon prolongement où j’entasserais tout ce qui me ressemble. Un lieu où j’aurais envie de passer du temps, histoire de ne pas passer ma vie au travail !

Mais ce que je souhaite vraiment, ce n’est pas quatre murs pour y entasser ma vie. Si j’écoute mes désirs, ce que je préfère c’est avoir un jardin autour des quatre murs. Je pourrais passer ma vie dans ce jardin, et après être rentrée à l’intérieur, je pourrais passer des heures devant la fenêtre à regarder ce jardin. Il n’y a que là que je me sentirais enfin moi-même, couchée dans l’herbe la tête sous le tilleul et les pieds dans le plantain. J’aurais aimé être un campagnol ou une musaraigne pour passer ma vie à courir dans l’herbe, ou une chouette pour les voir courir d’en haut.

Ce qu’il me faut c’est un beau jardin et de jolies fenêtres pour voir le jardin.

Ici, les fenêtres sont belles ; ils les ont habillées de grilles en fer forgé. On a l’impression qu’elles dansent autour du temps. Devant la fenêtre un pic épeiche sautille sur le gazon. Il m’a vu et s’envole dans le hêtre pourpre. J’ouvre la fenêtre et l’évidence me saute au visage. C’est ce jardin qu’il me faut.

Une maison témoin, après tout, est faite pour donner envie aux gens de se projeter dans une nouvelle vie. Je n’ai jamais fait les choses comme tout le monde, moi je me projette dans le jardin. Je vais leur faire une proposition, ils accepteront peut-être que je m’installe dans le jardin ou à défaut que je reste assise devant cette fenêtre.

Si je promets de ne pas gêner les autres visiteurs…

Texte et Photo M. Christine Grimard

Savoir et Transparence

_ Cette maison est très élégante et performante. Elle m’intéresse. Une chose m’étonne pourtant. Pourquoi, au milieu du salon, ce grand écran est-il réel et pas un fac-similé ? Pourquoi une vraie télé ? Et pourquoi est-elle allumée en continu sur une chaîne d’information ? Ce n’est pas contre-productif pour votre image, toutes ces courses-poursuites sur l’autoroute, ces casseurs, ces violences dans les quartiers, ces pauvres ? Vous n’avez pas peur que ce soit anxiogène ? Que ça casse l’ambiance et que ça refroidisse les futurs acheteurs ?

_ Non. C’est une maison connectée. Savoir et Transparence, voilà notre credo. Notre Savoir au service de tous, la Transparence de la qualité, c’est notre devise. Savoir quelles sont les menaces aide à s’en protéger, et en toute transparence. Mieux déterminer les dangers potentiels  permet d’opter pour une sécurité haut de gamme, double-vitrage, code d’entrée, isolation, charpente métallique dernière génération, imputrescible, ignifugée, résistance thermique et sismique, et c’est en toute transparence que nous garantissons la provenance de l’excellence de ce savoir-faire, grâce à nos partenariats écolabellisés avec des artisans locaux bien français présents sur notre territoire en toute légalité. Les gens veulent savoir.  Les gens veulent la transparence. Ne serait-ce que moralement. Nous proposons donc un service éthique aux consommateurs. De plus, cela participe au miracle économique. Lorsque le savoir augmente, l’inquiétude augmente et, tout naturellement, par compensation, le besoin d’adoucissants augmente (shampoing, lessive, sucre, graisses, en toute transparence, puisque c’est indiqué sur les paquets). Et nos partenaires (fabricants de boissons gazeuses, gels amincissants, caravaning) peuvent viabiliser leurs entreprises en créant éventuellement de nouveaux emplois, donnant ainsi aux futurs ouvriers et employés les capacités financières d’acquérir savoir et transparence, et ainsi de suite. C’est une formule gagnant-gagnant. Le désordre apparent du monde n’est pas un frein pour le marché.

_ Vous avez sans doute raison. Et puis il n’y a pas que des mauvaises nouvelles aux infos. Ils viennent de dire qu’on n’a jamais autant acheté de voitures neuves.

_ Et c’est bien que ça se sache. Car ce savoir provoque un sentiment de bien-être. Un sentiment positif. Un regain de confiance. Tiens, se disent les gens, on n’a jamais acheté autant de voitures neuves, c’est donc que, au fond, tout au fond, finalement tout va bien, que le monde va bien, que l’économie va bien, que l’écologie va bien, que la vie va bien, car qui penserait à s’acheter une voiture neuve dans un monde saturé de pollution, de facteurs d’inégalités et de violences ? Et, sachant cela, les gens se disent, tiens, moi aussi je m’achèterais bien une nouvelle voiture neuve, parce que ça sent très bon la voiture neuve et qu’on est très bien assis dedans. Et qu’on peut rouler où on veut, en toute transparence, grâce au GPS intelligent dernière génération intégré, rouler partout où on veut, dans la limite des frontières imposées par les flux migratoires, et rentrer chez soi se garer (entre parenthèses, j’ajoute en sus que savoir qu’on n’a jamais autant acheté de voitures neuves permet d’accroître ainsi la vente de voitures neuves, par capillarité, c’est un cercle vertueux). Mais j’y pense : avez-vous noté que nous proposons dans notre formule Maison-Plus-Plus (deux fois plus) une porte de garage automatique avec détecteurs de lumière de fumée de présence humaine non-humaine et calcul en temps réel du taux hydrométrique de l’air ambiant régulé ?

_ Ah non. J’aime bien l’hydrométrie… Mais dites, cette idée que tout va bien n’est pas très vraie quand même. Le monde est quand même légèrement saturé de pollution, de facteurs d’inégalités et de violences, non ? Ce n’est pas un peu contradictoire avec ce que vous venez de dire sur la transparence ?

_ Je parlais de la transparence des objectifs. Je vous laisse feuilleter notre catalogue ?

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Le voyage du seuil

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J’ai ouvert la porte à deux heures précise. Je l’ai noté dans mon carnet. Sur la toute première page, sur le premier centimètre carré de texture blanche. C’était une heure de jour. Pas une heure de nuit. Une heure où émerger de la misère des ténèbres et se révéler contre ses propres misères.

J’étais restée longtemps derrière la porte. Certains diront que, dans l’immobilité parfaite, le temps n’a que peu d’importance. Aucun événement pour tailler une encoche dans la mémoire des jours… Qu’avais-je fait de tous ces mois ? Quelle chose aurais-je alors pu retenir dans les filets de papier et d’encre d’un carnet de voyage ? Rien… ou… Peut-être cette courbe fragile de mes doigts s’écartant en de minuscules assauts de leur noyau de stupeur vers l’éventail d’un espace ré-apprivoisé.

Une main m’avait conduite jusqu’à la porte. Une autre m’avait tirée dehors. La première dégageait une chaleur d’épiderme salé, de confiance maternelle caressée dans la moindre fibre d’une enfance ressurgie comme refuge premier. De l’autre je ne savais presque rien.  A peine devinais-je le visage de l’offrande ou la voix de la salutation.

La première m’avait admonestée : pars, sors, franchis cette frontière qui est posée en toi plus que devant toi. Ouvre cette porte, marche ta guérison ma si petite fille, efface la malédiction enclose dans ton souffle serré. Marche. Et ne me reviens jamais plus pareille.

La seconde, longue chorégraphie d’envol, sémaphore battant la chamade, ellipse d’un soulignement… la seconde avait tracé la multitude des points entre mes pieds scellés de peur et le seuil émouvant d’attente. Elle m’avait amenée à imaginer le moindre détail du plan de route. Les vallées de nausée, les monts d’espérance, les gouffres de panique, les fleuves de larmes, les sentes étonnées et les essoufflements de terrain… toute une carte du « tendre vers », toute une expédition de quelques immenses mètres.

Le carnet de voyage sur le ventre, enfoncé dans les chairs crispées, j’avais si longuement, si méticuleusement imaginé le périple, puis l’immense victoire, la découverte nue. Je savais que je serais exsangue, presque évaporée de crainte. Je savais que le plus dur n’était même pas imaginable. Mais le carnet me rassurait, clos mais tendre, souple et patient. Enfant sur mon ventre. Enfant dont le père était là, au coin de la rue.  Âme du kiosque à journaux.

Il lui avait suffit d’un geste, anodin mais d’une générosité brûlante. Prendre dans son étalage ce petit carnet ocre qui me tentait tellement avant que tout ne bascule. Le glisser dans une enveloppe. De ses doigts rapides rabattre le triangle de papier. Avec cette sorte d’amour désinvolte, le pousser dans la fente de la porte, pour qu’il s’échoue, un peu ivre d’air frais, tout contre mes pieds. Il m’avait suffit d’une danse lente, d’un rituel réconcilié, de l’innocence d’un geste simple : ouvrir l’enveloppe et en sortir le carnet ; il m’avait suffit de la surprise pour oublier, graciée pour un instant, ma peur du monde. Ensuite tout c‘était emballé, l’effroi vrillait mon regard, effilochait mes jambes, kidnappait mon souffle. Mais le carnet criait contre mon ventre son besoin d’exister dans ce si long trajet vers l’homme derrière la porte, vers la lumière réapprise et vers ces premiers mots balisant ma traversée.

Certains diront que je ne suis qu’au seuil du voyage. Mais qui peut comprendre, sinon lui, cette joie d’accomplir, des profondeurs de mon exil, ce si bouleversant voyage du seuil ?

 

 

Florence Noël