Négocier

L’agent ne comprend pas tout de suite. Le client voudrait acheter la maison témoin. Non pas une maison qui deviendrait la sienne sur le modèle de la maison témoin et sur le terrain de son choix, mais la maison témoin, ici, à cet endroit, telle qu’elle est meublée et placée. L’agent part dans un fou rire quand l’autre lui dit, très sûr de lui, comme une réplique de cinéma : « citez-moi une chose dans ce monde qui ne soit pas négociable » ; car il va devoir expliquer que le canapé convertible n’est pas réellement convertible, que les livres sont faux, les DVD aussi même si la télévision fonctionne (alors qu’elle ne devrait pas, d’ailleurs l’agent précise que la télé ne fonctionne pas), et s’il y du courant il n’en est rien de l’eau et de toute façon aucun robinet, aucun tuyau n’est raccordé ; et les toilettes ne sont pas faites pour être utilisées ici.

Je ferai raccorder. Je peux payer ce que vous voulez.

Voilà, l’agent ne trouve plus de mot. Après tout, pourquoi pas. Mais… si près des piscines et du cimetière témoin, ici, vraiment ? Pourquoi pas. Il n’y aurait qu’à signer au bas de quelques pages, chez le notaire, et donner les clés. Et ce serait terminé de cette maison témoin, il faudrait à nouveau en construire une, trouver un nouvel emplacement, changer la vue des bacs bleus plantés sans raison dans le sol au lieu de briller d’eau chlorée, pour des véhicules hybrides peut-être, ou des tracteurs et tondeuses John Deere, des campings-cars.

Et que deviendrait cet acheteur, ici, serait-il témoin, pourrait-on le visiter, l’évaluer, l’acheter ? L’argent avec lequel il achète, s’il s’agit d’un prêt, a quelque chose de témoin puisqu’il sera créé pour l’occasion, ne se transformant en « argent » que par le paiement des intérêts. À moins de payer cash, il ne s’agira jamais de monnaie, d’un salaire viré qui serait le fruit d’un travail. Le remboursement de l’emprunt transforme le fruit du travail tout d’abord en néant, puis en intérêt, pour la banque, qui paiera ses employés pour partie, et surtout placera cet argent qui sera alors de nouveau transformé en néant de pierre, immobilisation quelconque. Pas exactement néant mais droit de propriété, quelque chose qui aurait pu s’arranger autrement. Tout cela fonctionne parce qu’il s’agit d’un mythe auquel toutes les parties croient. L’argent, la dette, la raison sociale, l’État. Contrats tacites que personne n’ose déchirer.

L’agent se dit qu’il reviendra après l’installation de son client, voir si la chose peut se faire, s’il peut recruter cet homme pour devenir agent immobilier, qu’il fasse visiter sa maison et essaie d’en vendre des exemplaires pour le compte de l’agence.

Publié par

Joachim Séné

Minorité lisible issue de la diversion. http://bit.ly/jsenebio

2 réflexions au sujet de « Négocier »

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