La mémoire de l’eau

 

Il ne s’agit pas d’une obsession, mais ça hante. C’est une affaire personnelle, certainement, mais depuis longtemps, elle se tient là, et il a bien fallu s’en saisir. A chacun des passages ici, la question se pose : pourquoi, sinon faire vivre cette maison afin qu’elle témoigne de quelque chose – et c’est du cinéma (j’ai tordu la consigne du lieu, mais tant pis). Il n’est pas question d’essayer de tenter une comparaison entre les films ou les billets – ça ne se compare pas, la comparaison (le bench marking, ce terme magnifique qu’on doit à la science du marketing – ce terme magnifique – on tient en magasin aussi le reporting qui lui aussi… enfin toute cette glaise poisseuse qui fait la communication) la comparaison, donc, c’est la porte ouverte à l’efficacité, la performance, et je crois, la mort : je ne tiens pas à l’ouvrir. On a cependant parlé ici du film de Costa Gavras, Missing (le billet porte le nom d’un des massacrés dans le stade de Santiago, en soixante treize – Charles Horman). On a parlé ailleurs de ce pays (pendant le week-end et un atelier d’écriture). On connait les ennemis, ce sont l’oubli, l’ennui, le lissage de la mémoire. Alors, on se bat.

 

 

Il s’agit d’une histoire d’eau – et d’une histoire de mémoire. Ce n’est pas une histoire, c’est l’histoire – je ne lui mets pas de majuscule parce que ce genre de truc n’en a pas besoin : il s’agit de quelque chose qui se fait, qui se raconte peut-être, qui finit par s’oublier. L’humanité dans toute son horreur, exactement.

Il s’agit d’un film documentaire, c’est-à-dire qu’il raconte, disons, une histoire vraie. La vérité, c’est un peu comme la mémoire, ça peut s’user si on l’oublie. Par exemple, c’est une date fatidique dans l’histoire du monde. De quel monde ? Une date exceptionnelle : la chute d’un régime, un coup d’état militaire, le bombardement de ce qui se nommerait chez nous le palais de l’Elysées : des avions de chasse le survolent et lancent des bombes. C’est ainsi que les choses se sont passées, le onze septembre mille neuf cent soixante treize. C’est au Chili, au bout du monde; de quel monde ? (1)

C’est une histoire d’eau

il s’agit d’un film documentaire, réalisé par Patrizio Guzman (j’ai longtemps cherché le compte-rendu de son passage au Jeu de Paume,un jour à l’invitation de, croyais-je me souvenir, Christian Delage mais je me suis trompé, sans doute). Même si on ne l’utilise pas, la mémoire s’use, il faut faire attention.

Le Chili est un pays qui possède plusieurs milliers de kilomètres de côtes, il est bordé par l’océan Pacifique, et en arrivant là, bien sûr, les colons ont chassé, tué, terrorisé, abattu, torturé, anéanti la civilisation qui leur était antérieure. L’histoire de ce film est faite de ces gens (il en reste quelques uns, ils parlent encore leur langue, ils ont toujours une mémoire) : ici l’une d’elle Gabriela

le réalisateur lui demande de traduire des mots, et lorsqu’il lui demande « Dieu », elle sourit et lui dit non de la tête. Tout est dit, sans doute.

C’est un pays, c’est l’histoire d’un bouton de nacre : celui qu’on a offert à l’un de ces Patagoniens – on l’a ensuite appelé Jimmy Button, on l’a rapatrié au Royaume-Uni, on l’a civilisé, toutes choses qui sont des atteintes destructrices majeures de son identité, pour un bouton. Massacre, génocide, tuerie : passons à notre contemporain. Le général prend la parole, martial  et fier de lui, de sa force, de ses armes et de ses hommes. Ils remettront de l’ordre dans cette nation qu’ils aiment. D’abord, ils auront tué Salvador Allende.

C’est l’histoire de ces gens qu’on tuait, et dont on lestait les corps avec des morceaux de rail (on met en scène cette ignominie, pour ne pas oublier), cette histoire, là, les corps mutilés et torturés, écrasés sous des blocs d’acier, ceints de fil de fer, enfermés dans des sacs en toile et précipités ensuite dans l’océan Pacifique, dans l’eau. Pour qu’on ne les retrouve jamais. Effacer leur mémoire et leurs vies. C’est l’histoire de cette eau, qui sans doute, on le croit, on le pense, se souvient.

On connait la fin, le but avoué, des milliers d’opposants torturés massacrés, mis à mort, tués . On ne retrouvera jamais leurs corps. On se souvient du stade, on se souvient de la fin de ce général, malade et recueilli par le Royaume-Uni, où on cachait l’ordure dans une clinique. Dans l’eau restent encore les morceaux de rail (voilà quarante cinq ans qu’ils gisent). Les retrouver, les repêcher, c’est le but de la justice, ensuite à la fin du siècle dernier, retrouver ces traces, ces preuves des actes de la nature humaine. Et fiché dans l’un de ces rails

ce bouton.

L’eau se souvient.

 

 

(1) il y eut comme on sait un autre onze septembre – il y en a tous les ans, c’est sans doute immuable – on a la faiblesse de croire que ceux (y’avait pas de femmes, tiens) qui ont commis cet attentat contre le centre du commerce mondial (rien que ça, en même temps) ne voulaient pas honorer les Chiliens, et ceux qui ont péri sous les coups, les tortures, les balles. Il ne fait aucun doute, cependant, que l’agence CIA est pour beaucoup – peut-être pas pour tout – dans le meurtre de Salvador Allende et de la démocratie chilienne de l’époque (comme des meurtres de tant d’autres). Cependant encore, cette démocratie renaît.

Cette chanson (sans grand rapport mais quand même) en hommage à tous ceux-là.

Le bouton de nacre, un film (splendide et) documentaire de Patrizio Guzman (2015).

Charles Horman

 

C’est compliqué à mettre quelque part, mais étant données les vicissitudes de ce pays, ces temps-ci, avec le matraquage auquel nous sommes exposés sur les deux probables personnes qui deux semaines plus tard auront à tenter de faire comprendre leurs programmes (qui sont-ils ? comment faire pour qualifier l’un, l’autre un autre encore ? et l’argent dans tout ça ? etc etc…), étant donné aussi ce qui se passe en Turquie, en Russie, en Corée, aux Etats, le film chroniqué ici donne une idée de la cruauté d’une certaine humanité, celle qui s’octroie le droit de vie et mort sur quiconque, cette humanité-là dont on connait, ici, les émules et ceux qui aident à la faire advenir au pouvoir. Les faits mis en narration ici sont tirés d’un livre écrit par un journaliste du New-York Times « L’éxécution de Charles Horman, le sacrifice d’un américain« , porté à l’écran (comme on dit) par Constantin Costa-Gavras, « Missing, porté disparu« , (1982) produit par la firme étazunienne Universal. Je le mets dans un couloir.

 

 lls ont rejoint le Chili d’Allende, étazuniens mais probablement socialistes (ça peut exister), en tout cas de gauche (ça existe aussi), elle c’est Beth Horman (elle est incarnée par Sissi Spacek)

lui c’est Charlie (John Shea)

il aura beau faire attention, et y croire aussi

ici ce sera la dernière fois que nous le verrons vivant. Son tort, sans doute, se trouve dans ses idées politiques et son métier dans un journal (de gauche).  Le film se passe durant les journées du coup d’état mené par l’ordure Pinochet contre son propre pays, mené grâce à l’agence centrale d’espionnage étazunienne (cet inqualifiable tortionnaire a été recueilli en 2000, sous la protection du gouvernement de sa très gracieuse majesté, en sa Grande-Bretagne, et a fini par mourir au Chili, un terme à cette vie abjecte, sans avoir été jugé pour ses actes en décembre 2006 – qu’il ne repose pas en paix).

Il s’agit d’un autre onze septembre (c’est en soixante treize).

Son père (Ed – c’est Jack Lemmon, prix d’interprétation masculine à Cannes en 1982) le recherche aussi

mais jamais ne le retrouvera. Tout juste s’il parviendra à savoir le sort qui a été infligé à son fils comme à certains de ses amis. Morts, assassinés après avoir été torturés : les militaires fascistes parquaient leurs opposants dans les stades (une scène montre Ed et Beth demander si Charlie se trouve là, si quelqu’un l’a vu : un prisonnier vient vers eux et leur demande une glace au chocolat

ou à la vanille, je ne sais plus, car personne ne viendra lui demander de ses nouvelles, à lui, et qu’il sait qu’il finira comme tant de milliers d’autres : morts, pour ses idées).

Le film réalisé près de dix ans plus tard révèle ces agissements (l’ambassadeur, ou le consul, des Etats Unis au Chili, tentera d’attaquer en justice la production du film, sans succès et sera débouté : le film a obtenu, à égalité avec « Yol, la permission » de Yilmaz Güney, cette année-là, la palme d’or au festival de Cannes – président Giorgio Strehler) : le père et la femme de Charlie, promenés par les consuls et autres attachés d’ambassade étazunien, honnis et haïs par les nouveaux maîtres du Chili et d’autres aussi

ils ne retrouveront jamais le corps de Charlie (même si une mascarade tentera de lui trouver une réalité).

Pense-t-on à la chanson de Georges Brassens « Mourir pour des idées »  ? Au onze septembre deux mille un ? Pense-t-on à la vengeance, à l’horreur subie, à la terreur dont on ne cesse de nous seriner qu’elle se tient à nos portes ?

 

Tu sais quoi, je me souviens de l’année 2012, un peu, ce film par exemple (82 minutes quand même, hein), et cinq ans plus tard nous avons devant nous, en nos mains, des bulletins de vote. Pour que n’advienne pas cette horreur ici, faisons-en bon usage.