le cave n’est pas la cave, soyons précis

On peut tout changer sans rien changer. Par exemple on peut dire que tout a changé sans rien changer. Par exemple on peut prononcer le mot confinement dans la phrase ‘on a vécu le confinement’ en faisant en sorte que ce mot confinement soit équivalent pour tous et synonyme de replis, de lecture, de contemplation d’oiseaux dans le jardin parce qu’on n’utilise pas ce mot confinement en tant que caissière ou livreur de pizzas, parce qu’on oublie qu’utiliser un mot est quelque chose d’intime qui exprime une façon d’être au monde, la sienne et aucune autre, et ainsi et sans méchanceté on écrase les autres façons d’être qui restent coites, les autres ‘confinement’ où le problème est d’avoir été obligé de sortir, d’être mis en danger, fatiguables, usables, utilisables. On peut utiliser un langage qu’on suppose universel et penser que c’est nouveau. On oublie que le mot hôpital n’est pas le même pour tous, qu’on vive en argentine ou en hongrie, que le mot maladie n’est pas le même pour tous, qu’on vive dans un quartier bétonné surpeuplé ou qu’on soit donald trump. On peut prononcer le mot humain en se sentant supérieur aux autres formes de vie issues pourtant du même point zéro du début du vivant. On peut utiliser le mot humain en le dotant d’une destinée singulière, insinuant ainsi que la vie de l’humain a un sens linéaire qui part de rien et se dirige nettement vers le progrès, déclarant ainsi sans ambiguïté mais de façon sous-entendue que nous sommes nous, humains, une finalité, un aboutissement, une supériorité à atteindre dans un trajet non discutable, décrétant de cette façon et sans un mot plus haut que l’autre que les non humains existent pour nous, en regard de nous, à notre service et que, comme le firent les bons trafiquants d’esclaves, nous devons les choyer pour mieux en retirer de bénéfices. Par exemple on peut vouloir protéger absolument une espèce rare de grenouille parce qu’on suppose que dans sa peau se cachent les molécules d’un vaccin. Ça changerait tout, on pourrait qualifier cette découverte de progrès, mais ça ne changerait pas les échelles de valeurs si faciles à plaquer, à emprunter, à dupliquer et à réutiliser, sacs jetables.
Déjà se dire que mes mots ne sont pas tes mots. Et que ce n’est pas grave. Que ce n’est pas une séparation ou une solitude de fond. Que c’est une différence et que les différences ne sont pas graves, elles sont utiles, c’est par les différences d’un gène à l’autre que nous nous sommes développés.
Mais en arriver à l’idée que les différences ne sont pas graves est problématique, on met les enfants différents dans des classes spéciales, on bétonne des catégories étanches entre genres, entre quartiers, entre mots, entre confinements, et on lisse la surface pour la rendre plus propre en apparence, en apparence seulement, parce qu’on préfère regarder une surface lisse, propre et compacte, on préfère voir un grille-pain en inox profilé plutôt qu’un grille-pain bancal, cabossé. Nos objets aussi sont comme nos mots, intimes, intimement liés à ce qu’il est bon de regarder. Nos tableaux, nos sculptures, nos enregistrements, nos films sont comme nos mots. Il y a ceux des bons trafiquants d’esclaves qui vivent le confinement dans leur bibliothèque à la campagne tout en pensant à la marche du monde dans sa globalité depuis eux seuls et leur paysage lissé. Le lissage, la propreté des apparences et les gentils trafiquants d’esclaves qui exploitent avec grandeur d’âme sont un problème, un de mes problèmes, c’est pourquoi je marmonne dans la cave de la maison[s]témoin le samedi matin.

poème du kérosène

j’ai de la chance
je suis enfermée dans la maison[s]témoin
en me penchant un peu je peux voir passer les gens dehors
ils vont les uns sur les autres se presser
-compresser dans les rames de métro – le port du masque est un geste
hautement technique
une caissière gantée et masquée techniquement attend
derrière une plaque de plexiglas
que passe le chef souriant
oh bizarrement la caissière est une
femme et le chef est un
homme mais que vas-tu déduire espèce de
espèce de
espèce de féministe hystérique
on fait la queue dans un aéroport en respectant les règles de
distanciation
sociale
puis on s’assoie côte à côte collés aux collés à
la compagnie loue les sièges collés aux collés à
sinon les bénéfices plongent
le kérosène sent bon
oh je voudrais ici
(bien enfermée dans la maison[s]témoin)
te chanter le poème du kérosène
tu sens bon kérosène
tu as supplanté l’huile de baleine
kérosène
dans les lampes à huile ou les lampes à pétrole
on t’appelait aussi « pétrole lampant »
qui ressemble à pétrole rampant
oh tu rampes kérosène
tu rentres dans nos bouches
muqueuses tu t’éclates pétrolette
kérosène chafouin
raffinage soutirage distillation
kérosène super héros !
plus fort que le lait des vaches en batteries
batteuses moissonneuses
vaches mythiques mécaniques
et les gens qui ont faim font la queue distanciation
distance
cachez ce
cachez ce sein nourricier cachez cet
affamé distanciation
avance masquée
dans le métro voilà comme tu t’en doutes voilà
les microbes agents infectieux nécessitant un hôte trouvent un hôte
dans l’avion le système de climatisation change l’air toutes les 3 minutes
ce qui permet – plus ou moins – d’éradiquer l’agent infectieux parait-il
il semblerait que
plus tu jettes de kérosène par-dessus bord
plus tu restes au-dessus de l’eau salie croupie
mon dieu que c’est laid d’être pauvre
le poème du kérosène bouffe la barrière de corail à pleine
gueule tralala
à force de t’étaler partout cher ami tu vas entrer en contact avec
quelque chose de pourri au royaume du danemark confrère
si tu ne vois pas le rapport frotte bien le plexiglas
mieux que ça
mieux que ça
maintenant le masque :
attention (j’arrête le poème du kérosène un instant
on va pas rigoler toute la vie non plus)
le masque est un
geste technique
qui cache un sourire carnassier
les dents longues
il y a la possibilité que toutes les 3 mn
les dents dessous les masques s’allongent
allez
on met ça en musique ?

du travail

j’ai bien essayé, je suis vraiment d’une bienveillance, de voir d’un peu plus près cette expression : « ressources humaines », et j’avais un a priori si positif que la fée clochette devait dans mon cerveau déverser ses paillettes, « ressources » c’est-à-dire « ce qui peut améliorer une position fâcheuse, avoir de la ressource, de l’ancien verbe resourdre (ressusciter, relever, remettre sur pied) », j’y voyais personnellement, et on peut dire avec l’innocence qui me caractérise, un clin d’oeil au mot « source », ça sort de terre Ô magnifique Ôde à la vie essence même de notre présence dans ce cosmos en expansion gonflé de matière noire (une matière non identifiée, et qu’est-ce qu’on sait du monde ? c’est la question), source donc source, eau vive, petits poissons, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de négatif dans source ? et puis humaines, l’humanité c’est beau, c’est un cadeau, à ce moment précis j’ai vu passer une vidéo où un jeune quidam blouson-noir (sorte de hooligan) sortait de l’eau un chiot, ou bien un chien très mal en point, au bord de se noyer, incapable de remonter les berges abruptes d’un canal bétonné, le jeune homme tendait le bras, se plaçait en déséquilibre pour le ramener au sec, oui donc, « humaines », humanité, j’ai pensé que c’était ça la marque d’une grande humanité, que ça faisait un grand ensemble, une grosse patate (j’ai appris le concept de patate au collège avec la grosse patate des nombres décimaux), il y avait donc la grosse patate de l’humanité où on pouvait caser des mots comme aide, gentillesse, attention, sympathie, générosité, altruisme, et d’autres grosses patates sur le côté bien moins aimables, et il fallait placer un trait séparateur assez étanche entre les saloperies et le reste, je ne sais pas vous mais pour ma part je trouve cette façon de voir plutôt claire, rassurante, donc « ressources humaines », ça ne peut pas faire de mal cette affaire-là, ça ne peut pas être nocif allons bon, resourdre-remettre sur pied, les petits poissons et les sauvetages, qui peut trouver ça moche à part Caligula, ensuite j’ai vu dehors une trace sur le mur un peu alambiquée, étrange, sans doute le passage d’une limace ce que j’en sais, et ça formait comme une silhouette de tête pourvue de jambes et de bras inventifs, c’est une « ressource humaine » je me suis dit (tout ça pour indiquer d’où je parle, c’est-à-dire d’un endroit saturé de patates dérisoires, de minusculitudes, allons allons, marchons toujours), et j’ai ensuite pensé que ce « ressources humaines », et surtout au pluriel, faisait référence au travail (de mon côté, j’avais dû, au travail, faire preuve de ressources ainsi que preuve d’humanité, mais c’était autre chose), car là il s’agissait de « recrutement, gestion des carrières, formation, gestion de la paie et des rémunérations, évaluation des performances », c’est-à-dire décider qui travaillait, à quel poste et pourquoi, qui serrerait les boulons dans le sens de la marche pour que la machine tourne, Charlie-Chaplin-clé-à-molettes, et j’ai pu voir la grosse patate remplie de qui ne convient pas, contrats rompus-suicides, enfin ça ne sentait pas très bon d’un coup les « ressources humaines », celui ou celle « en charge de » avait autorité sur qui et tous et toutes placé-e-s plus bas, sur qui se trouve où et pourquoi, c’est-à-dire qui travaille à quoi, c’est-à-dire qui travaille pour qui, c’est-à-dire quelle vie s’utilise pour quelle autre, « en charge de », mettre de l’ordre, il y avait aussi ce côté trieur de pommes talées, ce côté garde-chiourme en charge de virer qui a la tête ailleurs ou qui est trop fragile, qui n’est pas performant, là j’ai revu un dessin, celui d’un vieil homme surmonté d’une bulle, il dit « nous, l’argent c’est pas le problème, nous c’est pouvoir manger qui nous inquiète », ensuite j’ai vu (vraiment ce qui passe devant mes yeux, on le constate, s’enchaîne sans logique apparente) qu’un gestionnaire aux ressources humaines avait mis à la porte une employée pour une erreur de quatre-vingts centimes, ça n’avait rien à voir avec les chiots qu’on sauve de la noyade, vraiment, cette langue, j’en suis témoin, est désobéissante, elle s’extrait des patates dès qu’on regarde ailleurs, les traits séparateurs ne savent plus où se mettre, et puis l’aplomb, le fil à plomb, l’enclume, le plombé infini enfile le costume du bien, du bon, de l’amélioration, alors je vois des choses, des détails à la suite, avec ou sans logique, je ne sais pas quelle fourchette saurait titiller sous les mots doux les malfaisances, ou bien une fourche ? c’est du travail en tout cas, du travail

sur l’écran

Sur l’écran la pianiste s’agite, mais le son est coupé.
C’est une allégorie. Elle s’agite en silence pour dire toutes les femmes effacées, inconnues, oubliées.
« J’ai un mauvais pressentiment mais qu’importe » dit le héros sur une autre chaîne.
« Fais ce que tu as à faire quoi qu’il advienne », lui conseille-t-on.
_ Je ne te promets rien. » répond-t-il.
Moi non plus j’ajoute à voix basse (et donc pour moi-même). Le héros frappe à une porte. Il est question de sorcières, comme d’habitude. Les femmes effacées, inconnues, oubliées, nocives, ça fait très longtemps que ça dure, que ça se propage dans les esprits, les fictions et les réalités en rendent compte chacune nourrissant l’autre et l’inverse.
« Crache le morceau! » dit le héros.
Très bien.
Ma question est – que cette maison[s]témoin soit le témoin de ce questionnement – en a-t-il toujours été ainsi ? Pendant les deux cent-cinquante mille ans où nous étions chasseurs-cueilleurs (deux cent-cinquante millénaires, c’est-à-dire peu ou prou une durée d’environ cent vingt-cinq civilisations cul à cul), pendant ce temps où nous étions tapis autour des foyers, réunis, effrayés par les prédateurs, effrayants pour nos proies, en a-t-il toujours été ainsi ? Et les vénus callipyges ? Quelles mémoires racontent-elles silencieusement ?
Il y a plusieurs niveaux de connaissance, plusieurs niveaux au sens propre : dans la cave d’une maison témoin, les fossiles et les questionnements ; au rez-de-chaussée salon salle à manger cuisine, le théâtre, l’agent immobilier qui organise la visite (c’est un homme, ou bien c’est une femme avec le lexique et les automatismes d’un homme) pour les clients, un couple (sans doute qu’elle demande où pourra se brancher la machine à laver) ; à l’étage, la salle de bain aux miroirs kaléidoscopiques qui nous traquent, nous définissent ou que nous nous évertuons à tromper, rigoureusement peints à la main quand nous en avons l’énergie et/ou l’occasion, et puis les chambres où s’agitent des rêves. Et passent des allégories de pianistes travaillant leur instrument en robe de soirée sans que personne n’entende.

allez allez

en fait l’idée c’est de faire ce que l’on fait
avec plus ou moins de bonheur
plus ou moins de chance
plus ou moins de sérénité et de ténacité
plus ou moins de questionnements
sans oublier que nous ne sommes pas des îlots ou des gardiens de phare, faire c’est aussi regarder ce que font les autres avec plus ou moins de hardiesse, plus ou moins de vilenie, plus ou moins d’âpreté, plus ou moins de courage et/ou de cohérence
le faire des autres vient heurter s’engouffrer s’insinuer saupoudrer pénétrer notre faire à nous
et c’est ce qu’on garde de ces poudres de ces poteaux ou ces tenailles qui compte
par exemple j’ai lu cet homme qui dénonce ceux qui sont fiers de leur hideur
j’ai vu ces sit-in
ces armes maniées à la cow-boys
ces pelleteuses que des bras sans force repoussent, bras accablés
ces têtes hautes qui refusent de s’asseoir au fond du bus, qui refusent que les noyés se noient
faire, ce n’est pas difficile
faire, c’est impossible
c’est entre ces deux plateaux de la balance que son propre visage se sculpte en trois dimensions
et dans ce faire il y a aussi l’insu
ce qui survient et n’était pas prévu
parler de cinéma, ce n’est pas parler de cinéma, c’est parler des gens de comment ils vivent de comment ils sont vus de comment ils se voient de ce qui est proposé dans le faire
on peut se placer en vigie
on regarde ou on tourne les yeux
on fait comme ça nous chante
et parce qu’on fait ce qui nous chante ça sonnera toujours assez juste
(l’idée)
parce que les idées, ce ne sont pas des concepts, ce sont des corps
les rêves de piscines vides n’existent pas
ou bien c’est que les boutiquiers ont gagné ?
les boutiquiers à cols blancs dont les suv possèdent un pare-chocs anti rhinocéros en centre-ville ?
non les rêves de piscines vides n’existent pas
hop
inutiles
et déjà envolés
allez allez, ne traîne pas dit la voix, tout va bien

Descente dangereuse

Il y avait longtemps que je n’étais pas descendue à la cave.
Les quelques bonnes bouteilles qui restaient encore, des cambrioleurs futés (ou des habitants indélicats) s’en sont emparés.

Les livres indispensables que j’avais stockés là, pour une prochaine relecture, pour une PAL qui serait une redécouverte jubilatoire, des souris bibliophiles en ont fait leurs délices – et quand je pense à Firmin, je ne peux pas leur en vouloir.

Il y a juste des compotiers fêlés et des tentures mangées par les mythes.
Il y a juste, et ça c’est inévitable, les procès-verbaux de nos cauchemars individuels et collectifs, en consultation libre.

Poète, vos paliers

Celui qui a déménagé 31 fois, et encore, je ne suis pas sûre d’avoir tout noté.
Celui qui écrivait : « J’ai une impatience diabolique de m’en aller au plus vite demeurer ailleurs. »
Celui qui avait rêvé de vivre paisiblement avec sa maman dans une « maison-joujou », sur une falaise qui s’effritait inexorablement.
Celui-là était notre premier grand poète moderne et je n’ai pas peur d’être grandiloquente.

trains

 

 

je ne me souviens plus pourtant ce n’était que voilà, peut-être, dix jours, il y avait un signalement sur ce réseau social de maçon, de la part de François Bon, lequel indiquait qu’une de ses relations de la villa Médicis des années quatre vingts si je me souviens quand même avait posté quelque chose sur un train et la ville de Valentine (ou alors j’ai inventé cette proximité). Le problème avec le rédacteur solitaire, c’est qu’il est curieux (il pose ici ce billet, tout autant pourrait-il le mettre ailleurs, chez lui ou dans un autre lieu encore – il est curieux, et réflexif). Je me suis dit tant qu’à faire, je vais aller voir – il y a sur le bord de cette route (ça se passe aux Etats) une wtf succursale d’un faiseur de prêt-à-porter (en plein désert : OSEF).

Valentine, Texas USA. Le rédacteur curieux et réflexif est aussi presque tout autant superstitieux : à peine arrivée sur les lieux, voilà ce qu’il trouve

un peu comme à la bibliothèque de New-York, ces deux félins en gardent l’entrée (#323)

zoom arrière, les grands espaces ?

continuons : sur cette route (numéro 90) en traverse cette petite contrée de Valentine (pour ne pas dire trou hein, comprends-moi bien) pour arriver en sortie (ou en entrée tout dépend, évidemment) à cette station service (ici photographiée en 2008)

et là en 2013 (à gauche, le drapeau (american stars and bars – les étoiles et les barres étazuniennes) flotte sur le bureau de poste)

augmenté donc d’une espèce de toiture en zinc (le drapeau flotte dans le vent, donc ou n’est-il que faux, comme sur la Lune en 69 ?) rougi de peinture qu’on aperçoit ici, bord cadre à gauche en bas, pour donner quelques indications de la topographie du lieu

ah non, on voit rien, pardon, sinon que la ville est faite autour de la voie de chemin de fer : on descend pour aller voir, on tombe immédiatement sur ça

(il ne fait pas de doute que, comme l’indique à un moment le chanceux Eric Guillard dans son « Ordre du jour », le rédacteur a quelque velléités d’amusement d’enfant ainsi que l’ordure Goering en sa cave, je ne sais plus où – jte parle même pas du reste que trimbale avec lui le train et ses wagons à bestiaux) (je mets un lien quand même) : ici le spécimen dispose de deux locomotives comme on voit, mais la longueur du bidule se borne à quelques 21 wagons

ce qui fait, malgré tout, assez peu

ça se termine là

avec ces deux tapis roulant à épandre (je suppose) le ballast.

Trop petit : il tient dans une image

: s’il fait deux cents mètres de long, c’est le bout du monde…

J’ai donc cherché un moment encore (car, de plus, je suis patient et je sais attendre) parcourant cette voie de chemin de fer des Etats-Unis d’Amérique (je pensais à Rockfeller, aux coolies et autres malheureux mortels dévolus à la construction d’un tel ouvrage) ici une vue pour appréhender et le désert et la route qui longe la voie ferrée

des paysages sans fin, immenses, la frontière de l’ouest

en bas, Valentine, au presque centre Van Horn, et vers le haut Sierra Bianca : entre les deux villes peut-être quatre vingt kilomètres, on approche de Sierra Blanca

enfin il faut s’approcher encore

et distinguer le bourg de Sierra Bianca, en bas, à droite, la route désormais numéro 10 qui longe la voie de chemin de fer – en haut, le mont Sierra Bianca ici capturé par une certaine Cecilia Marchan dit le robot

recadré par le rédacteur) on distingue peut-être les fils du télégraphe qui bordent aussi cette voie de chemin de fer, qui lors du léger infléchissement vers le nord fait découvrir ceci

un peu au delà de Etholen

on ne le distingue pas encore, mais sur celle-ci

il commence à apparaître (il ne tiendra pas dans une image, il compte plus de cent wagons, ce qui en fait un bazar de plus de deux kilomètres de long)

devant : trois locomotives tractent

à l’arrière une quatrième qui pousse

assez loin, il faut le reconnaître (ou alors est-ce l’inverse, trois qui poussent une qui tire ?)(ça m’étonnerait jte dirai) et entre ces moteurs, des wagons

des wagons

des wagons (on remonte)

encore (y’en a 103…)

et encore

pour finir

et sur le croisement de la route qu’on voit en haut de l’image précédente, celle d’un certain C. Marquez du train qui passe là

disproportionné, too big to fail ? Deux chauffeurs ? (la Bête humaine…) (Jean Renoir, 1938 – ou Milou, 1890). Je me disais, voyant le film d’Otto Preminger « Tempête à Washington » (Advise and consent, 1962) que j’étais plus habitué aux marques et objets étazuniens, et que de les voir en film ne m’inquiétait pas tellement (je les reconnais) mais qu’en revanche ceux d’autres pays… Le cinéma, les trains, les Etats-Unis… (l’histoire écrite par les vainqueurs, sans doute)

 

addenda : retrouvé, c’était à Marfa (au sud de Valentine, quarante bornes peut-être, Quebec puis Ryan par la 90); et l’artiste c’est François Delbecques)

Sans amour

 

 

Ce sera dans la chambre d’enfant, donc l’une des chambres (sait-on si cette maison sera occupée par une famille, les enfants, deux, le choix du roi – tu sais cette façon de dire de deux genres il faut choisir sans jamais choisir – un garçon, une fille, ou l’inverse, comment commencer), la mère est dans la trentaine, la plupart du temps pendue à son portable (ce portable fait penser aux animaux qui accompagnent les héros chez Disney ainsi de Jiminy Cricket pour Pinochio)

le père absent
même façon de penser : le petit Aliocha (ici il pleure, oui)les gêne, il les ennuie, il ne leur sert à rien, il les encombre – il est sans doute la chose (oui, la chose) qu’il ne leur fallait pas faire. Une chose, c’est ainsi qu’ils le conçoivent. On sent qu’ils ne font ainsi que transmettre ce qu’on leur a transmis (sans qu’ils le sachent). C’est après le premier tiers du film que cette image apparaîtsuivie de celle-cipuis plus rien d’Aliocha.

On le cherchera en vain, on ira même jusqu’à aller chez la mère de sa mère : l’horreur, la haine, la vindicte… pourquoi ce petit môme aurait-il eu l’idée de venir trouver refuge ici ?Décidément, non, on ne le retrouvera pas. Douze ans, un mètre cinquante, blond. Plus jamais. Cela semble tant mieux : l’homme se retrouve chez la femme qui attend un enfant de lui (il le traitera comme il a traité Aliocha…); la femme chez un riche homme seul (une fille à Lisbonne à laquelle il parle, de temps à autre, via internet, et ce sera tout). L’allégorie limpide d’une Russie de nos jours : ici la jeune femme qui court toute seulesans avancer sur le balcon de l’appartement luxueux de son nouveau mari…

Fin.

L’image est grise, on recherchera Aliocha dans les ruines qu’il fréquentait avec un de ses amis sans le retrouver. La tristesse est absente, c’est tant mieux, il gênait. Les parents enfantent ensemble et sont censés aimer leur progéniture, eh bien non. Et le monde (ce monde-là seulement, on l’espère…) tourne ainsi.

Une horreur terrifiante. Tout compte fait, à la cave…

Faute d’amour un film d’Andreï Zviaguintsev, prix du Jury, festival de Cannes 2017.

 

Tunnel

 

Le film est réalisé par Kim Seong-hoon, réalisateur sud-coréen de quarante cinq ans(je dépose ici cette image – lunettes chapeau certes, derrière lui un dessin de New-York quelques poissons en forme de décoration… – mais je pense que, croisant cet homme dans la rue demain, je ne le reconnaîtrais pas : fixons les idées cependant). Il a intitulé son film « Tunnel » (sortie en 2016).

Doucement, l’objet de ces billets s’est fondu dans une chronique des films plus ou moins appréciés : il était question de les écrire et déposer en des endroits sûrs d’un lieu hypothétique, où des êtres différents mais semblables avaient pour ambition de résider, et même d’habiter pour tout dire, encore que ces créatures plutôt imaginaires (disons) n’avaient rien de spécialement humains (elles étaient réalisées pour représenter cette catégories d’êtres vivants sur cette planète, mais rien de plus – Fabrizio Corbera de Salina est une exception : il est « quelque chose » de plus). Du cinéma : projeté sur un écran une image animée par un flux de vingt quatre par secondes aussitôt vu aussitôt échappé – ça se passe dans le noir, le plus souvent, une salle parfois plusieurs centaines de fauteuils très toujours rouges, on en sort ébêté/abruti parfois heureux on parle de ce qu’on vient de voir qui n’a plus aucune existence sinon dans la mémoire (il arrive qu’on n’ait pas vu ou regardé ou compris ou interprété les mêmes choses, on peut en venir aux fâcheries ou aux jugements comminatoires, se séparer haïssant le reste du monde pour son ignorance ou son amour béotien pour des imbécilités…). On propose, depuis de très nombreuses années, sur les bords de la Riviera française, des réceptions, des réunions, des pince-fesse, des jurés des jugements, des prix qui vont jusqu’au Phallus d’or (car ce qu’on appelle le septième art n’est pas avare de ce genre de rigolade bien franchouillarde – au vrai, ce type d’amusement grossier est assez mondial), décernant palmes et autres distinctions (oscars césars lions – eh oui –  ours j’en passe de moins connus) dans des ambiances de plus en plus conquises par le mercantilisme qui est à la base de ces manifestations (la soixante dixième édition de ce qui est nommé « festival » (ce sont des fêtes que ces panégyriques de l’entre-soi) ouvre ses portes comme on dit demain ou quelque chose – nul doute qu’on y notera la présence du nouvel élu…). Tout ça pour dire que ce qui se joue ici pour le rédacteur a changé ( une sorte d’écoeurement vis à vis de ce qu’il faut bien nommer un spectacle a fait son  apparition – au vrai, il y a longtemps que je l’aime, et que je le déteste tout autant…). La manifeste solitude dont ces billets sont des preuves n’entame pas, pourtant, l’entêtement à les produire.   

L’action se déroule dans la proximité d’un tunnel qui vient de s’effondrer,un type se trouve dans sa voiture et le tunnel (zeugme) (une autre automobiliste y est aussi (accompagnée d’un chien), il la retrouve, mais elle meurt…) il se retrouve seul avec le chien. Les recherches sont entreprises à l’extérieur (ici l’une des affiches du film, en coréen)ce sont ces secours qui sont les principaux personnages du film (les humains sont des personnages importants, mais ce sont et la société et ce qu’elle va mettre en oeuvre pour sauver ces vies qui sont examinés). Le type (interprété par Ha Jong-woo) est marié (il a une petite fille aussi : il lui parlera au téléphone), sa femme vient sur les lieux de l’accident, des jours entiers passent, des nuits tout autant, des recherches sont entreprises, on travaille avec pas mal d’acharnement mais aussi pas mal d’à-peu-près, on cherche, le type survit (à l’image, il mange le gâteau d’anniversaire de sa fille, il allait le fêter quand, empruntant le tunnel, il s’y est retrouvé coincé)et même si (pour beaucoup) le film souffre d’invraisemblances (ainsi que, sans doute d’une trop longue durée) on y tient à la vie : le sauveteur en chefaussi (Oh Dal-soo), qui pense qu’une vie humaine vaut plus que le percement d’un tunnel : on doit, en effet poursuivre les travaux, malgré l’accident, et percer d’un autre, tunnel parallèle sans doute, la vie d’un homme vaut-elle qu’on arrête ces travaux d’ampleur peut-être nationale ? La plupart des personnes présentes lors d’une sorte de conseil général peut-être extraordinaire, ou d’une conférence de presse, ne le pense pas. On arrêtera les recherches au bout d’une vingtaine de jours, on persuadera la femme du type (Doona Bae, qu’on avait déjà vu dans « A girl at my door » (July Jung, 2014)) la femme du type, donc enseveli, sera persuadée qu’il est mort, elle signera l’acte par lequel elle accepte qu’on arrête les recherches (ici, la neige tombe et les recherches cessent : la femme du présumé enseveli et donc décédé regarde les explosions qui ont repris et qui signent comme une mort certaine de son mari (si ce n’était déjà fait)). Tout au long du film, les médias (et leurs représentants, les journalistes avides, lâches, bêtes), le gouvernement (en la personne d’une ministre des transports -avide, lâche, bête…), les hommes d’affaires les bâtisseurs les proches du pouvoir, tous permettent la mort de cet homme enseveli. Les sauveteurs dont une bonne part d’incapables (comme pas mal de journalistes tout autant) ne font qu’obéir servilement aux ordres qui leur viennent de la hiérarchie. On obéit, c’est terrible (l’autre automobliste, coincée sous un énorme bloc de rocher, peu avant de s’éteindre, parle à sa mère et lui demande de l’excuser auprès de son employeur : elle ne viendra pas travailler…) (non,en effet…), terriblement contraint, poli, conditionné, soumis et dominé discipliné, veule tant parfois qu’on se regarde en se demandant si vraiment, nous aussi, dans de telles circonstances… Non, sans doute pas, non. Non…

Ni film catastrophe (genre bon enfant prolifique profitable et très rentable) ni comédie de moeurs, parfois cocasse (mais ce n’est pas tellement le lieu ni le contexte : choc culturel sans doute) parfois tellement différent de nos préoccupations culturelles (de petits mausolées montés sur les défécations du chien, des développements sur la nécessité de boire son urine…), deux heures de huis presque clos qui se terminent en coups de théâtre (ici de cinéma) assez bienvenus.