épisode 15, le cuir

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Il y avait le cuir, l’odeur du cuir, pas au début car nous n’avions pas les moyens, et au départ on s’asseyait sur du tissu épais, on dit tissu d’ameublement, quand je dis ‘au départ’ je parle pour moi car le départ pour les parents c’était en guise de table de chevet des cageots ou caissettes initialement prévues pour contenir les bananes, bananes que la grand-mère mère achetait à Rungis je crois, tôt le matin, ma mère dormait accrochée à sa main pour être réveillée quand elle y allait, bananes vendues sur les marchés ou le parvis de l’église de Gentilly, je viens de voir que dans Gentilly il y a gentil, mais ce n’était pas gentil, la grand-mère bataillait ferme, aussi avec les paroissiens, elle disait au curé qui voulait qu’elle aille vendre ses bananes plus loin, toi tu fais ton commerce dedans (montrant l’église) et moi devant, bref donc l’odeur du cuir on n’y a pas eu droit tout de suite. Mais un jour le père a dit et si on s’achetait un canapé en cuir pour changer celui-là (les trous et l’assise affaissée). Je crois que je marche en avant, je suis petite. C’est une sorte de grand espace blanc, très propre, un peu comme un hangar d’exposition sorti d’un film de Jacques Tati (Mon oncle), tout me semble moderne, scintillant, et ma mère est fébrile, car le moderne scintillant l’impressionne, c’est comme ça avec les enfants qui dorment accrochés à leur mère pour être réveillés à l’aube lorsqu’elle s’en va. Le père prend son air impérial, son air de général qui passe en revue ses troupes. Costume bien propre, le pli du pantalon bien droit. Moi je cavale. Le vendeur nous renseigne, ses chaussures brillent. Il est un peu condescendant. Il sent bien ce qu’on est, des gens simples, un peu fragiles, qui ont peur de se laisser faire, par ignorance, ou peur d’être trompé. Des gens avec des principes non formulés, certains non expliqués, des c’est-comme-ça-pas-autrement. Des gens avec une ligne à suivre. Moi je cavale. Je cavale aussi dans les allées du cimetière. J’y suis retournée une fois mais je ne l’ai pas reconnue, la tombe, comme si ce n’était pas moi. Je regarde toujours en arrière quand je cours et ça n’aide pas. J’écris tout en courant et en regardant vers l’arrière, et bien sûr que c’est dur, mais sinon est-ce qu’on en a besoin ? Je veux dire d’écrire.

Écrire et tricoter sont deux termes opposés. Tricoter c’est facile, le fil il n’y en a qu’un, quand il y en a plusieurs on applique la technique adéquate dite du Jacquard, mais pour les fils quand on écrit ils se chevauchent, il n’y a aucune technique pour s’en emparer sans dommage, les dévider correctement, tu tires sur un nœud et tu tires, il est possible que ça te casse, ou bien tu fais un nœud en avançant, c’est autre choses, ça se combine en compromis, en sursauts, en arrachements. la faute à je ne saurais pas dire, ou bien à eux, ceux du passé qui me regardent quand j’écris, la grand-mère aux bananes qui avait perdu la raison, le père au pli du pantalon tout droit qui m’expliquait la marche du cheval sur l’échiquier et puis les autres, ceux qui ne sont pas de la famille mais y ressemble et quand je rentre du dehors penser à eux m’attrape quand je lâche la poignée de la porte, une sorte de sanglot m’arrive, me fonce dessus, à la façon des éperviers qui chassent. Le cuir. Ça sent le cuir, le cuir du canapé existe toujours. Il est marbré et fendillé, fissuré par endroit, ce qui fait qu’il construit une géographie de lieux encore non explorés (mais qui existent peut-être). Il est pelé, recouvert de coussins cache-misère. Se trouve dans une maison déserte.

C’est un peu comme pour un bouquet. On a besoin d’un vase. On installe toutes les tiges. On organise les fleurs, les feuilles. On se dit qu’il en manque, il en manque toujours, toujours une couleur qui manque ou une forme qui fait défaut. Tous les bouquets sont imparfaits, faire un bouquet est impossible. La maison désertée est impossible. Il y manque toujours quelque chose. Et toutes ces joues à caresser qui manquent, tu t’en doutes, tu t’en doutes.

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les termites

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(« Les territoires d’Afrique » de François Azambourg, maquette)

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La maison du termite, une fois inoccupée, désaffectée, peut être moulée et transformée en objet de design (un trône ou autre chose). C’est le présupposé (un trône ou autre chose). Et c’est décoratif (un trône ou autre chose). Tout du moins esthétique.
Une rencontre entre art et design.
Le travail animal s’utilise entre art et design (coupe à fruits dont la structure est faite d’alvéoles de ruche, table au plateau de bois décoré de travées creusées par des insectes, vase moulé sur la trace laissée par un chien dans la neige, patère murale en argile façonnée par un serpent, etc.).
C’est très intéressant, cet œil posé sur le travail d’un cerveau autre que le cerveau humain.
Une récupération.
Dans tous les sens du terme.
Avec les signes négatifs qui vont avec.
Une sorte de greenwashing (« voyez, je m’intéresse aux animaux, ils ont tant à nous apprendre, non, vous ne pouvez pas payer en plusieurs fois, oui, ça s’adresse à des porte-monnaie dodus, à une certaine classe sociale, mais bon une classe sociale avec des pensées sociétales, pas des gros lourds qui ne pensent qu’à afficher leurs signes extérieurs de réussite, enfin si, mais enfin pas seulement »).
Une sorte de recyclage.
Le travail du termite est admirable, admiré, moulé, refaçonné en coulures d’argent précieux.
Pour créer un objet.
(un trône ou autre chose)
Qu’est-ce que ça dit, ce trône ? (car ce n’est pas autre chose, c’est un trône)
Est-ce qu’on s’assoie dessus pour démontrer notre puissance ?
(l’être humain tout en haut, l’animal riquiqui en bas comme il se doit)
Est-ce que cela dénonce cette puissance ?
(tu peux toujours t’asseoir sur les termites, ils sont plus fins que toi, plus futés que toi, ils ont des millions d’années à leur actif, alors que toi, après trois cent mille ans tu n’as toujours pas remarqué qu’avec une coiffe à plumes ou un pantalon à paillettes ton espèce reste la tienne, ton espèce c’est toi)
C’est le problème, ça se vendra, ça se monnaye, dans tous les sens du terme, trône vendu, trône acheté en tant que signe de puissance ou signe d’humilité, c’est réversible.
(sans doute ce qui fait que je ne l’aime pas)
Et si dans cent millions d’années on coulait de l’argent dans les vestiges de nos maisons désaffectées, l’objet ainsi sculpté  serait-il viable commercialement ?

Et pourquoi ça me fait penser  au cinéma ouvert sur le désastre ?
On écrit, on est aux aguets, voilà.

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Shawn Triplett pour @Reuters, depuis l’intérieur du cinéma de Mayfield, après la tornade

épisode 14, dessin

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Retourner vers l’enfance, se tourner vers la maison d’enfance, y surprendre autre chose que de la nostalgie. Une force, une sorte d’invincibilité. Une soif, une avidité de comprendre et d’agir, les yeux ronds, ronds comme des roues de charrette, ronds comme les grandes roues des foires du trône, écarquillés comme dans le conte où des yeux gigantesques aperçoivent le tranchant d’une épine depuis une distance extraordinaire pour aider le héros à passer une épreuve.

Et puis tracer. Coopérer. On dessine toutes les deux aux moments de flottement, lorsqu’on nous donne le droit de faire ce qui nous chante, sur la même feuille une rue, elle fait des visages singuliers, chacun une coiffure différente et je fais les décors, les murs, les lampadaires – je n’en ai jamais vu « en vrai », sur la route pour venir à l’école il n’y a pas de lumière la nuit, c’est un village, je tiens ma connaissance des lampadaires d’autres dessins que je regarde yeux ronds dans d’autres temps de flottement. Parfois on se décale. J’ajoute des détails sur son côté de feuille, elle complète le mien. Et au final tout se tient, une longue rue pleine de passants. Notre technique est telle que nous les faisons de profil, parfois un chien de face. Pour les autres enfants, à ce que je peux en voir, c’est l’inverse (chacun sa feuille, tout le monde de face et les chiens de profil). Je fais les poches, les boutons des manteaux. Elle place une poussette et un passage piéton. Je ne sais plus laquelle, après avoir installé les fenêtres aux jardinières fleuries, s’attaque à dessiner le ciel. Des nuages bien cernés, aux courbes parfaitement rondes, guirlandes. Hier, comme la lumière d’hiver arrivait bas, le dessous des masses allongées brillait et le dessus, violet et sombre, paraissait irréel. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, ma voisine d’encrier. Peut-être comptable – elle était très sérieuse et très organisée, le côté de sa feuille n’était pas chiffonné et sa main savait s’empêcher de frotter l’encre, moi ça bavait. D’ailleurs si je cherche son nom sur grand maître google je vois qu’aujourd’hui elle « dirige 2 entreprises (2 mandats) ». Il est possible qu’elle ne dessine plus, c’est logique s’il lui manque les moments de flottement.

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le texte impossible

 

 

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C’est un texte impossible à lire. Mais c’est un texte. On sait qu’il existe. Il devait arriver dans la maison[s]témoin et puis « à quoi bon » s’est dit André, et le texte n’est pas venu. Ce texte parle d’une chambre la nuit où l’on vient secrètement retrouver les souvenirs vivants d’un corps mort. Ce texte parle d’un jeune garçon, d’un accident, ça se passe donc dans une chambre qui a été chambre d’enfant il y a très peu de temps, et cela reste, une chambre où regarder des posters sur les murs, une collection de crayons, de globes terrestres, de gommes usées, de BD aux dos abîmés à force de les prendre à l’arrache car, on le sait, les adolescents prennent tout à l’arrache. Celui-là n’est pas devenu vieux, n’est pas devenu homme, comme celui-ci qui passe avec ses bâtons de marche en écartant les feuilles du ginkgo biloba changées en or. Celui-là est resté flottant et irréel dans les souvenirs réels de la chambre du texte. On ne sait pas ce qu’il serait devenu car son souvenir flottant n’a pas d’avenir. On suppose, on espère qu’il ne serait pas sorti un soir avec une arme automatique, une barre de fer, parce que lorsqu’on écrit un texte impossible à lire, on veut y mettre de la beauté. L’homme, le père, qui entre dans la chambre du presque enfant absent le fait subrepticement, il regarde les posters, les classeurs en désordre subrepticement, car c’est un père qui n’a rien à faire là, dans cette maison vendue à d’autres, aussi il ne restera pas longtemps, puis il ira dans le cimetière se recueillir comme on dit (cueilli une fois de plus, la sensation d’être une fleur coupée une fois de plus) sur une tombe durable. C’est peut-être un texte impossible à lire parce qu’il parle de ce qui est durable et de ce qui ne l’est pas et de la frontière mince indéfinie entre une tombe concrète et le désir d’attraper une chambre d’enfant, maladroitement. Les tombes attrapent toujours les choses maladroitement.
J’ai pensé que ce texte impossible à lire ne devait pas être seul. J’imagine une banque de données universelles où tous les textes indéfinis, flottants, seraient collectés, exposés, montreraient un petit morceau d’eux comme une pierre tombale montre maladroitement le tout qui la retient, défait. On pourrait s’entraider. Quelqu’un s’en emparerait, dirait je m’en occupe, par exemple d’attraper le moment où le père rôde autour de la maison avec la peur d’entrer, et on saurait comment, pourquoi il se décide enfin, ce serait une prise de décision transformée, reprise, recousue, réparée, assemblée par une aide extérieure. De toute façon, il y a toujours aide extérieure. Avec soi, en lisant (écrivant), on trimbale ceux qu’on aime, qu’on a aimés, avec leur regard qu’on dirait tout neuf à force d’en supposer l’accent, on trimbale aussi d’autres sois, les anciens, les enfants qu’on était dans nos chambres.
La banque de données de textes impossibles à lire est gigantesque. On ne le sait pas, mais parfois quand on marche, un texte se propose, et puis on n’a pas le temps, on y reviendra plus tard sûrement, c’est ce qu’on croit, mais il arrive que ce plus tard n’existe pas. Par exemple, le texte de l’homme qui marche, bâtons de marche, au milieu des feuilles de ginkgo, est impossible à lire. Ça ne l’empêche pas d’être disponible.

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épisode 13, organisé

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Il y a la domination tranquille des murs trop étroits de la cuisine qui ne tolèrent qu’une personne à la fois ce qui veut dire la mère
Domination tranquille des places à table celle du chef de famille étant la seule orientée face à la télévision tout organisme paravent saladiers ou bouteilles devant se trouver décalé en fonction de
servir le plat dans les assiettes demande des gestes en retrait pour laisser l’air qui délimite le champ visuel du chef inoccupé.
Le champ visuel du chef est important
je lis j’écris en dehors du champ visuel du chef ça n’a donc aucune importance
On entend la domination de la sirène qui dit le travail commence qui dit le travail finit et sonne bien au-delà du périmètre de travail assigné
le chef est assigné à la sirène c’est la technique des dominos toujours quelqu’un plus haut en ce temps-là tu remarqueras ce n’est jamais quelqu’une
Porte de la chambre fermée livre ouvert estomac contre le matelas bras croisés pour que la page de la fable du Loup et du chien reste ouverte
Domination du loup qui dit je suis libre et je vais où je veux
Domination du chien qui dit je mange à ma faim tous les jours
tous les jours on m’apporte une gamelle
Domination de la faim de créer peu importe
peu importe de mourir de la faim de créer
dans l’espace vide inoccupé
dit le loup fonçant entre les arbres
Domination de l’espace culturel qui en posant le regard fait que ce qui a été créé existe
la chaîne du chien décide du périmètre de sa vue
sa vue ne va pas au-delà
ce qui est au-delà du périmètre de la chaîne du chien n’existe pas
On ne peut se faufiler dans l’espace de la faim qu’un·e à la fois
Mais on n’est pas seul·e à le faire c’est certain

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épisode 11, ce foutoir

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Dans un monde parallèle et simultané les merles se chamaillent, se repoussent, se cherchent des noises, il s’est peut-être passé des choses entre eux, inoubliables, incompressibles, ou bien c’est une question de territoire, un territoire qu’on ne voit pas, nous et nos yeux défaits, peut-être limité aux ombres du grand arbre sur la façade miel. Ils monologuent parfois, en tout cas c’est certain l’un d’eux a quelque chose sur le cœur et c’est ça qu’on entend, ça qu’on est capables de capter. Dans d’autres mondes parallèles, des poussettes sont abandonnées dans le froid, et la préfète, lorsqu’on lui expose cette urgence vitale de bébés qui traversent les montagnes, tient son écharpe givenchy contre son torse osseux, avec le signe dans ses yeux, visible, évident, qu’elle ne comprend pas, que ça ne l’intéresse pas, menue monnaie elle pense, ça lui parle autant qu’un parcmètre, elle pense parcmètre, elle vit parcmètre, ses boulons et ses engrenages ne lui permettent pas de penser au-delà des capacités d’un poteau de métal.

Assise contre le monde parallèle des merles chahuteurs, une cornemuse épouse le son des cloches, se met dans les interstices. C’est calme ce matin près de la cathédrale. Les feuilles mortes. L’automne. Un passant qui ressemble à Jacques Tati avec sa canne. Les merles reprennent de plus belle comme si les cloches leur cassaient les oreilles. Les cloches s’en foutent, notre monde s’en fout des cris de merles. Notre monde regarde les poussettes abandonnées dans la neige comme on regardait autrefois les tableaux des impressionnistes, qu’est-ce ce que c’est que ce dégueulis de couleurs, tenez-vous bien bon sang, dessinez des trucs propres, et si vous ne savez que faire des taches, allez dans un monde parallèle, ici c’est givenchy, c’est propre et structuré.

Je voulais parler de ma maison d’enfance, elle est très loin, elle est tout près, elle se chamaille avec moi par moments, mais il y a trop d’interférences. Ou bien il n’y en a pas et tout est lié, mais ça n’est pas apparent, comme le territoire des merles mêlé au reste par transparence. La statue d’un évêque contre l’arc-boutant, tout là-haut, lit un livre. La cornemuse reprend. Les cloches. Les merles. Un vrai capharnaüm. Les ombres du soleil entre les feuilles pourraient faire du bruit elles-aussi, juste pour se défendre. Il y a de l’or et du pourri partout, semé sur chaque feuille. L’arbre est très grand et très puissant. Ses racines dépassent du sol, forment des nœuds, des enchevêtrements de cervelle et de veines. C’est vivant, comme les souvenirs, comme les merdes pestilentielles affichées, prononcées. Je n’ai pas le courage tu vois, aujourd’hui, ce matin. Je veux être cette femme en manteau rouge qui sait parfaitement où elle va. Je veux être ce jeune qui prend en photo le clocher.

Une fois j’ai visité là-haut, l’espace des cloches, elles sont à part, c’est-à-dire qu’elles sont fixées sur une charpente autonome, car si elles étaient suspendues à même la pierre, la cathédrale s’effondrerait à cause des ondes sonores. J’aimerais bien que la préfète qui ne voit pas le problème soit suspendue secouée à même la pierre d’ondes de pleurs terribles, que ça lui vrille le cerveau, qu’on l’enferme dans une pièce avec tous les bébés à langer, consoler, emmitoufler, tous ceux qui passent dans la montagne et elle serait toute seule à en avoir la charge, réellement, concrètement, dans ce monde-ci. Parce que là je sais bien qu’elle va manger au restaurant. On la servira avec respect, on lui demandera si tout va bien, si son tournedos roscoff aux truffes de molinar avec sauce plombière est à son goût – je dis n’importe quoi comme noms de plat, je me fous des plats chichis, des plats coussins de velours rouge qui portent de vieilles médailles. On pourrait croire que ça part dans tous les sens ce que je raconte, mais non, il n’y a que de la colère. Comme les merles. Je suis dans un monde parallèle que je n’aime pas, c’est difficile de s’ancrer ici au milieu des cendres. Un monsieur passe, il dit « Tout dépend de qui dit l’homélie ». Je ne comprends pas tout de suite, j’entends Deux qui dit Loméli, tu vois, même en utilisant les mêmes mots, la même grammaire, on ne comprend rien les uns aux autres.

Plus loin, s’il continue de marcher, le jeune pourra prendre en photo les barques, je ne sais pas s’il pensera comme moi à quel point ça se justifie.

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épisode 9, habiter

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Comme je suis lente d’esprit je n’avais rien compris au verbe habiter. Par exemple je n’ai jamais pensé qu’un architecte (pas la peine de tenter le une car ça date des années 50 ou 60) avait dessiné ma maison d’enfance, encore que non, il n’avait pas dessiné ma maison d’enfance mais proposé ses plans à l’usine, propriétaire du terrain autour d’elle, et désireuse d’y installer plusieurs logements de façon à ce que les ouvriers arrivent plus vite au turbin le matin et restent toujours à portée de voix.

J’avais bien compris que ma maison d’enfance appartenait à l’usine, que c’était presque une petite succursale, comme les salles de repos avec table de ping-pong pour booster la productivité des employés, espaces bien-être, et celle-ci accueillait la famille sur un temps plus long que celui de la pause, autorisait les employés à y manger à y dormir à y tomber malade à y construire une maquette de bateau et projeter des diapositives sur un écran qui une fois déroulé sentait la poupée neuve, à somnoler devant L’Homme de fer, autorisant aussi les femmes des employés à parcourir le lieu un chiffon à la main, les fils des employés à tailler leurs crayons jusqu’à ne plus pouvoir, les filles des employés à se gratter la tête, à être lente, et à ne pas tout comprendre comme maintenant.

Mais je n’avais jamais pensé qu’il y avait eu un appel d’offres pour produire ces logements (trois maisons pour les chefs d’atelier, un bâtiment sur trois étages avec chambres, douches et wc collectifs sur le palier pour les manœuvres bizarrement tous dotés d’un prénom algérien).

Parfois je regarde des reportages extrêmement bien documentés sur les prouesses architecturales. Par exemple, une bibliothèque en Allemagne je crois, une construction sur pilotis, avec un espace vert dessous, et les colonnes qui supportent l’édifice abritent les ascenseurs, et parce c’est un architecte vraiment très inventif on débouche sur une salle qu’on ne tarde pas à comparer à une cathédrale de verre à cause de la vue en hauteur sur tout un paysage boisé, vue imprenable qu’accentue un sol en pente légère, un plancher de bois exotique qu’une douce inclinaison sublime, ainsi le public se déplace-t-il majestueusement entre les livres, exceptés les personnes en fauteuils roulants trop durs à pousser, à tirer, manœuvrer étant donné la présence inattendue et accentuée par la déclivité de ce qu’on nomme gravité universelle (mais les architectes inventifs doivent-ils accepter d’être soumis à ce genre de détails ?).

L’architecte de ma maison d’enfance a dû être inventif autrement, en restant surtout attentif au rapport qualité prix. Sous-sol sous toute la surface pour contenir l’humidité du sol et ralentir la progression de celle-ci à l’étage. Plain-pied, donc un seul escalier. Une porte d’entrée (c’est le minimum), à droite le mur qui délimite une chambre, à gauche les chiottes et la salle de bain imbriquées façon Tetris, puis la cuisine, c’est-à-dire un couloir, on ne peut pas s’y croiser, on œuvre en crabe, déplacement latéral, ensuite une salle qui réunie toute la largeur ensuite redivisée en deux chambres pour les enfants, le tout sous toit en pente orienté vers rien. La prouesse économique ne s’emberlificote pas de luxes comme la vue. Une drôle de chose, la vue. C’est volatile, ça se limite à ce que captent deux yeux dans leurs cavités orbitales. Ça n’a pas de prix, et comme tout ce qui n’a pas de prix, ça se paye. Je n’avais jamais pensé à ça. Que ce qu’on voit est social. Je n’avais pas pensé que plus c’est haut, et plus c’est vaste, et plus c’est harmonieux, et plus tu as des chances de manger de Fines ravioles potagères aux saveurs d’Automne, un Gratin d’oignons doux des Cévennes à la poire fondante, des Coquilles Saint Jacques de Fécamp à la truffe Uncinatum. Et plus ta vue est basse et rétrécie, plus tu regardes au ras du sol, plus tu risques d’avoir une espérance de vie de quarante, cinquante ans, de te déplacer d’une rue à une autre, pas plus. Je n’avais jamais pensé que la hauteur à laquelle se promenait la tête répondait à une équation d’une force aussi implacable que celle de la gravité universelle. Je n’avais réellement rien compris au verbe habiter.

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épisode 7, Monk

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Oui, on peut peut-être s’accorder sur ce qui se passe avec la maison d’enfance, les automatismes internes qui découlent des premières impressions. Le sens basique des couleurs qui nous plaisent ou déplaisent. Et peut-être que des sons de la maison d’enfance ont façonné notre plaisir d’entendre dans l’éventail des sons possibles — par exemple le bruit d’un train sur ses rails, ils passaient si près de chez moi, parfois les murs vibraient en infrasons du fait du choc des roues contre les rails — et ça s’en ressent. Ça ressemble aux lézardes sur les murs, on cherche de l’œil son origine, ça se perd dans les fondations souvent.

À cause du bruit du train, sûrement j’aime certains rythmes et forcément certains morceaux de jazz. Blue Monk par exemple qui n’est pas lié au son d’un train comme le Daybreak Express de Duke Ellington, mais joue avec, comme quelqu’un qui approche son oreille puis la retire pour tester l’existence même de ce qui se passe, et le fait très gravement comme les enfants, un truc premier, qui passe par l’entend/l’entend-plus, et l’état de bascule en testant la matière même du corps, la capacité du corps à tenir droit ou à rager tout de travers, il paraît que plus d’une fois dans la rue Monk a écarté les bras et marché en faisant l’avion ou bien dansé, il paraît même que plus d’une fois il s’est pris des coups de matraque, la police aimant l’ordre, un noir faisant l’avion tout en testant sa résistance à l’air devant forcément s’en prendre plein la figure.

Dans ma maison d’enfance c’est la radio qui diffuse la musique et un bout de papier sert à noter la valise rtl. Je n’ai donc jamais eu aucun contact je pense avec Round Midnight du même Monk avant d’être adulte. Pourtant à la seconde où la mélodie de Round Midnight commence je me sens déchirée au milieu, c’est comme devant une crevasse et on a le vertige sauf que là c’est devant un chagrin abyssal, primitif, ce que les bébés doivent ressentir, heureusement qu’ils oublient de le mentionner en commençant à parler, ou bien c’est nous qui, à force de montrer un chat une poule ou un poisson, détournons la conversation.

Le hic, on pourrait même dire le paradoxe, c’est que cette présence multiforme de la maison d’enfance dans les oreilles, les yeux les habitudes, pourtant partout présente, résurgente, est aussi très difficile à convoquer. Ça ne se fait pas comme ça. Ça arrache un peu les coutures. Je prends un air serein ou docte ou je ne sais quoi, mais c’est quand même bizarre que Blue Monk débaroule comme ça. Bizarre et le contraire. Par exemple c’est très dur de retrouver quelque chose de précis à saisir, entre les souvenirs visuels, les impressions et les réinventions, dur de s’y retrouver dans la texture de la maison d’enfance, et déstabilisant de comprendre que c’est là, resté, vraiment, sans qu’on le réalise. Pour faire simple c’est partout, on pourrait l’attraper mais ça brûle à chaque fois, drôle de devinette. C’est ainsi, les choses restent sans nous faire de grands signes pour nous prévenir Ohé. Elles se mettent discrètement en retrait ou dans les interstices et là Monk apparaît en toute logique. Le batteur Chico Hamilton disait à propos de lui : « j’ai joué avec des pianistes qui jouaient avec toutes les touches blanches, j’ai joué avec des pianistes qui jouaient avec toutes les touches noires, mais je n’ai jamais joué avec un mec qui jouait entre les touches. »

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épisode 6, le miroir

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Dans ma maison d’enfance, dans ma chambre d’enfance il y a un miroir. Il est rectangulaire, placé fort à propos sur un angle du mur sous lequel est caché le gros tuyau de la chaudière qui remonte du sous-sol avant de longer le plafond en ouvrant sur chaque pièce une bouche ronde qui, quand la chaudière est allumée l’hiver, souffle en continu de l’air chaud et le bruit que ça fait peut, selon qu’on a six ans ou bien quarante, terrifier, rassurer, à vous de voir.

La nuit je rêve que la bouche du tuyau m’avale et me lâche dans l’espace où je dérive. J’ai décoré le miroir. Sur ses bordures j’ai aligné des décalcomanies et des autocollants. Je n’ai pas trié, j’ai pris ceux qui s’offraient, dans des boîtes de biscuits je crois. Je ne me souviens que d’un, la petite fille avec sa cruche au bord de l’eau du Livre de la jungle de Walt Disney. Je ne sais pas qui est Walt Disney, pour moi c’est un double-v très joli à regarder. Je ne sais pas que c’est un prénom, et je ne sais pas que ce nom, Disney, vient d’Isigny, que ça se prononce comme ça d’Isigny aux États-Unis, et que « le nom Disney aurait pour origine une anglicisation du nom français D’Isigny, qu’auraient porté deux soldats normands Hughes d’Isigny et son fils Robert partis à la conquête de l’Angleterre aux côtés de Guillaume le Conquérant », je ne connais rien aux chevaliers, mais j’imagine que ça ressemble aux mousquetaires du 33t qui raconte les ferrets de la reine, je ne sais pas non plus ce que sont des ferrets, mais j’imagine que c’est précieux (L’origine du mot vient du latin acus, « aiguille »), et sans doute dangereux de les porter ou de se les faire voler ou de les perdre, c’est pourquoi la reine se désespère, la musique de Mozart sous la voix de Robert Lamoureux est assez éloquente. Cette histoire de Mowgli, je ne sais pas que c’est un film qui passe au cinéma, il n’y a pas de cinéma chez moi, sauf la salle des fêtes qu’on réaménage le samedi matin pour diffuser des films avec des chiens de traîneau et l’explorateur qui apparaît emmitouflé est là, il donne des détails pédagogiques debout derrière son pupitre dans un costume normal, Connaissance du monde, on lui pose des questions, par exemple est-ce qu’il a eu froid. Je sais qui est Mowgli grâce au 45t livre-disque décoré du magnifique double-v de Walt Disney. Je tourne la page au son de la clochette (« tournez la page petits amis »). On ne voit pas Mowgli sur mon autocollant, juste la petite fille, on ne voit pas non plus Bagheera, la panthère noire si effrayante et rassurante en même temps. J’aime cette panthère, elle impressionne, mais elle dit que ce qui est impressionnant peut rassurer, la vie est très complexe, mais finit bien. J’aime cette petite fille parce qu’elle est belle et qu’elle a l’air de savoir exactement à quoi elle sert (à prendre l’eau avec sa cruche). Elle ne se pose pas de questions, elle connaît son utilité, son objectif, son emploi, sa destination, et en plus les couleurs sont brillantes, du rouge très dense, très doux à regarder, le bleu de l’eau, parfait, exactement le bleu qu’il faut.

Dans l’autocollant de mon miroir, il y a de la certitude, il y a de la logique, et un calme particulièrement merveilleux. Un jour on réaménage ma chambre. Je dis « on » mais ce « on » n’est pas moi, je n’ai pas voix au chapitre. On enlève le miroir. Il va partir (à la décharge, aux rebuts, je ne sais pas, c’est n’importe quoi), et l’autocollant va partir avec lui. Je pleure tellement qu’on se demande si je suis malade. Un chagrin bien plus grand que tout ce qui existe dans ma maison d’enfance, bien plus grand que le souffle de l’air et que la bouche ouverte sur l’espace noir et infini. Il est possible qu’une des propriétés des maisons d’enfance soit la faculté de comprendre un peu mieux cinquante ans après ce que racontent des détails infimes et non pédagogiques.

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épisode 4, velours côtelé

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Ma maison d’enfance est un rectangle.

Ma maison d’enfance est petite.

Je marche dans ma maison d’enfance. Pour la traverser d’un bout à l’autre je fais 16 pas, du point B au point A.

Après 10 pas je tourne à gauche et je peux m’asseoir, marcher dans sa maison d’enfance est une chose spectaculaire, non pas spectaculaire, spéciale. Les volets sont ouverts.

Je m’assieds au bout de 10 pas, en travers, jambes pliées par-dessus l’accoudoir. Je lis. Ma mère avec l’aspirateur, tu vas brûler tes yeux, Alice et la statue qui parle.

Une nuit je rêve que glissée derrière le dos du fauteuil je me relève pour épier. Un sniper me vise et me touche juste entre les deux yeux, je suis morte. C’est la guerre sous le cerisier, des soldats se déplacent furtivement dans la rue. Ma tante est réfugiée dans le sous-sol, je vais la voir pour lui dire que je ne peux pas l’aider car je suis morte, dommage collatéral. L’armée nettoie les aires de mon rectangle proprement.

Je lis Alice et la statue qui parle,

je lis l’histoire d’une fille, je suis une fille,

je lis l’histoire d’une fille qui écoute ce que l’inanimé raconte

d’inattendu,

ce qui se cache derrière les bosquets, derrière les pages suivantes,

et j’en tire des conclusions sur ce qui peut se passer en vrai

derrière les rideaux écossais, 40 m de tissu / lot soldé à moins 60 %.

Les fenêtres de ma maison d’enfance sont recouvertes d’écossais, que je déteste, je déteste qu’on ne me laisse pas lire, je n’écris pas, c’est une chose inespérée, une activité qu’il ne m’est pas donné de connaître à l’heure où je fais mes 16 pas du point B au point A.

Mon corps est une écrevisse.

Mes oreilles sont des assiettes plates.

Mon ventre ne mange rien, il est complètement inutile, sauf pour tenir mes jambes articulées.

Mes yeux sont deux trous d’objectifs, le noir autour ne donne pas l’opportunité de retrouver ce qu’il y a face au fauteuil. Il n’y a pas de photo sur les murs de ma maison d’enfance. Mon mur actuel, situé à 346 km 3h52 mn sans circulation itinéraire avec péages, mon mur actuel est décoré de photos de filles et de femmes que je ne connais pas, photos en noir et blanc achetées sur une brocante parce que je les trouvais émouvantes et qu’elles me rappelaient quelque chose, qu’elles me reliaient à quelque chose, photos inanimées d’êtres inaccessibles qui ont parlé et que je ne sais pas lire mais que je veux écrire, statue qui parle, c’est simple.

Les images sont très compliquées.

Une fois que j’ai repensé aux rideaux écossais partout, c’est saturé, il faut que mes yeux s’en débarrassent pour mieux voir.

Je dis mon mur, je dis mes murs, je dis ma maison, mais il n’y a pas lieu de mettre des possessifs, les murs ne sont pas à ma moi, ma famille ne possède pas de murs ni parcs ni dépendances écuries granges etcétéra, je me souviens de ce propriétaire d’une location où j’habitais dont je savais que lui appartenaient plusieurs propriétés ici et là, villas, appartements, hangars, usines, qui disait au détour d’une phrase désinvolte posséder « quelque chose » en Normandie, quelque chose, violente formule.

Je ne possède pas quelque chose.

Quand je lis, avec mes jambes sur l’accoudoir, je ne vois rien, seulement le tissu du fauteuil, du velours côtelé marron que j’épluche consciencieusement. Maintenant on voit le chemin des coutures nues sous mes doigts. Ce qui a été épluché ne repousse pas, c’est bien dommage. Et maintenant sûrement je peins, je brode pour masquer le nu du tissu que j’ai abîmé, absolument.

Peut-être qu’en face du fauteuil il y a un ficus, ou ce genre de plantes vertes très courues dans les années 70. On passe du coton dessus, un mélange d’eau et de lait, pour nettoyer la poussière de l’usine et faire briller les feuilles. Mais ça ne pousse pas vraiment ces machins-là. Rien ne pousse dans ma maison d’enfance.

J’ai une planche de bois peinte en vert pour faire tableau d’école, je recopie le papier peint minutieusement. Si on ne m’arrête pas je vais recopier les motifs jusqu’à détestation du monde. La nuit je me mouille les cheveux puis j’ouvre les fenêtres et je respire à fond pour tomber malade. Je ne suis pas enrhumée aujourd’hui.

La distance qui me sépare de ma maison d’enfance est si grande que l’adresse sur google map n’est plus valable, je dois tricher en déplaçant le curseur.

Les paramètres mathématiques n’aident pas à la compréhension des forces qui nous maintiennent assis sur les fauteuils de l’outre-part (comme on dit autre part ou outre-mer, tu vois).

Je suis un skieur de fond, bras et jambes alternés avec force, geste sportif, pour franchir mes 16 pas il en faut de la sueur. 

 

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