il pleut, je ne peux pas aller sur la terrasse pour guetter les plantes et voir comment elles se démènent alors je pense

Je n’aime pas les jardins à la française. Je n’aime pas les buis taillés à la française dans les jardins à la française. Je n’aime pas les angles droits, les aplats, les circonvolutions imposées par les labyrinthes rigides et les massifs cubiques des jardins à la française. Je ne les aime pas, et ce n’est pas d’un point de vue esthétique, car au fond c’est plutôt joli cette géométrie vue d’avion. Je ne les aime pas, parce que c’est une question de rapport au monde, de rapport de domination au monde. De malaxer, modeler, couper le monde à sa convenance. D’imposer. Les thuyas en torsades me font mal aux yeux. Les boules de glace de buis vert dans les vasques de pierre me font mal aux yeux. C’est ridicule. Des buis en boules de glace ou entortillés en bolduc, c’est ridicule. C’est ignorer ce qu’est une plante, vraiment. Ce qu’est vraiment une plante. C’est ignorer sa capacité infinie à se débrouiller pour pousser entre deux gangues de béton armé. C’est ignorer sa force vitale et féconde dont l’idée première est de se développer vers la lumière avec le concept du « malgré tout » bien attaché au ventre, aux racines et au tronc. C’est ignorer que les arbres ont un battement de cœur, une pulsation de vie très lente, trop lente pour que nos capteurs limités la remarquent. C’est ignorer la variété des pistils, étamines, les pétales doux, rayés, pelucheux, rugueux, les constructions complexes et flamboyantes des feuilles pointues ou rondes qui tâtonnent pour avancer pianissimo, cherchant l’air et le clair en dépit des obstacles. C’est ignorer la vie. Les jardins à la française ignorent la vie. Taillent la vie. Soumettent la vie. La vie mange, la vie se développe, la vie s’insinue et s’étale, la vie déborde. Les racines percent le bitume, elles, contrairement à nous, nous et nos ongles friables. Et peu importe qu’on recouvre ces racines d’enrobé, qu’on les tailladent, qu’on les cimente, elles recommencent, car c’est têtu la vie, c’est têtu d’une façon vive, d’une façon éclatante, imaginative, d’une façon conjuguée au futur, toujours. D’une façon prolifique, et têtue, si têtue. Les jardins à la française sont têtus eux aussi comme des comptables avec leurs lignes de chiffres cassants. Additionner, soustraire, ça n’est pas une méthode du vivre, ça, c’est une méthode de distributeur – de tickets, distributeur de bons points, distributeur de sodas et d’huile de palme en barres –, c’est une méthode qui range les gens qui ont tout perdu dans des gymnases, une méthode qui contrôle les papiers, leur possession, c’est ridicule de devoir vivre accroché à un bout de papier alors qu’on a été humains chasseurs cueilleurs vivants pendant des milliers d’années sans problème. Les lignes comptables et les distributeurs sont le contraire du fertile. Je n’aime pas le contraire du fertile. On ne peut rien faire du contraire du fertile. Le contraire du fertile produit des étendues désertiques. D’un point de vue esthétique, c’est assez joli les étendues désertiques, on peut y faire de belles photos, parce que c’est proche de la géométrie désertique des jardins à la française. Voilà pourquoi je n’aime pas les jardins à la française : ça prend des teintes vertes et ça tord le vivant pour l’épuiser. Ça assèche. Je ne veux pas vivre dans un monde sec. Et j’ai raison. Le monde le plus sec que je connaisse c’est la mort.

L’affaire du pigeon

Ça n’a pas duré bien longtemps, une heure ou deux à peine.
Quand j’y repense, ce qui m’a le plus étonnée c’est cette façon qu’il avait de frotter son bec contre les dalles de la terrasse, j’ai supposé qu’il tentait d’absorber un peu d’humidité, un reste de pluie coincée entre les rainures, il faisait glisser son bec selon un certain angle puis le même angle inversé façon miroir, un peu comme les patineurs artistiques lorsqu’ils inclinent leurs pieds tout en avançant, une diagonale, puis l’autre, ça avait l’air assez technique et même assez précis, j’ai vraiment cru qu’il allait quelque part, je veux dire que ça lui servait réellement à quelque chose d’utiliser son bec comme un patineur.
J’ai cherché dans un placard une de ces boules de graines sous filets verts qu’on achète à Auchan pour les mésanges. Ici les mésanges ne viennent pas. La terrasse c’est une cour enclavée, un parfait coupe-gorge à oiseaux quand viennent les chats, et ils viennent la nuit puisque je ramasse leurs crottes le matin. Donc ni mésanges ni moineaux. Et de pigeons, pas plus. Il faut dire que plus loin, plus haut, niche un couple de faucons pèlerins qui déjeunent aux pigeons tous les matins pendant que je ramasse ce que je ramasse. Alors même si ça commence à se couvrir de plantes depuis le confinement (il fallait bien que ça sorte ces pulsions de faire un truc de quelque chose pourvu que ça grandisse, que ça pousse que ça charmille ou comme disait Maryse que ça chélidoine, et que le jour d’après ne soit pas comme le jour d’avant parce qu’il y a un bourgeon), donc même si la terrasse commence à être bien verte maintenant, et même accueillante pour quelques butineuses (j’ai vu un jour un sphinx colibri), les oiseaux ne viennent pas, aucun. Mes boules vertes à mésanges pouvaient rassir jusqu’à la Saint-Machin, alors j’en ai écrasé une à la fourchette sur le ventre d’une enveloppe ouverte (je venais d’aller chercher le courrier, c’était la banque), et je suis sortie avec mon casse-croûte sur enveloppe pour pigeon.
D’abord il a reculé en me regardant vaguement. Sans me regarder en fait. De l’air de celui qui est préoccupé, qui n’a pas le temps pour des broutilles, ou qui ne veut pas voir l’homme qui fait la manche assis près de l’Arbre de la Liberté. J’avais trouvé deux grains de maïs dans la boule écrasée, je les ai jetés dans sa direction, pour qu’il comprenne ce que j’avais en tête. Ensuite je suis rentrée pour l’observer discrètement derrière la vitre.
Ça n’allait pas bien fort. Il tournait en rond, parfois plusieurs cercles d’affilée. Il donnait des coups de bec sur les dalles en préférant les endroits vides. De temps en temps il tournait complètement la tête en direction du ciel, dans une posture étrangement impossible, et ça faisait comme un jouet désarticulé, ou comme quand le caméléon désynchronise ses yeux, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il y a un hic, une malfaçon, que le produit n’est pas conforme aux normes européennes (logique, pour un caméléon), qu’on ne pourra pas être remboursé (réflexe absurde, je n’ai pas acheté ce pigeon, mais le mercantilisme quand tu baignes dedans, et même si tu veux te garder un peu d’esprit critique, ça te rentre par les pores, ça infuse et s’installe dans tes synapses par-devers toi).
C’était un peu inquiétant de le voir s’agiter avec cette attitude irrationnelle. Alors j’ai cherché sur Google « pigeon désorienté ». J’ai trouvé des histoires de pigeons voyageurs bagués (le mien était célibataire), et un topo sur l’emploi des pigeons par l’armée française pendant la guerre de 70. Aussi une liste de maladies de pigeons (« yeux purulents, diarrhées blanches, insuffisance respiratoire », moi qui ne savais même pas s’il respirait).
J’étais donc un peu démunie, honnêtement.
Puis j’ai fait autre chose, car ma vie ne se limite pas à la surveillance de pigeons défectueux (je surveille aussi les limaces qui dévorent mes plantes. Je les délocalise d’un coup de plantoir vers la grille d’égout, sans méchanceté. Je les trouvais infectes et j’avais peu de respect pour elles jusqu’à ce que j’écoute une conférence sur le blob, cette entité énigmatique, ni animale ni végétale, capable de se déplacer dans des labyrinthes, résistante au feu, à la dispersion d’un jet d’eau haute-pression, donc potentiellement immortelle et, comme c’est susceptible de doubler de volume tous les jours, nous devrions, nous, humains, être avalés, engloutis par un blob en quelques semaines, heureusement que les limaces le mangent).
Une heure après, je suis revenue voir le pigeon. Les choses avaient changé. D’abord il donnait des coups de bec dans mon enveloppe, je veux dire dans les graines, et non plus dans le rien. Ensuite il tournait beaucoup moins façon derviche, ce qui lui donnait une allure plus sereine, voire même plus naturelle.
Il est resté immobile un moment sous mon banc. Un peu renfrogné. Il pleuvait. La météo joue sur le moral des colombidés visiblement. Son œil rouge clignotait, ouvert, fermé, comme s’il tentait de redémarrer son système.
La dernière fois que je l’ai aperçu, la toute dernière fois (ensuite jamais plus), il était de l’autre côté de la cour, là où les voitures se garent. Debout et bien d’aplomb au centre d’un cercle.
Pas un cercle, une sorte de hublot (c’est serti dans le bitume et je ne sais pas ce que c’est, une lampe de sol peut-être, encore que je ne sais pas pourquoi il faudrait éclairer le sol ici, beaucoup de choses sur cette planète m’échappent).
C’est quand même merveilleux que le passage à vide d’un pigeon me fasse découvrir un hublot dans le bitume. Ou bien ce n’est pas vraiment un hublot (il n’y aurait pas de Nautilus sous le parking), ce serait une marque, un point de repère, les soucoupes volantes qui passeraient au-dessus s’arrêteraient et aspireraient ce qui s’y trouve. Le sachant, on pourrait s’y installer volontairement – ce serait un peu comme un arrêt de bus spatial – pour s’en aller explorer les trous noirs, les trous de ver, communiquer avec des espèces insolites, s’interroger ensemble autour du concept espace-temps, son élasticité (elles auraient un avis sans doute, à cause de ces travaux pratiques qui les amènent ici, non loin de ma terrasse en location, étudier les pigeons détraqués).
Il y a une terrasse dans la maison[s]témoin. Je voudrais tout à coup en savoir plus sur ses habitants, animaux, végétaux ou autres. Et avouez-le, ça pourrait donner lieu à une suite de questions épatantes, et/ou considérables.

C’est sûrement le paradis

 

 

 

évidemment, on n’a pas tellement le cœur à rire – ni à la comédie – on s’ennuie (on reste poli) dans les autos embouteillées, on patiente attendant l’autobus, les métros ne sont pas là, les gouvernants roulent dans leurs autos privées que la République met à leur disposition : c’est beau – il fait froid et entre l’ordure du vendredi noir et celles des fêtes de Noël, comment faire quand les finances ne sont pas si brillantes, et surtout ne pas gâcher, se gâcher la vie et l’émotion ? Comment faire pour continuer à penser à ceux et celles qu’on aime, à qui bien sûr il est toujours bon d’affirmer cet amour et de le réitérer encore et encore ? Des gens meurent dans la rue – plus de huit cents l’année dernière et l’autre cintré qui disait n’en plus vouloir :  menteur, qu’a-t-il seulement esquissé pour qu’il en soit ainsi ? Une loi travail – ni loi ni travail ? des yeux crevés et des mains arrachées ? Une femme morte chez elle, une autre grièvement blessée, les agents de ces crimes restés impunis ? C’est ce qui nous reste… Une comédie ? Un drame… On reste grave cependant et on soutient. 

Le titre de ce film , « Ce doit être le paradis », annonce vraiment ce qui est recherché – c’est l’histoire d’un type (probablement réalisateur de cinéma – puisque c’est lui qui joue son rôle, plutôt muet)

(là il tente de se débarrasser d’un oiseau qui veut l’empêcher de taper à la machine) (je dis taper à la machine parce que je préfère) (j’aimerai savoir qui se trouve en photo sur la droite de l’image) (ses parents ? lui-même?)

là, il est dans un taxi – le type qui conduit n’en croit pas ses oreilles

trop d’honneurs – notre héros, Palestinien, est à New-York et cherche un financement pour son film – on ne le sait pas trop (je ne le déclare qu’aux antisémites) mais mes parents étant juifs tous les deux, ils me l’ont cédée, cette appellation (je ne sais pas exactement ce que ça peut bien vouloir dire) et je me disais voyant celui-ci

lequel se sert dans le jardin de notre héros : voici des gens en guerre depuis soixante dix ans – voici des gens en guerre depuis des millénaires – et pourquoi ? un citron ? une orange ? – certes, il n’est pas avéré que dans les années trente ou quarante du siècle précédent, il y ait eu une hospitalité caractérisée pour cette peuplade disons au moyen-orient – ou du moins la plupart n’y émigrât point – mais on sait que tout ça peut se reproduire, l’homme (l’animal) est habitué à ce type de disposition – et de dispositif… – une comédie, oui, le réalisateur jouant son propre rôle, muet, va à Paris

– on aime Paris au mois de mai, les jolies filles tout ça tout ça – parfois, le champ pourtant y est vide (ici les jardins du Palais Royal)

là à la pyramide du Louvre

on y trouve parfois un type qui court, et planque sous une auto

un gros bouquet de fleurs – les flics le suivent

en un joli ballet, une femme marche dans le métro

les flics la suivent en un joli ballet – un type est installé sur une terrasse

les flics prennent 

des mesures (en un joli ballet), un type s’enfuie, les flics le coursent en un joli ballet – ça c’est Paris –

en France donc – et pourtant des chars

et des mirages

mais aussi des touristes qui cherchent

quelqu’un

mais non – ça c’est Paris – la France, et puis New-York (où tout le monde se trimballe armé jusqu’aux dents), on traque un ange

– on ne l’attrapera pas

– notre héros reviendra dans son pays, y retrouvera son voisin (le citronnier ou l’oranger aura poussé) – on verra un homme danser, magique et magnifique

et tout finira (comme il se doit) avec des chansons – mais des chansons joyeuses, jeunes et gaies – comme une note d’espoir et de joie.

 

« It must be heaven »

assez merveilleux (2019, mention spéciale du jury au festival de Cannes) (ici devant une librairie-papeterie transformée en salon de coiffure)

allez allez

en fait l’idée c’est de faire ce que l’on fait
avec plus ou moins de bonheur
plus ou moins de chance
plus ou moins de sérénité et de ténacité
plus ou moins de questionnements
sans oublier que nous ne sommes pas des îlots ou des gardiens de phare, faire c’est aussi regarder ce que font les autres avec plus ou moins de hardiesse, plus ou moins de vilenie, plus ou moins d’âpreté, plus ou moins de courage et/ou de cohérence
le faire des autres vient heurter s’engouffrer s’insinuer saupoudrer pénétrer notre faire à nous
et c’est ce qu’on garde de ces poudres de ces poteaux ou ces tenailles qui compte
par exemple j’ai lu cet homme qui dénonce ceux qui sont fiers de leur hideur
j’ai vu ces sit-in
ces armes maniées à la cow-boys
ces pelleteuses que des bras sans force repoussent, bras accablés
ces têtes hautes qui refusent de s’asseoir au fond du bus, qui refusent que les noyés se noient
faire, ce n’est pas difficile
faire, c’est impossible
c’est entre ces deux plateaux de la balance que son propre visage se sculpte en trois dimensions
et dans ce faire il y a aussi l’insu
ce qui survient et n’était pas prévu
parler de cinéma, ce n’est pas parler de cinéma, c’est parler des gens de comment ils vivent de comment ils sont vus de comment ils se voient de ce qui est proposé dans le faire
on peut se placer en vigie
on regarde ou on tourne les yeux
on fait comme ça nous chante
et parce qu’on fait ce qui nous chante ça sonnera toujours assez juste
(l’idée)
parce que les idées, ce ne sont pas des concepts, ce sont des corps
les rêves de piscines vides n’existent pas
ou bien c’est que les boutiquiers ont gagné ?
les boutiquiers à cols blancs dont les suv possèdent un pare-chocs anti rhinocéros en centre-ville ?
non les rêves de piscines vides n’existent pas
hop
inutiles
et déjà envolés
allez allez, ne traîne pas dit la voix, tout va bien

C’est ça l’amour

 

 

On avait aimé Party Girl où Catherine Burger travaillait avec une de ses acolytes femissiens (Marie Amachoukeli) et Samuel Theis (qui tenait un rôle à l’écran aussi). Ici aussi, nous serons à Forbach (ville du nord est de notre beau pays), et nous suivrons une histoire de famille (le cinéma français a ses thèmes ou ses genres : ici, l’un d’eux donc). A l’image, on trouvera Julien Poupard aussi : une espèce de groupe (l’union fait, aussi, la force). Dans l’image, on croisera la directrice de production (elle interprète la mère), la décoratrice (elle est la supérieure hiérarchique du père, lequel bosse en préfecture), la directrice de distribution (dans le rôle d’une camionneuse en short) (je n’aime pas le mot « casting »). L’amour des acteurs (une direction amoureuse, oui) et un scénario comme on aime : l’éveil la recherche la vraie vie un petit peu (je dis ça parce qu’il y a de l’autobiographie dans l’histoire : je me demandai de qui – la plus jeune, Frida ou l’aînée Niki – j’ai pensé Frida… (quelqu’un pour répondre dans la maison ?) il paraît que la maison est celle du père de la réalisatrice, lequel ressemble au sien comme je lui ressemble moi-même – une même histoire, un même amour des enfants, une joie de vivre et de partager)

L’histoire d’un père (Bouli Lanners, adorable)

et de ses deux filles (la blonde Frida (ici doublée), la brune Niki) (Justine Lacroix, vraie; Sarah Henochsberg, en acier – magique sûre et loyale)

dont l’épouse (la mère) (Cécile Rémy-Boutang, vibrante et lumineuse) est partie vivre sa vie (comme disait JLG)

Un éclairage de cette difficile passe

pour les filles

comme pour leurs parents, mais puisque c’est ça, l’amour (sans interrogation)

sans doute parviendront-ils (ensemble) à maîtriser l’incendie

Amours, tendresses, désirs, joie de vivre et confiance aussi – danser chanter et croire en notre humanité.

 

C’est ça l’amour, un film de Claire Burger

Il étouffe, dit quelqu’un.

Elle était très habile, elle a donné son portrait au lieu de le vendre.
Plus que satisfaite.
Tout ce qu’elle suppose est que Rose est une rose.
Que suppose l’acheteur de la maison[s]témoin ?
Veut-il vendre son témoignage ?
Une artiste canadienne confronte les objets : statuette de lapin blanc et bouteille de rhum vide.
Elle accroche des couvertures qu’elle a récupérées et réparées.
Que confronte l’acheteur de la maison[s]témoin ?
Que veut-il récupérer et réparer ?
On a tous besoin d’accumuler, dit quelqu’un.
On a tous besoin que quelqu’un fasse appel à notre intelligence sensible, dit quelqu’un (les plus belles chansons, les plus grands artistes, des archives jamais revues, alors que tous nous avons besoin de danser, danser, danser).
On a tous besoin de retrouvailles, de choisir, de vouloir, de nostalgie.
On a tous une bonne raison, dit quelqu’un, de rester jeune.
L’acheteur de la maison[s]témoin cherche la tranquillité.
Entre voie rapide et buissons, il se gare, il éteint la radio de son SUV compact urbain.
Il va accumuler de l’excellence : des meubles neufs agencés au goût du plus grand nombre, et la possibilité de ne pas être remarquable, au point de devenir remplaçable.
C’est ce qu’il désire : se muer en personnalité fulgurante, interchangeable, proliférante, être tout et tout le monde à la fois, anonymement.
Au premier abord, on se dit qu’il s’agit là d’un extrait d’humanité sans contours.
Qu’il s’agit de créer une œuvre artificielle, dépersonnalisée, détachée, impassible.
Bienvenue dans un monde enchanté, dit-il.
Ce qui n’a pas de prix est rare, fait événement, et pourrait bien apporter la pureté et le bonheur, sans trop d’impact émotionnel.
Si j’ajoute du jaune, de l’orange et du magenta, les gens seront fascinés.
C’est ma façon de montrer, dit-il.
La piscine[s]témoin ouvre.
À l’intérieur, tous les nageurs nous fixent sans expression.
Le cimetière[s]témoin est finalisé.
Quand ses grilles s’écartent, elles produisent un grincement accordé aux teintes des tombe[s]témoins, un gris moussu très élégant.
L’acheteur de la maison[s]témoin fréquente la piscine[s]témoin et se promène dans le cimetière[s]témoin, ce qui aide à sa digestion.
Le soir, sur son canapé[s]témoin, il ouvre la bouche en étirant sa mâchoire de façon phénoménale.
Il la garde ouverte.
Elle se transforme en haut-parleur.
Elle crie.
Rose est une rose.
Le supermarché s’étend sur cinq hectares.
S’il y a quelque chose de brillant et d’original, c’est bien le système nerveux.
Au bout de quelques secondes, tout est comme avant.
Dans des statuts facebook, on confronte les définitions de ce qu’est une œuvre d’art.
Le correcteur orthographique de quelqu’un a corrigé le mot œuvre en pieuvre.
Cette certitude est d’une densité admirable, oscillant entre réflexion et confusion, dit quelqu’un d’autre.
L’acheteur de la maison[s]témoin rend compte de tout, au coup par coup, de façon formelle et informelle, dit-il.
Puis il commente : c’est un vieil épisode qu’on a déjà vu.
La maison[s]témoin est le témoin d’effondrements d’autres maisons.
Celles-ci ne peuvent plus témoigner.
Quelqu’un avait perçu des subventions pour réparer des fondations, mais ensuite il a pris l’avion et a pensé à autre chose.
Le kérosène et les arbres se combattent dans les airs
L’affrontement est non équitable.
Le pouls est trop rapide.
On va le perdre.
Il étouffe, dit quelqu’un.
Les troncs sont découpés, broyés, petit bois et copeaux pour cheminées.
L’acheteur de la maison[s]témoin n’a pas peur des fissures.
L’acheteur de la maison[s]témoin ne craint aucune moisissure.
« Tout a un prix » est l’expression qui reste, après lavage.

femme en guerre

 

 

Un film islandais (au vrai, islando-franco-ukrainien) – mais on aime les Islandais un peu comme on aime les Portugais pour leur 25 avril 1974 et leur révolution des oeillets, sans trop de sang, dont le déclenchement a eu lieu par la diffusion d’une chanson « Grandola, vila Morena » (écrite et mise en musique par Zeca Alfonso) une espèce d’hymne – et ici aussi, la musique joue un rôle dans l’image même (vraiment j’ai adoré).

Comédie, ou drame, admirable oui on s’en fout un peu : une femme est en guerre contre les ravages d’une usine d’aluminium. Elle se bat avec ses armes, et coupe le courant qui alimente l’usine (gauche cadre les étincelles qui font sauter les lignes)

et plus tard fera exploser un pylône convoyant l’électricité. Elle mène une lutte plutôt seule bien qu’elle trouve de l’aide auprès d’un présumé cousin qui lui prête par exemple une voiture (sur l’image, elle convoie des fleurs pour son cousin dans la voiture que celui-ci lui a prêtée une première fois (elle a caché au milieu de l’engrais – constitué de chiures de poules malodorantes –  les pains de semtex utilisés pour le dynamitage du pylône) (L’explosif est nommé d’après Semtín, une banlieue de Pardubice dans l’est de la Bohême. : j’adore ce genre de précision que nous apporte wikipédia)

: contrôle infructueux donc, par l’opération de l’engrais  naturel… Elle porte des fleurs à son présumé cousin, fait sauter le pylône, et se retrouve coincée malgré sa défense contre les drones de la police (elle porte là un masque en forme de Nelson Mandela) –

on ne nous donnera pas de recettes de cuisine pour manger sainement – tout ça devrait aller ensemble cependant – mais le film raconte une histoire d’entraide, salutaire et hors de nos frontières. On se souvient pourtant des démissions des banquiers véreux (il y a comme une espèce de lapalissade dans ce couple substantif qualificatif) et des politiques qui ne l’étaient pas moins il y a quelques temps dans ce pays, l’Islande donc. J’ai raconté l’histoire, mal, puisqu’il me reste une photo

notre héroïne dans un bains d’eau chaude propre à la régénérer avant d’être reconduite en ville par son (supposé) cousin (cachée sous des moutons…). Peu importe : il y a aussi un autre ami à elle, probablement assez espion, du ministère de l’intérieur si j’ai bien compris : à chacune de leur rencontre pour parler un peu de ses agissements à elle, ils isolent de concert leurs téléphones portables dans le freezer du réfrigérateur

mais ils ne mangent pas… Beaucoup de trouvailles de scénarios, tant et tant de choses encore – un choeur ukrainien, des enfants, des dessins, des animaux… – qui donnent au film tout un charme qui aide à supporter les avatars contemporains…

 

Woman at war, un film de Benedikt Erlingsson, avec au rôle principal (au vrai, double : vous verrez) Halldora Geirhardsdottir – formidablement drôle.

 

Quatre images

 

 

Le temps est long, malgré tout, et il ne passe pas. Il arrive. Trois images (plus une), ici qui datent de l’année soixante six – les souvenirs se noient, je ne sais d’où me vient cette phrase – une chanson idiote sûrement. L’un des cinéastes les plus prolifiques, secret et inconnu de la plupart du public qu’on peut qualifier de populaire : il ne fait pas dans le block-buster, c’est certain mais qu’importe, son « La Jetée » (1962) avait quelque chose de fantastique (ce film-là est plus connu, mais son travail est assez incommensurable : inutile même d’essayer de le fonder en chiffre, cela n’importe pas).

Ici un film fait d’images fixes, j’en a pris trois il y en a toute une théorie (durée du film : 48 minutes, soit soixante fois plus de secondes, soit trente fois plus d’images donc de plans je suppose, genre 1400).

Probablement Paris, ou Anvers, Liège ou quelque part, la brume, les péniches, le fret pondéreux, avancer dans les terres, faire rejoindre ce fleuve-ci avec ce territoire-là. Même si on parle beaucoup de Cuba, coiffures danses cigares et tout le bastringue, d’autres lieux d’autres images (je ne vois pas qu’aujourd’hui on puisse comprendre la fascination d’alors exercée par cette Antille et son leader maximal et c’est bien une des déplorations du temps qui passe, et ne cesse pas).

Rond point des canaux, Paris 19. L’image est assez floue, on abat encore  non loin de là des bêtes pour les bouches affamées – tout au fond à droite, là-bas, reposent les dépouilles des monarques de cette France-là – à peine vingt ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre – le cinéma rend présent le passé, on voit comment le monde se trouvait – on imagine seulement, c’est vrai. Ici, voilà trente ans, je comptais les entrants (ou les sortants je ne sais plus exactement), afin d’en tirer des conclusions définitives sur les flux, les visiteurs, les badauds, la présence ou l’absence suivant telle ou telle variable (compter et définir : la plaie du monde). Ici, non loin, par là, entre Pantin et Aubervilliers, vingt deux ans plus tôt que ce film, une rafle s’empara de mon grand-père. Puis dix ou douze ans plus tard, l’un de mes oncles que je croise au détour des arrêtés de fermeture de ces abattoirs…

C’est que les choses humaines, les miennes comme les vôtres, hantent toujours les images, le passé revient au présent par le cinéma, passer par un cinéma qui projette un film des années passées, noir et blanc pourquoi pas, le son quand même, regarder, essayer de comprendre en quoi ces images-là influent sur la vision du monde qu’on a aujourd’hui… Les images de guerre, de manifestations, tu sais l’année prochaine (elle arrive, espérons qu’on la verra, quand même – mais qui peut dire si d’ici demain, encore ?), l’Etat lui-même (ce chien, cet animal cruel et bas, vil et sans vergogne) fêtera (en l’espèce, s’il est encore là, son premier serviteur, le petit président) les cinquante ans révolus d’une espèce de happening, en son mois de mai – on commençait le vingt deux mars, dit la vulgate – mais comme il se doit, on réprima l’affaire (sans doute n’y eut-il que peu de sang, et j’ai vraiment peur, ces temps-ci, que le monde comme il est aujourd’hui ne réussisse pas à résoudre ses affaires autrement que dans cette humeur poisseuse qui noircit et se fige à l’air libre…) : dans le film, il est dit : « la police ne se trompe nulle part » car elle sait où frapper, toujours…

Ici une vue de Berlin, un lion (#319) qui sur son dos porte un ange probablement, et ce commentaire (off toujours évidemment) : « est-ce qu’une bombe atomique sur Berlin aurait innocenté Buchenwald ?« …

Sophisme ? qui pour reconnaître que l’histoire est passée ? il y a beau temps (le 10 décembre, je crois, ni oubli ni pardon, il m’a semblé voir passer une information sur le mémorial de la Shoah et les morts déportés de Tunisie, il m’a semblé voir ça quelque part), on n’oublie rien, il est temps de passer à autre chose, quelque chose comme l’espoir, ou la joie de vivre ? Il (nous) suffit de croire… Dehors tombe la pluie, au ciel l’astre décroît, sa courses s’infléchit ici, bientôt on fêtera d’autres jours célèbres … et un temps viendra « qui annonce pour on ne sait pas quand la survivance des plus aimés« …

J’aime tant à espérer, tu sais, tant…

Ah bah, voici ce visage magnifique, vers la fin (qui est-ce ? on ne sait, elle a vécu elle se trouvait dans une de ces réunions (ce genre de réunions qui, se terminant, voit aux abords de ses sorties les forces de police attendre de pied assez ferme (la police sait toujours quand il s’agit de réprimer, faire peur, combattre la liberté : la police aime l’ordre)) la voici vivante, pratiquement

Quatre images, une espèce diaporama commenté. Une merveille.

 

« Si j’avais quatre dromadaires » (un film de Chris. Marker, 1966) (produit par Henri Régnier (Hambourg)  et Claude Joudioux (Paris))

un concentré résumé pour connaître un peu s’il se peut Chris Marker : arte blow-up

 

(qu’en pensez-vous ?)

Oui, qui vient ici et pourquoi, on ne sait pas.
Mais est-ce une raison pour ne pas y aller ?

Quelquefois, il faudrait mettre un disque bleu sur le pare-brise de la maison[s]témoin.
Dire je me gare là quelques minutes. En profiter. Profiter de la vue.
Des femmes qui s’activent et tracent des arabesques.
Du temps qui passe.
Ou il faudrait mettre une pancarte « les locataires sont occupés » lorsqu’ils-elles le sont, ce qui peut toujours arriver.
Ou il faudrait qu’une sonnerie douce signale que la place est libre, qu’on peut l’investir (un bruit gentil mais insistant, comme l’alarme de recul pour les camions)(non, plus jolie).
Qui vient et pourquoi, on ne sait pas, qui ne vient pas et pourquoi pas non plus.
Sur le fronton de la maison[s]témoin on pourrait accrocher de grandes majuscules, en copiant HOLLYWOOD.
Sauf qu’on ne mettrait pas Hollywood, ce serait redondant sinon.
Mais on pourrait écrire INCERTITUDES.

Ce serait bien.
Ce serait le lieu où ce serait clairement indiqué.
Contrairement à d’autres lieux qui n’en font pas mention et qui pourtant obéissent aux mêmes troubles (de qui de non qui de pourquoi et de on ne sait pas).

En attendant, il pleut. Un pigeon sur un toit, personne ne dit ses belles pattes rouges.
Personne ne lui demande d’éviter d’approcher du panneau électrique (incertitude de sa survie).
Des cris de faucon pèlerin là-haut. Personne n’ajoute, à destination des pigeons, de surveiller leurs abattis, ni aux faucons qu’ils auront faim peut-être ce soir (si l’autre sait se camoufler) et pas de repas (l’incertitude de tous côtés tenaille).

Les voitures se garent dans la cour. Les portières claquent, les enfants rient. Les promeneurs ouvrent leurs parapluies. Tout va bien, finalement.

En attendant, je cherche… pas une abeille.
Nulle part
. Est-ce que c’est grave ?

« QU’EN PENSEZ-VOUS? AJOUTEZ UN COMMENTAIRE » demande le site.
(c’est vrai que notre avis compte pour beaucoup dans ces cas-là)

Le pigeon me regarde. Je suis sûre qu’il mesure la gravité de la situation, mais il ne commente pas. Quelle lâcheté. Ces volatiles n’ont pas d’âme.
(heureusement, leur gorge irisée, c’est beau. Cette couleur les sauve)

Ici, on est à l’abri. Même si rien n’empêche de ne pas s’approcher des fils électriques, ou au contraire d’en approcher.
Rien n’empêche d’observer.
« QU’EN PENSEZ-VOUS? AJOUTEZ UN COMMENTAIRE »

Qui, moi ? Oh, je n’ai rien à dire de spécial. Je vais donner mon temps de pensées et de commentaire à Nkanga Otobong, plutôt.

Chandni Chowk

 

 

L’affaire se passe d’Etats-Unis aux Indes : un jeune homme (Roshan, incarné par Abhishek Bachchan)

se propose de ramener sa grand-mère (Dadi, Waheeda Rehman, magnifique) en Inde où elle vécut, il y a peut-être vingt ans, notamment le quartier, ou le marché, de Chandny Chowk (probablement assez différent de ce qu’il est, mais qui en donne, cependant une idée assez disons bollywood…) (on peut rappeler que c’est l’Inde qui, au monde, produit le plus grand nombre de films de cinéma, lequel nous est pratiquement inconnu focalisés que nous sommes par celui de nos pays, et de l’occident) :  le type ne connaît pas le pays, le voilà arrivé avec sa grand-mère, elle choisit une urne pour ses cendres

adorable, tout se passe en ville, ils vont ici ou là, connaissent tant de monde : c’est comme si la grand mère n’était pas partie (mais elle le fut : elle revient, les choses ont changé) et les esprits bouillonnent, entre hindous et musulmans, toujours amis et voisins, les choses changent, c’est comme dans le monde, ce monde-ci, les rues de Dehli sont le cadre

l’Inde, une autre mélodie, un autre décor, une merveille… On se battra, le garçon manquera de peu son entrée au Paradis (on y met une majuscule par habitude), le film est entièrement comble d’histoires et de musique, une merveille vraie parce que la narration ne s’embarrasse de rien, peut-être une linéarité mais diffuse, on chante on danse on rit, le drame s’expose, rixes, violences, le singe noir comme un Mac-guffin presque hilarant s’il n’était tragique, et encore une fois, et surtout, une musique qui souligne doucement les traits fins des acteurs

(on voit ici Sonam Kapoor, une autre star de ce cinéma mondial, dans le rôle de Bittu, un tel humour…

) les sentiments (plutôt les bons, certes), les couleurs et presque lesodeurs, les rires aussi bien que les pleurs, c’est une affaire qui palpite de vie, de joie de vivre, d’amitié d’amour de haine, de l’humour sans prétention, on apprend le pays, peut-être différent mais tellement semblable aux autres, les gens, la famille et une sorte de vérité qui passe par une fiction complètement débridée faisant appel aux anciennes légendes comme aux plus contemporaines turpitudes (notamment cette guerre de religion à laquelle nous assistons, ces temps-ci, sur le vieux continent), l’un des plus riches cinémas du monde qu’ici on ne connaît guère… C’est fort dommage

 mais peut peut-être, si on y parvient, se rattraper. Ce sera tout ce qu’on vous souhaitera.

« Dehli 6 » (c’est le nom du quartier), un  film réalisé par Rakeysh Omprakash Mehra.

(une rétrospective pour les Parisien-ne-s et les autres a lieu, ces temps-ci, à la vidéothèque de la ville de Paris – elle ne se nomme plus ainsi, mais OSEF) (en réalité, il s’agit d’un établissement municipal mais la politique menée par cette administration a quelque chose de tellement révoltant qu’on ne parviendra pas à en faire quelque annonce que ce soit, bien qu’ayant voté pour elle… encore, et à nouveau, comme pour 2012 cette déception qui va avec ce pouvoir)