Une fuite en Egypte

 

Peut-être s’agit-il d’un exercice, critique probablement, sur un texte que j’ai lu parce que je regarde souvent le site du désordre (commencez par le blog, c’est juste un truc incroyable), et que ce texte-ci est tellement ordonné : techniquement, il n’y a qu’une seule phrase, le livre – qui compte  208 pages –  le texte – commence à 9, se clôt à 198 – s’achève par les lieux où s’est déroulée pratiquée l’écriture dicelui, et ses dates d’élaboration (de 2003 à 2016), il débute d’une majuscule au « JE » que je n’avais pas remarquée – mais aussi ces capitales d’imprimerie sur deux autres mots « JE VOUS ARRETE » dit-il – il y a un accent circonflexe sur le deuxième « E » de arrête mais je ne l’ai pas en capitale sous la main – je n’avais pas rouvert l’exemplaire acheté en bas de la rue du Jourdain, j’avais écrit ce qui me venait (sur le cahier noir acheté à Thessalonique cet été), et j’avais retranscrit ce que j’avais écrit ici ayant toutefois cherché quelques illustrations parce que le titre m’évoquait quelque chose que j’ignorais être un épisode biblique ou alors dans des limbes bien improbables et oubliées depuis (point d’études théologiques non plus que religieuses dans ma formation, disons).

Ici avant le texte proprement dit, une égide, une dédicace, un « A Sarah qui a sauvé Suzanne » qui peut suggérer que cette dernière a failli se soustraire à la représentation, et qui explique sans doute quelque chose de la fiction que j’ai diagnostiquée s’il n’est pas trop impropre d’employer ce verbe pour une lecture attentive, certes, mais une lecture comme une autre. J’ai pris la page 48 de l’ouvrage, et j’y ai compté trente cinq fois le signe du point surmontant la virgule (fois 191 égalent et donnent 6685) et je me suis dit que de la lire à haute voix (me) serait assez difficile – trop de libido, trop d’intime, trop de crudité sans doute… sans doute. Il y a bien des dialogues mais ils ne sont pas solidifiés par les tirets ou les guillemets. On ne fait pas dans la norme, voilà tout.  C’est le livre qui est ainsi, donc il est comme il est, je l’ai lu, j’en trace ici une sorte de représentation. Je suppose qu’elle paraîtra ici comme sur pendant le week-end, je ne sais où, mais je n’en suis pas tout à fait certain ( si cela est, je poserais alors un lien). Je fais tourner « Song song » par Brad Mehldau, je me souviens de 1 5 2 3 0 4 tout en me remémorant avoir croisé une 304 aux sièges de cuir marron clair dimanche dernier, mais elle était turquoise, sans en prendre photo qui aurait été une bonne illustration, mais tant pis, et je recopie.

Mise à jour ,au point, du 10 avril 17 : j’ai repéré quelques points d’interrogation mais qui ne terminent pas la phrase, j’ai remis le livre dans la bibliothèque, et Brad Meldhau encore.

Les choses se marquent, mais rien ne se crée, tu vois, et c’est parfois quelque chose qui m’intime de cesser : non, je continue, encore.

 

De rompre le pacte de lecture, en deux actes :

1. les points-virgules : artifice, scansions, cesser de penser en rond suivant une syntaxe, poser du code à la place (en un sens : par exemple, c’est juste un exemple) (sic sans point-virgule)

Au fond, le rangement des choses, ou des signes soit un point contre trente cinq (en moyenne) signes de ponctuation par page, soit tant (6685 dis-je) de signes. Pourquoi faire ?

2. la même question pour le titre ; s’il s’agit d’une fuite en avant ; du fait des turpitudes du présent/Est-ce bien le cas /On attend, petit à petit sans doute/On connaît et on reconnaît/On retrouve des rêves/ou des fantasmes/c’est bondé de fantasmes

Du slash au point-virgule

L’apparition de dessins serrés dans un carton/Laquelle est-ce, de fuite ? Celle d’Autun

en bas relief, le charpentier son(?) fils(?) et l’âne (et non un rhinocéros)/Et la mère (enfin, est-ce bien une mère, une mère porte un enfant, elle, le porta-t-elle ?) (toute cette imagerie donc qui fait un simple écho, il s’agit d’une fuite et non de « la » fuite – écho notamment « Rosemary’s baby«  (Roman Polanski, 1968), où elle le porte)

Il y en a d’autres, plus profanes : celle de Francisco de Zurbaran – ils vont de droite à gauche – ou de Goya

ils viennent vers nous et vont sortir droite cadre (ça vient de la Binaf), ou celle-ci magnifique de je ne sais plus qui

(on fait un petit somme en attendant le jour et on s’en va) (je crois que ça se trouve au musée des beaux-arts de Boston – Louis-Olivier Merson)

Se souvenir de ses rêves

Des évocations, ça ne fait rien, je continue, je lis sans me poser trop de questions, une  fiction tragique, c’est ainsi, c’est ce que c’est.

Oblitération on ne parle pas de ça, les parents (du narrateur) peut-être ? Mais on n’en parle pas (un peu du frère). On parle de ceux d’elle, cependant. Ou de cette maison, puisque de là, elle vient ( elle revient). On peut voir la tête de rhinocéros/la couverture/le site/la page/le livre/le prix/ Construire une histoire ou révéler le passé ou la fuite de qui / Une fuite de qui

« Où ? » ce serait une autre question.

La jamais prénommée aussi qui conduit la voiture (cent six diesel) sur laquelle foncera ce type saoul au volant de sa camionnette (je crois des boites de sardines) sur les genoux le moteur et la mort instantanée, c’est la nuit, elle, et la photo, oui, la photo, laissant derrière elle deux enfants en bas-âge, le veuvage vaut-il seulement par les sacrements ? La mère de ces enfants-là/irrémédiable/les comme premiers mots du fils qui sont ceux d’Antoine Doisnel/

Puis celle qu’il appelle/parfois on pense à l’irruption de la fiction, juste là/il aurait appelé ses deux amis, je ne sais plus/nommée et prénommée, les deux c’est important les deux, nom et prénom, c’est important/Suzanne/une sorte de haine de la part de la fille/rien de la part du fils/d’où la sort-elle cette haine-là ? Les enfants, le garage, le VSD, les collègues de bureau, l’enveloppe, la complaisance, si c’est pour en faire ça/ les sentiments abjects – ailleurs que la sexualité, l’argent, les problèmes qui se résolvent comme par magie – un enchantement – alors que ce sont eux peut-être qui la firent fuir – eux, les problèmes – chez sa mère, le guéridon, la route droite qui défile, la nuit (ici de jour prise sur le site

je ne sais pas, est-ce elle ? Je m’en doute).

Beaucoup de libido comme si cette perte suscitait quelque chose

A-t-on/a-t-il perdu quelque chose ? Se prononcer sur l’amour qu’il lui portait, venait- elle, revenait-elle rompre ou annoncer que décidément non ? On ne saura jamais quels discours, quels sentiments elle lui portait, la route est là, la nuit elle rentre, il ne lui a pas dit « je t’embrasse » pour que l’échange dure un moment encore, et puis elle est partie elle revenait et l’accident

On peut remarquer que cette ponctuation inflige des majuscules aux seuls noms propres, et que l’innommée n’en bénéficie pas – on n’a pas vraiment le sens commun pour indiquer si le narrateur en jouit, mais il faudrait relire, peut-être si on l’invective, lui, ce narrateur, je ne me souviens plus si lui est nommé je ne sais plus, j’en termine

Une fuite en Egypte (Philippe de Jonckheere, inculte, 2017)

Après Dehli, Bombay

 

 

(c’est drôlement désert par ici, depuis un moment) (c’est pas comme en Inde, dans ce pays, où ils commencent – et elles aussi – à pas tarder à être dans le genre d’un milliard cinq cents millions, quand même) (dans la boite aux lettres, c’est juste une carte postale…) (désolé, la version n’est pas sous-titrée…)

On va reprendre la même chose, ou le même plan, les mêmes histoires, ce sont des films d’amour, hier c’était à Delhi, aujourd’hui ici, difficile de parler d’autre chose au cinéma (on n’y va pas pour le film mais pour ce qu’on y fera) (on préfère rêver), un homme

aime une femme

qui le lui rend bien, mais ils sont d’origine, de religion, de classe peut-être – mais pas de caste, je ne pense pas – différente, ici c’est « Bombay » (Mani Ratnam, 1995) et les émeutes qui eurent lieu au début des années 90, lorsque des cinglés commencèrent – et terminèrent complètement – la destruction d’une mosquée, ça se passe à Ayodhia (c’est au nord de l’Inde) et ça se propage ensuite dans tous le pays, notamment à Bombay ( qui s’appellera plus tard – en 1995, l’année où le film a été tourné, Mumbay, jusque de nos jours- la connotation coloniale du premier nom, celle plus hindoue disons du second, enfin on fait comme on veut, l’important, c’est quand même qu’on se comprenne).

Plusieurs centaines de morts.

Ce qui fait que je suis allé voir ce qui se passait dans cette ville-là (j’eusse préféré que l’administratrice-teur du site me permît,  financièrement parlant, d’y aller avec mon amie quelques jours, mais je ne le lui ai même pas demandé, t’as qu’à voir) (le bord de l’océan indien, c’est assez fatal et au fond la ville – enfin une partie : zoom avant

je suppose que ça se passe durant la mousson (il pleut dans le film, aussi, pas mal, et parfois à seaux…), le héros qui aime l’héroïne et va l’épouser (c’était fatal) (ils feront des jumeaux ensemble : lui est hindou, elle est musulmane, les places sont ce qu’elles sont) (ce seront deux garçons) mais avant il se promène sous la pluie. Il parvient à un fort et c’est lui que j’ai cherché, sans le trouver.

Des ciels et des oiseaux, des vagues, ils s’aiment, mais l’histoire les attrape et les blesse, les deux enfants se perdent durant les rixes, sangs cris meurtres, l’un d’eux est recueilli par une personne affable

déterminée, probablement transsexuelle

les enfants ne mourront pas, je ne dévoile pas tout mais ces histoires sont faites pour finir bien, les chansons sont magnifiques et les danses tellement spontanées

(tu vois ça : une quarantaine de personnes qui dansent ensemble sur une musique au rythme formidable, et toutes sont spontanées : c’est quelque chose de tellement humain, elles dansent , eux aussi, les enfants de même, une merveille et c’est juste du cinéma) ici la porte de l’Inde – la construction gauche cadre –

un cliché je crois d’un opérateur humain, là du robot – on la voit mieux –

quelque chose de la ville, que racontent donc ces histoires , sinon comme une espèce de raccourci de nos passions, au moins comme des contes gais et tragiques sans doute, mais si chaleureux, humaines ces amours, ces danses, ces embrassades, et en contrepoint peut-être ces incompréhensions et ces terreurs…

(Quelques années plus tard, fin novembre 2008, des attentats dans ces quartiers eurent lieu, faisant terriblement penser à ceux de novembre 2015 à Paris – une dizaine de terroristes, tous morts sauf un, ouvrent le feu dans différents points de la ville, ak40 et compagnie… près de deux cents morts et plus de quatre cents blessés… – dont j’avoue n’avoir pas, à l’époque, entendu parler. Ce qui fait froid dans le dos, ce sont les blessures infligées ici ou là à l’humanité, et la mémoire qu’on en tient : les souvenirs qu’on porte, les oublis qu’on laisse… Ce qu’on voit sur ces deux images, le même point de vue et les mêmes bâtiments, ce sont deux hôtels de luxe (à moins que ce ne soit le même) qui furent les cibles de ces attaques meurtrières; la gare centrale a aussi fait partie, entre autres, de ces cibles. Il n’est pas douteux que le choix de ces images tient au fait que je pratique, par ailleurs, des recherches sur divers hôtels et établissements de ce type : je ne m’en rends compte que maintenant, et c’est extrêmement troublant. Ce que raconte ce film-là, ici, dont on fait la chronique, est le signe des ferments de ces erreurs, guerres de religion vengeances avatars troubles de pulsion de mort, dont on ressent encore les effets ici et là-bas – on craint que ces conflits ne soient ni résolus ni terminés dans cette partie du monde, elle aussi tellement meurtrie)

Un monde un peu différent, très semblable, sans prétention mais avec beaucoup d’humour qui rend ce cinéma tellement attachant, une liberté de ton vis à vis de la sexualité, une joie de vivre formidable quand même (quand même parce que personne , non plus, n’est dupe des places, des classes, des castes).

Pour finir (je finis comme j’ai commencé) cette image qui n’est pas du film…

 

En prison

 

 

Bakırköy Kadın Kapalı Cezaevi C 9 Koğuşu : telle est l’adresse où on peut envoyer des mots, des lettres, des avis d’existence et de soutien à Asly Erdogan emprisonnée depuis plusieurs mois pour délit d’idée. Ecrivain, femme, libre : les atouts pour la prison, peut-être – si nous ne faisions rien – à vie.  On garde de l’espoir – on a une adresse, les mots,les lettres, les soutiens lui parviendront-ils ?

On  a des outils (même si on les agonit, parfois) : copier/coller dans la barre de navigation, on arrive ici

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le surlignage bleu correspond aux lieux visités photographiés répertoriés par le robot. On voit l’aéroport Mustapha Kémal-Atatürk à gauche (on sait comme on aime ces dispositifs ici)

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et à droite cadre, l’île où le robot n’allât point, à côté d’un stade de baskett à la mode, on découvre

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la prison où est enfermée, entre tant d’autres femmes pourtant, celle à qui cet article de la maison(s)témoin  est destinée : la prison pour femmes de Bakirköy, à l’est d’Istanbul, c’est en Turquie où sévit un autocrate ancien joueur de football semi-professionnel dit sa notice wiki (aussi bien Ronald Reagan fut-il acteur de second plan). Le robot donc n’est pas admis aux abords, les satellites sont loin, mais les optiques fortes

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on pratique par zoom avant

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(ici le robot vous gratifie d’une vue dite en trois dimensions, on n’y croit que peu, mais le nord n’est plus en haut, on est un peu perdu), retour au système référentiel normal

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toits rouges, on les aperçoit si on se positionne près du stade de sport

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de plus près je ne puis.

Mais plus loin, et plus avant dans notre monde qui communique, on parvient à un site. Il s’agit d’une présentation commerciale comme une autre au fond : on informe sur ce que se trouve à l’intérieur, par des photos afin de faire connaître (mais à qui sinon aux personnes libres ?) où sont enfermés leurs proches, j’imagine… Entrée :

entree

(les traductions sont du robot), vue de dehors :

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(quelle photo…), puis les salles diverses, d’autres la cantine (le restaurant : les nappes…)

restaurant

la salle de spectacle (sans doute sous les regards d’Ataturk ?)

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salle de travail :

salle-de-travail

dentiste :

dentiste

(on voit aussi l’infirmerie, la salle où ont lieu les visites, d’autres encore) la bibliothèque

bibliotheque

le salon de coiffure :

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toutes sortes de choses qui se tiennent dans des pièces fermées de grilles, mais le plus formidable, bien sûr, comme on le voit, c’est que sur ces photographies, il n’y a personne…

En Turquie, les prisons sont pleines.

Tu sais quoi, ce monde-là, celui qui se permet de donner en spectacle des lieux où des détenues subissent des peines, sont privées de la moindre des libertés, ce monde qui exhibe ces lieux, ce monde-là (n’)est (pas) le mien.

Dur de s’en rendre compte.

Je préfère regarder d’autres images plus représentatives de la beauté du monde : j’ai longtemps cherché dans mes tentatives d’illustrations des aéroports (ceux visités par l’avion solaire notamment) des avions en vol. C’est ici que je l’ai trouvé, alors pour elle, pour elles toutes, et pour eux, pour eux tous, emprisonnés par des lois iniques, absurdes et inhumaines ici cet envol

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et une vue du même réalisé en trois dimensions

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Tenir, tenir encore et ne pas lâcher.

Diacritik relaie tous les jours des textes d’Asli Erdogan, une pétition est lancée pour sa libération.

Sur L’aiR Nu une page initiée par Anne Savelli qui donne à entendre d’autres textes.

Pour ne pas les oublier, ni elles, ni eux.

Le voyage du seuil

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J’ai ouvert la porte à deux heures précise. Je l’ai noté dans mon carnet. Sur la toute première page, sur le premier centimètre carré de texture blanche. C’était une heure de jour. Pas une heure de nuit. Une heure où émerger de la misère des ténèbres et se révéler contre ses propres misères.

J’étais restée longtemps derrière la porte. Certains diront que, dans l’immobilité parfaite, le temps n’a que peu d’importance. Aucun événement pour tailler une encoche dans la mémoire des jours… Qu’avais-je fait de tous ces mois ? Quelle chose aurais-je alors pu retenir dans les filets de papier et d’encre d’un carnet de voyage ? Rien… ou… Peut-être cette courbe fragile de mes doigts s’écartant en de minuscules assauts de leur noyau de stupeur vers l’éventail d’un espace ré-apprivoisé.

Une main m’avait conduite jusqu’à la porte. Une autre m’avait tirée dehors. La première dégageait une chaleur d’épiderme salé, de confiance maternelle caressée dans la moindre fibre d’une enfance ressurgie comme refuge premier. De l’autre je ne savais presque rien.  A peine devinais-je le visage de l’offrande ou la voix de la salutation.

La première m’avait admonestée : pars, sors, franchis cette frontière qui est posée en toi plus que devant toi. Ouvre cette porte, marche ta guérison ma si petite fille, efface la malédiction enclose dans ton souffle serré. Marche. Et ne me reviens jamais plus pareille.

La seconde, longue chorégraphie d’envol, sémaphore battant la chamade, ellipse d’un soulignement… la seconde avait tracé la multitude des points entre mes pieds scellés de peur et le seuil émouvant d’attente. Elle m’avait amenée à imaginer le moindre détail du plan de route. Les vallées de nausée, les monts d’espérance, les gouffres de panique, les fleuves de larmes, les sentes étonnées et les essoufflements de terrain… toute une carte du « tendre vers », toute une expédition de quelques immenses mètres.

Le carnet de voyage sur le ventre, enfoncé dans les chairs crispées, j’avais si longuement, si méticuleusement imaginé le périple, puis l’immense victoire, la découverte nue. Je savais que je serais exsangue, presque évaporée de crainte. Je savais que le plus dur n’était même pas imaginable. Mais le carnet me rassurait, clos mais tendre, souple et patient. Enfant sur mon ventre. Enfant dont le père était là, au coin de la rue.  Âme du kiosque à journaux.

Il lui avait suffit d’un geste, anodin mais d’une générosité brûlante. Prendre dans son étalage ce petit carnet ocre qui me tentait tellement avant que tout ne bascule. Le glisser dans une enveloppe. De ses doigts rapides rabattre le triangle de papier. Avec cette sorte d’amour désinvolte, le pousser dans la fente de la porte, pour qu’il s’échoue, un peu ivre d’air frais, tout contre mes pieds. Il m’avait suffit d’une danse lente, d’un rituel réconcilié, de l’innocence d’un geste simple : ouvrir l’enveloppe et en sortir le carnet ; il m’avait suffit de la surprise pour oublier, graciée pour un instant, ma peur du monde. Ensuite tout c‘était emballé, l’effroi vrillait mon regard, effilochait mes jambes, kidnappait mon souffle. Mais le carnet criait contre mon ventre son besoin d’exister dans ce si long trajet vers l’homme derrière la porte, vers la lumière réapprise et vers ces premiers mots balisant ma traversée.

Certains diront que je ne suis qu’au seuil du voyage. Mais qui peut comprendre, sinon lui, cette joie d’accomplir, des profondeurs de mon exil, ce si bouleversant voyage du seuil ?

Dans la boite aux lettres

 

 

 

« Une femme dans chaque port » pourrait tout aussi bien convenir comme titre à ce film (1983, Alain Tanner) mais ici le port est  la ville, blanche dit-il, une sorte de personnage.

(Moi ce que je préfère, ce sont justement ses couleurs-passées, pastelles- les céramiques de ses façades, l’eau un peu éparse mais si présente. C’est elle, mon personnage, mais elle n’est pas ici exactement comme je la connais).

L’homme est arrivé en bateau

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sur le Tage vers la ville, il passera sous le pont du 25 avril (les oeillets de 1974, tu sais bien), l’homme s’arrêtera dans un bar, qui fait aussi pension/hôtel, non loin des tramways

vous êtes fou aussi ?

une salle où les aiguilles de l’horloge tournent en sens inverse : l’histoire, la jeune femme (elle sert au bar, elle nettoie les chambres, elle ne couche pas avec des inconnus), le lieu, le balcon qui donne sur l’estuaire (chambre trois cent quatre), la gentillesse des autochtones, la ville qui se laisse approcher, prendre par les rires, la joie, ses escaliers et ses descentes, au loin les linges aux fenêtres, au loin les marchés aux poissons, le pont

vers le port

on voit bien, on s’aime on se prend on se laisse on se termine on s’oublie, une histoire comme dans chaque port mais un rythme heureux peut-être est-ce ce Paul (Bruno Ganz)

sur les quais

qui tout à l’heure, à la nuit, pour quelques dollars, prendra un coup de couteau, s’en remettra (ici il suffit de passer le pont, c’est avant, c’est tout se suite l’aventure)

sur le pont

qui comme à une étape ici s’arrête, écrit au loin à sa femme probablement (sa? qui peut savoir connaître accepter ce possessif ?) (femme ? épouse ? compagne ? dans quel port du Rhin vit-elle ? où est-ce à Hambourg, ni gris ni vert comme à Oostende et comme partout ?) à qui il écrit, à qui (voilà trente deux ans) il envoie des selfies animés, vers qui (sans doute probablement qui sait ?) il retourne par la gare, la gare de Lisbonne qui de l’intérieur ressemble à n’importe quelle autre gare

la gare de Lisbonne

et elle, à sa fenêtre longtemps avant la fin de ce film lent beau lourd contemporain mais déjà démodé, elle qu’on ne reverra plus (« elle s’est envolée » dira son patron), elle Rosa qui dit « non »

à la fenêtre

sa maison, est-ce sa maison (« c’est tout petit chez moi » dit-elle – Teresa Madruga), on ne sait, une sorte d’arrêt, une manière de pause, une attente, une vie à filmer, à écouter, à entendre et pour le reste, une ville, serait-elle blanche, dont l’âme, à tous les plans, bat

 

 

« Dans la ville blanche » est une production helvetico-britannico-portugaise – Paulo Branco/Alain Tanner en producteurs exécutifs.

Subterfuge

Une fois de plus j’avais égaré les clefs de la maison.
Je devais pourtant y entrer à tout prix (façon de parler, en fait le moins cher possible).
Alors j’ai attrapé le fer à repasser (mode soie) et je me suis soigneusement aplati sans faire de faux plis.
Puis je me suis pris par un coin et glissé dans la fente de la boite à lettres.
J’ai chu sur le carrelage de l’entrée car ce n’est pas une vraie boite à lettres, juste une ouverture par laquelle le facteur introduit dans nos existences post-modernes les dépliants publicitaires et les factures indispensables à notre survie.
Il ne me restait plus qu’à gagner la cuisine (je la reperdrais sans doute ensuite) pour récupérer mes dimensions habituelles. C’est bien d’avoir un but dans la vie.

Courrier en souffrance

Quel genre de courrier arrive dans la boîte à lettres de la maison-témoin ?

Pas grand chose, vous allez me dire, de la pub, du junk mail en bon français. Les feuillets sur papier glacé aux couleurs criardes, constellés de points d’exclamation, s’accumulent dans la boîte jusqu’à ce qu’un triangle de papier en dépasse et qu’on ouvre la boîte pour la vider.

Qui détient la clef de la boîte à lettres, d’abord ? Lequel de nos agents ? Si nous avons une agence, il y a aussi des agents.

Il n’y a pas que de la pub. Voici une circulaire de la mairie, rédigée dans un style administratif tellement abscons qu’on ne comprend même pas de quoi il s’agit. Une carte postale de Douarnenez, l’expéditeur s’est sûrement trompé d’adresse, il croyait la savoir par cœur, eh bien c’est raté. Elle est adressée à Monsieur et Madame Flachet et le texte dit : « Bonjour tout le monde ! Vous n’allez pas me croire mais il fait beau ! La Bretagne, c’est plus ce que c’était. Grosses bises » et c’est signé, diable c’est difficile à déchiffrer, peut-être Nadine, ou peut-être Christiane, allez savoir.

Il y a aussi cette lettre pour lui, qu’elle a déposée dans cette boîte au hasard, puisqu’elle ne connaît pas son adresse. Elle sait qu’il n’y a aucune chance que la lettre lui parvienne ainsi mais c’est mieux que de ne pas l’envoyer du tout. Elle sait qu’il n’y a aucune chance qu’elle le revoie un jour mais c’est mieux comme ça.

Bureau modèle pour maison témoin

carte Florence Trocmé

En vertu de la règle proposée par Florence Trocmé (que je remercie en outre pour cet envoi)

tout colocataire qui envoie une carte postale à un autre colocataire lui donne l’autorisation de l’afficher près de la boite aux lettres. Comme dans les cafés, les bons baisers des clients depuis toutes destinations.

.après avoir rêvé un moment devant les fauteuils, assise devant ma petite table bureau, suis venue afficher cette image évoquant un couple de poésie

méson-témoin

Les mésons sont des bosons sensibles à l’interaction forte […]
dans le modèle standard, ils sont composés d’un nombre pair de quarks et d’anti-quarks
page Wikipedia méson

mais on t'aime
on tait
mais on tait moins
on t'est moins
témoin mais
son thème oint
c'est le méson
méson t'es pair
mais on a beau
on a boson
sans cible
à l'un
sensible
à l'une
à l'un terre action
bobo boson
maisons ont thème
mais on t'aime
ouin
point c'est tout.