#11 résister (dernière) (avant les suivantes)

 

 

 

dans l’élaboration de la défense contre cette réclusion (quelque chose tellement illusoire, définitif, imposé et dont l’utilité reste problématique – je ne suis pas mort, c’est vrai, et peut-être aurais-je succombé si je n’avais pris les bonnes mesures la mort dans l’âme et le cœur vide serré terrorisé – furent-elles les bonnes, je n’en sais rien mais je n’ai pas souffert (privilégié, sconfinication de luxe et cetera) sinon à l’âme gravement de la blessure des gens morts seuls isolés sans les leurs : alors, nous n’étions plus humains…) –  dans cette élaboration, donc, il y avait en suspens une recherche que je mène inutilement (je veux dire sans utilité pour le reste des choses matérielles qui me constituent) (à ce que j’en crois pour le moment) et qui concerne Aldo Moro un type promis à un avenir assez radieux, mais abattu juste au moment où il allait parvenir au sommet de la hiérarchie politique de son pays – c’est en Italie, ça se passait en l’année soixante dix-huitième du siècle dernier – l’année précédente ou la suivante, ou la même mais avant l’attentat qui endeuilla la ville, attentat d’extrême droite dont on n’a jamais retrouvé les coupables, j’avais été passer quelques jours (huit ou neuf il me semble) à Bologne, ville magnifique (on y est passé  l’été dernier aussi – et on y repassera dès que possible) (pas tout de suite) (mais on y repassera – comme on aimerait tant repasser par Istanbul/Constantinople/Byzance ou connaître Otrante ou Smyrne, voir de ses propres yeux les Ménines au Prado et des tas d’autres choses encore) (je ne parle même pas de Venise ou Faro/Lisbonne/Porto).
La conjonction des dates a été la ligne de conduite (il a été enlevé le seize mars, vers 9 heures – son escorte, cinq types officiers policiers armés, a été assassinée; il a été retenu durant cinquante cinq jours; le 9 mai au matin, dans le garage au premier sous-sol de l’immeuble de Rome où il avait été retenu, une rafale de mitraillette il est mort (entre six et sept) dans le coffre arrière d’une renault 4L rouge; on l’a déposée via Michelangelo Caetani; on a découvert ce corps mort légèrement recroquevillé mort pour rien vers treize heures trente) – ici la plaque de cuivre qu’on peut voir à Rome à l’endroit

(pratiquement) (et un portrait) où on a retrouvé le corps de cet homme, soixante deux piges, pieux, depuis près de quarante ans ami d’un pape, Paul VI, qui ne lui vint pas ou que trop mal en aide. Il n’est pas question d’oublier, et cette mémoire qui reste, les divers livres lus, les découvertes de cette personnalité, toute cette recherche n’est pas encore terminée – le cours de ce monde, cette épidémie à laquelle on ne croit plus, récupérée éhontément par le pouvoir pour en faire un immonde « état d’urgence sanitaire », ce printemps assez spécial dont il nous semble discerner l’issue; mais aussi et encore ce qui se passe ailleurs dans le monde, aux Amériques notamment (les deux affreuses caricatures vraies, au pouvoir au Brésil et aux US – et ailleurs); cette phase spéciale qui peut tourner à la guerre, serait-elle civile même si nombreux sont ceux, ici ou là, à poser un genou à terre en signe de deuil de Georges Floyd – je pose ici ces deux images

prises en Belgique (il me semble), pour ne pas oublier

Il y a peu à voir entre ces faits, sauf que rien ne peut justifier la mort d’un homme – d’un humain – d’une personne. Rien. Simplement pour dire ça.
Résister se clôt ici (de retour à Babylone, je porte un masque lors de mes sorties – signe cosmétique de reconnaissance civile ou citoyenne, comme on voudra – les joies de la surpopulation, le rouleau de PQ à 60 centimes et le kilo de farine à 2,5 e).
Des choses font tenir (et on ne glissera donc pas)

#10 – rester calme

 

Résister
(dernière carte postale de sconfinication-réclusion)

 

il y a pas mal de choses qui semblent évoluer – la relation qu’on entretient avec les avions;  celle qu’on nous oblige à adopter vis à vis du travail (sa version -l’aversion qu’on peut en avoir – virtuelle, distancielle, présentielle – logicielle progicielle et tout ce que tu veux – entre présence et distanciation (immondice technocratique) on a vite choisi ? je veux dire les collègues qu’on agonit, ne plus les voir, quelle  bénédiction… ne plus les entendre, quelle aubaine – oui, les autres qui faisaient avancer la barque aussi dans le même sens que vous ? on les oublie, on les appelle, on les joint ?) ; les vacances (où est-ce qu’on va ???); le monde d’ici : qui où quand ? ; les chroniques, les épisodes, les billets; les connexions, les consommations, les évaluations, les entretiens annuels, les comparaisons, les autres, les uns, les âges ? qui, les salariés ? les prestataires ? les auto-entrepreneurs? les ubérisés à quatre sur une 508 ?

(j’apprends à ce moment la mort, la disparition, l’envol de Jean-Loup Dabadie scénariste dialoguiste qui me faisait l’effet de Jean-Claude Carrière, quelque chose de Claude Sautet et une certaine vraie qualité française) – ah le monde, la vie, les gens…  – ses/les chansons (« attends je sais des histoires… »)

 

c’est un peu ce genre de choses qui aurait tendance à occulter ce à quoi on était en train de penser : la mort rôde, d’un certain sens – un texto tout à l’heure de l’ami apap qui m’informe de la disparition d’un être connu de lui (on en avait parlé il y a quelques semaines, ainsi les choses se délitent-elles – un coma prolongé, la maladie épidémique) de moi aussi de plus loin – l’homme ainsi que moi était asthmatique – à risque, la cinquantaine je crois – pour JLD quatre vingt un balais le rire la joie en un sens et Romy Schneider – il a fallu que ça tombe sur cette maison au moment où j’y écris une autre histoire de l’agent

juste après voilà que j’apprends la mort d’Albert Memmi, quatre vingt dix neuf ans, mais je n’ai rien lu de lui – cependant tellement proche…- la paix sur son âme

on ferait mieux de boire un verre à sa santé peut-être – c’est fait –
« alors on boit un verre/ en regardant loin/ derrière la glace du comptoir/ et on se dit qu’il est bien tard/ il est bien tard… »

 

dans la cuisine à côté cuit doucement la sauce tomate des pâtes du soir – on avait été se promener quelque part où il y a des milliers de ce genre de plantes qui fleurit en mai

on ne sait jamais comment ça va tourner (par exemple, tout à l’heure – raconté ailleurs, mais on s’en fout) – on frappe à la porte on me tend un paquet (oui, c’est moi, oui) on s’en va (on était une femme qui conduisait un fourgon banalisé et blanc et qui livrait avec icelui des colis chronopost) j’ouvre le petit livre Les oloés de madame Savelli (merci) dans lequel je retrouve (outre un certain nombre d’ami.e.s) Maryse Hache (à laquelle le livre est dédié, de même que ce billet – et d’ailleurs tous les billets de cette maison[serait-elle]témoin)

c’est chez publie.net – une bonne maison – je ne me perds pas vraiment, mais entre ici, là et là-bas sans compter ailleurs et ici même, j’ai des difficultés – la mémoire qui flanche (je ne me souviens plus très bien) (c’est une chanson) (non, je n’ai pas oublié…)

je parlais du travail, mais c’en est fini, mon petit – non, en effet, je n’ai jamais grandi, je me souviens encore de mes premières années, un autre continent, de l’autre côté de la mer, je cherche à me souvenir mais longtemps (parce que j’avais à l’âme cette image de France – un peu comme le Fossoyeur du poète « avec à l’âme un grand courage/il s’en allait trimer aux champs« ) longtemps j’ai conservé cette image de ce pays comme quelque chose d’incivilisé (étais-je rapatrié ?), une partie de moi-même était sauvage (elle l’est toujours) (par exemple, laisse-moi deux jours au soleil, je deviens noir), elle n’avait pas droit de cité – ces idées-là qu’on ne disait pas, à l’école de A. où le directeur faisait violence à ses élèves (le monde n’était pas si différent, des choses étaient permises, d’autres sans doute moins – aujourd’hui, on interdit une claque, alors c’était bénin) – les moments d’incompréhension (ça valait mieux) les moments de rigolade (dieu merci (ah ! ma grand-mère…) ma famille m’aimait de la même eau que j’avais pour elle) ceux de la panique – la neige, les pleurs, les attentes – non, tous les jours disparaissent ceux qu’on aime et puis, va le monde, coure la jeunesse, sourient les jeunes femmes – il fait beau aussi parfois – « c’est fini, la mer, c’est fini…« 

une seule image suffit (irrésistiblement #9)

 

 

l’agent a vu revenir les acheteurs – un type en voiture rouge et électrique, costume cintré bleu foncé chemise blanche cravate masque noir comme son altesse – l’agent regarde l’auto, l’autre sous son masque noir « ne rêvez pas mon vieux, elle n’est pas pour vous ! » il a souri mais on n’en a rien vu : « ni pour moi d’ailleurs… » , juste son ton, on l’aurait giflé mais non – visite, questions – l’agent a regardé partir le type, il ne portait pas de lunettes de soleil, venait pour son maître mais non, ce n’est pas son style – le type visite les maisons, celle-ci ou une autre, il est payé pour ça – c’était à tout hasard, parce que plus rien ne fonctionne vraiment comme avant – enfin pas encore – l’agent est payé pour faire visiter, à celui-ci ou un autre ça ne change rien – remplir le questionnaire avec des informations plus ou moins fausses ou vraies, qui en aurait quelque chose à faire ? – « bon courage mon vieux ! » – puis un couple, masqué comme l’agent (dans les bleus clairs), ce même jour, les enfants sont en vacances chez leur grand-mère ils viennent de partir – le type a regardé le garage, le cric sous l’étagère; la femme la cuisine, le passage direct du garage, le plain pied de la chambre à coucher – ou bureau comme vous voulez –  la vastitude du salon cathédrale, ce genre de choses – au fond de l’horizon, par la baie, la rue qui aboutit au rond-point inutile – le soleil qui joue avec les nuages, la pelouse pelée – au mur du salon, la vue d’une plage des Nouvelles-Hébrides (ou de Nouvelle-Guinée ou Zélande) dit la brochure – il y  a des choses à faire – l’agent a rempli le questionnaire à nouveau, il a attendu que quelque chose se passe mais rien – il n’avait plus de rendez-vous – demain peut-être – il a pensé à ses enfants à l’école – il a pensé à son frigo au trois-quart vide – une bière ? peut-être – appel à la secrétaire « non, rien, à demain ? » – l’agent a repris la petite voiture pourpre  – quatre heures et demie, faire des courses, rentrer chez soi – jouer à l’ordi, regarder un film ? – au deuxième étage de la résidence, le deux pièces, les papiers au mur – dans la cour les enfants ne jouent plus, deux femmes assises à deux mètres l’une de l’autre – l’agent est en marcel, la bouteille de bière à la main, la lumière décroît doucement – ce sent la cuisine quelque part – le mois de mai, il aurait dû appeler son frère, mais il ne répondait plus depuis quelques jours – il aurait pu appeler son ex, ou les enfants mais non, il était sans allant – s’asseoir et oublier – respirer – oublier – il aurait aussi pu lire le journal, écouter les informations mais non – une partie d’échecs en ligne, un poker quelque chose – aucune envie de rien – la chaleur peut-être, une douche sans doute – à la nuit venue, sur le canapé l’agent s’est endormi – la fenêtre était ouverte, dans la rue, seul l’air passait presque sans bruit – au fond de la perspective de la rue, un rond-point inutile – l’agent s’est évadé dans ses rêves qu’il oublie dès que le matin sonne

le café la douche à nouveau le ciel bleu toute la vie – il va faire chaud – toute la vie, reprendre ses habits brouillés, reprendre la voiture de société – dans la boite aux lettres, une annonce pour les élections prochaines – la pelouse jaunie – faire quelque chose, mais quoi ? – le téléphone, le signaler, la secrétaire trois rendez-vous, attendre, on annonce à la radio la fermeture de trois ou quatre (ça va dépendre) usines de voitures, fermer le poste, attendre un moment, recevoir les acheteurs, inscrire les réponses, donner suite ou pas, offrir une plaquette glacée ou non – le week-end pour quoi faire, il n’en a pas, il travaille – encore – doit-il en être heureux, soulagé ? probablement, il regarde ses chaussures, un coup de cirage nécessaire – à a maison il n’y en a pas – en acheter quand il ira faire ses courses, tout à l’heure s’il y pense – il repositionne son masque – accueille les nouveaux-venus – se lavera les mains – nettoiera les poignées de portes – non, rien – mais tenir quand même –

 

 

#8 Résister – ne pas lâcher – tenir

POUR LA MAISON(S)TÉMOIN DU TREIZE MAI

 

je t’en raconte une petite d’hier (c’était le 8 mai) (elle sera peut-être bien dans la maison/témoin mercredi si la blessure se tait) : le voisin a taillé ses haies toute la journée d’hier, neuf heures du matin, neuf heures du soir – à moins le quart de 9 du soir, on est allés le voir pour lui demander gentiment de cesser qu’on puisse un peu respirer, un acte de civisme par exemple pour un jour férié où il sait parfaitement ne pas avoir à faire de travaux de jardinage pour respecter un peu son voisinage, il a enlevé son casque pour dire « j’ai le droit de faire ce que je veux, aller voir en mairie – et d’ailleurs vous n’habitez même pas ici »

– c’est pour dire que le chemin est long, difficultueux et que cette humanité-là n’a sans doute au fond que ce qu’elle mérite – par exemple, ses gouvernants… on ne va pas aller dans l’amertume ou la haine pure et simple mais enfin parfois la route est longue…

ce matin en ouvrant les volets le voisin de l’autre côté plus loin là-bas m’a dit avoir entendu toute la journée le taille-haie ainsi que l’altercation du soir – ne pas s’en faire, la « nature » humaine a des ratés parfois – certes –  le type est peut-être fou, ce voisin « mais je travaille moi », huit mai, neuf heures du soir – c’est quel numéro cette maison[s]témoin, qu’on aille voir un peu les voisins ? on a oublié, le monde est tel qu’il est, les gens vont retourner au travail – le travail des Indiens, en Inde tsais, c’est soixante douze heures hebdomadaires, le travail qu’on demande c’est de l’esclavage ni plus, ni moins (cette pourriture de Modi) – cafés fermés parce que c’est de la sociabilisation, du lien entre les humains – on évite les embrassades, on ne se parle plus, on ne se voit plus – cinémas théâtres fermés : on a la télé non ? comme culture on n’a pas trouvé mieux pour se divertir – c’est plus facile d’ici ? je ne crois pas, les artistes font le trottoir parce que la « tête » de l’État décide de prolonger les droits jusqu’en aôut 21 – cent mille intermittents, un millions et demi de laissés pour compte – reprenons comme avant, fabriquons des voitures, des avions, dans le ciel déjà les petits pipers s’envolent (ah, des armes, oui, des armes) – résister, mais pourquoi faire ? j’ai entamé une série, pourquoi faire ? rien ne va plus, tout est dans l’air – la propagation virale, la propagande du même tonneau, les claviers qui ne répondent plus, internet et les transhumanistes (cette ordure de Musk) : ils ne seront plus qu’un milliard et alors ? pour les autres, pour nous : rien – on attend, on essaye de voir ? c’est un jour anniversaire, mais ils le sont tous (un quarteron de généraux à la retraite) – on ne nous avait pas prévenus que ça durerait tant que ça : on s’est réunis sur les bords du canal, on s’est retrouvés et on s’est embrassés, on préfère mourir heureux que malheureux, les obligations, les injonctions – ce gel, ces masques, ces gants (ah non, les gants non) on ne voulait pas de ce monde-là, le précédent était déjà trop dégueulasse et on y retourne en pire ? j’ai attendu huit semaines, et puis le monde est resté comme il était, j’ai regardé derrière moi, ça vaut la peine de vivre, non,sans rire, ça vaudrait la peine, sans les autres, vraiment ? Agent, sujet, objet, les mains dans les poches, attendre que les clients sonnent, le rendez-vous le premier depuis, on va voir ? On verra…

une initiative d’un master d’université, vers Marseille-Aix ou quelque chose, une espèce de site collaboratif – j’ai vaguement regardé, l’image du Frioul m’a plu, celle du bateau sans doute moins, c’est égal pour le Pandémonium

en arrivant (cabine A500)
je prendrai les Zattere jusqu’à la douane, un signe sans un geste à la fortune et à ses deux esclaves, j’aurais à l’esprit Hercule, les écuries, les pommes du jardin, jusqu’à la Salute, je m’inclinerai sans bouger, en face au café sur la terrasse, des gens aux lunettes de soleil – il fera beau, tu sais – je resterai un moment à l’ombre – le matin je suppose, mais il fera beau – à rebours, j’irai voir un peu, de loin, l’île, un taxi emporte les clients, sur le mol certains ôtent les voiles noirs des gondoles, l’eau claire, je marcherai au soleil, un peu comme avant, un peu comme quand on avait l’âge de ne pas se faire de souci ou d’avenir noir – les mains aux poches, peut-être que je rentrerai dans cette église où Vivaldi faisait jouer ses airs, une pièce de cent lires (je me souviens des escudos et des moments passés sur les bords du Tage, sous les arcades de la place, avec ce libraire assis sur son petit tabouret pliant, qui se lève tout à coup et marche mains au dos veste fermée de deux boutons, lui et ses cheveux peignés et blancs et gris – il attend un peu peut-être

) une pièce de cent lires glissée pour allumer cette lumière qui pense à mes morts mais seulement pendant quelques heures – le temps que se consume une petite chandelle, comme celles posées, parfois, au coin de l’Orillon- Saint-Maur, près de la statue de saint-Joseph, alors que je ne crois ni à dieu ni à diable, ni aux Beatles ni à Zimmerman comme disait l’autre – je ressortirai et au soleil il sera midi

 

peut-être une autre histoire – à un autre moment – en arrivant à Lisbonne

Rien n’a changé (#3 Résister)

 

 

 

Il faudrait savoir où on écrit (avant de savoir quoi) – faire les choses à bas bruit surtout – écouter « des roses et des orties » avec les « o » ouverts pour les fleurs plus – « on est lourds, tremblant comme des flammes de bougies »  – le mercredi ce sera maison[s]témoin aussi – on ne se savait pas atteint, on était indemne remarque bien aussi, on ne savait rien, on errait comme des mauvais diables – les gens étaient dehors, chez eux, entre eux – deux trois ou quatre tout dépendait d’eux ; le truc s’en allait, frappait ici, en trois jours c’en était fini, terminé – les vieilles gens surtout – c’était adorable surtout dans ces temps où on se battait pour que la retraite soit un droit acquis de haute lutte, chaque mois une retenue sur le salaire, chaque mois l’employeur mettait au pot – mais non, terminé, gilets jaunes ou pas, retraites ou non : terminé –

 

 

personne ici : seul au monde, le garage vide, la vue d’une plage sur le mur du salon – les palmiers, la mer bleue, toute la vie – la maison n’était plus que peu fréquentée, déjà, avant les événements (certains les regroupaient sous le nom de pacification) : à présent, encore moins de visite – elle reste telle qu’en elle-même ce n’est pas qu’elle pourrisse sur ses fondations (d’ailleurs fort peu profondes : elle n’est que vaguement posée là, une centaine de mètres carrés quand même tu me diras – à l’étage un peu moins, sous-penté – non mais c’est un lot intéressant, qui dispose d’un certain potentiel, l’agent vous le dirait s’il n’était obligé de rester chez lui par civisme et aussi par flemme – ça peut arriver aux meilleurs, et d’ailleurs, à l’agence on ne le lui envoie pas dire – si vous y tenez absolument, il peut venir vous faire visiter, c’est quand même et après tout son travail : assume-t-il (comme on dit aujourd’hui) ou n’est-ce pas essentiel ?) mais ici ou là, on peut percevoir l’usage du temps – les saisons qui passent, à la radio on donnait la deuxième rhapsodie hongroise de Frantz Liszt, jouée par Georges Cziffra, en avril 56 en Hongrie – deux mois avant l’insurrection – il faut du temps pour s’habituer à cet état de choses, dieu merci on avait la musique – sur les étagères du salon on avait disposé de fausses jaquettes de disques vidéo (les Fantômes de Madame Muir; Guêpier pour trois abeilles (Honey pot) ; Sleuth (Le Limier) ; My fair Lady ; À bout de souffle (mais qu’est-ce que c’est dégueulasse ?)

d’autres encore; dans les souvenirs, on avait à propos de ce dernier (le cinéma), les explications de Romain Gary qui envoyait deux jours avant de se donner la mort – une balle de revolver dans la bouche, je me demande si ça se déroulait rue du Bac – un mot à François Pillu (dit Périer) – ou alors j’ai rêvé : j’ai recherché, rien trouvé – n’importe peut-être (*) – l’entière filmographie de Stanley K. (Kubrick, mais Stanley K. lui va assez bien) – les quatre parties de 2001, l’opus 100 de Schubert pour Barry Lyndon ; et dire que Kirky s’en est allé… Cent deux au compteur comme on dit élégamment quand même (Spartacus, ou le colonel Dax ?

comme on aime). Il y avait aussi de nombreux livres – le décorateur de la boite faisait appel à un grossiste, il y en avait de toutes sortes, surtout de belles couleurs, des choses qu’on ne verrait pas ailleurs, une bibliothèque multicolore dans le salon, dans l’entrée ? quelque part en tout cas, ça a quelque chose de nécessaire, ce genre de meuble – et puis ça habille. Les gens aiment voir des livres posés les uns à côté des autres, égayés de ces jolis tons, ça donne à l’intérieur quelque chose, une espèce d’image de la tradition, de l’intellect et de l’intelligence quand même aussi, parfois, il faut bien l’avouer : les livres ont cette espèce d’image pas vraiment surfaite, non, mais si on ne sait pas ce qu’il y a dedans, il faut bien avouer que l’objet, en lui-même, quand même ses commerçants l’affublerait de l’adjectif « parfait », l’objet n’a rien de très original, il faudrait sans doute le reconnaître. On a, de même, mis des casseroles dans la cuisine – un peu exposées sur le mur, à côté de la hotte – tout le confort moderne (sur option). Enfin toutes sortes de choses et d’objets indispensables à la bonne image de cette maison, essentiels à la bonne mémorisation du lieu, représentation retenue par les visiteurs, tentés et par là, envieux : il faudra signer à nouveau des contrats, choisir ses couleurs (taupe, pour les murs, c’est magique – mauve, pour l’entrée, c’est d’un chic) – établir le montant du premier chèque (si ça se fait encore) – et bientôt, emménager. Bienvenu chez vous (comme aime à le dévoiler en une la démagogie mercantile et odieuse – soyeuse ? sucrée ? apaisante ? – du dépliant, sur la table transparente du salon)

 

(*) erreur de casting : il s’agit d’une carte qu’envoyait Romain Gary le 29 novembre 1980 à Ray Aron pour le remercier d’une lettre datant de 1945 que ledit Romain avait envoyé à Ray à l’époque et que celui-ci donc, lui refaisait parvenir (cité dans « Mémoires, 50 ans de réflexion politique », Ray Aron, Julliard p. 716)

 

Résister (mercredi 1° avril 2020)

 

 

 

Une première carte postale du fond de campagne – le monde est petit, nous lui appartenons – la maison[s]témoin ne va quand même pas se laisser emmerder par une saloperie de bazar (pendant le week-end, d’ailleurs, a été quelques temps infecté – un avis de l’Employée aux écritures (qu’on salue et remercie ici) a permis d’y mettre bon ordre – on revient aussi sur le blog dans les jours qui viennent (si dieu nous prête vie)

Allez je vais faire ça : la maison[s]témoin comme le lieu de l’explicitation du laboratoire – on ne posera des liens que plus tard – on revient le mercredi ? c’est aujourd’hui le troisième du confinement (ce mot, cette saloperie non ? réclusion me plairait plus – il y a sur le bureau un dossier « réclusion » où se trouvent les images du cerisier du matin et de l’après midi (série en cours)) des images de fleurs, des images et des textes – l’Air Nu et son journal de confinement – ce qui nous empêche, et pour ici cette tentative de résolution de ces tirets mis là ou là puis encore ailleurs – pour ne pas terminer la phrase sûrement – pour gagner en indépendance – pour y voir plus clair? c’est pas gagné

Des registres mis à jour, j’espère en tenir deux ou trois dans le même mouvement – je pose deux paragraphes par jour – le dimanche un seul ? un peu de rêve s’il en est le matin mais je ne veux pas non plus généraliser – un peu de vue commune – et beaucoup de souvenirs, cette histoire que je voulais raconter (celle de ma mère, de mon père – il y a dans un des documents que j’ai apportés cet arbre généalogique que j’ai construit avec mon frère un jour au Paris Rome) – et ce qui se passe, peut se passer, s’est passé ici – je suis en villégiature (la nuit du lundi au mardi, on ne l’a pas dormie – ça ne se dit pas mais on s’en fout – on a parlé parlé parlé jusqu’à en avoir des haut-le-cœur pour parvenir à se dire vers quatre heures on s’en va – clics et clacs pris (pas très bien) on s’en est allé – maintenant il faut continuer dans le même temps, la même veine, le même élan – la voiture garée dans le jardin, les sorties interdites et le forfait téléphonique et internet complètement obsolet – ça ne se dit pas non plus – fuck off avec pérenne obsolète et autres joyeusetés contemporaines – ce ne sera jamais la même chose, je ne tiens pas à mettre du son mais je pourrais sans doute (le téléphone étant intelligent et élégant, il fait aussi magnétophone-modem-appareil photo-caméra et couteau suisse) – cette technique que j’agonis (et pourtant, quelle formidable mine de savoir mercantilisé), je la découvre avec cette consommation d’internet (plusieurs dizaines de gigas/jour à Paris, cent mégas de prévu dans le forfait : les types de l’informatique (et les gonzesses, ne soyons pas sectaires ni chiens) s’y entendent pour embourber le pékin (ils font payer les mises à jour chez sphinx, pourquoi se gêner ? les logiciels de comptabilité obligatoire (évidemment) sont dans le même état : poings et pieds liés, nous nous sommes livrés à cette engeance de notre propre volonté : l’État dans sa munificence a foncé dedans et les vielles gens déclareront leurs revenus virtuellement : ils n’ont pas d’ordinateur ? pas de logiciel adapté ? pas de connexion internet ? Allez… non mais n’importe quoi – on peut dérouler le fil avec france télécom devenu orange par la grâce d’un commissaire européen t’sais (celui qui s’est fait cambrioler au début de l’année, son valet lui-même dormaient dans l’appartement) celui qui a mis au point les radars sur les routes au ministère des finances quand il en était ministre – bon il avait aussi une boite qui fabriquait lesdits radars, mais si on ne s’entraide pas) : lui a succédé le fameux Lombard t’sais le mec de la mode qui fait appel après son procés, lequel brave homme a été suivi par le dircab de la ministre des finances de l’époque, (elle est à la banque centrale européenne, après le fonds monétaire international, laisse) non, ces linéaments ne servent à rien… : essaye d’appeler au téléphone ce « fournisseur d’accès à l’internet », tu m’en diras des nouvelles – on n’a pas le droit de cracher dans la soupe ni de mordre la main qui nous nourrit (nous nourrit-elle seulement ? on ne va pas entrer dans de tels détails, l’heure est à l’union sacrée – quelle santé !) – prendre conscience de ce qui se joue et de ce qui est mis à l’ordre du jour (deux mois d’état d’urgence sanitaire soixante heures par semaine pour le prolo, parce qu’on ne peut pas engager des gens, tu comprends bien, qui peut savoir s’ils ne sont pas infectés et ne vont pas propager cette horreur, ce bazar ?) – bad spirit c’est vrai – je n’édulcore rien en ce qui concerne la banque, ce n’est pas non plus ce qui nous occupe – le travail, c’est la santé chantait Henri Salvador (le Sauveur)

Vendredi 3 Résister (carte postale)

 

 

 

 

 

Il avait été institué que le billet viendrait le vendredi – la semaine dernière déjà on avait failli – mais la maison, alors que deviendrait-elle ? En dehors du lotissement,on craignait pour sa vie : elle n’était à l’abri de rien, cette vie – en dehors du lotissement, heureusement on ne s’y aventurera pas – n’empêche on craignait pour sa vie, et celle de ceux qu’on aime, ils ne sont pas là, à l’autre bout du pays, de la Terre même, ils ne sont pas là – on aurait donné sa vie pour des idées cependant – ou alors pour la leur – mourons pour des idées mais de mort lente disait le poète – on aurait donné sa vie pour quoi, d’ailleurs ? je me souviens que je me posais la question dans la nuit noire du camp de Royalieu lors de mon service militaire soixante dix sept août durant la garde je me souviens de cette époque : sa vie, pour quoi en faire ? Militaire ? Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus (quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés racontait Léo) – la patrie ? Une maladie qui frappe au hasard – on se mouchait dans son coude, tu te rappelles ? Les messages des radios, l’internet qui ne marche que mal, le tourbillon des idées noires, des fleurs du printemps – c’est aujourd’hui ou quoi ? Non, non, pas question de cesser, dès que possible, retourner au charbon – respirer, souffler – inspirer, restez chez vous, rester chez soi – la maison est vide, il me semble mais je n’ai pas regardé – c’est vrai qu’ils ont fermé les cinémas – ils ? On se perd en conjecture sur le genre de celles – et ceux – qui instaurent des principes de précaution – la grippe espagnole après la première guerre mondiale, ce monde tentait de se remettre de ses gaz et de ses millions et millions de morts – Venise, cette superbissime cité lacustre, la place Saint-Marc vide et seuls des pigeons y stationnent – la Salute splendide construction à laquelle on accède depuis la piazzetta par un pont de barques une fois l’an, sur ses plus d’un million de pilotis désormais calcifiés, la Salute érigée en remerciements à Marie pour avoir protégé la ville de l’épidémie de peste – le tiers des Vénitiens d’alors s’en était allé retrouver dieu – la Salute protégera-t-elle la ville ? – comment se ferait-il que nous autres, du haut de notre superbe, du haut de nos indices, de nos indicateurs, de nos bourses et de nos banques resplendissantes d’ors et d’argent, d’actions, de bons du trésor, d’obligations et de titres, comment se pourrait-il que nous puissions être détrônés par ce truc invisible, nos poumons, nos artères, notre sang lui-même, comment cela serait-il simplement envisageable ? On nous aurait menti ? On s’en serait pris à notre confiance ? Allez, il y a cette chanson, Polnaref qui montrait son arrière-train dénudé, tu te souviens, qui faisait « dans la maison vide dans la chambre vide je passe ma vie à écouter cette symphonie qui était si belle et qui me rappelle» je ne sais plus quoi, tu te souviens ? Moi oui – enfin un peu – chanter aux fenêtres, bien sûr, s’invectiver d’un côté à l’autre de la rue, rire pour ne pas pleurer ? Ne pas succomber en tout cas, rire encore oui, pourquoi pas, un jour, couleur d’orange sans doute – dans le lotissement, la maison est là, bardée de ses papiers-peints, meubles de carton, vue de Papeete au mur du salon – peut-être pas quand même, mais on est libre chez soi de n’en faire qu’à son goût – la maison[s] témoin ne sera pas interdite – une musique, une chanson douce, quelque chose de l’émoi, de la tendresse – vendredi sur la terre et dans son jardin quelques fleurs

Vendredi 2 : marcher (carte postale)

 

 

souvent en passant sur le pont, celui sous lequel hurle les loups, c’est juste et simplement beau – au Change – on passe, les touristes avancent à l’envers photos selfies la conciergerie, là, au bord du fleuve qui charrie pas mal ces temps-ci, ils sont venus – il y a quelques difficultés mais on oubliera vite – un événement en dégage un autre – il n’y a pas une semaine le passage en force des abrutis du cinéma – des hommes, le pouvoir et la haine – ça commence à ne plus être possible et elles ne leur marcheront même pas sur la gueule comme ils ont marché sur elles, cependant – le mot de Virginie Despentes avait de la classe comme on dit quand on parle de la lutte – formidablement juste – il y a des morts dans la rues, il pleut, ça s’étend, on s’est mis en grève dans les universités et on voit ce qui se passe dans les hôpitaux – on voit ce qui passe dans les âmes des gens quand les maternités ferment, les unes après les autres, de plus en plus loin, on n’attend pas d’enfant, on n’en veut pas : un monde comme celui-là, le leur donner ? Non merci…
Souvent, en passant sur le pont, je prends une image – je ne m’arrête pas je ne veux pas faire le touriste probablement – j’ai du mal à lire en moi souvent, je marche, oui, mais pour m’arrêter, il faut un but – je marche, je photographie

ce serait beaucoup plus beau si on disposait du point – mais non, je passe, j’impressionne, je ne veux pas qu’on me voie, je ne veux pas qu’on m’interroge – j’ai peur certainement des autres comme au cinéma je ne prends plus d’image – je ne suis pas à égalité avec les gens, je suis perdu déjà – je vois le fleuve et je me demande la frontière vers Lesbos, l’ignoble cynisme de ces dirigeants – ils se rencontrent aujourd’hui, chez l’un va l’un chez l’autre viendra l’autre – jets privés, valets de pieds et ordonnances – je me souviens du visage de ce type, voilà trois ans, qui portait la valise du numéro un mondial et souriait au bras de celui qui recevait son excellence Donald T. – le déclenchement du feu de dieu

tu te souviens – je me souviens : peu de choses, le fleuve qui s’en va à l’aval, les mouettes qui rient, ma ville, ses ponts, la fin du jour, je me souviens – tout à l’heure sur le boulevard, une femme avançait avec un peu de difficultés – quelque chose comme quatre vingt cinq printemps fermement mais boitillant un peu – manteau bleu foncé sur jupe grise cheveux serrés mocassins plats fatigués bas opaques au bras tenant à main gauche cabas de cuir au creux du coude et un exemplaire du figaro, à main droite le parapluie, elle traversait la rue des Saints-Pères, au fond il y avait le fournisseur en chocolats de la cour – dans ces quartiers, ils ont oublié le changement de régime, TNPPI y vivait : comme ma poche il m’est familier – elle marchait sur le trottoir, j’ai adapté mon pas – je me disais elle va entrer dans un immeuble, lequel à ton idée ? parce que c’est sûr, elle était arrivée, alors lequel, puis j’ai repris mon pas : non, pas celui-là… – j’ai vaguement précisé son profil – à ses tempes passait sa teinture – au 198 elle entrait posait sur le concierge électronique un badge hésitant : elle avait disparu – sur le boulevard il ne pleuvait plus – c’était un matin – sur le pont, je suis passé, sur la rive droite, il y avait l’ange

j’avançai vers mon destin comme à l’accoutumée – je marchai en ville  – à l’esprit cette chanson qui dit « et loin de nos villes / comme octobre l’est d’avril » il était six et demi trois de mars – une autre image 

il n’y a pas le point, il n’y a que la vue 

pour @joachimsene

donc, je passais dans la maison[s]témoin en toute quiétude, avec l’intention de relever le courrier, et voilà sur quoi je tombe…

évidemment, je pourrais mettre sur l’enveloppe « n’habite pas à l’adresse indiquée », mais j’ai peur que ce courrier se retrouve perdu et comme il m’a l’air officiel, le poster ici sera plus rapide

à la lecture (pardon d’avoir déchiré le timbre) je pense que c’est en lien avec les prouesses textuelles du-dit destinataire, converties il y a peu en pdf sous le sigle #MéchantsSortsÀMacron, desquels, bien évidemment, je me désolidarise

 

Monsieur Joachim Séné,

Je vous prierai de bien vouloir cesser vos diableries et autres sortilèges, car, ce faisant, vous érodez le ciment de la nation. Je vous rappelle — vous êtes surveillé pour votre sécurité — à la raison et vous préviens que vos scansions diaboliques peuvent dégrader à long terme ce qu’il faut bien définir comme— faute de mieux— l’état mental qui vous sert de pensée. En effet, les dernières études sur le sujet portées à notre connaissance démontrent qu’un taux d’agressivité trop élevé peut nuire à l’organisme. Nous ne pouvons que le constater : vos productions écrites regorgent de malveillances : l’amertume, la frustration et la colère irriguent vos terminaisons nerveuses. Les malédictions que vous égrenez comme des perles en toute impunité sont, par leur nature même monsieur Joachim Séné, inacceptables dans un état de droit. Nous sommes en France ! Terreau de la démocratie ! Mère du civisme ! Creuset de liberté ! C’est pourquoi je vous prie de cesser immédiatement toutes vos activités imprécatoires.

Qui plus est, il est entendu, tout le monde s’accordera sur ce point, que l’objet de votre hargne — à ce titre il ne me semble pas excessif de parler de fixation pathologique — a été élu. Un argument que même votre folie maniaque ne saurait contredire.

En espérant que cette nécessaire injonction vous ramènera à la raison, veuillez, monsieur Joachim Séné considérer l’expression de ma plus vive bienveillance. Un agent se tient à votre disposition près de l’interphone. La fonction gps de votre portable a été activée pour votre bien. Toute dissimulation de poupée vaudoue, mèche de cheveux non identifiés, yeux de grenouilles, mues de serpent et autres ingrédients sataniques porterait préjudice à votre dossier et/ou à votre intégrité physique.

En vous remerciant.

(suit une signature quasi illisible, frappée d’un sceau étonnant, une sorte d’œil qui clignote, c’est fou ce qu’on arrive à faire avec du papier)

Profils

 

 

un

deux (image rognée (c)Pierre Ménard)

trois (ils sont quatre – à vomir)

quatre

cinq (et cinq bis)

des profils inconnus ou trop connus – « je ne sais ce qui me possède » disait le poète – mais justement, voilà un moment que j’ai des difficultés – la maison en sera le témoin – parce que les choses ne vont pas, mais pas du tout (je fais référence à Zineb, à Steve, à tant de gens qui meurent sous les coups de la police) et d’autres encore qui me blessent et me choquent – encore avant hier, un Cédric C. qui meurt pour une insulte à un agent de la force publique (mourir pour un mot…) – je ne sais ce qui les possède… – qu’aurait-il à craindre d’ailleurs, cet agent ? Deux mois avec sursis ?

six

sept (au 20 rue Julien Lacroix)

les gens passent, de l’autre côté de la rue – profils – égyptiens, je me souviens aussi – je mélange tout, mais tout est aussi au monde – je me souviens de ce texte que faisait paraître il y a quelques semaines Joann Sfar

un peu long, un peu difficile à lire : cette dame, Sarah Halimi, vivait à deux pas de chez moi – le samedi qui a suivi son assassinat, les gens sont allés par les rues, une rose blanche à la main – j’ai ce même sentiment, quelque chose comme de la honte à faire paraître ce genre de texte que je signerais aussi – les profils

huit

j’en tiens sans doute des centaines

neuf

dix

je pensais : il faudrait écrire une histoire, regarde j’ai soixante six ans je n’aime guère cette vie-là j’essaye de la rendre plus agréable vivable aimable tendre je bute sur ce genre de fait divers souvent je me dis finir sa vie en prison ne le donnerais-je pas pour supprimer ce type qui est fou – qu’on arme mon bras, qu’on me dise où et quand comment je trouverai – il suffit de chercher – supprimer de la surface de cette planète un tel outrage à la vie, à l’amour – ce n’est pas lui qui la traitait de « sale juive » mais ses filles, elles vivent toujours là à quatre pas d’ici –

onze

ce genre de pensées suis-je seul à les avoir ? elles viennent, on bâtirait une histoire, on écrirait les moments clé

douze

on tâcherait de rendre les choses vivantes – les lieux plus ou moins communs – le conformisme la convention – on ferait lire on publierait – rendre le monde plus beau, plus juste – ainsi qu’un autre type (je me souviens de cette autre histoire, semblable, le type est en fuite au Japon dit-on

treize

on laisse faire et on passe à autre chose – instigateur des attentats du treize novembre 2015 – on sait qui il est on en connaît l’allure –

quatorze

des gens du mossad des barbouzes de la cia ou du deuxième bureau – « oh je me présente, mon nom est Drake, John Drake » car tous les gouvernements ont leur service secret – ce ne serait pas ce n’est pas bien difficile – regardez ce type qui s’appelait Sergueï Skripal et sa fille Yulia : on sait pertinemment qui sont ses assassins (ils ont un peu manqué leur coup, bah personne n’est parfait) – les voici de face

quelque chose de particulier ? Non, rien – un peu du même genre que les deux- dit-on – qui aidèrent Carlos Guyancourt à s’échapper (une caisse de musicien, un masque anti-contagion, deux avions prêtés par des amis/connaissances/obligés sans doute – l’affaire est faite) – je mélange tout, oui, voilà – le profil, c’est aussi parfois ce qui permet aux antisémites de réaliser un rêve, celui de reconnaître le juif, Süss crochu du nez, ce genre de salade – ce monde-là

quinze

souvent, sur ces images, ce sont des gens que je ne savais pas y trouver – oh bien sûr ce serait user des armes qu’on déplore les voir utiliser – on se dégraderait, oui, pour un monde qui n’en vaut pas la peine – ça ne fait rien, un moment j’ai pensé qu’il y avait là un devoir, pour moi, me souvenir de ces wagons plombés et du numéro gravé sur l’avant-bras de mon grand-père – on commet tous des erreurs – pour finir, cette image (c’est moi) que j’aime tant (un portrait fait par le robot) au cinéma de plein air, au parc, en été (ou quelqu’un qui posa son image sur le site – je ne sais pas – de trois-quart) j’attends de voir