les écharpes

Quelquefois, par hasard, nous voilà devant un hangar à montgolfières. C’est-à-dire que nous sommes en bas, de la taille d’un timbre, et que devant nous le hangar s’élève, immensément. Il a la forme d’un arc-en-ciel. Il est en fer. Un arc-en-ciel de fer, pourquoi pas, on en a vu d’autres.

À l’intérieur les gens tricotent. Chacun s’occupe de son tricot, certains font des écharpes multicolores qui s’entortillent, d’autres forment des carrés touffus, unis et lourds comme des pièces de feutre. Les aiguilles travaillent constamment, ça fait tchac tchac, tchac tchac, un cliquetis d’usines comme au 19 e siècle.

Certaines écharpes partent remplir des chambres froides. Le tchac tchac des adieux s’entrecroise avec le fil de la productivité admise.

Hélène Châtelain de La Jetée est morte ce jour. Plus haut que le toit du hangar à montgolfières, qu’est-ce qu’il y a ? Je t’en pose des questions ? Et est-ce qu’on a le droit de tresser ce qu’on veut comme écharpe pour tenir chaud ?

Message : « Ce document est ouvert en mode lecture seule. » Ah, que tu crois.

On passe des lignes comme des obstacles, et il y en a, et il y en a.

Vingt quatre images

 

 

 

la ville
l’image
le mouvement
deux filles – asservies au bidule – assises – les quatre autres dans l’image (la torsion, dans la production cinéma, du genre – on pense à Weinstein (Harvey) qui entre dans la salle avec un déambulateur – on pense à (wtf tout autant) Balkany (Patrick) qui sort de prison malade comme un chien) la vestale (la brune) cache l’image d’une hyène – les types sont debout asservis aussi  – chignon/barbe : le kit – le pantalon de cuir de couleur presque chair (bronzée oui) de la vestale brune – les bottines grises de la châtain – Paris une heure de l’après-midi – l’opérateur tout autant asservi – que deviendrions nous sans ces machines ? –

(léger recadrage au mouvement du pantalon grenat) (on ne sait jamais exactement ce qu’on fait) (on verra bien) on voit – plutôt cadre dans la largeur –

irruptions toujours présentes – un groupe de trois jeunes lycéens (j’interprète, je vais au boulot) – ici, là, droite gauche ou l’inverse – toujours – c’est le moteur probablement de la prise de vue (elle décadre l’image du cinéma – mais celle-ci n’apporte que des couleurs, immobiles et glacées comme disait je ne sais plus qui)

une blackette passe ou alors est-ce un type ? – je n’ai pas supprimé d’image, sans doute suis-je légèrement en zoom, le manteau rouge – (tant aimé cette chanson) – je vais au travail – c’est l’hiver

je n’ai pas corrigé l’assiette – seulement les contrastes – les jeunes gens droite cadre sacs à dos basketts – les deux femmes assises dans la même position inchangée –

quelque chose un trouble, recadrage légèrement pano droite gauche, pourquoi je ne sais pas, c’est là – quelqu’un en blanc je crois

recadrer – faire tomber le « E » de Est sur le bord du cadre – que le monde marche sur le bord bas de l’image du quai – les gens passent et leurs histoires –

sur les six de l’image, cinq asservis – le métro se prête à cet esclavage, les métaux rares, les pannes les images – moi-même, sur le quai d’en face, asservi – regard caméra peut-être extrême droite cadre

décadrer légèrement vers la droite sans doute par l’irruption de la jeune femme noire jean/baskett/casquozoreilles – le groupe de lycéens au premier plan le garçon présente son dos on consulte quelque chose on pense à autre chose –

une demi-seconde plus tard

à toute blinde, le manteau rouge passe – le lycéen tourne le visage, profil – ma,in dans la poche pantalon grenat –

autre manteau blonde sac – presque de face le lycéen laisse le passage – on attend, la rame s’annonce, un bruit ? un sentiment ?

mouvement de la brune assise – elle se prépare – le lycéen vérifie sur son écran – un instant plus tard, elle sera debout  – le chignon réfléchit – il manque le bruit l’odeur – la lumière comme au jour –

décidément quelque chose se prépare – on ramasse son sac, on va se lever – probablement l’annonce sonore « prochain train dans une minute » –

un type passe – la deuxième (châtain) assise n’a pas bronché –

allez debout

un autre dans l’autre sens – je ne crois pas qu’il soit blessé –

non, on ne voit pas – le cadre est stabilisé et laisse passer le monde – la jeune jean/baskett/casque/sac à l’arrière plan se prépare –

on est prêts – il arrive certainement – on l’entend peut-être déjà – je ne suis pas certain mais la châtain se prépare aussi il semble un geste à peine esquissé

pas certain – les lycéens vers la droite – le visage de la vestale brune pantalon cuir chair –

irruption gauche cadre

sans doute oui, le voilà

regard caméra de la blackette ? sans doute pas – on sait qu’il est là, il entre en gare – fin de l’épisode

 

 

Vendredi

 

 

 

 

c’est toujours avec une certaine solitude que le travail est entrepris – pour quoi faire, encore un billet ? ou alors pour qui ? c’est une impasse –

la maison[s]témoin telle qu’en elle-même : on attend que quelqu’un vienne, entre, compare, visite, estime, pose même quelques questions, on regarde l’état des lieux – on prend des photos ? non, quand même pas – jeune couple ? la femme qui garde des enfants, le mari technicien supérieur sur le plateau, non loin, entreprise public bientôt privatisée – un loyer, ou tout comme, accession à la propriété : un lieu à soi – cinq cents mètres carrés de terrain, un garage pour une voiture plus une petite – faire attention en sortant, lotissement, à sept heures du soir, tout le monde est rentré – faire construire une piscine, pour les jours d’été – poser un trampoline entouré de fin grillage de plastique mou pour éviter les chutes, les enfants sept et neuf – l’école à deux kilomètres, le centre commercial, les courses samedi matin – courir pour se maintenir en forme, le bois à deux cents mètres – de l’herbe, de l’air, de la terre et de la rosée – courir – casque aux oreilles, cheveux tenus en queue de cheval, vêtements dans les roses dans les gris (garçons filles) – éternellement jeunes, cosmétiques et publicités, une fois de temps en temps aller voter (le dernier des soucis) (la famille, les fêtes, et penser aux vacances – au bord de la mer en Vendée) (faire venir maman pour qu’elle ne reste pas trop seule) – rien à faire, allumer la télévision, empêcher les enfants de rester trop longtemps sur la console – classe moyenne, tu crois ? directement du lit à la cuisine, le petit déjeuner, réveiller les enfants et faire du café au lait, du thé, des tartines – penser repenser oublier et repenser encore – passer à la salle de bains – dans les bleus, dans les blancs – un peignoir, des savates – un homme se rase, se coiffe, se vêt – mercredi un jour comme un autre – faire des économies, mettre son manteau, embrasser les enfants la femme – entrer dans l’auto mettre le contact, la radio – les images qui défilent, la Grande Bretagne coupée en trois, le virus chinois  (on en pense quoi, à Hong-Kong, de cette manière de fermer une ville de onze millions d’habitants ?) – fumer ou non – nuit, périphérique, autoroute – le train, le métro ? Tous les jours. 

À la réflexion, j’ai le sentiment de m’être trompé de lieu – le cinéma, il n’y a que ça de vrai – l’illusion, c’est important. Je me souviens mais est-ce que ça intéresse quelque chose, quelqu’un.e  – dès qu’on commence à se soucier de cette écriture dite inclusive (ce sont des mots contemporains – immersive; disruptive – à vomir) ça commence à foirer.

Il ne fait jamais aussi gris qu’on croie – j’entame dans les mêmes jours, pratiquement, le livre de Philippe Lançon – il s’agit d’un journaliste qui a réchappé de l’attaque sur l’Allée Verte la rue Nicolas-Appert où se tenaient les bureaux de l’hebdomadaire satirique – je me souviens comme d’hier de ce vendredi (le surlendemain) où l’attaque allait être menée contre cette imprimerie où s’étaient retranchés les deux immondes frères assassins – dans le même moment l’autre ignoble salopard prenait en otage des clients de l’hypercasher (mot formidablement imbécile) de la porte de Vincennes – l’assaut fut donné en presque même temps – les embouteillages dans Paris douze et vingt étaient imbroglionesques – la télévision en temps réel disait des insanités et dénonçait des clients qui appelaient retranchés dans des lieux cachés de l’épicerie – je me souviens de l’abject – on devrait prendre de la distance avec ces faits : j’ai depuis longtemps jeté la télé et tenté d’ouvrir les yeux – j’entendais l’un des correspondants de la radio (je crois qu’il vivait dans la proximité de la porte) il tient une émission quotidienne à présent sur la science – sans doute passe-t-elle en même temps que j’écris – parfaitement – dehors il y a du soleil – je suis sorti ensuite, quand tout fut dit, les salauds comme les otages morts, la rédaction de Charlie Hebdo décimée, c’est à Belleville, un quartier tellement brassé – on avait dans les yeux et les gens et moi quelque chose de la terreur- comme si c’était hier. Le surlendemain dans les rues.

 

 

Il faut tenter d’écrire – de décrire aussi ce qui se passe au fond – dans cette maison[s]hantée – sans image, animée ou fixe, quelques mots – quelques phrases pour décrire ses tourments – quelques secondes dans la vie d’un homme, dehors le soleil brille, hello – comme dans sa jeunesse au bord de l’eau – il faut tenter d’écrire (poser quelque chose comme Bach ou Morricone, Delerue ou Mozart, une musique à effet – j’ai tant aimé la musique tu sais) (Chopin ?) 

 

 

    

 

du travail

j’ai bien essayé, je suis vraiment d’une bienveillance, de voir d’un peu plus près cette expression : « ressources humaines », et j’avais un a priori si positif que la fée clochette devait dans mon cerveau déverser ses paillettes, « ressources » c’est-à-dire « ce qui peut améliorer une position fâcheuse, avoir de la ressource, de l’ancien verbe resourdre (ressusciter, relever, remettre sur pied) », j’y voyais personnellement, et on peut dire avec l’innocence qui me caractérise, un clin d’oeil au mot « source », ça sort de terre Ô magnifique Ôde à la vie essence même de notre présence dans ce cosmos en expansion gonflé de matière noire (une matière non identifiée, et qu’est-ce qu’on sait du monde ? c’est la question), source donc source, eau vive, petits poissons, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de négatif dans source ? et puis humaines, l’humanité c’est beau, c’est un cadeau, à ce moment précis j’ai vu passer une vidéo où un jeune quidam blouson-noir (sorte de hooligan) sortait de l’eau un chiot, ou bien un chien très mal en point, au bord de se noyer, incapable de remonter les berges abruptes d’un canal bétonné, le jeune homme tendait le bras, se plaçait en déséquilibre pour le ramener au sec, oui donc, « humaines », humanité, j’ai pensé que c’était ça la marque d’une grande humanité, que ça faisait un grand ensemble, une grosse patate (j’ai appris le concept de patate au collège avec la grosse patate des nombres décimaux), il y avait donc la grosse patate de l’humanité où on pouvait caser des mots comme aide, gentillesse, attention, sympathie, générosité, altruisme, et d’autres grosses patates sur le côté bien moins aimables, et il fallait placer un trait séparateur assez étanche entre les saloperies et le reste, je ne sais pas vous mais pour ma part je trouve cette façon de voir plutôt claire, rassurante, donc « ressources humaines », ça ne peut pas faire de mal cette affaire-là, ça ne peut pas être nocif allons bon, resourdre-remettre sur pied, les petits poissons et les sauvetages, qui peut trouver ça moche à part Caligula, ensuite j’ai vu dehors une trace sur le mur un peu alambiquée, étrange, sans doute le passage d’une limace ce que j’en sais, et ça formait comme une silhouette de tête pourvue de jambes et de bras inventifs, c’est une « ressource humaine » je me suis dit (tout ça pour indiquer d’où je parle, c’est-à-dire d’un endroit saturé de patates dérisoires, de minusculitudes, allons allons, marchons toujours), et j’ai ensuite pensé que ce « ressources humaines », et surtout au pluriel, faisait référence au travail (de mon côté, j’avais dû, au travail, faire preuve de ressources ainsi que preuve d’humanité, mais c’était autre chose), car là il s’agissait de « recrutement, gestion des carrières, formation, gestion de la paie et des rémunérations, évaluation des performances », c’est-à-dire décider qui travaillait, à quel poste et pourquoi, qui serrerait les boulons dans le sens de la marche pour que la machine tourne, Charlie-Chaplin-clé-à-molettes, et j’ai pu voir la grosse patate remplie de qui ne convient pas, contrats rompus-suicides, enfin ça ne sentait pas très bon d’un coup les « ressources humaines », celui ou celle « en charge de » avait autorité sur qui et tous et toutes placé-e-s plus bas, sur qui se trouve où et pourquoi, c’est-à-dire qui travaille à quoi, c’est-à-dire qui travaille pour qui, c’est-à-dire quelle vie s’utilise pour quelle autre, « en charge de », mettre de l’ordre, il y avait aussi ce côté trieur de pommes talées, ce côté garde-chiourme en charge de virer qui a la tête ailleurs ou qui est trop fragile, qui n’est pas performant, là j’ai revu un dessin, celui d’un vieil homme surmonté d’une bulle, il dit « nous, l’argent c’est pas le problème, nous c’est pouvoir manger qui nous inquiète », ensuite j’ai vu (vraiment ce qui passe devant mes yeux, on le constate, s’enchaîne sans logique apparente) qu’un gestionnaire aux ressources humaines avait mis à la porte une employée pour une erreur de quatre-vingts centimes, ça n’avait rien à voir avec les chiots qu’on sauve de la noyade, vraiment, cette langue, j’en suis témoin, est désobéissante, elle s’extrait des patates dès qu’on regarde ailleurs, les traits séparateurs ne savent plus où se mettre, et puis l’aplomb, le fil à plomb, l’enclume, le plombé infini enfile le costume du bien, du bon, de l’amélioration, alors je vois des choses, des détails à la suite, avec ou sans logique, je ne sais pas quelle fourchette saurait titiller sous les mots doux les malfaisances, ou bien une fourche ? c’est du travail en tout cas, du travail

C’est sûrement le paradis

 

 

 

évidemment, on n’a pas tellement le cœur à rire – ni à la comédie – on s’ennuie (on reste poli) dans les autos embouteillées, on patiente attendant l’autobus, les métros ne sont pas là, les gouvernants roulent dans leurs autos privées que la République met à leur disposition : c’est beau – il fait froid et entre l’ordure du vendredi noir et celles des fêtes de Noël, comment faire quand les finances ne sont pas si brillantes, et surtout ne pas gâcher, se gâcher la vie et l’émotion ? Comment faire pour continuer à penser à ceux et celles qu’on aime, à qui bien sûr il est toujours bon d’affirmer cet amour et de le réitérer encore et encore ? Des gens meurent dans la rue – plus de huit cents l’année dernière et l’autre cintré qui disait n’en plus vouloir :  menteur, qu’a-t-il seulement esquissé pour qu’il en soit ainsi ? Une loi travail – ni loi ni travail ? des yeux crevés et des mains arrachées ? Une femme morte chez elle, une autre grièvement blessée, les agents de ces crimes restés impunis ? C’est ce qui nous reste… Une comédie ? Un drame… On reste grave cependant et on soutient. 

Le titre de ce film , « Ce doit être le paradis », annonce vraiment ce qui est recherché – c’est l’histoire d’un type (probablement réalisateur de cinéma – puisque c’est lui qui joue son rôle, plutôt muet)

(là il tente de se débarrasser d’un oiseau qui veut l’empêcher de taper à la machine) (je dis taper à la machine parce que je préfère) (j’aimerai savoir qui se trouve en photo sur la droite de l’image) (ses parents ? lui-même?)

là, il est dans un taxi – le type qui conduit n’en croit pas ses oreilles

trop d’honneurs – notre héros, Palestinien, est à New-York et cherche un financement pour son film – on ne le sait pas trop (je ne le déclare qu’aux antisémites) mais mes parents étant juifs tous les deux, ils me l’ont cédée, cette appellation (je ne sais pas exactement ce que ça peut bien vouloir dire) et je me disais voyant celui-ci

lequel se sert dans le jardin de notre héros : voici des gens en guerre depuis soixante dix ans – voici des gens en guerre depuis des millénaires – et pourquoi ? un citron ? une orange ? – certes, il n’est pas avéré que dans les années trente ou quarante du siècle précédent, il y ait eu une hospitalité caractérisée pour cette peuplade disons au moyen-orient – ou du moins la plupart n’y émigrât point – mais on sait que tout ça peut se reproduire, l’homme (l’animal) est habitué à ce type de disposition – et de dispositif… – une comédie, oui, le réalisateur jouant son propre rôle, muet, va à Paris

– on aime Paris au mois de mai, les jolies filles tout ça tout ça – parfois, le champ pourtant y est vide (ici les jardins du Palais Royal)

là à la pyramide du Louvre

on y trouve parfois un type qui court, et planque sous une auto

un gros bouquet de fleurs – les flics le suivent

en un joli ballet, une femme marche dans le métro

les flics la suivent en un joli ballet – un type est installé sur une terrasse

les flics prennent 

des mesures (en un joli ballet), un type s’enfuie, les flics le coursent en un joli ballet – ça c’est Paris –

en France donc – et pourtant des chars

et des mirages

mais aussi des touristes qui cherchent

quelqu’un

mais non – ça c’est Paris – la France, et puis New-York (où tout le monde se trimballe armé jusqu’aux dents), on traque un ange

– on ne l’attrapera pas

– notre héros reviendra dans son pays, y retrouvera son voisin (le citronnier ou l’oranger aura poussé) – on verra un homme danser, magique et magnifique

et tout finira (comme il se doit) avec des chansons – mais des chansons joyeuses, jeunes et gaies – comme une note d’espoir et de joie.

 

« It must be heaven »

assez merveilleux (2019, mention spéciale du jury au festival de Cannes) (ici devant une librairie-papeterie transformée en salon de coiffure)

Issa, le lionceau, Chris et les autres

 

 

 

 

C’est difficile d’en parler – on ne fait pas spécialement partie de ce genre de dispositif – mas quand même, il y a là des enfants, des adultes presque encore adolescents puis des adultes, des salariés fonctionnaires, des férus de l’économie informelle (que dit-on de cette qualification ?), et puis pas mal de gens qui ne désireraient que vivre en paix. Notamment des femmes : on en parle que peu, mais elles sont là (les mères des « microbes » (les plus jeunes) comme celles des flics, baceux ou autres).

Il s’agit sans doute plus d’un film d’hommes, bien que la loi soit incarnée, en son autorité, par une femme

(Jeanne Balibar, tellement convaincante) : la commissaire qui connaît son personnel. On ne la croise qu’au début. Un film d’hommes…

La vie est compliquée quand on a la peau de couleur autre que ladite « blanche ». Surtout en banlieue…

Le jeune type immédiatement à gauche est celui par qui le scandale arrive (Issa) : dans le carton qu’il porte à l’image se trouve un lionceau prénommé Johnny par son père adoptif, un circassien qui veut retrouver son ouaille – ici de dos

. Face à lui, Chris ( Alexis Manenti, co-scénariste) chef de la petite brigade qui officie ce jour-là (la tragédie, peut-être, en unité de lieu, de temps et d’espace se joue et se noue ici). Le Chris en question est assez sûr de sa force et de sa représentation : il incarne la loi

avant celle promulguée par les frères musulmans (nommés ici « Muz » sans doute pour les faire apparaître moins prosélytes – mais ils le sont, et fortement).

Le Chris en question fait régner une espèce de terreur dans « son » quartier

où arrive Stéphane (en arrière plan, avec son brassard : Stéphane (Damien Bonnard, parfait)) – ce dernier est là pour apprendre, sans doute, mais se trouve confronté à la bêtise crasse de son supérieur, laquelle bêtise

ne tardera pas à se retourner contre son auteur. Course poursuite

dérapage

bavure – les ingrédients réunis – on ne saura pas comment se dénoue l’histoire, mais cela n’importe pas. Une bavure oui : mais filmée

 

par le drone de ce jeune type à lunettes, là (Al-Hassan Ly adorable mais malheureux – il ne serait pas improbable qu’il y ait là quelque  accointance avec le réalisateur – mais je n’en sais rien). En tout cas, il filme, enregistre, conserve et mémorise. Tout est là.

Dans le dossier de presse, le réalisateur indique qu’il filmait tout dans son jeune âge (il ne disposait pas de drone, non, mais filmait) – pour documenter les actions de la police (ainsi que le faisait, dans La Cordillère des songes, Pablo Salas – pratique du cop-watching) : ce sont les armes des pauvres, du peuple, des malheureux, des dominés.

On approche de la fin : le jeune Issa (interprété par Issa Perica) voleur (emprunteur) de lionceau sera repris, mutilé, humilié. On n’en parlera plus : la carte mémoire où figure le film impliquant la police dans cette bavure sera (probablement) détruite

par Gwada (Djebril Zonga) – on n’en devrait plus parler. Les affaires continueraient ainsi que la police qui continuerait ses rondes ordinaires

et tout rentrerait dans cette espèce d’ordre auquel on est (plus ou moins) habitués… Sauf que non

Dans ce film coup de poing, ces misérables-là se vengent…

 

Les Misérables, un film de Ladj Ly (2019) prix du jury au festival de Cannes cette année.

Sur le carreau

 

 

 

c’est un thème normalement récurrent – c’est obligatoire et se battre pour l’est tout autant – je pense aussi à l’ami Beinstingel – le travail,voilà – c’est ici (En guerre, Stéphane Brizé, 2018), ou ou encore – surtout ce dernier lien (vers l’Usine de rien – magnifique aussi) , je pense – on pense aussi aux Lip des années soixante dix – on pense que le monde d’aujourd’hui est tout aussi pourri que celui d’il y a deux siècles, celui de Germinal et son carreau, ou quelque chose d’approchant – c’est le travail et c’est la grève, la lutte, l’entente et la sympathie qu’on éprouve pour ces hommes (on ne voit, pratiquement, que des hommes)

une bataille âpre et déloyale, qui finit assez mal – mais l’espoir quand même –

des hommes donc qui se battent pour leur emploi – une usine de sous-traitance automobile : les donneurs d’ordre (comme on dit finement) sont Peugeot et Renault, et les ordres ne viennent pas (on a trouvé moins cher ailleurs, évidemment comme d’habitude – d’ailleurs, on doit à la vérité de dire que ce « moins cher »-là est étudié depuis longtemps, et qu’on implante plutôt des usines ailleurs afin de moins payer et les gens (les esclaves aussi bien) et les biens – et faire tourner un peu plus la machine – on se bat

pour être entendus et écoutés, pour sauver ce qui reste encore de fraternité entre humains, sans doute car qu’en est-il de la protection sociale en Chine, ou au Viêt-Nam ? La politique des Ghosn ou Tavarès, appuyée par l’État depuis des décennies, à quoi rime-t-elle, sinon à réaliser comme ils disent des « économies d’échelle » sur le dos des salariés qui sont pris comme des « variables d’ajustement » des coûts ?

Alors, on se bat et on s’épaule – le film est réalisé à la manière d’un suspense, les hommes vont, attendent, laissent venir, négocient : on ne veut rien savoir – on a droit à la venue de celui-là

osant dire « je ne suis pas le père noël » – parce que, sans doute il y croit encore ou aimerait nous y faire croire – se moquant du monde, des souffrances, des blessures –

que reste-t-il sinon la promesse de tout détruire ?

L’usine date d’une cinquantaine d’années, les hommes ont cet âge-là aussi, on veut les foutre dehors – deux cent soixante dix sept personnes –

faire venir les télévisions, les radios, faire parler de la lutte, est-ce suffisant ?

il y a la force du syndicat – il y a les blocages des entrées des usines Peugeot ou Renault, les tentatives du moins, il y a les discours, les appels, les demandes – les sourdes oreilles, les atermoiements du ministre – l’État actionnaire dans les deux cas, très minoritaire dans les deux cas, mais l’appel aux forces de son ordre pour empêcher les ouvriers de s’exprimer est patent (même si on comprend bien que ces forces de l’ordre-là sont en quelque sorte sur un même bateau, parfois)

une lutte comme il y en a cent, mille – elle n’est pas perdue, un repreneur s’annonce, cent vingt postes seront « préservés » mais l’usine tourne depuis au ralenti, les commandes sont au plus bas – mais qu’on ne s’inquiète pas trop pour les salaires des chefs d’entreprise (près de 7 millions d’euros par an quand le SMIC pour la plupart de ces gens n’est pas à 18 mille euros par an, soit un ratio comme ils aiment à dire, de 390…) (pour un Ghosn, qui doublait  ce chiffre, qui s’offrait résidences repas d’anniversaire et autres joyeusetés aux frais de l’entreprise…) (comment veux-tu qu’on oublie ?) – on se bat donc, les visages parfois fermés

sans violence pourtant

les lettres de licenciement tombent, on pleure – mais la lutte n’est pas terminée, elle continue encore et encore – dans la dignité et l’équité.

 

ON va tout péter, un film d’action de Lech Kowalski.

 

 

 

Nurith Aviv, ou l’image de « Daguerréotypes »

 

 

Un billet qui sort de l’ordinaire (s’il y a un ordinaire) parce qu’il retrace pour le lecteur (ou la lectrice) la fin d’une soirée dans un cinéma (c’était dimanche dernier, 13 octobre 2019).

Ça se passe à Beaubourg, dans la petite salle, le public (un peu clairsemé) a eu droit à la projection du téléfilm « Daguerréotypes » d’Agnès Varda (1975). On connaît assez bien (ici) le travail d’Agnès Varda (et sa Cléo, par exemple), et on a été voir un peu ce qui se tramait là-bas. À l’issue de cette projection, il y avait un entretien avec l’une des plus importantes cinéastes du monde (tout simplement) qui a commis l’image de ce film (et de quatre autres de la Varda : elle la connaît bien).  Ce fut, c’est toujours d’ailleurs,la première chef opératrice, directrice de la photo à posséder une carte professionnelle du CNC : figure historique donc, aussi…

Ici donc, le rédacteur a ouvert son magnétophone (en vrai c’est son appareil photo, qui fait aussi téléphone). Ici, la retranscription des paroles dites alors. Je chercherai le nom de la personne qui accueillait ici Nurith Aviv, mais déjà, on remercie pour l’accueil.

(en italique, les questions de ce monsieur; en gras et en italique, les questions de la salle)

Comment avez-vous connu Agnès Varda ?

Eh bien très simplement comme c’était à l’époque, c’était en 75 donc au téléphone elle m’a appelée bonjour c’est Agnès Varda, j’ai vu l’image d’un film que vous avez fait, je l’ai vu à Cannes, et je voulais vous féliciter » donc je me dis c’est bien Agnès Varda veut me féliciter pour Erica Minor le film de Bertrand van Effenterre qui est passé à Cannes, très bien, et puis elle me dit « vous voulez bien travailler avec moi ? «  j’ai dit bon, ok, vous pouvez passer demain, oui,je peux passer demain… J’arrive et elle me dit, « bon il y a après demain, il y a ce type-là qui passe au café, est-ce qu’on peut commencer à tourner demain ? » Mais oui, ça va, le lendemain on a commencé à tourner le lendemain, et ce qui est étonnant dans cette histoire c’est qu’elle a vu les images que j’ai faites dans un long métrage et elle a décidé que c’est moi qui… et elle n’est pas du tout… c’est à dire que pendant une semaine elle me cherchait par des voies complètement, complètement détournées, elle a regardé la liste de tous les techniciens qui ont fait le film et elle appelait tout le monde finalement elle est tombée sur la femme d’un ingénieur du son qui lui a donné mon adresse, mais elle était cool…moi je ne l’aurais pas été jusqu’au dernier moment, moi je n’aurais pas eu … voilà elle m’a dit qu’elle avait vu cette image-là et qu’elle était avec Jacques Demy et que tous les deux étaient très… du cadre de la lumière, ça leur a beaucoup plu, je trouve ça génial de la part de quelqu’un comme ça, elle ne savait pas qui j’étais juste, elle a aussi prétendu qu’elle ne savait pas si j’étais homme ou femme…

Quelle était l’équipe lors du tournage, vous étiez combien ?

Eh bien j’avais un assistant qui était à l’époque Denis Gheerbrant mais je crois que ça ne se passait pas très bien entre lui et Agnès je crois qu’en cours de route quelque chose mais je ne sais pas, en fait bon voilà, après je ne me rappelle pas qu’il y avait un électricien, mais il devait y avoir quand même un ingénieur du son, donc ça fait que bon on était quand même au moins 4 oui

Et comment se faisait la connexion entre Agnès Varda et vous, sur le tournage elle était derrière le cadre vous aviez un système de communication… parce que la mise en scène est très précise…

Ça dépend… c’est à dire que le premier jour, je me rappelle je m’en rappelle comme un cauchemar… parce que tout c’était mets toi là mets toi là et mets toi là mets toi là et c’était des plans très courts, hein… bon, le deuxième jour on s’est trouvé chez le boucher et là, ce qui s’est passé c’est que le couple, le vieux couple là qui finit ce film (« le Chardon Bleu ») oui voilà ils sont arrivés

et ils ont… et moi j’ai filmé comme je pouvais donc et elle elle ne pouvait rien, rien dire puisque c’est un plan séquence, hein, là, donc à partir de là, et elle ne pouvait rien dire mais moi non plus c’est à dire que tout d’un coup ça se faisait et il fallait suivre donc c’est là qu’il y a eu quelque chose qui s’est passé et à partir de ce moment-là… je parle de tout ce qui est le… suivre les gens on était là à suivre et elle devait faire confiance et en me faisant confiance à moi, moi aussi je pouvais me faire confiance aussi, donc vous voyez il faut laisser faire, c’est à dire que ce n’est pas moi, moi je ne fais rien moi je pense que c’est les gens qui font la caméra moi je dois juste je suis juste présente mais vraiment je dis ça très sérieusement mais il y a aussi toute la partie qui est de la mise en scène, vraiment de la mise en scène, pas photographique mais presque… Mais alors là ça s’est vraiment passé super bien, c’était vraiment mais justement il ne fallait pas la parole du tout…

Intuitivement

Oui, il n’y avait plus beaucoup de paroles, moi j’ai trouvé ça vraiment.. pour tout ce qui est mise en scène parce que c’était toujours des références à la photographie, on était toutes les deux photographes donc oui, ça s’est vraiment passé dans quelque chose qui était vraiment harmonieux, alors on ne peut pas tellement comprendre comment ça s’est passé le premier jour, parce que vraiment tout au long après, tout au long c’était génial, vraiment génial… Et puis bon voilà

Est-ce qu’il y a des questions, des remarques des observations dans la salle… ?

(dans la salle on apporte le microen attendant) Moi j’ai une question, euh… oui,il n’y avait pas d’électricien, mais comment était l’électricité sur le tournage ?

Mais parce que on a tout tiré depuis chez Agnès, pour éclairer et il en fallait parce que à l’époque il fallait éclairer quand même, il n’y avait pas de lumière du tout, là il fallait quand même une certaine quantité de lumière donc, on a tiré un fil de chez Agnès et on tournait en 16 hein, et on a tiré donc le fil de 80 mètres on ne pouvait pas aller plus loin que 80 mètres…

Ce qui a limité le champ d’action

Oui, voilà c’est ça donc on allait dans tous les sens, au maximum 80 mètres et Agnès prétendait que c’était son cordon ombilical (rires) et Mathieu avait à l’époque un an et demi et donc il fallait qu’elle fasse quelque chose qui soit proche si vous voulez voilà… qui la reliait à la maison

 

Oui, alors la question de la salle : « Bonsoir, j’ai une question un peu bête, je voulais savoir combien de temps a duré le tournage, et est-ce que les scènes étaient répétées ou alors est-ce que c’était spontané ? »

Euh… ça dépend desquelles… répétées je ne crois pas mais bien sûr il y a des scènes qui sont mises en scène bien sûr, exprès quand ils parlent des rêves quand on voit que c’est une caméra et la fin, oui, tout ça est mis en scène mais le reste non, ce n’est pas répété, c’est de l’observation.. et pour le tournage je crois que c’était que quatre semaines… mais après il y a aussi je crois que Agnès a eu des idées une fois qu’elle était au montage des petits bouts qu’elle a ajoutés après comme le sourire de la Joconde, elle a trouvé que la fille ressemblait mais c’est vrai hein… et puis aussi des petits trucs avec le magicien, des petits trucs comme ça qu’on a fait, mais ça c’est la méthode Agnès hein, mais c’est des petits moments, elle monte un peu et des petits trucs qu’on a peut-être fait plus tard…

Ce qui est intéressant, c’est que vous avez dit tout à l’heure que c’était la représentation du magicien qui a déclenché le tournage…

Oui, oui, voilà parce que c’était un samedi et elle a du se dire que oui on va tourner et certainement qu’elle a eu l’idée de dire à tous les voisins d’y aller parce que comme ça, il y aurait tout le monde vous comprenez, c’est à dire que c’était la trame narrative pour elle, c’était à partir de là…

(de la salle) oui,tu disais que c’était qu’elle avait dit « c’était mon cordon ombilical » et je voulais savoir à quel moment de sa vie elle avait décidé de tourner ça ?

Là c’est quand Mathieu son fils a un an et demi et qu’elle n’a pas fait de film depuis un moment..

Et avec son mari ça va ?

Avec son mai ? Oui… là ça allait mais… là où ça n’allait pas c’est un film que j’aime beaucoup c’est un film qui s’appelle « Documenteur » qui raconte le moment où ça ne va pas avec son mari …mais après ils se sont retrouvés hein, mais le moment où ça n’allait pas, ça a donné un de ses meilleurs films en tout cas que moi j’aime beaucoup qui s’appelle « Documenteur » et en anglais «Emotion picture »

Est-ce que c’est un film qui a pu nourrir les vôtres, même si on voit qu’il y a surtout des différences il y a des choses qui ont pu résonner dans votre travail ?

Comme chef opérateur ou comme réalisatrice, parce que c’est quand même différent…

Réalisatrice

Comme réalisatrice… j’ai prix le contre courant de ce que je fais comme chef opératrice hein parce que justement, les films que je fais, à partir du film « Circoncision » et tous les films sur le langage après je me suis privée de justement de tout ce qu’il y a là, la vie des gens, je voulais vraiment me… je voulais vraiment me heurter à comment filmer la parole sans vraiment… y aller en direct hein frontalement et que je continue encore mon dernier film est pareil, mais c’est pas pareil non plus parce que il y a tout un travail qui se fait pendant un an ou deux avec tous ceux qui seront dans le film donc c’est pas pareil mais justement c’est le contraire, mais on croit que ce sont des documentaires mais pour moi, ça ressemble plus au travail que font les acteurs au théâtre… Donc ça n’a pas non… mais je ne peux pas dire mais ce qui continue quand même, tout ce qu’on voit c’est que dans tous mes films on voit ce qui a rapport à la photographie, c’est à dire qu’on voit les gens qui sont debout, le cadre dans le cadre aussi..

Oui, c’est peut-être votre touche de chef-opératrice sur le film, ça, le cadre dans le cadre..

Oui peut-être mais c’est à dire que c’est toujours un va et vient entre si… le travail se passe bien, c’est qu’on ne peut plus savoir qui a fait quoi, parce que ça suffit aussi c’est comme jouer du jazz, on ne sait pas qui fait quoi exactement, qui lance on ne peut pas dire c’est une note, une note une note et on ne peut pas dire, alors évidemment chaque film va nourrir celui qui va venir après mais on ne peut pas tellement dire, ce n’est « un plus un » hein…

(de la salle) Vous avez coupé ensemble ?

Monter on dit, monter…

Oui, vous avez monté le film ensemble ?

Chez les Allemands on coupe, chez les Français on monte hein (rire) non, mais c’est pas moi, non, c’est Agnès, mais Agnès met beaucoup beaucoup de temps pour monter, je dis « met » mais elle est quand même là, hein, elle est là, donc oui, elle mettait beaucoup de temps pour monter ses films parce que c’était toujours tout un travail d’associations d’idées, après elle avait d’autres idées, et elle contrairement à moi parce que pour moi le film ne se passe pas au montage, pas du tout dans mes propres films… mais elle, elle travaille beaucoup beaucoup et même elle va tourner encore après parce qu’elle a trouvé une association d’idée et qu’elle veut montrer.. mais je ne sais pas combien mais des mois et des mois…

(de la salle) Merci pour le film… je voulais savoir si le film s’inspire de la photographie ou plutôt de l’histoire du cinéma parce que on voit toutes ces références à la psychologie photographie, allemande ou même je pense à l’expo … on ne donne pas leurs noms mais on sait où les trouver, c’est comme un album de famille, je voulais savoir ça…

Euh c’est toi qui fais tout le travail là, hein… Mais je ne crois pas qu’Agnès ait des références intellectuelles, hein, non, elle a des références à la peinture, à la photo aussi mais beaucoup beaucoup à la peinture et le travail avec Agnès se fait beaucoup après parce que j’ai fait quand même cinq films avec elle et on allait beaucoup beaucoup ensemble voir des expositions, beaucoup et pas forcément pendant le film mais dès qu’on était quelque part dès qu’on arrivait dans une ville on allait voir beaucoup, beaucoup et elle a fait aussi l’école du Louvre hein et pour elle c’était vraiment et pour moi aussi d’ailleurs jusque maintenant avant que je commence un film je vais toujours au Louvre, mais c’était pour voir comment le peintre le portrait comment la lumière etc. etc. la référence est beaucoup la peinture…

Est-ce qu’on peut dire que c’est une sorte de peinture vernaculaire parce que ça ressemble à ce qu’il y a juste à côté comme exposition…

C’est encore toi ça… oui, mais c’est formidable de faire ces associations-là, c’est bien oui justement

Est-ce qu’on peut parler des portraits photographiques ?

Elle a la chance d’habiter la rue Daguerre et il faut le faire hein…

Il y a un montage aussi qu’elle faisait manuellement, avec un cache…

Oui, oui, avec Agnès tout est artisanal, tout se faisait manuellement, elle avait un cache qu’elle enlevait, qu’elle mettait oui, pas du tout… elle était comme ça toujours du côté artisanal, beaucoup comme la couture… c’est une sorte de patchwork, vous voyez, un peu comme ça, couture et patchwork

Vous avez parlé de « retake » après le tournage, c’est par exemple le magicien, par exemple, retournage après, en cours de montage

Oui, il y a des petits… oui mais vous savez c’était en 75 hein, et je me rappelle qu’avec le magicien on avait refait le plan, par exemple avec la Joconde, oui ça je suis sûre, et aussi avec la boite, les boites des choses comme ça, oui mais elle a eu comme des idées et donc après qu’on ait tourné, elle voulait encore les boites… bon tout comme ça… Et je me demande si on n’avait pas tourné avec la fille, là, sur la patinoire aussi, oui j’ai l’impression que c’était plus tard, et je me dis maintenant que ce n’était pas nécessaire, mais justement moi je suis trop conceptuelle, disons, je crois que si on dit 80 mètres c’est 80 mètres et c’est tout moi je l’aurais enlevé… (rires)

(la salle) je voulais savoir ce que vous pensez du rapport entre le quotidien et le rêve chez Agnès

Chez elle, est-ce que je dois faire sa psychanalyse … ? (rires) non moi ce que je sais c’est que moi à l’époque je faisais une psychanalyse et elle ça l’a beaucoup troublée, elle voulait tout le temps savoir ce qui se passe, et pourquoi je fais ça, et pourquoi j’en ai besoin et moi j’essayais d’expliquer, je disais que au centre de la psychanalyse, c’est le rêve et le travail sur le rêve, voilà alors moi je prétends que c’est sur l’écran, c’est à dire que elle a fait comme si elle était contre et tout ça, mais après elle a demandé à tout le monde de quoi il rêvait… Et les gens, ce qui est marrant c’est que les gens ils ne parlent pas du rêve de la nuit, ils parlent du rêve de jour quoi… hein… alors le rêve, pour les gens à part peut-être le coiffeur, ou celui qui a fait le somnambule, oui je crois qu’il y a quelque chose comme ça, mais moi je me rappelle que ça l’a beaucoup intriguée le pourquoi je vais en analyse que les artistes ils ont pas besoin d’aller en analyse de tout ça…

(la salle) le film a l’air de se poser dans une quotidienneté objective extraordinaire, mais en fait il devient une fiction

Une vision ?

Une fiction…

Ah oui, bien sûr

Un rêve, les gens commencent à révéler quelque chose d’eux-mêmes, et il me semble que le personnage de l’illusionniste introduit cette dimension surprenante…

Oui mais c’est ça le problème de la fiction, c’est ça

Qui fait que le film n’est plus un documentaire, c’est quelque chose de très poétique, elle dit quelque chose…

Mais oui, bien sûr… mais moi je ne sais pas ce que c’est que la réalité et cetera parce que déjà dès qu’on met un cadre autour de quelque chose c’est déjà une fiction, hein, pour moi, donc après qu’est-ce qu’on appelle fiction, pour moi, ce n’est pas très… Et elle, elle a pris à bras le corps l’illusionniste, elle a commencé le film par là, et elle savait que ça devait aller par là intuitivement, donc elle a commencé par là intuitivement et après elle a suivi mais c’est ça la force d’Agnès justement elle a fait ça fiction documentaire etc comme d’ailleurs Chantal Akerman aussi, il n’y a pas, il n’y a pas … c’est à dire qu’un jour on va faire ce qu’on appelle fiction et un jour ce qu’on appelle documentaire, hein

C’est vrai que le film, avec le magicien, serait plus dans la ligne Lumière du cinéma mais le magicien introduit Méliès…

Oui…

Éventuellement, ces références cinématographiques, cette cohabitation,de ces deux lignées

Oui,mais c’est ça avec Agnès,elle allait de l’un à l’autre oui, et justement moi c’est ce à quoi je tiens beaucoup, et j’aime ça beaucoup…

L’océan et la Tour

 

 

 

 

 

On dira peut-être qu’il s’agit toujours de la même vieille histoire (always the same old story) puisqu’une jeune fille épouse contre son gré un homme riche mais qu’elle en aime un pauvre. La jeune fille (Mama Sané tient le rôle d’Ada)

et le jeune homme pauvre ( Souleiman, interprété par Ibrahim Traore)

Cependant (outre qu’on se demande qui peut bien être ce « on » qui ouvre ce billet, sinon un gardien de quelque originalité triviale), il y a plus qu’une histoire d’amour dans ce film (primé à Cannes cette année, avec le Grand prix – tourné avec des acteurs non professionnels (mais qui le sont devenus, de fait) – doté d’une grande force et d’un grand courage quand même).

Il s’agit de donner une forme à un moment de la vie du pays et, particulièrement de sa jeunesse.

Une tour pyramidale et noire qui symbolise le devenir d’une certaine Afrique (et qui ne verra jamais le jour…) et d’un certain pays.

C’est cette tour le véritable fantôme du film – même si elle ne compte que peu dans la narration. C’est par elle que les jeunes hommes se révoltent

et qu’ils s’en vont (vers l’Europe) : leur voyage se solde par leur mort. Alors les filles se retrouvent seules

Sans qu’on sache très bien dans quelle circonstances, la nuit, les filles se lèvent et marchent.

Il y a quelque chose de merveilleux dans cette nuit – mais quelque chose de la terreur aussi, ou de la mort qui revient hanter les vivants. Il y aura un grand vent

Puis lors du mariage d’Ada (c’est elle sous le voile noir)

un feu prend dans la maison des nouveaux épousés sans qu’on puisse savoir pourquoi. Plus tard, un autre feu détruira la maison du promoteur de la tour. Un jeune commissaire sera nommé pour résoudre l’affaire (Issa, interprété par Amadou Mbow)

mais lui aussi sera pris

Une espèce de sort s’est emparé des êtres et des rêves

et c’est aussi pour qu’il existe que vient ce billet (*).

Mais surtout, toujours proche, toujours présent

l’océan qui donne son titre au film mais qui a pris la vie des êtres aimés.

S’il manque peut-être une dimension magique à l’image, le film tient bon et nous emmène avec charme et grâce vers un dénouement fin et élégant (on pense à Cocteau et son Orphée, les miroirs ici aussi mentent, les ombres portées et les musiques suggèrent, les acteurs – notamment les seconds rôles – nous emportent). Une réussite très prometteuse (il s’agit du premier long métrage de Mati Diop).

 

Atlantique, un film de Mati Diop

 

(*) il faut lire à ce propos le magnifique ouvrage de Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts.

sur l’écran

Sur l’écran la pianiste s’agite, mais le son est coupé.
C’est une allégorie. Elle s’agite en silence pour dire toutes les femmes effacées, inconnues, oubliées.
« J’ai un mauvais pressentiment mais qu’importe » dit le héros sur une autre chaîne.
« Fais ce que tu as à faire quoi qu’il advienne », lui conseille-t-on.
_ Je ne te promets rien. » répond-t-il.
Moi non plus j’ajoute à voix basse (et donc pour moi-même). Le héros frappe à une porte. Il est question de sorcières, comme d’habitude. Les femmes effacées, inconnues, oubliées, nocives, ça fait très longtemps que ça dure, que ça se propage dans les esprits, les fictions et les réalités en rendent compte chacune nourrissant l’autre et l’inverse.
« Crache le morceau! » dit le héros.
Très bien.
Ma question est – que cette maison[s]témoin soit le témoin de ce questionnement – en a-t-il toujours été ainsi ? Pendant les deux cent-cinquante mille ans où nous étions chasseurs-cueilleurs (deux cent-cinquante millénaires, c’est-à-dire peu ou prou une durée d’environ cent vingt-cinq civilisations cul à cul), pendant ce temps où nous étions tapis autour des foyers, réunis, effrayés par les prédateurs, effrayants pour nos proies, en a-t-il toujours été ainsi ? Et les vénus callipyges ? Quelles mémoires racontent-elles silencieusement ?
Il y a plusieurs niveaux de connaissance, plusieurs niveaux au sens propre : dans la cave d’une maison témoin, les fossiles et les questionnements ; au rez-de-chaussée salon salle à manger cuisine, le théâtre, l’agent immobilier qui organise la visite (c’est un homme, ou bien c’est une femme avec le lexique et les automatismes d’un homme) pour les clients, un couple (sans doute qu’elle demande où pourra se brancher la machine à laver) ; à l’étage, la salle de bain aux miroirs kaléidoscopiques qui nous traquent, nous définissent ou que nous nous évertuons à tromper, rigoureusement peints à la main quand nous en avons l’énergie et/ou l’occasion, et puis les chambres où s’agitent des rêves. Et passent des allégories de pianistes travaillant leur instrument en robe de soirée sans que personne n’entende.