les chevaux (2)

 

Voilà un moment qu’on n’est pas entré dans cette maison (« entre ici Jean Moulin », tsais) c’est que les ennuis techniques alliés des contretemps et des obligations ont posé des barrages difficilement surmontables (apparemment) mais ça n’empêche pas d’aller au cinéma. De un. Et puis une espèce de lassitude vis à vis des choses courantes aussi, la maladie quelque peu, le travail pour une part (Henry Miller  » qu’il aille au diable celui pour qui le travail n’est pas un plaisir »), la relecture, le journal, la perte de quelques objets (retrouvés pour la plupart) toutes sortes de choses qui arrivent, n’empêchent plus de dormir, mais affectent l’allant du rédacteur. En vrai,la fatigue. Mais les histoires aussi parfois peuvent aider à surmonter cet état de l’âme. De deux. Peut-être (écriture qui continue, photographies qui essayent), un brin de défaitisme pour la résidence de la Marsa, la vie continue et les voyages reprendront, je ne m’inquiète plus, juste quelque peines et nostalgies, une espèce d’impression d’un  joug si lourd pour tracter de si lourdes charges – cela changera. Trois. Ici donc à nouveau, une merveille – il en faut – et qui vient d’une femme – et c’est tant mieux – trop choqué des événements de Toronto : cent mille lieues de comprendre le chemin de certains, quelle honte…

 

Les précédents chevaux étaient géorgiens, imbus peut-être d’une sorte de spiritualité qui allait légèrement en biais (ah voilà, il y avait cette chanson texte Louis Aragon, musique et chant Jean Ferrat : « ce qu’on fait de vous hommes femmes… ») (« J’entends j’entends ») (c’est un peu loin, je reconnais) (je m’y perds à peine) (il s’agit plus de l’amble, et des coeurs qui battent ensemble dans cette configuration, il me semble) : avec les animaux (foin des spécistes, et autres végans à la mode), autres habitants du monde, cette sensation d’appartenir aussi au même. Ici aussi : les plus belle images sont celles de ce héros (Brady Jandreau, dans son propre rôle, comme tous les personnages de ce conte si réel) qui parle avec un cheval sauvage, l’apaise, mais le dresse… Au même monde, certes, mais la plus noble conquête de nous.

Hors champ, lorsque dans l’histoire cette bête se blesse, pour garder sa liberté, il faudra l’achever. Et c’est cette mort même qui a servi de point de départ au film (The Rider, Chloé Zhao, 2017, présenté à Cannes en 2017 à la quinzaine des réalisateurs) et de moteur : l’allégorie qu’emploie le jeune cow-boy, cette plume qu’il porte sur son chapeau, sa vie elle-même qui ne vaut plus d’être vécue s’il ne peut plus jouer sa partie au rodéo.

Un accident de rodéo, un de ses amis qui lui aussi s’est trouvé sous les sabots de celui qu’on voulait entraver – le rodéo, que je comprends aussi mal que le base ball, a cette caractéristique – à moins que ce ne soit une qualité – ou un défaut je ne sais pas bien – de faire surgir des affects puissants, un peu comme la boxe, en une mise en scène tragique du couple dominé/dominant que cherche à cacher, voiler, dissimuler la politesse, la société, la vie en société – une visite à l’hôpital où il se trouve, cet ami, et puis des tatouages, et puis des animaux qui vivent ainsi que des hommes et des femmes dans ces grandes étendues étazuniennes (Dakota je crois bien, je suis allé voir avec GSW mais j’ai des difficultés avec les machines, aujourd’hui : un autre jour, peut-être, je trouverai les lieux de tournages).

Mais surtout les liens de fraternité qui existent entre le héros, déchu soigné (la trentaines d’agrafes qui resserrent le cuir de son crâne…) rétabli mais non, incomplet, et sa soeur et son père : cette intimité qu’on voyait aussi dans le film précédent, la réalité de cet humanité, juste magnifiquement suggérée mais montrée. Un bonheur, un plaisir, une joie.

A ne pas manquer (ainsi que le précédent).

Chloé Zhao (déjà croisée ici pour son précédent, magnifique tout autant)

et Brady Jandreau (le bras de l’opérateur, Joshua James Richard; derrière l’ingénieur du son Wolf Synder – ici en lien, le dossier de presse du film – les films du Losange)

 

 

 

Les révoltés

 

 

passera comme dans un rêve (c’était un (morceau du) titre de livre qui a disparu dans la maison brûlée) : le film commence par la scène de lit (on pourrait décrire les films par leur prise de position dans le domaine du genre : scène de lit, repas; courir la nuit, se baigner, retrouver sa mère etc etc…) mais ce n’est pas lui rendre justice que de commencer ce billet par elle (elle est illustrative, probablement, quelque chose qui doit s’y trouver, qui s’y trouve, parce que la description qui va suivre tente de coller à la vraie vie) (je ne pose pas d’image de la femme de Zé – en quelque sorte, Zé (José Smith Vargas) est le personnage principal de l’histoire si on décide que l’usine ne l’est pas). Et finalement si (Carla Galvao)

il m’a semblé comprendre que l’enfant qu’elle avait n’était pas de Zé, mais ces deux-là sont assez amis

ici ils sont tous les deux sur un radeau sur le Tage – au fond, la ville blanche peut-être bien qu’on distingue le pont Vasco de Gama sur la gauche de cette image : ça se passe dans sa banlieue – le lieu est désaffecté, des ouvriers tentent de prendre leur vie en main, appropriation des moyens de production, on pense à celles et ceux de Lip ici (à l’image Herminio Amaro)

ils ne veulent simplement que continuer à faire vivre cette usine et vivre aussi par la même occasion, le début du film montre la tentative de soustraire à l’usine ses machines, comme on l’a vu cent fois, on pense aux Conti on pense à Goodyear, on pense que c’est tout simplement dégueulasse et qu’il faut se révolter, oui, mais on suit une narration fluide (Zé, Herminio et peut-être bien  Joachim Bichana Martins)

qui montre ces ouvriers arriver au siège social, désert, il ne reste qu’un vigile qui leur dit « restez si vous voulez, de toutes façons personne ne viendra » , il y aurait bien de quoi baisser les bras mais non, des ouvriers à l’écran c’est déjà suffisamment rare ( on se souvient quand même du Voleur de bicyclette (Vittorio de Sica, 1948) là aussi, un prolo) (on pense à « La classe ouvrière va au paradis » autre merveille italienne (Elio Petri, 1971)) c’est suffisamment rare pour être souligné et soutenu parce qu’ils sont vivants et que c’est là-bas que le travail a commencé, trois heures avec eux, à sauver l’usine, à tenter de vouloir la faire fonctionner, à faire grève parce que c’est la seule solution, et puis et puis passer le temps

une séquence formidable avec des autruches

une autre en forme de comédie musicale

vivante, drôle, acerbe, parfois cruelle, Zé se retrouve peut-être bien seul, est-ce la vie, une espèce d’écho de quelque chose qui est en train de se passer (les difficultés du Portugal d’aujourd’hui, comme celles de la Grèce – j’euphémise, il la faut bien – que faire contre le système qui nous broie, nous isole, nous monte les uns contre les autres ?), comme on aime le pays, son âme et qu’on ne voudrait pas que ça disparaisse…

 

L’usine de rien, un film magnifique, collectif et portugais, réalisé par  Pedro Pinho.

Quatre images

 

 

Le temps est long, malgré tout, et il ne passe pas. Il arrive. Trois images (plus une), ici qui datent de l’année soixante six – les souvenirs se noient, je ne sais d’où me vient cette phrase – une chanson idiote sûrement. L’un des cinéastes les plus prolifiques, secret et inconnu de la plupart du public qu’on peut qualifier de populaire : il ne fait pas dans le block-buster, c’est certain mais qu’importe, son « La Jetée » (1962) avait quelque chose de fantastique (ce film-là est plus connu, mais son travail est assez incommensurable : inutile même d’essayer de le fonder en chiffre, cela n’importe pas).

Ici un film fait d’images fixes, j’en a pris trois il y en a toute une théorie (durée du film : 48 minutes, soit soixante fois plus de secondes, soit trente fois plus d’images donc de plans je suppose, genre 1400).

Probablement Paris, ou Anvers, Liège ou quelque part, la brume, les péniches, le fret pondéreux, avancer dans les terres, faire rejoindre ce fleuve-ci avec ce territoire-là. Même si on parle beaucoup de Cuba, coiffures danses cigares et tout le bastringue, d’autres lieux d’autres images (je ne vois pas qu’aujourd’hui on puisse comprendre la fascination d’alors exercée par cette Antille et son leader maximal et c’est bien une des déplorations du temps qui passe, et ne cesse pas).

Rond point des canaux, Paris 19. L’image est assez floue, on abat encore  non loin de là des bêtes pour les bouches affamées – tout au fond à droite, là-bas, reposent les dépouilles des monarques de cette France-là – à peine vingt ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre – le cinéma rend présent le passé, on voit comment le monde se trouvait – on imagine seulement, c’est vrai. Ici, voilà trente ans, je comptais les entrants (ou les sortants je ne sais plus exactement), afin d’en tirer des conclusions définitives sur les flux, les visiteurs, les badauds, la présence ou l’absence suivant telle ou telle variable (compter et définir : la plaie du monde). Ici, non loin, par là, entre Pantin et Aubervilliers, vingt deux ans plus tôt que ce film, une rafle s’empara de mon grand-père. Puis dix ou douze ans plus tard, l’un de mes oncles que je croise au détour des arrêtés de fermeture de ces abattoirs…

C’est que les choses humaines, les miennes comme les vôtres, hantent toujours les images, le passé revient au présent par le cinéma, passer par un cinéma qui projette un film des années passées, noir et blanc pourquoi pas, le son quand même, regarder, essayer de comprendre en quoi ces images-là influent sur la vision du monde qu’on a aujourd’hui… Les images de guerre, de manifestations, tu sais l’année prochaine (elle arrive, espérons qu’on la verra, quand même – mais qui peut dire si d’ici demain, encore ?), l’Etat lui-même (ce chien, cet animal cruel et bas, vil et sans vergogne) fêtera (en l’espèce, s’il est encore là, son premier serviteur, le petit président) les cinquante ans révolus d’une espèce de happening, en son mois de mai – on commençait le vingt deux mars, dit la vulgate – mais comme il se doit, on réprima l’affaire (sans doute n’y eut-il que peu de sang, et j’ai vraiment peur, ces temps-ci, que le monde comme il est aujourd’hui ne réussisse pas à résoudre ses affaires autrement que dans cette humeur poisseuse qui noircit et se fige à l’air libre…) : dans le film, il est dit : « la police ne se trompe nulle part » car elle sait où frapper, toujours…

Ici une vue de Berlin, un lion (#319) qui sur son dos porte un ange probablement, et ce commentaire (off toujours évidemment) : « est-ce qu’une bombe atomique sur Berlin aurait innocenté Buchenwald ?« …

Sophisme ? qui pour reconnaître que l’histoire est passée ? il y a beau temps (le 10 décembre, je crois, ni oubli ni pardon, il m’a semblé voir passer une information sur le mémorial de la Shoah et les morts déportés de Tunisie, il m’a semblé voir ça quelque part), on n’oublie rien, il est temps de passer à autre chose, quelque chose comme l’espoir, ou la joie de vivre ? Il (nous) suffit de croire… Dehors tombe la pluie, au ciel l’astre décroît, sa courses s’infléchit ici, bientôt on fêtera d’autres jours célèbres … et un temps viendra « qui annonce pour on ne sait pas quand la survivance des plus aimés« …

J’aime tant à espérer, tu sais, tant…

Ah bah, voici ce visage magnifique, vers la fin (qui est-ce ? on ne sait, elle a vécu elle se trouvait dans une de ces réunions (ce genre de réunions qui, se terminant, voit aux abords de ses sorties les forces de police attendre de pied assez ferme (la police sait toujours quand il s’agit de réprimer, faire peur, combattre la liberté : la police aime l’ordre)) la voici vivante, pratiquement

Quatre images, une espèce diaporama commenté. Une merveille.

 

« Si j’avais quatre dromadaires » (un film de Chris. Marker, 1966) (produit par Henri Régnier (Hambourg)  et Claude Joudioux (Paris))

un concentré résumé pour connaître un peu s’il se peut Chris Marker : arte blow-up

 

La vie facile

 

 

T’en souvient-il de cette chanson qui fait :  » la grande vie/à mon avis/c’est la vie que l’on vit/lorsque l’on s’ai-ai-aime » ?  Je ne me souviens plus, peut-être Zizi Jeanmaire (prénom d’un autre siècle, pas vrai ? mais moi je l’aime bien cette dame, toujours parmi nous jte ferai dire)… Trouvée.

 

C’est l’histoire d’un type de peut-être seize ans qui s’en va de sa campagne (il y laisse une mère, un frère plus âgé marié père d’un enfant -on l’apprend ensuite) pour travailler en ville

(il semble – je n’ai pas fait le travail comme il faut, je n’ai pas lu l’entretien avec le réalisateur; parfois je n’ai pas le temps, je n’ai pas l’envie) (la solitude, sans doute) un boulot de merde comme on dit de nos jours (le film se déroule de nos jours, sorti en décembre 2016, présenté l’année dernière à Cannes à la Semaine de la Critique), quand le bâtiment va, tout va : c’est le cas, semble-t-il à Phnom Penh, capitale du Cambodge, située au milieu du territoire mais sur le Mékong

ici le champ : là où bossent des milliers de gens pour l’établissement de résidences ou hôtels de luxe pour « population solvable » (c’est beau comme de l’antique, l’hôtel de ville y est d’architecture greco-romaine…)

contrechamp : le fleuve – alors « Le barrage contre le Pacifique », un peu comme la mer, et celle de Marguerite (sa mère), la rue Saint-Benoît, Robert Antelme et les années cinquante, ça m’évoque et me dit à l’âme des mots et des choses qui me disposent, fatalement sans doute, très bien à l’égard du film, je le reconnais), le jeune type (il se nomme Bora dans le film – évidemment aussi voilà un prénom qui descend des montagnes sur Trieste tu sais – son nom en vrai : Sobon Nuon, simple et vrai, magnifique) est happé par la grandeur ou la beauté de la ville

(une photo retournée et recadrée prise au dossier de presse, ici au film annoncele clinquant n’est pas douteux, mais n’importe), les couleurs, la joie de vivre et de côtoyer des amis, des garçonscomme des fillesdes histoires eau de rose (comme on voit, le rose, oui), Bora retrouve un frère plus âgé lequel remarqué par un riche américain semble disposer de nombreux atouts

il se nomme Solei (Cheanik Nov) (on ne les connaît pas, non) le voilà qui aide notre héros, les choses vivent avancent, les temps changent, la mère au loin, du coeur, s’en ira, impalpable au loin « fais attention à toi, tu as bien mangé ? » tu sais comment elles sont, et tout parle, Bora grandit sans doute, son frère lui montre la voie ou le chemin, peut-être gagner mais derrière soi abandonner (son amie, son amour, Aza – Madeza Chem – adorable

la vie qui va) nuances, charmes et douceurs, là-bas quand on ne répond pas, ça veut dire oui, trahison sans doute, aidé par un travail au son magnifique de transition et de simplicité fluide, un peu comme dans un rêve

sans tapage ni violence, une sorte de reconversion, quelques années plus tard, épilogue sans doute, Bora installé, bien coiffé propre sur lui, atteignant peut-être une espèce d’idéal légèrement frelaté, le futur se chargera (on ne le lui souhaite pas) peut-être de drames, quelque chose sourd cependant des images…

Fin.

 

Une merveille, « Diamond Island » de Davy Chou (sa photo en entrée de billet).

Dans la bibliothèque des dvd de la maison(s)témoin, à l’extérieur parce que le monde bouge plutôt à l’extérieur, ici il n’est pas douteux qu’on trouve des appartements témoin : voilà une photo pour illustrer le monde de la vraie vie, dans la salle à manger… (Building G, Koh Pich – Diamond Island en khmer – photo copyright Narun Ouk)

Bon appétit…

Décorez moi ça

 

 

 

Il y a dans cette façon de laisser les choses en l’état une manière de désespoir – la maison(s)témoin demande pourtant à vivre, on la nourrit mais est-ce suffisant ? Il manque des fleurs

en voilà, elles sont décadrées mais c’est tout de même mieux que rien (le billet s’arrêterait ici qu’on n’en aurait guère plus : passe ton chemin, toi qui cherche des intelligences sur ce monde absurde).

Une chanson parle de carnet à spirale et d’écriture sympathique lettres bleues et capitales – cinéma, chansons, photographies, littératures, on aura tout eu : cultiver son jardin disait l’autre – eh bien je ne sais pas trop quand a commencé cette histoire de bouquet

(sans doute et très probablement avec les photos) mais c’est devenu une espèce d’habitude, une fois  par semaine, plus ou moins, j’allais à son hôtel (elle vivait à l’hôtel) lui porter un bouquet de roses que j’achetais dans un établissement du haut de la rue

(s’il le fallait, je compterai le nombre de clichés que j’ai de ces fleurs-là) (lorsqu’elle s’en allé, j’ai compté quatre vingt onze occurrences, mais ce ne sont que celles depuis fin octobre quinze)

trop sans doute, j’en dispose ici quelques uns afin de marquer aussi des souvenirs

aux ami-e-s disparu-e-s – ce ne sont pas que des pensées – l’autre jour

je passais en ville, j’attendais le bus, qu’avais-je à l’idée, je crois la maison de la mère de Marc Auger (j’étais à Maubert, oui), au fond de la perspective, il y avait l’île de la Cité, le quai des Orfèvres, à droite presque au quai, cette librairie qui aime les ouvrages de Jules Verne, et voilà qu’on me touche le coude

c’était ma fleuriste préférée, qui m’indiquait qu’elle travaillait là à présent, ah très bien, dis-je, le bus arrivait je le pris

cette image-là je l’aime plus particulièrement, elle affirme le jardin, elle soutient la vie du soleil, quelque chose de la vraie nature des choses (ça chélidoine, ces trucs-là) (je ne savais pas le faire, mais je crois que c’était dans ces eaux-là qu’elle s’en allait, Maryse, alors ces fleurs, ces décors de maison, ces senteurs suaves et gaies, tout cela sera pour elle comme pour TNPPI) (ici l’arbre d’où elles viennent)

 

Le volet métallique

De retour d’une visite dans une maison non-témoin, une maison comme on dirait une maison d’enfance, l’agent se gare loin de l’agence. Le soleil se couche. Pas de place de parking. Tout est loin de tout. L’agent court, il court comme s’il en allait de sa vie, il court pour arriver, pour arriver avant quoi ?

Les deux vitrines d’annonces sont éclairées, de part et d’autre de l’entrée dont le volet métallique est fermé.

Le volet de l’agence est un modèle à lames pleines en acier, fabriqué dans les années 80 par Douville. L’agent ignore l’histoire complète de ce volet roulant, il s’agit d’une cloison invisible en quelque sorte. Le matin on ne la regarde pas, on l’ouvre. Le soir on la ferme, et on s’en va. Les passants ne voient pas du tout ce volet, ils regardent distraitement les annonces, d’une vitrine à l’autre, et c’est tout.

La société Douville a fermé, mais a rouvert ailleurs sous le même nom, ou presque. L’adresse indiquée sur le volet est désormais fausse, de même que le numéro de téléphone. Combien de façades et de noms cette société a-t-elle emprunté depuis 1927 ? Les fluctuations économiques peuvent-elles renverser une fabrique de volets métalliques ? Un vendeur de pierre ? L’agent engage la clé dans la serrure de marque Prefer (banlieue de Milan, depuis 1941 — drôle de date pour créer une entreprise en Europe — et puis ça commence à faire beaucoup d’objets non-témoin, il faut que la journée se termine vite).

Le bruit caractéristique, bruyant, qu’on ne peut décrire que par une tautologie : « un bruit de volet métallique qui s’enroule » ; comment faire autrement ? À l’ouverture, rythme et variations sonores proches de l’eau qui sort d’une bouteille, et donc en plus métallique et claquant. Et l’inverse à la fermeture, une bouteille que l’on remplirait.

Bref, l’agent ouvre le volet, et entre dans les bureaux sombres, déserts.

Il s’arrête sans allumer la lumière, regarde autour de lui et se demande : qu’est-ce que j’étais venu chercher ?

Les loups aux abords de Paris

 

Cette maison se trouve quelque part en banlieue, elle ressemble à celles dont on entendait vanter les mérites, je me souviens j’écoutais alors Europe numéro un et ça faisait en une petite chanson : « merdrinel/ propriétaire à la montagneueu /merdrinel propriétaire à la mer » il me semble que ça devait être quelque part du côté des Sables d’Olonnes ou je ne sais quelle mer mais océane, c’est à peu près certain – c’était dans les années soixante, on écoutait le hit parade – on a toujours bien aimé les chansons – il y a quelque chose avec les abords de la ville, la grande la lumière comme on l’aime – on sait que ce type, là, celui qui a fait fortune avec ses maisons jetables, s’est expatrié lorsque tonton est arrivé au pouvoir en 81 (la grande classe) s’en est allé aux Etats pour continuer à faire fortune. De l’autre côté de cette ville-là, donc, il a obtenu un bail emphytéotique de la ville (55 ans, je crois bien) pour exploiter un musée qui traite de sa propre collection (qu’il expose aussi à la douane de mer à Venise). Il a droit donc, puisque mécène, à un loyer assez abscons et est libre de fixer comme il l’entend (16 euros le billet quand même) le prix de la visite de ce musée (on a une navette – deux euros (aller-retour) car il n’ya pas de petit profit – qui peut conduire de la place de l’Etoile à ce musée). L’architecture de l’ensemble est, me semble-t-il, de nature à choquer quiconque n’a pas l’habitude de ce type d’oeuvre, aiguë coupante, tranchante sans doute, d’autant plus que les collections qui sont abritées là-bas sont d’art contemporain et donc de nature, elles aussi, à brusquer le visiteur moyen, disons. De l’autre côté de la ville, on a le même signal (dont on parle ici, illustré par le robot en tête de billet). Dans le même ordre d’idée, celle du gigantisme, de l’énormité, du choc, on peut aussi penser au nouveau tribunal édifié du côté de la porte de Clichy. Ici, en juin 2015

Avec la tour Triangle qui, semble-t-il, se trouvera implantée à proximité de la porte de Versailles, on comprend les différents signaux émis par cette municipalité à l’endroit de ceux qui auraient l’idée (assez saugrenue, donc) d’entrer « intra muros »  (on préfère les voir accéder à la ville par le Réseau express régional, qui les porte aux Halles sous ce qu’on nomme improprement canopée, bouffie d’un orgueil tellement illusoire et démesuré, ou à la Défense, c’est mieux pour eux). Ici témoignage de ce qu’on peut voir au nord-est parisien.

 

C’est quelque chose de la ville qui nous entoure, il y a là les nouvelles voies du tramway, au loin il y aura probablement (d’ici on ne le voit pas, mais ce sera construit plus tard parce que les projets pharaoniques ne manquent pas, c’est la ville lumière, il s’agit de la nouvelle olympiade, un siècle après rends-toi compte, un siècle, c’est comme si on parvenait à maîtriser le temps, on peut même compter sur le fait que lorsque vingt et un vingt quatre arrivera, dans exactement – exactement ! – vingt quatre olympiades, ce sont des correspondances formidablement parlantes, communicantes, sensibles et signifiantes, eh bien nos enfants eux-mêmes – ou plutôt les leurs ou ceux de leurs enfants enfin qu’importe puisque l’humanité survivra… pas vrai ? – porteront haut et loin et en couleur les cinq anneaux de cette merveille du monde…) au loin il y aura le village olympique ou quelque chose comme un anneau de cyclisme, un vélodrome (on en voit un à Saint-Maurice si on veut–  non c’est encore Paris l’avenue de Gravelle forme la frontière (à droite un charmant petit cimetière, dit « cimetière ancien »ici l’entrée du vélodromeau 51) (on le remettra en état peut-être qu’on y verra rouler en rond des jeunes gens frais comme gardons et affûtés comme des fils d’armes blanches…) (il s’y trouve même un restaurant « La Cipale », que demander de plus ? – aphérèse (tu sais ce que c’est une aphérèse ? c’est un raccourci, t’enlèves piste muni et ça te donne) de « piste municipale ») (source le wiki, mais on n’y dit rien des jeux vingt vingt quatre), cependant il ne fait guère de doute que ces lieux sont emprunts d’une certaine aura… Les entrées de la ville, sans doute, et de celle-ci particulièrement, puisqu’elle est, de toutes parts, ceinte de ce magnifique ouvrage d’art qu’on nomme le périphérique (une autoroute d’une bonne trentaine de kilomètres de long, huit voies automobiles qui enserrent la ville).Au nord, depuis très belle lurette, on doit installer un équipement, une salle de spectacles, un amphithéâtre, un auditorium, quelque chose de neuf, de grand et de digne de cette capitale. J’y passais l’autre soir (on allait au ciné) et c’est ainsi que je l’ai revuune espèce de masque de fer, m’a-t-il semblé, qui scrute un peu ce qui se passe de l’autre côtéil se peut que j’antropomorphise un peu, en tout cas dit la chronique, l’acoustique de la salle intérieure est hors de qualification : les reflets sur la façade aident-ils à garder ce monstre dans les limites de l’architecture ? probablement – je ne veux pas parler des dépassements de budget, ni de l’ego exceptionnel de l’architecte envolé vers Dubaï, ou l’autocratie Abou Dabi ou quelque autre destination encore où se crée sa fortune…ce n’est pas que ce soit vilain, nonc’est je crois simplement que ça dissuade de venir (mais il y a une navette qui relie ce coin exilé à l’Opéra ou à l’étoile, il me semble)…

On a emprunté le petit souterrain qui va à Pantinet par chance, le film était vraiment bien (Barbara, Mathieu Amalric, 2017)

Un tour au jardin

 

 

Entretenir sa santé. Courir, avaler des kilomètres, chaussé de sport, vêtements assortis et justaucorps, casquettes et aux oreilles une musique quelconque, qu’on aime sans doute, au loin passent les cigognes

ce ne sont que des gens, bipèdes forcenés, l’âge de leurs artères, courir pour ne pas mourir, pour ne pas vieillir, courir après quelque chose de désirable, courir et respirer, respirer et encore respirer, courir encore quelques pas dans un air presque pur, préserver ses capacités pour les mettre au service de sa feuille de paye, les virements ici les agios là, les intérêts et les marges, parce que le crédit qui va le payer, la maison, bien sûr, nous convenait comme le gant à la main, elle nous était prédestinée sûrement, dès que nous y sommes entrés, ça a été comme un coup de foudre, bien sûr pour nous

et pour notre fille à venir, puis le deuxième enfant, oui, le tout est de continuer à courir, courir, voilà, courir, les lotissements, les voitures, l’électricité, l’atome aussi bien, les avions et les embouteillages de la fin des vacances, tu sais quoi ? j’ai adoré écrire cette histoire, il y avait des trains qui allaient et venaient, tout le jour, dès le matin, ces maisons qu’on trouve dans des enlacements en impasse, ces maisons toutes semblables, j’ai pensé aussi à elles lorsque le milliardaire qui s’en était fait le maçon s’est offert la douane de mer à Venise, après s’être acheté un palais sur le grand canal, courir, éliminer les toxines, courir encore, suer tant bien que mal, avancer sur le chemin de ce destin écrit pour nous, courir, sentir cette chaleur dispensée par nos muscles qui travaillent, travailler, courir, travailler

il y avait eu cette émission de radio, aussi, où on nous expliquait que chacun dans son coin faisait ce qu’il avait envie de faire, au milieu des autres, la vie urbaine, la vie en ville, la vie dans sa propre maison, courir autour du lotissement, autour des hectares de verdure, les montées et les descentes des Buttes Chaumont, les landaus du parc Montceau, les appareils photo et les cannes à selfie des Tuileries

courir courir comme s’il en allait de notre vie, courir autour, courir encore courir, chevilles et genoux coudes au corps, casque sur les oreilles, casquette à la tête courir, puis revenir, revenir revenir, la sueur qui marque le vêtement, les chaussures, les chaussettes qu’on vend par douzaines, les magasins à cette enseigne, nous autres humains courir même s’il pleut, courir et encore courir après l’avenir, le matin plus que le soir, mais la nuit oui, courir, avancer droit devant soi, à la nuit et puis, à un moment cesser

Le serrurier

Assis sur le perron, l’agent attend le serrurier. Adossé à la porte témoin, il lit Oblique, au soleil teinté de nuages gris, un livre que sa libraire a absolument tenu à lui vendre, lui promettant remboursement si ça ne lui plaît pas.

Drôle d’histoire, de faire venir un serrurier pour une maison témoin. Le local en ville a été forcé, ordinateurs et clés ont été volés. Les clés, il fallait y penser, mais ont-ils les adresses ? Par précaution élémentaire, le serrurier va donc changer treize serrures chez des clients, pour un coût qui entamera les précieux pourcentages, tout le temps passé à lire des livres compliqués, à regarder des films anciens, à raconter quelque chose de neutre et plein d’une vie future à venir sur les placards de la cuisine ou sur les tringles à rideaux. Gloire aux collègues qui gardent les clés sur eux, dans leur boîte à gants, ou tout simplement dont les tiroirs précautionneusement fermés n’ont pas été forcés, par manque de temps ou d’ambition.

L’agent immobilier arrête de lire, regarde les feuilles déjà mortes de l’automne pas encore venu qui recouvrent la pelouse témoin. Il se dit que ce signe funeste, à proximité, qui plus est, si le regard continue de courir, du cimetière témoin des collègues voisins, n’est pas très bon pour la vente. Il y a, ici, un besoin de vie immobile, bien sûr. Si seulement il était possible de présenter tout ça dans une saison témoin… Il se lève et va pousser les feuilles du bout du pied. Mais la tâche est insurmontable. Les arbres en sont encore plein. Il faudra appeler quelqu’un. Un spécialiste de la feuille perdue.

Le ciel se libère un peu, puis se couvre à nouveau. Le serrurier arrive enfin, fait craquer le bois en assurant que ça ne se verra pas. L’agent a l’impression qu’il va transformer entièrement la maison témoin avec cette serrure qui, venue tout droit du magasin de serrures, n’est pas du tout témoin, mais unique. La serrure est la seule pièce de cette maison qui ne sera pas à l’identique dans les différentes occurrences qui seront vendues et construites sur des terrains qu’il est possible de rendre identiques à ce terrain témoin. C’est là un vertige difficile à éviter. L’agent a un peu peur, il tremble, il ne sait pas s’il pourra surmonter cette vision qu’il n’avait jamais eue jusqu’à présent : il n’existe pas de serrure témoin.

Il rouvre le livre, pour s’occuper en attendant, se remplir.

« Oh voilà, c’est bon, allez ! »

Et le serrurier donne la nouvelle clé en soupirant à l’agent, et s’en retourne dans la ville aux portes forcées, aux clés oubliées et perdues.

*
*  *
avec un extrait d’Oblique, de Christine Jeanney. Editions publie.net.

Trait d’union

 

 

Ca se passe il y a trente ans dans une ancienne boucherie chevaline transformée en une espèce de loft où vivent, semble-t-il, Marc et Anna (incarnés par Michel Piccoli et Juliette Binoche -celui-là au moment des faits (du tournage si tu préfères) tape les soixante piges, elle en a 22) elle l’aime, il l’aime mais ne veut pas le lui dire (c’est une espèce d’histoire d’amour). Il se trouve que je mène (en secret relatif) un travail sur « Le Cercle Rouge » (Jean-Pierre Melville, 1970) et que j’ai trouvé de vagues ressemblances entre ces deux films – à quinze ans d’écart, une histoire de malfrats. Dit comme ça c’est assez réducteur mais, en réalité, la comparaison est extrêmement flatteuse (en réalité, pour les deux films). Tout ça pour dire que, puisqu’il faut bien mettre ce film quelque part, eh bien ce sera dans le salon (puisque cette boucherie, c’est d’un salon, au fond, qu’il s’agit) même si très souvent on sort, on en sort, on n’arrête pas d’en sortir (on le met aussi en extérieur). J’ai pensé aussi aux films de Claude Sautet (surtout parce que Michel Piccoli et Serge Reggiani étaient des acteurs que ce dernier réalisateur aimait à employer (on aurait bien aimé voir, par exemple ici, François Périer mais non) (ce dernier de 1919 avait soixante sept ans au moment des faits…) (il y a « Max et les ferrailleurs » qui va bien comme un gant aussi à ce trait d’union que j’essaye de composer) (on pourrait rebaptiser ce »mauvais sang » en un « Marc, Alex, Hans et les autres« ).

Denis Lavant c’est Alex l’alter ego du réalisateur disons (25 ans, Alex Dupont en a 26…) (Alex Dupont est l’un des hétéronymes comme on dit maintenant du réalisateur) (ce mot est venu avec la mode qui s’est attachée à Fernando Pessoa et à sa valise, là, enfin sa malle) (ici comme on voit, Alex s’en va avec sa valise,  rouge)

Marc (Michel Piccoli, donc), Charlie (Serge Reggiani – il est de 22, il a 64 ans) (ils jouaient aussi tous les deux dans « le Doulos » (Jean-Pierre Melville, 1962)) et Hans (Hans Meyer, un médecin qui soigne les bobos des uns et des autres, il habite au dessus de la boucherie) sont des amis de longue date (quelques coups tordus, genre « Le trou » (Jacques Becker, 1960) (parce que dans « Casque d’Or » (Jacques Becker, 1952) Reggiani a trente ans) (enfin aussi) (enfin je me perds, et je vous perds, j’ai l’impression) (on verra Reggiani/Charlie taleur).

Ici Marc et Hans dans le salon.N’importe, l’image est belle, le film est assez beau, juste pèche un peu le scénario ( le MacGuffin (cher à Philippe Diaz – d’ailleurs un homonyme produit le film) (on a interverti les liens entre les hétéronymes) ne tient pas bien); l’ambiance de la Comète de Haley date un peu – surtout que le réchauffement climatique commence à se faire sentir à présent – à peine mais quand même – à titre personnel et subjectif évidemment, le 13 mars 1986, au passage de cet objet céleste (dit-on) tonton inaugurait dans d’anciens abattoirs qui n’avaient jamais servi à ce pour quoi ils avaient été construits un musée de sciences) (enfin le temps passe, mais le sang rouge reste…)

Il y a notamment des courses formidablement généreuses : la première c’est Lise (Julie Delpy)(elle aime Alex mais lui la quitte, il veut changer de vie) elle court c’est magnifique (elle lui court après mais il la sème)et c’est du cinéma comme on l’aime. Vraiment, comme on l’aime. L’autre course magique elle aussi est celle d’Alex – il met la radio (on pense à l’Air NU, évidemment), indique que la musique qui s’épand est toujours la bonne et marque « Ecoutons et laissons nous dicter nos sentiments… » et ici une minute vingt de parfaite grâceou de grâce parfaitedont ne rendent que peu compte les images fixes(Jean-Yves Escoffier, à l’image, nous a quitté à Los Angelès, en 2003, emporté par une crise cardiaque…) travelling merveilleux dans la nuit chaude du presque hiver (puisqu’on est, si on en croit la narration, en mars – il neigera un peu plus tard, aussi).

On ne parle pas d’Anna mais elle est là, tendre et douce sans doutepour elle a lieu ce combat de coqs, certeset la troisième course, magnifique elle aussifin du film sur le tarmac, Charlie (il y a là une espèce de Milou et j’ai pensé à « Milou en mai » (Louis Malle, 1990) avec le même Michel Piccoli qui y joue Milou – la scène des écrevisses…)et Anna qui court, court et presque s’envoleraitFormidable cinéma dans cette pure tradition française qu’il a de découvertes, d’inventions, de prises de risques…