Maison fermée

La maison est fermée. Plus personne ne sort, plus personne ne rentre. Normal : c’est le Confinement, saison 2, épisode 1. Une série avec des personnages récurrents qu’on est las de voir, peu de personnages nouveaux (normal : que personne ne bouge, c’est le motto). Peu d’événements, que pourrait-il bien se passer ? Tout se qui se passe est soit virtuel, soit interdit. La maison est fermée et on ne sait pas très bien qui se trouve à l’intérieur : on n’a pas pensé à faire l’appel avant que tout soit figé dans le permafrost du confinement.

Si quelqu’un s’approchait d’une fenêtre, il pourrait peut-être voir qui est resté dans la maison, mais personne ne peut s’approcher des fenêtres, ce n’est pas prévu dans la liste des dérogations, ce n’est pas essentiel.
(À l’horizon même de la vision par ma propre fenêtre, le sommet d’une grue dépasse le toit d’un immeuble comme la tête d’une immense girafe.) La maison est fermée et l’entropie est à l’œuvre. Qui sait ce qu’on y retrouvera quand elle pourra à nouveau être ouverte… La girafe en tout cas aura mangé toutes les réserves de muesli.

Le logis du loup

J’ai mal dormi. La maison s’était écroulée dans un torrent en crue, ou bien elle avait disparu dans une ekpurosis (mot que je persiste à vouloir écrire ekpyrosis, comme il devrait l’être) rituelle. Je ne me retrouvais plus moi-même. L’appartement, lui, étend ses tentacules vers le haut (un grenier inexistant, une chambre de bonne réaménagée en buro bobo) et vers le bas (une cave qui ne contient aucune bouteille, bues qu’elles sont dès leur entrée dans le logis). Le mot logis me fait penser au logis du loup, je croyais me souvenir d’un village appelé ainsi, mais je ne retrouve qu’un bâtiment, la Maison Calcat à Blois, aussi dite Logis du Loup, inscrite aux monuments historiques le 28 mars 1997. Le nom de Blois renvoie lui aussi au loup par le chemin (suivi à la queue leu leu) de termes celtes ou gaulois.

(La Loire à Blois, photo Diliff)

D’ailleurs Augustin Thierry, auteur des Récits des temps mérovingiens, était né à Blois : la boucle est bouclée, il devait bien y avoir force loups dans les temps mérovingiens. Et voilà que je découvre qu’il a écrit aussi une Vie et mort de Thomas Beckett

Fonctionnalités

Je ne peux pas me laver dans le bureau mais je peux manger dans la chambre
Je ne peux pas travailler dans la salle de bains mais je peux dormir dans le salon
Je ne peux pas dormir dans la cuisine mais je peux travailler dans le salon

Je ne peux rien faire dans l’entrée ou alors vraiment très mal
Je ne peux rien faire dans l’entrée sinon entrer ou sortir
Je ne peux rien faire

Histoire de la poêle

Il y a quelques semaines (on ne portait pas encore les masques partout et tout le temps), au coin de ma rue et du boulevard, une dame âgée m’a abordée. Elle tenait à la main une poêle et, sans autre entrée en matière, elle m’a dit : « Vous voulez cette poêle ? Je vous la donne. »
La dame était accompagnée d’un homme qui est resté un peu en retrait et n’est pas intervenu.
J’ai regardé la poêle, c’était une belle poêle, de grand format, en matériau anti-adhésif. J’ai dit : « Euh, je ne sais pas… » La dame a insisté : « Prenez-la, je vous la donne. »
J’ai pris la poêle, j’ai dit merci. J’allais faire des courses ; j’ai mis la poêle dans mon chariot. Rentrée chez moi, j’ai sorti la poêle. Elle avait l’air neuve, d’ailleurs elle était encore dans son emballage, un de ceux qui ne couvrent pas entièrement l’objet qu’ils entourent. Mais je n’ai pas pu me résoudre à m’en servir ; je ne sais pas pourquoi, elle me mettait mal à l’aise. Je l’ai laissée là, dans la cuisine, je la regardais de temps en temps. Au bout de quelques jours j’ai décidé qu’elle ne pouvait pas rester là et je l’ai descendue dans le local des poubelles. Peut-être que quelqu’un d’autre l’a récupérée et adoptée.
Je soussignée, etc. certifie qu’il s’agit d’une histoire vraie.

Avec son meilleur souvenir

Le dernier jour des vacances, presque un pied déjà dans le bateau pour le continent, j’ai écrit une carte postale, collé un joli timbre et mis l’adresse de la maison-témoin. J’ai hésité au bord de la boite à lettres (celle par où on expédie et non l’inverse) : fallait-il indiquer un nom avant l’adresse, et lequel ? Qui serait là quand la carte arriverait ? Personne, probablement. Qui la récupérerait quinze jours après, parmi les avis de passage des petits Savoyards et les publicités tonitruantes des supermarchés ? Elle se perdrait, peut-être. J’ai juste écrit « Maison Témoin », comme ça. Était-ce tellement important, après tout, que je vienne par ce bout de carton illustré (petites barques blanches sur une mer bleue, fond de ciel bleu) dire aux gens qui ne sont pas dans la maison-témoin que non, je n’y suis pas non plus ? Entre temps, le temps (toujours lui) a grignoté le délai que je m’étais accordé ; la sirène du bateau a retenti, il allait partir sans moi. Peut-être que le facteur penserait qu’il s’agit d’une personne, prénom Maison, nom de famille Témoin. Ou pas.

Descente dangereuse

Il y avait longtemps que je n’étais pas descendue à la cave.
Les quelques bonnes bouteilles qui restaient encore, des cambrioleurs futés (ou des habitants indélicats) s’en sont emparés.

Les livres indispensables que j’avais stockés là, pour une prochaine relecture, pour une PAL qui serait une redécouverte jubilatoire, des souris bibliophiles en ont fait leurs délices – et quand je pense à Firmin, je ne peux pas leur en vouloir.

Il y a juste des compotiers fêlés et des tentures mangées par les mythes.
Il y a juste, et ça c’est inévitable, les procès-verbaux de nos cauchemars individuels et collectifs, en consultation libre.

Poète, vos paliers

Celui qui a déménagé 31 fois, et encore, je ne suis pas sûre d’avoir tout noté.
Celui qui écrivait : « J’ai une impatience diabolique de m’en aller au plus vite demeurer ailleurs. »
Celui qui avait rêvé de vivre paisiblement avec sa maman dans une « maison-joujou », sur une falaise qui s’effritait inexorablement.
Celui-là était notre premier grand poète moderne et je n’ai pas peur d’être grandiloquente.

La non bibliothèque

Comment ça, il n’y a pas de bibliothèque dans la maison ? Non, je ne parle pas de cette étagère ridicule contenant trois best-sellers, pauvres succès d’année, et cinq livres de poche dépenaillés. Je vous parle d’une pièce appelée bibliothèque et ne servant qu’à y entreposer des livres qui, éventuellement, pourront être lus – dans la pièce même ou dans d’autres zones de la maison – par les habitants et/ou leurs visiteurs. Je vous parle d’une pièce dont la nécessité est tellement évidente qu’on n’en parle même pas. Je sais bien qu’ici les gens sont tellement cultivés qu’ils ont une bibliothèque virtuelle dans la tête où ils peuvent convoquer à volonté le texte du Songe de Poliphile.

Mais tout de même. C’est comme s’il n’y avait pas de cuisine dans la maison, et qu’on soit obligé d’apporter de la bouffe toute prête. C’est un architecte qui a dessiné ce bazar ? Eh bien, je lui fais pas mes compliments.

L’absence

Un matin la maison s’est envolée. Justement, les habitants (permanents ou temporaires ou de catégorie intermédiaire) n’étaient pas là. Ainsi, eux n’ont pas disparu.

Les voisins auraient pu s’étonner mais on ne leur a pas demandé leur avis. La maison s’était envolée et c’était comme si elle n’avait jamais existé. Pas de fondations restantes, pas de ruines, pas de trou béant où la pluie d’automne accumulerait un embryon de nappe phréatique bien crade. Non, rien qu’une herbe soyeuse, juste un peu plus verte que celle du bord du chemin.

Après cela, les voisins qui n’étaient pas fâchés de se défiler une fois de plus ont prétendu qu’à cet endroit il n’y avait jamais eu de maison. Qu’ils n’avaient jamais vu personne y entrer (sans voir que cette deuxième affirmation entrait en contradiction avec la première). Qu’ils ne connaissaient pas les gens qui habitaient dans cette maison (idem). Qu’ils ne voulaient pas les connaître, d’ailleurs.

Pendant ce temps un couvreur était grimpé sur le toit et remplaçait les tuiles manquantes.

La concierge est dans l’ascenseur

J’ai constaté avec une soudaine stupeur que la maison témoin n’a pas d’ascenseur. Vous me direz, elle n’en a pas besoin, attendu qu’elle n’a pas d’étage (toute information entrant en contradiction avec cette affirmation et provenant d’un autre texte de cet espace doit être considérée comme nulle et non avenue). Mais depuis quand le besoin est-il une condition nécessaire pour acquérir un objet quelconque ? L’ascenseur est un signe d’ascension sociale, les immeubles avec étant plus prestigieux que ceux qui n’en sont pas pourvus. Ou plutôt, l’ascenseur est devenu, comme le bac, quelque chose qu’il faut avoir parce que sans, c’est encore pire. Donc, hors de là, point de salut… Maintenant, on pourrait envisager (NB : inscrire ce sujet à l’ordre du jour de la prochaine réunion de copropriétaires) l’installation d’un ascenseur horizontal, qui ne ferait ni monter, ni descendre, une sorte de cellule sur trottoir roulant qui amènerait de l’entrée à la cuisine – où l’on saisirait en passant une bouteille de bière dans le frigo – et de là au salon où l’on se laisserait tomber sur le canapé avec ladite bouteille. On pourrait avantageusement accompagner cet ascenseur à plat d’un chariot non-élévateur pour le transport des bagages, sacs de courses alimentaires ou non, animaux de compagnie, enfants en bas âge et autres impedimenta. Des options supplémentaires (diffuseurs de musique, de parfums, de suggestions d’occupations, de poèmes surréalistes…) viendraient compléter l’installation. Il est opportun, en outre, de définir le circuit desservi par cet engin, selon qu’il devra passer par toutes les pièces de la maison ou seulement par certaines d’entre elles (NB : et dans ce cas déterminer lesquelles et pour quels motifs).