Descente dangereuse

Il y avait longtemps que je n’étais pas descendue à la cave.
Les quelques bonnes bouteilles qui restaient encore, des cambrioleurs futés (ou des habitants indélicats) s’en sont emparés.

Les livres indispensables que j’avais stockés là, pour une prochaine relecture, pour une PAL qui serait une redécouverte jubilatoire, des souris bibliophiles en ont fait leurs délices – et quand je pense à Firmin, je ne peux pas leur en vouloir.

Il y a juste des compotiers fêlés et des tentures mangées par les mythes.
Il y a juste, et ça c’est inévitable, les procès-verbaux de nos cauchemars individuels et collectifs, en consultation libre.

Poète, vos paliers

Celui qui a déménagé 31 fois, et encore, je ne suis pas sûre d’avoir tout noté.
Celui qui écrivait : « J’ai une impatience diabolique de m’en aller au plus vite demeurer ailleurs. »
Celui qui avait rêvé de vivre paisiblement avec sa maman dans une « maison-joujou », sur une falaise qui s’effritait inexorablement.
Celui-là était notre premier grand poète moderne et je n’ai pas peur d’être grandiloquente.

La non bibliothèque

Comment ça, il n’y a pas de bibliothèque dans la maison ? Non, je ne parle pas de cette étagère ridicule contenant trois best-sellers, pauvres succès d’année, et cinq livres de poche dépenaillés. Je vous parle d’une pièce appelée bibliothèque et ne servant qu’à y entreposer des livres qui, éventuellement, pourront être lus – dans la pièce même ou dans d’autres zones de la maison – par les habitants et/ou leurs visiteurs. Je vous parle d’une pièce dont la nécessité est tellement évidente qu’on n’en parle même pas. Je sais bien qu’ici les gens sont tellement cultivés qu’ils ont une bibliothèque virtuelle dans la tête où ils peuvent convoquer à volonté le texte du Songe de Poliphile.

Mais tout de même. C’est comme s’il n’y avait pas de cuisine dans la maison, et qu’on soit obligé d’apporter de la bouffe toute prête. C’est un architecte qui a dessiné ce bazar ? Eh bien, je lui fais pas mes compliments.

L’absence

Un matin la maison s’est envolée. Justement, les habitants (permanents ou temporaires ou de catégorie intermédiaire) n’étaient pas là. Ainsi, eux n’ont pas disparu.

Les voisins auraient pu s’étonner mais on ne leur a pas demandé leur avis. La maison s’était envolée et c’était comme si elle n’avait jamais existé. Pas de fondations restantes, pas de ruines, pas de trou béant où la pluie d’automne accumulerait un embryon de nappe phréatique bien crade. Non, rien qu’une herbe soyeuse, juste un peu plus verte que celle du bord du chemin.

Après cela, les voisins qui n’étaient pas fâchés de se défiler une fois de plus ont prétendu qu’à cet endroit il n’y avait jamais eu de maison. Qu’ils n’avaient jamais vu personne y entrer (sans voir que cette deuxième affirmation entrait en contradiction avec la première). Qu’ils ne connaissaient pas les gens qui habitaient dans cette maison (idem). Qu’ils ne voulaient pas les connaître, d’ailleurs.

Pendant ce temps un couvreur était grimpé sur le toit et remplaçait les tuiles manquantes.

La concierge est dans l’ascenseur

J’ai constaté avec une soudaine stupeur que la maison témoin n’a pas d’ascenseur. Vous me direz, elle n’en a pas besoin, attendu qu’elle n’a pas d’étage (toute information entrant en contradiction avec cette affirmation et provenant d’un autre texte de cet espace doit être considérée comme nulle et non avenue). Mais depuis quand le besoin est-il une condition nécessaire pour acquérir un objet quelconque ? L’ascenseur est un signe d’ascension sociale, les immeubles avec étant plus prestigieux que ceux qui n’en sont pas pourvus. Ou plutôt, l’ascenseur est devenu, comme le bac, quelque chose qu’il faut avoir parce que sans, c’est encore pire. Donc, hors de là, point de salut… Maintenant, on pourrait envisager (NB : inscrire ce sujet à l’ordre du jour de la prochaine réunion de copropriétaires) l’installation d’un ascenseur horizontal, qui ne ferait ni monter, ni descendre, une sorte de cellule sur trottoir roulant qui amènerait de l’entrée à la cuisine – où l’on saisirait en passant une bouteille de bière dans le frigo – et de là au salon où l’on se laisserait tomber sur le canapé avec ladite bouteille. On pourrait avantageusement accompagner cet ascenseur à plat d’un chariot non-élévateur pour le transport des bagages, sacs de courses alimentaires ou non, animaux de compagnie, enfants en bas âge et autres impedimenta. Des options supplémentaires (diffuseurs de musique, de parfums, de suggestions d’occupations, de poèmes surréalistes…) viendraient compléter l’installation. Il est opportun, en outre, de définir le circuit desservi par cet engin, selon qu’il devra passer par toutes les pièces de la maison ou seulement par certaines d’entre elles (NB : et dans ce cas déterminer lesquelles et pour quels motifs).

Une arrivée

Actuellement, je vais vous dire, je suis dans le couloir. J’avais décidé d’aller habiter la maison et je me suis demandé ce qu’il fallait faire pour cela. Emballer et emporter mes affaires, d’accord. Ça n’a pas pris longtemps, trois chemises, trois livres, trois outils (marteau, tenaille, tournevis). Tout cela tenait facilement dans un sac de voyage équipé de roulettes, j’avais même la place de mettre mon sandwich pour la route. Le sac m’a accompagné (en fait c’est lui qui m’a montré le chemin) jusqu’à la raie du bus. Le bus est venu et nous a emmenés, le sac et moi, l’un tirant l’autre. Arrivés au terminus, nous sommes descendus. J’ai eu un peu de mal à trouver la maison-témoin parmi 48 maisons toutes semblables et dont 47 ne voulaient pas témoigner, sans l’afficher ouvertement. J’ai fini par comprendre que la maison-témoin était celle dont les volets restaient ouverts la nuit. Pour cela j’ai dû attendre la nuit, heureusement en janvier elle vient de bonne heure et elle reste longtemps avec nous. J’avais les clefs, je suis incapable de vous dire qui me les avait données, ni où je les avais rangées depuis, pour pouvoir les sortir au bon moment – et même les agiter négligemment avant d’ouvrir, pour signifier aux voisins qui m’épiaient que j’étais un occupant légitime, autorisé, et pour tout dire bienvenu. J’ai ouvert la porte, trouvé l’interrupteur comme si j’avais toujours vécu là, constaté que l’électricité marchait (quelqu’un y avait veillé, peut-être la personne qui m’avait remis les clefs ?) Là-dessus je me suis avisé que je devais choisir dans quelle pièce entrer d’abord, et comme ce choix me remplissait d’anxiété, j’ai décidé pour le moment de rester dans le couloir.

Une autre maison

Une autre maison, pas la même, l’ancienne effacée, rayée, n’existe plus, existe mais on n’y habite plus, il y a une nouvelle maison, une nouvelle adresse, de nouveaux voisins. Une autre ville, une autre station de métro, une autre rue, un autre immeuble. Tout a changé, la couleur des murs, la place des pièces, la place des choses n’en parlons pas, elles ont bien du mal à se trouver une place, elles jouent des coudes pour être au premier rang, et toutes ne savent pas encore quel sera leur destin, certaines pourraient être reléguées à la cave. Des objets nouveaux qui ont fait leur apparition et ne sont pas encore bien intégrés, provoquant à leur vue un léger sursaut de surprise. Des ciels différents, des levers de soleil, des bruits ou absences de bruits, du vent sur le balcon. Un ascenseur qui chemine avec l’allure d’un escargot lymphatique mais finit par vous hisser à l’étage voulu. Un arbre dans la cour, un arbre qui est peut-être un érable, couvert de feuilles cuivrées à l’arrivée, dénudé depuis. Une vie nouvelle, est-ce qu’on peut vraiment dire ça ?

Le comble des combles

Quand tout sera fini (et cela ne saurait tarder) c’est dans le grenier qu’on me trouvera.

J’aurai tout jeté, les meubles, les tableaux, les miroirs, les appareils ménagers, les ornithorynques, les rideaux, les tapis, les livres, les objets servant à faire/écouter/enregistrer de la musique, les archives, les fringues, les lettres d’amour, les chaussures, les boites de conserve, les bibelots, les bimbeloteries, les bilboquets.

Je ne trouve pas absolument indispensable de graffiter les murs, de casser les vitres et de rendre les éviers et lavabos inutilisables, mais il se peut que je fasse tout ça tout de même.

Puis je monterai au grenier en me demandant s’il aura la même odeur de carton chaud qu’autrefois, mais c’est impossible car on sera en décembre toute l’année.

Je monterai au grenier et je regarderai par la lucarne, mon regard se déploiera à des dizaines de kilomètres au-delà des maisons, des champs et des forêts, il atteindra jusqu’au rivage déserté, il touchera le sable du pied.

Ensuite ce ne sera pas difficile, un bout de corde suffira et c’est pas pour rien qu’on m’a appris à faire des nœuds marins.

La maison cassée

En entrant dans la pièce, on lui trouve un aspect des plus banals. C’est une salle de séjour comportant une grande table en bois, un buffet bas surmonté d’une glace, une étagère dans un coin,
un canapé avec sa table basse – sur laquelle sont posés un ordinateur portable et un grand cendrier bleu – et un grand élément de rangement qui intègre une vitrine à double porte. Il y a aussi un coin cuisine ou plutôt un mur cuisine avec un petit frigo, un évier, une gazinière.

La pièce a l’air habitée, des objets sont posés un peu partout,
des assiettes dans l’évier, des tasses sur la table, des vêtements accrochés ici et là. C’est en la parcourant et en s’approchant des meubles que l’on découvre sa particularité. C’est une maison cassée. Tout, absolument tout est brisé. Tous les meubles, tous les objets en bois, en verre, en plastique sont cassés, tous ceux qui sont en tissu sont déchirés. Tous ont aussi été recollés ou recousus : et cela, de manière à ce que, de loin, il n’y paraît pas, la pièce semble normale, tout à fait banale, mais tout change dès qu’on la regarde de plus près ; les réparations ont été faites de manière à ce que les cassures, déchirures, lacérations restent visibles.

Cette pièce, on peut la voir à la Maison Rouge, 10 boulevard de la bastille, 75012 Paris, dans le cadre de l’exposition My Buenos Aires. C’est une œuvre des artistes argentins Martin Cordiano et Tomás Espina.

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(Photos ELC)

Navigation

Quand j’ai su que le salon était pourvu d’un parquet flottant, j’ai su tout de suite ce que je devais faire.
Je suis allé au chantier naval et j’ai commandé mon bateau.
Ils ont été très aimables et m’ont promis d’accélérer la livraison.
Puis je suis allé chez le shipchandler et j’ai acheté tout le
matériel nécessaire, sauf une lanterne multicolore gonflable qui m’a semblé superflue.
Des vivres pour plusieurs semaines de traversée, notamment des paximadia qui sont très bons une fois trempés dans l’eau.
Je n’avais plus qu’à recruter des matelots alors j’ai décidé que
ce serait le chapitre suivant.