L’escalieteuse

L’escalieteuse arrive avec son encombrant catalogue d’escaliers. Il s’agit d’une sorte d’énorme livre pop-up, mais en quatre dimensions, qui parvient à faire tenir dans un micro-volume trans-univers les différents modèles miniatures qui apparaissent entre ses mains comme par magie dans nos trois pauvres dimensions, tandis qu’elle feuillette l’étrange objet. Nulle magie pourtant, simple maîtrise élémentaire de l’espace-temps que, dit-elle, le CERN refuse de prendre en compte malgré les démonstrations répétées qu’elle leur a proposé. Passons.

L’agent lui fait passer en revue les nouveautés. Il faut en effet changer l’escalier témoin. De l’avis des différents collègues, ce serait bien, il y a de mauvais retours dessus : trop sombre, trop clair, trop anguleux, trop mou, trop sec, pas assez accueillant, pas assez familial, pas assez discret ; il faut bien le reconnaître. Combien de ventes perdues à cause de ces approximatifs degrés ? Il faudra donc démonter l’escalier, le renvoyer, le recycler — en cheminées semble-t-il — et installer le nouveau. L’agent considère les fenêtres, la porte d’entrée, et sent que l’installation n’ira pas de soi. Il demande si le truc des quatre dimensions sera — non, impossible, dit-elle : trop gros, ça ne fonctionne que pour les livres.

Elle sélectionne certains modèles, d’après les contraintes de cette architecture témoin, la décoration précise comme au cinéma.

Un tournant-bas ou un tournant-haut, éventuellement, il y aura quelques adaptations à faire sur l’échappée. Nous avons des limons sculptés, modernes ou néo-classiques, du plus bel effet, on ne s’y attend pas, ça ne se faisait plus mais revient à la mode.

Il nous faut du clair, du fluide, du qui élève sans effort, vous voyez ?

Oui, tout à fait, donc pas de reliefs. Et du tilleul, pour le bois. Du bois aussi pour la main-courante  ?

Peut-être sculptée à ce niveau, quelque chose qui se fasse sentir sous la paume, vous voyez, qui laisse un souvenir agréable à la peau venue visiter.

D’accord, notre rampiste peut proposer des textures granuleuses, noueuses…

Oui, c’est ça, du nœud, pour la rampe seule, le reste lisse sous les pas.

Je le note. Et pour les balustres ? Tournées ? Droites ?

L’agent plisse les yeux, pour se représenter, dans ce décor moderne, une balustre tournée, ventrue.

Je peux vous montrer… Elle feuillette l’espace-temps local de son catalogue magique pour en tirer un escalier moderne aux balustres métalliques, cylindriques.

Non ! L’agent sursaute. Surtout pas. Pas de métal. Du clair, de l’air.

Ou plusieurs rampes si vous préférez. Les enfants adorent la petite rampe. Ainsi, pas de verticales, que des lignes ascendantes.

L’agent sourit, il est heureux de cette entente immédiate avec l’escalieteuse. Que des rampes, des envolées, voilà qui est idéal.

Elle manipule encore le catalogue et en tire le modèle parfait, que l’agent observe sous tous les angles. Il ose à peine toucher cette maquette qui semble vivante. Mais oui, dit-il, c’est ça.

Elle replie le catalogue dans un bruit de couacs sans écho et de sifflements étranges. Ils sortent au soleil jaune d’automne et dans sa voiture, elle imprime le devis. L’imprimante est intégrée adroitement dans la boîte à gants. L’agent signe et devient soudain impatient d’emprunter ce nouvel escalier, comme s’il allait accéder à un nouvel étage entièrement neuf, une étape inconnue ouverte sur le ciel et sa douceur.

A quoi on pense (où veux-tu en venir ?)

 

On vient ici le mercredi, une sorte d’habitude  – mais le rédacteur est un homme d’habitude, c’est une façon – celle qu’il a trouvée – de mettre un terme à une espèce de peur, d’angoisse, de crainte, de sursaut : il ne se passera pas un mercredi sans que – c’est une affaire entendue : je passe.

Par ici. Le mercredi, bien que je sois occupé ailleurs – j’ai des choses à faire, c’est à ne pas croire, notamment celles que je m’oblige à réaliser.

Il y avait une fois cette affaire de ma mère, ce n’est pas qu’elle soit reléguée, mais j’en fais quelque chose sans doute d’autre.

Je ne sais pas (ne pas) écrire, il le faut,j’ai vaguement l’impression que cette accoutumance se tait quand (disons) deux ou trois cents mots plus tard,je me rends tout à coup compte qu’il est deux heures, que je dois lire « La mort de Torcello » ou que je dois aller retrouver cet-te ami-e là quelque part, pour discuter de quoi au juste, je n’en sais rien, mais on a des trucs à faire, des choses à se dire et des histoires à tenter de raconter. Et donc on sort.

Tout en italique. Dehors, il fait un temps de saison : on aime à savoir que les choses sont ce qu’elles sont

tout comme les affaires, de même que le monde qui tourne donc (en) rond qu’aux Etats règne un fou dangereux ainsi que dans le royaume de la très sainte Russie.Ici un autocrate qui n’est pas encore sanguinaire – on va voir ce qui se passera lorsque, dans la rue, se développeront certaines actions.Pour le moment, il fait beau, il fait doux. C’est la trêve, les vacances, on pense à autre chose(les comptes, les trajets, les emplois du temps, quand où comment avec qui dans quelles conditions – la température, la pression, le temps et les autres variables, nous verrons ensuite).Il y a dans ce dossier vingt quatre photos : sait-on jamais pourquoi, tout à coup, certains objets appellent le cliché ? Il y a le fait que, lorsqu’on rentre ici (Jean Moulin, disait André, l’homme au pigeon de Lasserre) on y dépose quelque chose, des mots, des images, des liens, des pensées, on entre ici comme dans un moulin (jamais fait le rapprochement avec le cliché, tu vois comme les choses vont) et puis on en sort aussitôt : on nous a vanté la qualité de l’isolation, celle de l’acoustique, on nous a appris que le chauffage par le sol, ailleurs, demain jamais, que sais-je, on nous a dit que la modularité des pièces, les revêtements en chanvre ou les fenêtres isolantes et les tuiles photosensibles tout cela avait (certes) un coût mais que l’amortissement se ferait dans le temps (vingt ans, au regard de vos quatre vingts espérés, qu’est-ce donc ? un quart, eh oui) on nous a permis de faire sur l’avenir ce calcul basique et qu’on laisserait au moins ça aux enfants à venir, un couple charmant, une voiture décapotable, des sourires signal (je pense, je crois, il me semble que c’était un journal nazi, mais j’ai oublié, laisse, j’ai oublié) (tout comme la tour que voulait flanquer cette étoile de l’architecture que le monde entier nous envie, tu te souviens ? non, j’ai oublié) (la chanson dit « j’ai tout oublié des campagnes/ d’Austerlitz et de Waterloo », je me souviens) alors j’avance en âge (et je gagne en misanthropie, oui) petit à petit se constitue la collection, elle est là dans un dossier (ce magnifique rangement, arborescent, iridescent, incandescent, opalescent)dans lequel se trouve encore un dossier lequel recèle encore d’autres dossiers, et voilà le travail. On en pose une ici, une autre là (le mieux, c’est de réagir différemment : à la fin de l’envoi, je touche ! disait Cyrano, eh bien, la machine compte, mollement, les mots que j’inscris ici, et à la fin, le compte sera divisé par autant) (nous verrons) c’est tout vu.

Vous êtes entré(e)(s) dans cette maison, les murs ont été laminés de gris taupe (on aime le gris taupe car il correspond à ce que voit l’animal, et nous voulons, nous aimerions tant que vous vous comportiez en quelque sorte non pas comme un mais à la place de, voyez), les sols couverts d’une couche à l’huile de lin d’une couleur indéfini mais non définitive, évidemment, car tout, absolument tout est négociable comme vous n’êtes pas sans le savoir. Les portes et les serrures, la cuisine et la salle de bain, la salle d’eau à l’étage contiguë à la chambre d’amis, le blanc va à ravir à ces espaces. Immaculés. Ainsi qu’en un rêve.Il fait doux, le printemps s’est achevé, l’astre au ciel parcourt inévitablement son ellipse et en direction de Véga de la Lyre a assuré sa voie son chemin son erre, dans trente trois ans, nous serons neuf milliards, avant deux mille cent la hausse de la température se sera limitée à deux degrés Celsius si Dieu veut (car il est grand et de ses prophètes il en est toute une théorie) la centrale de Flamanville sera opérationnelle dans dix ans, légèrement après la date prévue, son budget multiplié par trois ou quatre (comme celui de la philharmonie de Paris, mais là n’est pas l’enjeu) (non plus que la question), on en construit deux autres sur l’île, là, en face de Calais où une édile annonce sans rougir qu’il ne faut pas nourrir ces gens-là, celle de Finlande ma foi il fait froid, là-bas non ? des histoires à dormir éveillé, les attaques des virus, ils périront par où ils ont péché, c’est probable, et les vaches seront bien gardées. Il est tard.Le monde s’enfuit et s’éveille, demain le ciel s’éclaircira car c’est  l’été. On aime le savoir. 

Alors voilà, dis donc, à quoi tu penses ? Je me disais vingt quatre images, c’est exactement une seconde de cinéma. Ou autant d’heures d’un jour…

A quoi je pense ? A la prochaine séance. A mercredi prochain donc.

Feuille de route

 

 

il n’y a plus personne ici, ou bien ? On s’essaye à faire des textes sur des personnages (ce sera le thème semble-t-il de l’été) (on avance en atelier comme en misanthropie, il en est ainsi et c’est tant mieux) tout est brûlé, oui

Alexander (Erland Josephson, un de mes alter ego – avec Gian Maria Volonte ou Stanley Baker) a foutu le feu , tu parles d’un sacrifice… (Andreï Tarkovski, 1986) 

« Nous nous sommes tant aimés » ce film magnifique (1974, Ettore Scola) C’eravamo tanto amati plus joli en italien, et puis on a cessé… Quelques semaines d’oubli, ou de pause de stase de fin, comme le clap… Le cinéma, tourner, tourner, tourner encore, le quartier est empli d’intermittents, on les voit à l’aube s’en aller à moto, appeler-touitter un krypto-taxi vitres fumées berlines à vomir valise à roulettes et bermuda à fleurs, on les entend le soir rire et chanter, quelque chose de l’amabilité – on fait ce qu’on peut toujours, je t’assure… – ou de l’horreur, c’est au choix.

Rien à faire, le temps passe.

 Paul Javal sur la terrasse, chapeau, ciel et mer.

Rien à faire, le livre magnifique qui met en scène le personnage principal, Rome, lu dans le métro, les rues tu te souviens via Veneto la banque, de l’autre côté de l’Aventin, l’autre comptoir, il y a du monde dans les souvenirs, il y a Fritz Lang (on sifflote, comme « M » en attendant qu’une petite fille passe…) il y a Sam Fuller « ahahah…!!! ça flatte mon ego…! »

il y a cette merveille-là

Pina (Anna Magnani)  « Rome Ville ouverte » (Roberto Rosselini, 1945)

l’Italie, on aimerait s’y installer, mais non, le temps passe, les ans s’effritent, le voyage en Belgique s’est bien passé merci, on avance en âge comme on se tourne vers des idées macabres

Patricia Franchini (qu’est-ce que c’est, dégueulasse ?) (Jean Seberg, « A bout de souffle », Jean-luc Godard, 1960)

fréquemment quand je prends le métro c’est un peu à elle (à d’autres aussi, les étrangers, les déplacés, les déchus) que je pense – ce sont des idées romantiques, ce sont des idées de Paris, la rue Campagne-Première ou le pont Neuf

  (je ne l’ai pas vu mais il est dans le petit carnet, à louer dvd : « Les amants du pont Neuf » (Léos Carrax, 1991) le type, Jean-Yves Escoffier qui fait l’image se trouvait un jour dans cette épicerie du faubourg Saint-Antoine (elle n’existe plus, il me semble qu’elle faisait le coin de la rue Saint-Bernard) et je l’ai pris pour un autre, il m’a serré la main, un sourire « Jean-Yves Escoffier » il a fait mais ce n’était pas lui, c’était quelqu’un d’autre , quelque chose comme un fantôme peut-être

le cinéma a cette grâce, on est assis dans l’ombre, le rouge des fauteuils n’existe plus (d’ailleurs ils sont bleu au Royal), sur l’écran une image qui vibre, cette musique-là (celle de Nino Rota pour Otto e mezzo, la ronde, cette autre merveille) et puis voilà, quand on sort il ne reste plus rien, que quelque chose dans la mémoire, il faut y retourner, on y va, viens on y va (les sièges, au 104 sont couverts de velours noir) on avance encore, c’est vrai tous les ans, on en prend un de plus (deux puissance six ce dimanche, tu avoueras…) (l’image ci-dessus, c’est l’un des neveux du réalisateur, « Homeland, Irak année zéro » (Abbas Fahdel, 2015) une autre merveille, ce garçon-là est mort à la guerre, tu sais…) ce n’est pas que la chance ne nous sourie pas, ce n’est pas non plus qu’elle accompagne chacun de nos pas ou de nos actes, non ce n’est pas ça. On n’a pas la prétention d’être superstitieux, non plus que celle de tenter quelque art divinatoire.

Je regarde cette maison (je suis désolé pour Sam Fuller, j’ai des choses à faire, je suis un peu pressé je changerai cette image (c’est fait), la poser aussi grande que les autres, allons) témoin de mon empathie pour le cinéma (je ne laisse pas tomber, non), je vais poser ça dans l’entrée (j’ai lu une feuille de route sur fenêtres et je l’ai trouvée à mon goût), et puis après le travail, tout à l’heure, j’irai voir soit le film de Schlöndorf soit le documentaire sur ce réalisateur afghan… Il fait tellement chaud, il fait tellement froid… Mieux vaut avancer

 

Post scriptum : cherchant cette image de Samuel Fuller, en train de diriger quelque chose comme « Les Maraudeurs attaquent » (Merill’s marauders ») (1962) ou « Quarante tueurs »(Forty guns » (1957), je découvre celle-ci

Sam en compagnie de Jim Jarmusch (ils étaient assez potes et c’est à peu près normal, vu que Jarmusch  est l’auteur d’un des plus beaux couples de cinéma qui puisse se voir (« Only lovers left alive » (2013)). Euh, moi non plus je ne vois pas bien le rapprochement, mais c’est certain qu’ils parlent du même point de vue, ces deux-là. 

Pantoufles (rire jaune)

(que de tergiversations, c’est sans doute la paranoïa qui me guette, j’ai supprimé le billet, voilà que je le repose – mais je n’ai que les images… OSEF dirait ma fille, alors OSEF) (les pantoufles, on les met dans l’entrée) (OSEF c’est on s’en fout) Mais on doit, quand même aussi, de loin, peut-être, mais quand même, essayer de faire vivre ce lieu. J’essaye, je m’y essaye. Il y a aussi de la prétention à présenter ce type de personnages un peu comme des clowns, burlesques et espiègles, qui rient, font des mines et amusent une galerie -celle présentée ici, par exemple – mais est-ce que ça amuse vraiment ? En tout cas, pas moi, ou alors avec aigreur (la bile, peut-être, l’envie de gerber, certainement) (et du coup, disqualifier le travail : l’emploi de mots plus ou moins grossiers permet à certains de s’en aller… C’est pas facile, la vie, tu vois…)

C’est à la suite de la lecture d’un article du mensuel le Monde Diplomatique (novembre) auquel je suis abonné que m’est venue cette idée de mettre sur des noms des visages. Il s’est agi de trouver qui, dans ce monde de brutes, tient en main celle (invisible) du marché. Depuis la venue de cette idée, donc, le ministère s’est débarrassé de son premier (nano  2 pour les intimes), a rajouté une couche en mettant à sa place celui qui, à l’intérieur, a couvert les agissements de cette police à Sivens, à Notre_Dame_des_Landes, et partout lors des manifestations contre la loi travail (ni loi, ni travail).

Je m’égare sans doute, machin a dit qu’il n’irait pas. La plupart de ces personnages (et bien d’autres) sont passés par un institut, la French American Foundation, association loi 1901, mais oui ma chère. Ladite association aide le personnel politique et médiatique à comprendre la vraie réalité du marché (occident, ultra-libéral, privatiser les profits et socialiser les pertes notamment celles des banques, privées va sans dire).

Ladite association a ses locaux avenue de New-York, au trente quatre dit la chronique (quai rive droite, c’est dans le 16 mais tout près du 8, t’inquiète).

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C’est là oui : un type est appuyé et suit le robot des yeux (sous ses lunettes noires, je crois qu’il porte main gauche son portable)

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On ne voit pas bien (OSEF).

Le 5 décembre dernier, probablement en la galerie des glaces du château de Versailles, avait lieu la commémoration par un dîner de gala de ses quarante ans de règne sur le lobbying pro-US mené ici. IL y aura monsieur Valéry Giscard d’Estaing

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(alias crâne d’oeuf). C’est sous son règne que la fondation a été créée

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(il avait des sympathies outre atlantique aussi, comme en Afrique on se souvient de ses chasses, tout ça). Il y aura aussi à ce dîner monsieur Michael Bloomberg

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homme d’affaires étazunnien (ancien maire de New York, huitième fortune du monde dit la gazette). Du beau linge. Des gens comme il faut et comme il en est des milliers, voilà tout : connaître le sens où soufflera le vent, et s’y plier. Ici le sourire de celui qui dirige cette fondation (qui est aussi, on ne se refait pas, président du directoire de Vivendi) : monsieur Arnaud de Puyfontaine.

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L’article dépeint les parcours de ces gens qu’on nomme pantouflards, qui passent de responsabilités au sein de l’Etat à d’autres, dans des grands groupes, entreprises multinationales, transfontalières etc. qui dictent au marché ses lois et ses règles : on délocalise ici, on profite des zones franches là, on se sépare (le salarié, variable d’ajustement comme on sait), on va voir si on peut s’installer dans ce joli paradis sans impôt et autres joyeusetés que le monde de la finance ultra-libérale crée depuis (au bas mot) deux décennies. Premier d’entre ces parcours

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celui de monsieur José Manuel Barroso, qui passe de la présidence de la Commission européenne au conseil d’une grande banque (celle-là même qui a aidé la Grèce à falsifier ses comptes, passons).  On trouve aussi madame Neelie Kroes (même parcours, autre banque, juste)

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En même temps, pourquoi coller ces sourires dans la maison-témoin ?  Longtemps je me suis posé la question, et puis il s’agit juste d’une curiosité, à quoi ressemblent-ils donc ? La vérité oblige à dire que les illustrations sont choisies : on les a prises souriantes, parce que la vie est belle. Du moins, sans doute (on doit l’espérer) pour eux.

Monsieur  Karel de Gucht, grand défenseur auprès de la Commission du traité (mort, on l’espère) (le traité, pas le monsieur) transatlantique devient consultant.

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Vient ensuite monsieur Mario Draghi (banque, puis banque d’Italie, puis banque centrale européenne)

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(c’est en effet très marrant). On va ici, on revient là, on multiplie son salaire, ses stock-options, et on continue : qu’est-ce qu’il y a à dire, sinon bravo ? Je ne sais pas. Aux US, c’est ce qu’enseigne la fondation du début, ces allers et venues sont pléthores, normaux, recommandés. En est un témoin marquant monsieur Ben Bernanke (celui qui a sauvé les banques en 2008, par exemple

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et qui y travaille à présent) C’est beau, c’est grand, c’est généreux. C’est surtout tout à fait normal. De même, monsieur Timothy Geithner, secrétaire au Trésor US qui rejoint un grand fond d’investissement.

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On apprend que cet état d’esprit s’est emparé de nos élites au milieu des années quatre vingt, avec le passage de monsieur Simon Nora

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du rang de grand commis de l’Etat à la banque Shearson Lehman brothers (laquelle, oui, tout ça, en 2008). Ce fut ensuite le cas de monsieur Jacques Mayoux (le créateur de la taxe sur la valeur ajoutée, l’impôt le plus inégalitaire – et le plus important), qui s’en va représenter la filiale française d’une grande banque étazunienne (pas trouvé de photo, souriante ou pas).  Puis l’ancien directeur de cabinet de monsieur Jacques Delors, monsieur Philippe Lagayette

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(qu’on voit peu sourire sur les images : ce ne doit pas être, non plus, tous les jours marrants) puis ancien directeur de la Caisse des Dépôts, qui rejoint une banque étazunienne. Tous ces ponts, toutes ces facilitations pour fusions-acquisitions-regroupements sont évidemment parfaitement légales, il n’y a rien à en dire. Ainsi monsieur Charles de Croisset

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(qui en sourit un peu) va d’une banque française à une autre étazunienne; monsieur Jean-François Cirelli

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passe de Gaz de France-Suez à Black Rock, l’un des gestionnaires d’actifs les plus puissants au monde. Ca va bien, en effet. Ainsi en est-il aussi (ça va bien, elle trime dans le luxe aujourd’hui) de madame Clara Gaymard (c’est la femme à Hervé, neuf enfants, fille du professeur Lejeune lobbyiste anti-avortement – on se souvient à peine de l’appartement qu’elle et son mari envisageaient, il a fallu reculer, cette fois-là)

clara_gaymardlaquelle a favorisé le rachat par General Electric de la division énergie du groupe Alsthom (le « h » est tombé, de ce coup là). Las ! Dès que ça a été fait, monsieur Jeffrey R. Immelt

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s’en est séparé… L’ingratitude des puissants…

visite virtuelle #1- l’Entrée

L’entrée : on ne réalise pas tout de suite que c’est l’entrée parce que, faute de place, l’architecte la fait tenir dans un espace qui se situe entre l’escalier, le couloir qui ouvre sur la cuisine, et le salon. C’est pourtant indiqué Entrée sur le plan, donc elle existe (puisque tout ce qui est écrit est réel).

Il faut, en revanche, prendre le temps du resserrement sur soi-même, un peu l’impression d’entrer dans un placard alors qu’on pense accéder au jardin. Mais c’est la vie.

La vie est faite d’aménagements de ce type, où on doit faire machine arrière mentalement, se résigner à ce qu’il est possible de traverser, et tant pis si c’est de la taille d’un mouchoir, tant pis si c’est de la taille d’un désert. L’espace est un drôle de concept qui ne s’adapte pas automatiquement à soi, c’est l’inverse.

Et en se mesurant à lui (l’espace), en tentant de s’y adapter, il est possible qu’on perde un peu de joliesse, un peu de fierté, qu’on perde un peu de commune mesure, de jugement, qu’on perde un peu la respectabilité de l’humain libre (je dis « humain libre » et pas « homme libre », car la moitié de l’humanité n’est pas un homme. Il faudrait certains jours être Navajo et comme les Navajos connaître quatre genres : homme, femme, homme féminin, femme masculine. Et je ne sais rien d’autres tribus qui peut-être en savaient encore plus sur nous même mais dont on a coupé tous les arbres et brûlé toutes les peaux). On perd un peu de ses moyens en s’adaptant aux Entrées courant d’air.

N’empêche, l’Entrée inexistante donne une bonne idée générale du reste. Et la respectabilité d’humain libre, comme elle est élastique et résistante, reprend vite le dessus.

Par exemple l’escalier (on ne voit que lui) est une structure noire et dorée à rampe d’ivoire et inclusion de blasons solaires. Cela réveille la majesté en nous. Nous titille la perruque poudrée du Louis le quatorzième ou de la Pompadour. Avec un escalier comme celui-là, c’est sûr, nous ne vivons pas dehors.

Dehors c’est la boue, la poussière, les manants. Le petit peuple sans genre qui s’active dans l’ombre et la sueur. Nous n’avons peut-être pas d’Entrée, ni la sagesse des Navaros, mais nous avons un escalier cannibale. Un escalier ventru, clinquant, outrageusement agressif (c’est une agressivité de type 2, celle qui ne se voit pas et ne laisse pas d’ecchymoses).

En tant que visiteur virtuel de cette possession virtuelle nous sommes du bon côté du mur, celui sans bandages ni fractures où l’ego se pavane tout neuf. À croire que c’est un ego de métal,  lui aussi noir et doré à rampe d’ivoire et serti de symboles de pouvoir. Les luminaires sont dorés également, preuve qu’on assiste ici à une volonté de construire un monde assorti et cohérent.

C’est la cohérence qui nous manque le plus disait l’autre (il n’aurait pas dit ça s’il avait été décorateur d’intérieur. S’il avait dû décider de l’assemblage de couleurs et de textures entre elles pour qu’elles facilitent la glisse. Qu’on puisse passer d’une Entrée infinitésimale à une propriété où de grands chiens poilus et roux courent derrière des purs-sangs, en une seconde).

visite virtuelle entrée

De l’autre côté de la rue

de l'autre côté de la rue

Face au grand terrain loti, maintenant largement ouvert sur la rue, le mur d’enceinte de l’ancienne propriété ayant été abattu pour laisser voir le parc, ou ce qui en reste, et les premières maisons du lotissement, dont la notre, la témoin, jeux de parallélépipèdes blancs animés de grandes verrières, c’est toujours l’alignement de petites villas, un peu hétéroclites, leurs barrières, leurs tout petits jardins assez touffus pour que la vie du nid, l’aisance un peu étriquée de leurs propriétaires, soit préservée.

J’aime bien nos maisons.. elles ne sont pas totalement indignes, même si c’est un ton en dessous, en mineur, des architectures de villas du début du 20ème siècle qu’admirais tant quand, il y a très longtemps, j’étais étudiante en architecture, ou tentais, cela n’a pas duré, de l’être,.. cette pureté presque brutale, ces proportions qui se mariaient dans mon petit panthéon à celles des bâtiments cisterciens du sud ou aux églises romanes d’Auvergne, dans la plénitude de leurs proportions, dessins dans l’air, des formes et pierres aux formes et béton.. mais aux heures où je m’ennuie, et même si je dois meubler les moments creux par diverses tâches, pour le cabinet, sur l’ordinateur de mon coin bureau dans l’entrée, ou un peu à cause de cela, les moments d’ennui ne manquent pas pendant les heures d’ouverture, surtout en semaine, je regarde avec de plus en plus d’amitié, de l’autre côté de la rue, juste en face, encadrée par les deux pans du mur de clôture qui ont été conservés, habillés de vigne vierge, pour donner l’image d’une entrée au lotissement, encadrée de nouveau par les deux piles de son portail, une petite villa que je me refuse à dire kitch – on n’injurie pas ses amis, non, je pense coco, c’est mon terme pour le ridicule attendrissant.

Elle n’est pas très grande, blanche rehaussée de gris doux et sage, le gris imitant le bon ton, elle est carrée, surmontée d’un petit triangle abrité par un auvent roux, triangle habillé d’un panier fleuri et soutenu par deux petits putti sans ailes, gentiment déhanchés et posés sur le vide. Le rez-de-chaussée s’ouvre par une porte cintrée, de même largeur ou étroitesse que les deux fenêtres qui l’encadrent. Le premier étage, légèrement moins haut pour respecter les règles, reproduit la même disposition. L’étroite porte fenêtre centrale ouvre sur un balcon arrondi supporté par deux autres putti, qui se regardent en se balançant, ou le prétendant, sur de lourdes guirlandes. Il y a des volets sages, des petits carreaux aux fenêtres et deux lanternes. Elle est délicieusement prétentieuse et un peu sotte, mais avec mesure.

Je ne vois jamais personne entrer ou sortir par la porte ouverte sur une ombre mystérieuse, les volets du bas sont ouverts, ceux du haut entrouverts pour que la chaleur ne rentre point. J’imagine deux petits vieux, Philémon et Baucis, endormis sur un grand lit derrière la porte fenêtre, ou attendant, souffle retenu, que leur fin vienne à eux en souriant.

Et il y a presque toujours l’un ou l’autre des visiteurs pour la regarder vaguement rêveur.

L’autre jour, pendant que sa petite femme, charmante la petite femme, et pleine de projets, furetait de pièce en pièce, l’époux, ou non, qui lui avait délégué le choix, très chic l’époux, plutôt assorti à notre maison témoin, juste un peu trop chic, peut-être, comme son auto, est resté planté sur le seuil, semblant s’ennuyer un peu, et avant de la suivre quand elle est sortie en disant nous allons réfléchir, m’a demandé si je pensais que la petite maison, là, en face, était en vente.

Lui ai souri et dit que je ne croyais pas.

 

Le voyage du seuil

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J’ai ouvert la porte à deux heures précise. Je l’ai noté dans mon carnet. Sur la toute première page, sur le premier centimètre carré de texture blanche. C’était une heure de jour. Pas une heure de nuit. Une heure où émerger de la misère des ténèbres et se révéler contre ses propres misères.

J’étais restée longtemps derrière la porte. Certains diront que, dans l’immobilité parfaite, le temps n’a que peu d’importance. Aucun événement pour tailler une encoche dans la mémoire des jours… Qu’avais-je fait de tous ces mois ? Quelle chose aurais-je alors pu retenir dans les filets de papier et d’encre d’un carnet de voyage ? Rien… ou… Peut-être cette courbe fragile de mes doigts s’écartant en de minuscules assauts de leur noyau de stupeur vers l’éventail d’un espace ré-apprivoisé.

Une main m’avait conduite jusqu’à la porte. Une autre m’avait tirée dehors. La première dégageait une chaleur d’épiderme salé, de confiance maternelle caressée dans la moindre fibre d’une enfance ressurgie comme refuge premier. De l’autre je ne savais presque rien.  A peine devinais-je le visage de l’offrande ou la voix de la salutation.

La première m’avait admonestée : pars, sors, franchis cette frontière qui est posée en toi plus que devant toi. Ouvre cette porte, marche ta guérison ma si petite fille, efface la malédiction enclose dans ton souffle serré. Marche. Et ne me reviens jamais plus pareille.

La seconde, longue chorégraphie d’envol, sémaphore battant la chamade, ellipse d’un soulignement… la seconde avait tracé la multitude des points entre mes pieds scellés de peur et le seuil émouvant d’attente. Elle m’avait amenée à imaginer le moindre détail du plan de route. Les vallées de nausée, les monts d’espérance, les gouffres de panique, les fleuves de larmes, les sentes étonnées et les essoufflements de terrain… toute une carte du « tendre vers », toute une expédition de quelques immenses mètres.

Le carnet de voyage sur le ventre, enfoncé dans les chairs crispées, j’avais si longuement, si méticuleusement imaginé le périple, puis l’immense victoire, la découverte nue. Je savais que je serais exsangue, presque évaporée de crainte. Je savais que le plus dur n’était même pas imaginable. Mais le carnet me rassurait, clos mais tendre, souple et patient. Enfant sur mon ventre. Enfant dont le père était là, au coin de la rue.  Âme du kiosque à journaux.

Il lui avait suffit d’un geste, anodin mais d’une générosité brûlante. Prendre dans son étalage ce petit carnet ocre qui me tentait tellement avant que tout ne bascule. Le glisser dans une enveloppe. De ses doigts rapides rabattre le triangle de papier. Avec cette sorte d’amour désinvolte, le pousser dans la fente de la porte, pour qu’il s’échoue, un peu ivre d’air frais, tout contre mes pieds. Il m’avait suffit d’une danse lente, d’un rituel réconcilié, de l’innocence d’un geste simple : ouvrir l’enveloppe et en sortir le carnet ; il m’avait suffit de la surprise pour oublier, graciée pour un instant, ma peur du monde. Ensuite tout c‘était emballé, l’effroi vrillait mon regard, effilochait mes jambes, kidnappait mon souffle. Mais le carnet criait contre mon ventre son besoin d’exister dans ce si long trajet vers l’homme derrière la porte, vers la lumière réapprise et vers ces premiers mots balisant ma traversée.

Certains diront que je ne suis qu’au seuil du voyage. Mais qui peut comprendre, sinon lui, cette joie d’accomplir, des profondeurs de mon exil, ce si bouleversant voyage du seuil ?