quelque chose se passe

 

 

Deux femmes dont l’une (Dolorès – en jaune photo d’entrée – Lola Duenas adorable – on l’avait déjà croisée dans « Les ogres » (Léa Fehner, 2014) , autre merveille d’un cinéma actuel et contemporain fait par des femmes) sauve la vie de l’autre (Irma, robe à fleurs, souriante – Bojena Horackova mélancolique mais qui revit) sont les premiers rôles d’une présentation du sud de la France comme il est – encore qu’il y ait, il me semble, assez peu de racisme (il semble aussi qu’en Provence Alpes Côte d’Azur, cependant, le vote pour l’ordure soit assez conséquent et les actes de racisme fréquents) – il s’agit sans doute, probablement, d’une idylle et d’un choix, d’un désir ou d’un fantasme : peu importe, il s’agit d’un film qui existe, et bien.

Bord de l’eau, Camargues, on reconnait cette espèce d’ambiance de vacances (mais on ne voit pas les flamands roses…), bien que les gens, tous les gens qu’on croise (qu’elles croisent aussi) travaillent : il s’agit de la présentation, fictive, documentaire, mixée des deux genres, d’une France qui (un peu comme dans « L’île au trésor » (Guillaume Brac, 2017, chroniquée en maison(s)témoin il y a peu) possède sa qualité première : accueillante, ouverte, gentille, généreuse… Hospitalière. Dolorès l’incarne, en quelque sorte

Irma plus sur la défensive (choquée par la vie, sans doute, sauvée des eaux, ressuscitée… )

amies à la vie à la mort, pratiquement : une relation affectueuse et simple – comme on les aime… Vivre, enfin :  travailler

aimer, manger boire et se reposer

danser

aimer

une réussite un espoir…

Un premier long métrage, un film de cinéma : l’une des qualités de ce film est de mettre en scène des femmes – la plupart des dialogues parlent au féminin – d’un certain âge – « quel âge tu me donnes ? » demande Dolorès – on répond 42 mais c’est plus – quant à Irma après cinquante ans, plus de boulot… et même si sans raison – mais c’est aussi la leur… – les esprits viennent là en début et fin de film, on s’attache à ces personnages, deux femmes sincères, drôles et vivantes.

 

Il se passe quelque chose, un film d’Anne Alix.

Du bleu dans le vert

L’agent remarque les aménagements spécifiques que ces propriétaires ont fait. Il reconnaît chaque angle et chaque surface de sa maison témoin, mais ici, dans leur maison — comment dire : maison actrice ? maison suspecte ? maison victime ? — il y a tant de changements. Et les objets, tous ces objets, trop. Il se demande s’il n’imagine pas, plus qu’il ne les voit, les murs, les sols, les placards sur mesure de ces mesures pré-déterminées par la maison témoin. Le temps a passé ici, et de la vie. L’agent se demande comment évaluer, en regardant l’usure des murs, du plan de travail de la cuisine, du parquet terni.

Pourquoi revendez-vous si vite ? Cela fait quoi, sept ans, non, six ?

Par exemple, les rideaux, complètement différents. L’agent note mentalement toutes ces fautes de goût, tout ce qui pèse dans le décor (la bouteille d’huile sur le plan de travail et pas dans le tiroir prévu, la vaisselle qui sèche encore au lieu d’être rangée, les coussins mal alignés sur le canapé) pour le déduire du prix qu’il est venu estimer. Quelle vie ont pu mener ces gens, si éloignée de celle prévue, la vie témoin, qu’ils devaient endosser ? Partir si vite est d’ailleurs un signe que ça n’allait pas, dès le départ. L’agent regrette de leur avoir vendu, à l’époque, ces murs. Il faudrait faire détruire leur maison, effacer leur vie, les bannir loin d’ici. Le mur du couloir censé être vert a même été repeint en bleu. Il doit s’agir du petit rafraîchissement dont ils parlaient avec fierté, alors que ce changement a souillé l’harmonie de vert tendre qui emmenait de l’entrée à l’escalier puis aux chambres, au sommeil.

Peut-être que dans le grand plan du monde, ces gens n’étaient pas faits pour vivre ici, et que la faute en revient à lui, l’agent, de leur avoir vendu ce bien cinq ou six ans auparavant. Comment vivront-ils, ailleurs ? Il leur faudra se défaire des habitudes, positions des placards, contenu des tiroirs, agencement des pièces, allers et retours jusqu’au garage, la vue par la fenêtre de la cuisine, le chemin jusqu’à la boulangerie, comment s’orienter jusqu’au supermarché, et jusqu’à tout le quartier, la ville et les routes et les bretelles. Tout refaire, refaire toute une vie de gestes.

Je vais vous envoyer mon estimation.

Et… où vous installez-vous alors ?

Une histoire de mutation, de changement de société, une ville et puis une autre, une histoire à dormir debout pour dire que cette maison ne leur convient plus, ne leur a jamais convenu. Il faudrait peut-être faire vivre les gens dans la maison témoin elle-même, dans la zone commerciale, avec des placards et des tiroirs remplis pour eux de vaisselle témoin, de vêtements témoin, eux-mêmes ayant appris à y vivre, comportement témoin et conversations témoin, devenant la parfaite famille témoin à présenter au monde, comme un programme politique.

Le quartier a beaucoup changé, et ça va continuer, et pas à votre avantage, vous savez.

Et puis, dans la cuisine, tout à coup encore autre chose. L’homme, celui qui vit là, paraît à l’agent très grand, tellement grand, trop grand. Encombrant, comme si la cuisine n’avait pas été dessinée pour lui. Il déborde de partout, cache par sa carrure les éléments, la hotte, quelque chose ne va pas, réduit la maison. L’agent est surtout étonné de regarder cet homme les yeux dans les yeux sans baisser ni lever le regard, il est de la même taille et pourtant n’a jamais ressenti cette gêne puisqu’il ne s’est jamais vu lui-même dans la maison témoin. Et quand l’homme gravit l’escalier pour aller dans les chambres, c’est la même chose, l’escalier ne paraît pas adapté à cette masse de chair qui semble parler. L’agent a exactement les mêmes proportions mais bien sûr ne s’est jamais senti déplacé là où il était, alors que l’effet doit être le même. Il se sent soudain très mal à l’aise, pas à sa place — il tombe de haut, a la nausée — il est aussi strictement identique que ce couple qu’il déteste dans ce lieu qui est sa vie et devrait être toute vie. Il voudrait rapetisser, disparaître. Il termine rapidement la visite, ne sait pas s’il tient encore sur ses jambes, ce malaise… Il faut reprendre le travail pourtant, mais que doit-il faire désormais ? Revoir le plan générique de la maison ? Tout détruire ? Il suffoque encore en entrant dans sa voiture ; allume l’autoradio, le CD se lance, la nuit tombe.

 

 

Divan jeté. JS.