Partir (# résister, toujours – et n’oublier, jamais)

 

 

 

on n’est jamais sûr de rien – il faut aller travailler, paraît-il – obligatoire et nécessaire : comme si ce chômage était de notre fait, tu sais – je cherche une maison dans les bleus, de plain pied, avec une terrasse sur l’arrière, couverte si possible – ce n’est qu’un décor tu me diras, en effet – il y a au bout de la perspective, du point de vue qu’ils nomment « Miradouro », au flanc d’une des collines de Lisbonne, un tout petit bout de jardin, on y découvre cette splendeur

il faut gravir la pente, certes – ça ne fait rien, il doit bien y avoir un funiculaire, un tram ou quelque chose qui repose les vieux muscles – il y avait cette petite carriole de papa Omri à Marseille avant qu’on ne la lui retire

le type ne gêne personne, il fait même oeuvre sociale et on l’emmerde(on pétitionne ici si on veut)  – ça me fait souvenir (il arrive la même chose à Mevlut) de ce beau livre « Cette chose étrange en moi » (Orhan Pamuk, 2014) sous-titrée « La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l’histoire de ses amis et Tableau de la vie d’Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages » (traduit du turc (folio) par Valérie Gay-Atskoy) augmenté d’un index et d’une chronologie ainsi que d’une photo d’un vendeur de boza que je replace ici

la boza est une boisson turque traditionnelle – on a besoin de vacances, on irait sur le Bosphore ou faire le tour de la mer Noire en auto – il n’y aurait pas la guerre, ni le tsar ni ce fumier ni toutes ces ordures, le monde serait joli en paix – mais non – je n’ai que quelques images, je dois travailler, faire visiter peut-être mais en août ? y’a quelqu’un, tu crois ? Pendant la réclusion, on a bien essayé de résister mais à présent les gens partent en vacances ou quoi ?

on n’abandonne jamais complètement (il y a soixante ans, ça se passait comme ça, une 403 bleu nuit (c’est encore en noir et blanc comme tu vois) à l’avant qui conduit un type qui fume une Gitane, sa femme est à côté de lui, elle s’est penchée vers lui a posé sa main sur son bras, derrière il y a leurs quatre enfants qui s’extasient en presque silence tellement ils sont cois – il est tard, la journée a été longue et les lumières brillent sur la ville, une ville qu’ils n’avaient jamais vue les fenêtres sont ouvertes on roule tranquillement – comme si c’était hier) – presque – alors les vacances ? encore une image, une de l’endroit qu’ils viennent de quitter (et ensuite, on clôt pour quelques numéros)

une dernière d’où j’aurais du me trouver si tout n’avait pas été chamboulé – mais tu sais quoi ? on s’en fout complètement de ce chamboulement – on bronze on rit on rêve…

bonnes vacances s’il vous agrée d’en prendre

 

 

(l’image d’entrée de billet est due à Brigitte Célérier, qu’elle en soit ici remerciée)

 

 

 

#11 bis – résister encore ( plats ronds)

 

 

 

j’ai vaguement le sentiment qu’on veut nous rejouer la même partition – nous faire peur, et encore – afin de ne pas nous laisser libre du peu qu’il nous reste – des masques, des gels, des regards effrayés, soucieux – le monde deviendrait-il semblable à ce qu’en prédisait Stephen King dans son  22 11 63 – après la guerre atomique, on a muté, on n’a plus d’appareil respiratoire – quelque chose de ce genre – on aime avoir peur aussi, mais vu l’épaisseur de la connerie ambiante (ne citons pas leurs noms mais les chefs d’état, non, vraiment…) on serait bien fondé à croire que ça pourrait tout aussi bien se déclencher demain à Hong-Kong, en Corée en mer de Chine, à Chypre, en Pologne ou en Hongrie, n’importe où en Afrique ou ailleurs, finalement – on est peu de choses – pendant ces jours là, les plats ronds

ici du pain perdu – cette plaie de savoir que près de trois milliards d’humains, sur cette terre ne mange pas à sa faim – l’eau manque à un milliards des nôtres – on a laissé les épiceries ouvertes, on a récupéré le pain en trop, un peu d’œuf un peu de lait du sucre –

une quiche lorraine – ces images de plats, de chats, de soi : quels enseignements ?

pas si ronde que ça, la pizza – le froid parfois, puis le temps si clément – les peurs, les joies les rires les mots, le téléphone messenger et autres joyeusetés de zooms – quelque chose de tellement moderne – on n’était pas là, on était ailleurs, on parlait on se voyait – on en avait marre on pleurait – la rage au cœur de la fin mars

ça n’avait pas vocation à publication (ici jambon poireaux la quiche) (pas la lorraine) (on remarque peut-être la cafetière et les chaussons charentais de l’officiant en bas du cadre dans les bleus) il fallait bien vivre – les vieux mourraient seuls sans amis sans parents – seuls pour protéger nos propres angoisses – les gens applaudissaient à huit heures, le premier mercredi, on avait demandé aux croyants de prier – vers sept heures et demi – aujourd’hui

tu sais quoi, (laitue/betteraves/pommes) en ville j’aimais à photographier le pékin, à présent il s’avance masqué, je ne le regarde plus je ne les regarde pas, je transpire je fais attention, je ne respire que chichement – je regarde mes contemporains – il ne fait pas beau

(papardelle/poireaux/crème/andouille) je me souviens et j’entends « signaux faibles » dans le poste, les mêmes et on recommence en pire – on achètera le silence mais on ne fera rien pour l’institution de l’hôpital, rien pour rendre son humanité à cette santé qui a son ministère – la honte qui atteint nos âmes, vivants certes, mais à quel prix ? – les blouses blanches, les morts dans la rue, les prises genoux sur le cou pour faire taire, empêcher de respirer, les manifestations nassées, réprimées, les gens éborgnés, maltraités violentés gazés – les mensonges éhontés sur les stocks de masques, sur les tests sur les trains qui convoient dix malades – ces images percluses de fausseté – et puis le silence, les ciels clairs

(lentilles corail/riz basmati/ail oignons) vivre se nourrir penser aux autres – le poids de la maladie qui alourdit les bronches, celui de la peur qui essaime en nous tandis que le minus se pavane chez le professeur-miracle de Marseille – il y avait le matin le roman de L’AiR Nu à réaliser, les travaux, ranger, nettoyer penser rire se prendre dans les bras parler aux autres lire écouter – désormais, comme tu sais, nous sommes les vieux – nous sommes les parents – un printemps magnifique en soleil et tendresse colorée –

(lentilles vertes/lards/basilic) (sans point) des plats ronds dont on échangeait avec les autres les images – pas mal, hum ça a l’air bon – bon appétit – tout était parfaitement réglé comme avant, avec nos A2D, nos promenades, nos masques – des « signaux faibles » qui se font jour, on repère des « clusters » on invective « barrières » on demande des comptes – le chant des oiseaux, plus un seul avion à réaction plus un seul panache blanc qui salit l’horizon et le climat – l’idiot qui parle, les médecins qui commandent, les flics qui tabassent – résister, oui, anniversaire, penser aux autres, nos amis disparus, nos parents arrachés à notre affection –

quand on s’est retrouvés (sablés nature), on s’est embrassés, on s’est dit à nouveau qu’on s’aimait, qu’on était là, bien là, oui, on a survécu, on s’est tenu on s’est parlé, on est là – vous êtes là ? dans cette maison, oui, des plats ronds

seulement pour vivre (tarte aux pommes/confitures de cerises) sans intention particulière

pour les amis lors du premier wtf déconfinement – cent kilomètres – des artichauts à la barigoule – sans intention particulière, non, simplement pour vivre et se savoir vivant

et continuer sans laisser le vide nous envahir (ici des pommes de terre nouvelles, là des radis roses et ronds)

et cette dernière pour finir, italienne un peu, déjà posée, pour ne pas oublier

Jenny (et Maurice)

 

 

il y a certainement un truc qui ne va pas (chez moi, je veux dire) : probablement, une trop grande confiance en soi – de quelle source pourrait bien provenir cette arrogance ? Écrire pourquoi pas après tout – par exemple, j’ai aimé écrire pour cette croisière – ça a été une espèce de commande et j’en ai aimé les contraintes – puis le monde a changé – j’aime que le monde change (et le prince Fabrizio (l’un des premiers à venir visiter cette maison) (et à y demeurer) de redire « il faut que tout change pour que tout demeure semblable » – ah Burt…) le cinéma m’a manqué – il va revenir ici (on a vu récemment L’ombre de Staline qui n’est pas si mal) – mais pour le moment, un livre qu’on illustre des lieux où il s’est déroulé – bien des choses ont changé, mais voilà, c’était ici.

 

Le nom de la rue a changé – c’était la rue des Sablons (il en est une intra-muros jte dirais) – ils vivaient au 1 : le voici ici

image de juin 2008

le père (Nuchim), la mère (Rivka) et leurs deux enfants – Jenny et Maurice (il y avait un film de l’époque, je crois que c’était Françoise Rosay dans le rôle – il est de 36 – le mari jaloux, c’est Charles Vanel – ma mère avait dix ans, mon père treize – Carné, musique Kosma, scénario Prévert etc.) (il faut bien accrocher quelque part la réalité des choses), Jenny avait 11 ans, et Maurice 7.

(Il y a quelques jours, Maurice s’en est allé (que son âme soit paisible) le 13 juin).

juin 2014

Puis en 1930, ils déménagèrent, à Vincennes.

juillet 2015mai 2018   

(que cherches-tu dans les images ? des preuves ? des indices ? des hasards et des réalités ? il y a là du jeu, de l’amusement,du renseignement : comment était-ce ? comment est-ce ? de la curiosité, et aussi de la mémoire) les enfants vécurent ici un moment, deux ou trois ans pour Maurice, je crois – c’est Aubervilliers

mars 2019

Puis vint la guerre, les parents n’étaient pas français – ils étaient juifs, venaient de Pologne – la guerre, la déroute – l’occupation – puis le 16 juillet 1942, les rafles du vel’d’hiv – la complaisance des fonctionnaires de la police française, les dénonciations – les autobus, le commissariat (tu te souviens du 17 juillet 61, les mêmes autobus les mêmes agents, le même Papon) – et puis les parents qui disent à ces deux enfants (ils sont français, ils sont nés en France, ils peuvent rester…) (Jenny a seize ans, Maurice quatorze) « partez, les enfants »  – laissez-nous – « partez, sauvez-vous, vivez » – ils sont retournés ici donc

ils portent l’étoile, à sa place mais mal cousue par Rivka, la première fois qu’elle sort avec, Jenny passe devant ce café qui existe toujours, au coin de la rue des Vignerons

ils attendent leurs parents – mais ils ne reviendront pas  – Maurice est devenu Rajsfus, un homme magnifique comme sa sœur d’ailleurs, il arrivait que je regarde le site qu’il tenait (infatigable recherche de la vérité sur les exactions de la police…) on l’aimait beaucoup mais voilà. Le livre est écrit avec la voisine de l’auteure, laquelle est Jenny

32 avenue Franklin Roosevelt Vincennes

il apparaît de loin, peu importe, on le sait là, elle est là, elle qui aime apprendre à lire aux enfants – elle passera son bac avec son amie Monique – elles  uront fréquenté l’école de la rue de l’Egalité

j’aime tant les savoir sortir, peut-être de là, ces deux amies (ce sont elles deux, sur la photo d’entrée de blog, je crois bien – on ne m’a pas renseigné), et puis aller pour rentrer à la maison, les voir accoudées à cette rambarde de pont parlant parlant parlant


quand même on en aurait changé (le type sur le pont a été chercher du pain, voilà tout – le train passe et court vers la Nation) – Jenny et Monique – oui, pour se souvenir – le souvenir par exemple du numéro de déporté tatoué sur le bras du mari de Jenny , Jean-René – demandé par Marine, la petite fille de Maurice – pour ne pas oublier, dit-elle – oui, pour ne pas oublier, cette vie, ce monde, ce vingtième siècle…

Entre ici Maurice… (et Jenny qu’on aime tant, l’héroïne et la voisine dont l’histoire nous est racontée par Geneviève Brisac dans « Vie de ma voisine »  en 2017, au point seuil 4752 – magnifique)

 

Carte postale d’ailleurs

 

 

j’avais gardé à l’intérieur pas mal d’images sans trop de sens (celle d’entrée, le Nil quelque part vers le Caire ou Thèbes ou ailleurs je ne sais plus – je l’ai trouvée il y a peu), il y avait aussi celles qui racontaient les repas, les plats, les préparations qu’on avait faites ce printemps, les unes dans une campagne, les autres en ville, et puis c’est passé – j’ai préféré (sans doute parce que c’est plus joli) (ou que j’imagine un plaisir plus grand) cette série-là – c’est une peu comme une musique qu’on aime, Tchavalo Schmitt ou Antonio Zambujo, l’entendre transporte – ailleurs un autre temps, une autre époque, un autre espace

on pourrait dire qu’on commence intérieur jour – une nappe jaune, un repose-plat, deux tasses et une cuillère format à café – comme on les aime – et un sucrier


– et ensuite ce seront (extérieur jour) des variations

il s’agit (ici côté jardin) du repas de midi, souvent


le soir on n’en boit pas (intérieur)

quelques objets dans différentes dispositions (on aperçoit le beau temps) (on sort, côté cour, côté table à tout faire)

ce sont plans rapprochés, tasses, vides ou non – la terrasse, l’herbe, le motif rouge du sucrier – rien d’autre que de mortes natures

le café c’est un lieu, commun, un moment

il évoque Balzac, le moulin, la machine et la pause – Gainsbourg et sa couleur – la détente mais les nerfs, parfois on fume, on regarde ailleurs, lui fume aussi

on attend qu’il passe, comme le temps, on peut l’offrir, quelquefois en certains endroits on donne de quoi en apporter à un mendiant sans domicile fixe malheureux désargenté – un répit la machine crie quand il est prêt –

ce printemps était beau – on avait ce mal de vivre, c’est vrai, mais il faisait beau, on attentait à nos jours mais les arbres et les fruits n’en avaient que faire

les humains se masquaient – on attendait pour les courses, on l’achetait moulu par livre

c’est un poids qu’on aime aussi au masculin  – ici sur une chaise, côté jardin, à l’ombre du cerisier

servi – il y avait beaucoup d’autres choses, un oignon un radis et c’est l’Italie

comme le café, ce pays

un peu de sucre, je me souviens je les voyais, elle et sa mère, dans la Dauphine rouge, au soleil, sur l’avenue qui fait route, elles s’isolaient, un moment de repos

et puis les fruits ont mûri – le soleil donne la même couleur aux gens dit la chanson – elles rougissent (tu te souviens : « il en rougit le traître » ? Cyrano, ah Cyrano ta Roxanne)

nous étions tiraillés – des rituels pour résister, pour ne pas sombrer dans la peur imbécile – regarder le jour et regarder la nuit – jouer, manger boire – vivre et laisser dire  – et pour finir et pour vous, quelques fleurs sauvages devant une porte

 

CARTE POSTALE DE LA TERRE

(je ne pose pas sous étiquettes de mots-clés les noms des divers acteurs et actrices de cet épisode noir de notre histoire – contemporaine, actuelle, le monde d’aujourd’hui – pour ne pas infecter cette maison de logiciels malveillants – comme on en est victime ailleurs – mais je n’oublie pas leurs noms) (les fleurs en entrée de billet sont pour elles et eux tou.te.s) 

 

 

 

VENDREDI OU MERCREDI – CARTE POSTALE DE LA TERRE

c’est sans doute une exercice entrepris ici – il y avait la volonté de faire entrer ici des choses qui m’importent (le cinéma, par exemple; ou la lecture; pas la sociologie mais je m’en sers quand même – pas envie de bassiner le monde avec ce pan de la théorie des mondes sociaux  mais après tout pourquoi pas ? c’est que ça me barbe – comme pourrait dire le futur ex-premier sinistre) (machin a la maîtrise de l’agenda, comme on sait, et va fourbir ses jouets après la consultation de dimanche) (sauf cas d’extrême urgence et de rapport de son comité noir et  scientifique) – je voulais rendre compte d’un film mais pour essayer d’en tirer une leçon pour le futur et puis ensuite, ça s’est enlisé (ça viendra, je vais m’y employer) – on fait partie, toujours et bien qu’on n’en sache rien, ou qu’on ne le veuille pas, d’un collectif ou d’une communauté – c’est à gerber, hein, j’en suis bien d’accord – mais sinon seul au monde, comme dans cette maison[s]témoin, comment voulez-vous ?  On parle aux murs (MAIS NON !) ? À la fresque sur le mur du salon ? on se fait passer pour l’agent ? on joue à la marchande ? Non, si elle est vraiment déserte, je l’ouvre – il y a eu le plan de la pandémie, celui de la réclusion, on a attendu un moment, on a tenté de résister (onze fois sur le métier, on a remis ça)  mais non et tant mieux, on n’a pas été atteint (dieu merci comme disait Louise), on a plaint celles et ceux qui le furent – on a continué à travailler si on pouvait – ça n’a pas empêché le meurtre de Georges Floyd, ça n’a pas empêché les actes précédents

Fresque-stains-adama-traore-george-floyd-20118c-0@1x

la réunion en masse, cette sublime beauté, des jeunes gens autour du tribunal d’instance de Paris à la porte Clichy pour ne pas oublier Adama Traoré,  – hier, aujourd’hui, les mots de la famille de Cédric Chouviat et les siens

mais combien de gens morts pour rien, juste une mauvaise prise, un peu de nervosité, la peur de l’autre – dans cette maison, je ne sais pas s’il y a quelqu’un, mais je sais que j’y dépose au moins les traces sinon les âmes des personnes qui blessées torturées tuées ne cesseront de la hanter – et c’est pourquoi je le fais – s’il n’y avait encore que des hommes, je voudrais cependant aussi me souvenir de Jo Cox, assassinée pour ses idées politiques par les tenants du premier ministre d’aujourd’hui (united kingdom)

je ne voudrais pas qu’on oublie Marielle Franco

assassinée elle aussi par les tenants du président do brazil d’aujourd’hui (sinon par des sbires appointés par son fils…) – je voudrais qu’on pense encore à Nasrin Soutoudeh, emprisonnée dans les geôles iraniennes pour ses idées politiques

et ne pas oublier Farida Abdelkah toujours en prison elle aussi, pour rien

et  (malgré les sourires précédents, ici, son visage magnifique) une pensée pour le Chili, où Daniela Carasco, clown et artiste a été violée et tuée par les forces dites de l’ordre

alors qu’elle devraient être gardiennes de la paix.

 

 

hors-saison (carte postale de Paris)

Vendredi – on rentre, on est rentré, « il fait beau/jour et nuit » comme disait Souchon chantant Sagan (romancière romantique) (ici le 167 boulevard Malesherbes, chez ses parents, où elle vécut après guerre) (le bon dix septième arrondissement – du nom de l’avocat de Louis 16 quand même) (les beaux quartiers, et « Bonjour tristesse » en 1953)

une belle chanson, tu sais – une chanson triste sans doute – bien aimé entendre tout à l’heure Jean-Paul Dubois dire qu’il n’attendait rien des autres : c’est plus facile quand on peut s’en passer, certes – mais fondamentalement, j’ai peur qu’il ait tellement raison : j’attends beaucoup, depuis toujours il me semble, beaucoup plus de moi-même que des autres – je regarde le temps qui file (hier j’anniversairai comme tous les ans – plus con comme compte, tu meurs – les comptes, on y est forcé, je le crains) – ces jours-là sont passés comme un songe et puis la puanteur s’est installée à nouveau sur la ville et sa nature comme sur la société (c’est un mot qui est gros, ça inclut qui veut ou pas – ça pue, même si ça se veut distingué) – se battre, oui, se battre – ce samedi, à deux heures et demi et à Répu marche pour Adama – mes poumons, ma respiration, mes yeux : tout cela souffrirait-il trop pour m’empêcher ? c’est bien possible : l’intelligence de la réaction est de dire que les manifestations contre les meurtres de la police jamais punis, jamais même mentionnés, laissés de côté, biffés oubliés gommés, ces manifestations aident à la propagation du virus – ça fait un moment que ce truc a bon dos il me semble – serait-il possible qu’il ne se passe rien de plus que le retour à la croissance et business as usual comme disent les intellos ? ça ne dépend que de nous, que de moi – vraiment ? la plus immonde pourriture, par la porte-parole du gouvernement excusez du peu, qui charge les profs – ça vote un peu à gauche, tu sais bien – pour protéger qui ? on dirait que la jeunesse s’enfuit, quelle affaire… si ça se trouve, dans quelques jours, on pensera à couper quelques têtes car pleine est la coupe, il me semble – en traîtrise, la reprise de la saloperie sur les retraites; une autre, Zineb Redouane et sa mort due à un tir tendu de grenade lacrymogène : mais non, on ne la visait pas, tu sais bien : d’ailleurs on ne sait même pas qui a tiré, c’est pas compliqué – non, soixante-sept ans, ça ne veut pas passer, ça ne passe pas – dans cette maison[s]témoin, l’agent est parti – en formation, je crois bien – il n’y a personne ? en tout cas, les cinémas ne rouvrent pas (ce n’est pas qu’on s’en fiche, mais masqués ? non, sans déconner ?) – il n’y a pas de fin de printemps (ces jours-ci, jusque septembre souvent, la chaleur m’accable – sans doute les réminiscences du début des années soixante dix) – il faut bien se retourner, reprendre ses esprits (« le monde est tel qu’il est/fait ce qu’il te plaît » disait le poète – si c’était si simple, pourquoi avoir attendu tant de temps ? je n’ai pas de réponse) j’offre des fleurs, ou un paysage, ce sera tout –

c’est certain, je préférerai ne pas mourir – parfois, le monde, tel qu’il est, se retrouve si blessant – et continuer à marcher

 

#11 résister (dernière) (avant les suivantes)

 

 

 

dans l’élaboration de la défense contre cette réclusion (quelque chose tellement illusoire, définitif, imposé et dont l’utilité reste problématique – je ne suis pas mort, c’est vrai, et peut-être aurais-je succombé si je n’avais pris les bonnes mesures la mort dans l’âme et le cœur vide serré terrorisé – furent-elles les bonnes, je n’en sais rien mais je n’ai pas souffert (privilégié, sconfinication de luxe et cetera) sinon à l’âme gravement de la blessure des gens morts seuls isolés sans les leurs : alors, nous n’étions plus humains…) –  dans cette élaboration, donc, il y avait en suspens une recherche que je mène inutilement (je veux dire sans utilité pour le reste des choses matérielles qui me constituent) (à ce que j’en crois pour le moment) et qui concerne Aldo Moro un type promis à un avenir assez radieux, mais abattu juste au moment où il allait parvenir au sommet de la hiérarchie politique de son pays – c’est en Italie, ça se passait en l’année soixante dix-huitième du siècle dernier – l’année précédente ou la suivante, ou la même mais avant l’attentat qui endeuilla la ville, attentat d’extrême droite dont on n’a jamais retrouvé les coupables, j’avais été passer quelques jours (huit ou neuf il me semble) à Bologne, ville magnifique (on y est passé  l’été dernier aussi – et on y repassera dès que possible) (pas tout de suite) (mais on y repassera – comme on aimerait tant repasser par Istanbul/Constantinople/Byzance ou connaître Otrante ou Smyrne, voir de ses propres yeux les Ménines au Prado et des tas d’autres choses encore) (je ne parle même pas de Venise ou Faro/Lisbonne/Porto).
La conjonction des dates a été la ligne de conduite (il a été enlevé le seize mars, vers 9 heures – son escorte, cinq types officiers policiers armés, a été assassinée; il a été retenu durant cinquante cinq jours; le 9 mai au matin, dans le garage au premier sous-sol de l’immeuble de Rome où il avait été retenu, une rafale de mitraillette il est mort (entre six et sept) dans le coffre arrière d’une renault 4L rouge; on l’a déposée via Michelangelo Caetani; on a découvert ce corps mort légèrement recroquevillé mort pour rien vers treize heures trente) – ici la plaque de cuivre qu’on peut voir à Rome à l’endroit

(pratiquement) (et un portrait) où on a retrouvé le corps de cet homme, soixante deux piges, pieux, depuis près de quarante ans ami d’un pape, Paul VI, qui ne lui vint pas ou que trop mal en aide. Il n’est pas question d’oublier, et cette mémoire qui reste, les divers livres lus, les découvertes de cette personnalité, toute cette recherche n’est pas encore terminée – le cours de ce monde, cette épidémie à laquelle on ne croit plus, récupérée éhontément par le pouvoir pour en faire un immonde « état d’urgence sanitaire », ce printemps assez spécial dont il nous semble discerner l’issue; mais aussi et encore ce qui se passe ailleurs dans le monde, aux Amériques notamment (les deux affreuses caricatures vraies, au pouvoir au Brésil et aux US – et ailleurs); cette phase spéciale qui peut tourner à la guerre, serait-elle civile même si nombreux sont ceux, ici ou là, à poser un genou à terre en signe de deuil de Georges Floyd – je pose ici ces deux images

prises en Belgique (il me semble), pour ne pas oublier

Il y a peu à voir entre ces faits, sauf que rien ne peut justifier la mort d’un homme – d’un humain – d’une personne. Rien. Simplement pour dire ça.
Résister se clôt ici (de retour à Babylone, je porte un masque lors de mes sorties – signe cosmétique de reconnaissance civile ou citoyenne, comme on voudra – les joies de la surpopulation, le rouleau de PQ à 60 centimes et le kilo de farine à 2,5 e).
Des choses font tenir (et on ne glissera donc pas)

#10 – rester calme

 

Résister
(dernière carte postale de sconfinication-réclusion)

 

il y a pas mal de choses qui semblent évoluer – la relation qu’on entretient avec les avions;  celle qu’on nous oblige à adopter vis à vis du travail (sa version -l’aversion qu’on peut en avoir – virtuelle, distancielle, présentielle – logicielle progicielle et tout ce que tu veux – entre présence et distanciation (immondice technocratique) on a vite choisi ? je veux dire les collègues qu’on agonit, ne plus les voir, quelle  bénédiction… ne plus les entendre, quelle aubaine – oui, les autres qui faisaient avancer la barque aussi dans le même sens que vous ? on les oublie, on les appelle, on les joint ?) ; les vacances (où est-ce qu’on va ???); le monde d’ici : qui où quand ? ; les chroniques, les épisodes, les billets; les connexions, les consommations, les évaluations, les entretiens annuels, les comparaisons, les autres, les uns, les âges ? qui, les salariés ? les prestataires ? les auto-entrepreneurs? les ubérisés à quatre sur une 508 ?

(j’apprends à ce moment la mort, la disparition, l’envol de Jean-Loup Dabadie scénariste dialoguiste qui me faisait l’effet de Jean-Claude Carrière, quelque chose de Claude Sautet et une certaine vraie qualité française) – ah le monde, la vie, les gens…  – ses/les chansons (« attends je sais des histoires… »)

 

c’est un peu ce genre de choses qui aurait tendance à occulter ce à quoi on était en train de penser : la mort rôde, d’un certain sens – un texto tout à l’heure de l’ami apap qui m’informe de la disparition d’un être connu de lui (on en avait parlé il y a quelques semaines, ainsi les choses se délitent-elles – un coma prolongé, la maladie épidémique) de moi aussi de plus loin – l’homme ainsi que moi était asthmatique – à risque, la cinquantaine je crois – pour JLD quatre vingt un balais le rire la joie en un sens et Romy Schneider – il a fallu que ça tombe sur cette maison au moment où j’y écris une autre histoire de l’agent

juste après voilà que j’apprends la mort d’Albert Memmi, quatre vingt dix neuf ans, mais je n’ai rien lu de lui – cependant tellement proche…- la paix sur son âme

on ferait mieux de boire un verre à sa santé peut-être – c’est fait –
« alors on boit un verre/ en regardant loin/ derrière la glace du comptoir/ et on se dit qu’il est bien tard/ il est bien tard… »

 

dans la cuisine à côté cuit doucement la sauce tomate des pâtes du soir – on avait été se promener quelque part où il y a des milliers de ce genre de plantes qui fleurit en mai

on ne sait jamais comment ça va tourner (par exemple, tout à l’heure – raconté ailleurs, mais on s’en fout) – on frappe à la porte on me tend un paquet (oui, c’est moi, oui) on s’en va (on était une femme qui conduisait un fourgon banalisé et blanc et qui livrait avec icelui des colis chronopost) j’ouvre le petit livre Les oloés de madame Savelli (merci) dans lequel je retrouve (outre un certain nombre d’ami.e.s) Maryse Hache (à laquelle le livre est dédié, de même que ce billet – et d’ailleurs tous les billets de cette maison[serait-elle]témoin)

c’est chez publie.net – une bonne maison – je ne me perds pas vraiment, mais entre ici, là et là-bas sans compter ailleurs et ici même, j’ai des difficultés – la mémoire qui flanche (je ne me souviens plus très bien) (c’est une chanson) (non, je n’ai pas oublié…)

je parlais du travail, mais c’en est fini, mon petit – non, en effet, je n’ai jamais grandi, je me souviens encore de mes premières années, un autre continent, de l’autre côté de la mer, je cherche à me souvenir mais longtemps (parce que j’avais à l’âme cette image de France – un peu comme le Fossoyeur du poète « avec à l’âme un grand courage/il s’en allait trimer aux champs« ) longtemps j’ai conservé cette image de ce pays comme quelque chose d’incivilisé (étais-je rapatrié ?), une partie de moi-même était sauvage (elle l’est toujours) (par exemple, laisse-moi deux jours au soleil, je deviens noir), elle n’avait pas droit de cité – ces idées-là qu’on ne disait pas, à l’école de A. où le directeur faisait violence à ses élèves (le monde n’était pas si différent, des choses étaient permises, d’autres sans doute moins – aujourd’hui, on interdit une claque, alors c’était bénin) – les moments d’incompréhension (ça valait mieux) les moments de rigolade (dieu merci (ah ! ma grand-mère…) ma famille m’aimait de la même eau que j’avais pour elle) ceux de la panique – la neige, les pleurs, les attentes – non, tous les jours disparaissent ceux qu’on aime et puis, va le monde, coure la jeunesse, sourient les jeunes femmes – il fait beau aussi parfois – « c’est fini, la mer, c’est fini…« 

une seule image suffit (irrésistiblement #9)

 

 

l’agent a vu revenir les acheteurs – un type en voiture rouge et électrique, costume cintré bleu foncé chemise blanche cravate masque noir comme son altesse – l’agent regarde l’auto, l’autre sous son masque noir « ne rêvez pas mon vieux, elle n’est pas pour vous ! » il a souri mais on n’en a rien vu : « ni pour moi d’ailleurs… » , juste son ton, on l’aurait giflé mais non – visite, questions – l’agent a regardé partir le type, il ne portait pas de lunettes de soleil, venait pour son maître mais non, ce n’est pas son style – le type visite les maisons, celle-ci ou une autre, il est payé pour ça – c’était à tout hasard, parce que plus rien ne fonctionne vraiment comme avant – enfin pas encore – l’agent est payé pour faire visiter, à celui-ci ou un autre ça ne change rien – remplir le questionnaire avec des informations plus ou moins fausses ou vraies, qui en aurait quelque chose à faire ? – « bon courage mon vieux ! » – puis un couple, masqué comme l’agent (dans les bleus clairs), ce même jour, les enfants sont en vacances chez leur grand-mère ils viennent de partir – le type a regardé le garage, le cric sous l’étagère; la femme la cuisine, le passage direct du garage, le plain pied de la chambre à coucher – ou bureau comme vous voulez –  la vastitude du salon cathédrale, ce genre de choses – au fond de l’horizon, par la baie, la rue qui aboutit au rond-point inutile – le soleil qui joue avec les nuages, la pelouse pelée – au mur du salon, la vue d’une plage des Nouvelles-Hébrides (ou de Nouvelle-Guinée ou Zélande) dit la brochure – il y  a des choses à faire – l’agent a rempli le questionnaire à nouveau, il a attendu que quelque chose se passe mais rien – il n’avait plus de rendez-vous – demain peut-être – il a pensé à ses enfants à l’école – il a pensé à son frigo au trois-quart vide – une bière ? peut-être – appel à la secrétaire « non, rien, à demain ? » – l’agent a repris la petite voiture pourpre  – quatre heures et demie, faire des courses, rentrer chez soi – jouer à l’ordi, regarder un film ? – au deuxième étage de la résidence, le deux pièces, les papiers au mur – dans la cour les enfants ne jouent plus, deux femmes assises à deux mètres l’une de l’autre – l’agent est en marcel, la bouteille de bière à la main, la lumière décroît doucement – ce sent la cuisine quelque part – le mois de mai, il aurait dû appeler son frère, mais il ne répondait plus depuis quelques jours – il aurait pu appeler son ex, ou les enfants mais non, il était sans allant – s’asseoir et oublier – respirer – oublier – il aurait aussi pu lire le journal, écouter les informations mais non – une partie d’échecs en ligne, un poker quelque chose – aucune envie de rien – la chaleur peut-être, une douche sans doute – à la nuit venue, sur le canapé l’agent s’est endormi – la fenêtre était ouverte, dans la rue, seul l’air passait presque sans bruit – au fond de la perspective de la rue, un rond-point inutile – l’agent s’est évadé dans ses rêves qu’il oublie dès que le matin sonne

le café la douche à nouveau le ciel bleu toute la vie – il va faire chaud – toute la vie, reprendre ses habits brouillés, reprendre la voiture de société – dans la boite aux lettres, une annonce pour les élections prochaines – la pelouse jaunie – faire quelque chose, mais quoi ? – le téléphone, le signaler, la secrétaire trois rendez-vous, attendre, on annonce à la radio la fermeture de trois ou quatre (ça va dépendre) usines de voitures, fermer le poste, attendre un moment, recevoir les acheteurs, inscrire les réponses, donner suite ou pas, offrir une plaquette glacée ou non – le week-end pour quoi faire, il n’en a pas, il travaille – encore – doit-il en être heureux, soulagé ? probablement, il regarde ses chaussures, un coup de cirage nécessaire – à a maison il n’y en a pas – en acheter quand il ira faire ses courses, tout à l’heure s’il y pense – il repositionne son masque – accueille les nouveaux-venus – se lavera les mains – nettoiera les poignées de portes – non, rien – mais tenir quand même –

 

 

#8 Résister – ne pas lâcher – tenir

POUR LA MAISON(S)TÉMOIN DU TREIZE MAI

 

je t’en raconte une petite d’hier (c’était le 8 mai) (elle sera peut-être bien dans la maison/témoin mercredi si la blessure se tait) : le voisin a taillé ses haies toute la journée d’hier, neuf heures du matin, neuf heures du soir – à moins le quart de 9 du soir, on est allés le voir pour lui demander gentiment de cesser qu’on puisse un peu respirer, un acte de civisme par exemple pour un jour férié où il sait parfaitement ne pas avoir à faire de travaux de jardinage pour respecter un peu son voisinage, il a enlevé son casque pour dire « j’ai le droit de faire ce que je veux, aller voir en mairie – et d’ailleurs vous n’habitez même pas ici »

– c’est pour dire que le chemin est long, difficultueux et que cette humanité-là n’a sans doute au fond que ce qu’elle mérite – par exemple, ses gouvernants… on ne va pas aller dans l’amertume ou la haine pure et simple mais enfin parfois la route est longue…

ce matin en ouvrant les volets le voisin de l’autre côté plus loin là-bas m’a dit avoir entendu toute la journée le taille-haie ainsi que l’altercation du soir – ne pas s’en faire, la « nature » humaine a des ratés parfois – certes –  le type est peut-être fou, ce voisin « mais je travaille moi », huit mai, neuf heures du soir – c’est quel numéro cette maison[s]témoin, qu’on aille voir un peu les voisins ? on a oublié, le monde est tel qu’il est, les gens vont retourner au travail – le travail des Indiens, en Inde tsais, c’est soixante douze heures hebdomadaires, le travail qu’on demande c’est de l’esclavage ni plus, ni moins (cette pourriture de Modi) – cafés fermés parce que c’est de la sociabilisation, du lien entre les humains – on évite les embrassades, on ne se parle plus, on ne se voit plus – cinémas théâtres fermés : on a la télé non ? comme culture on n’a pas trouvé mieux pour se divertir – c’est plus facile d’ici ? je ne crois pas, les artistes font le trottoir parce que la « tête » de l’État décide de prolonger les droits jusqu’en aôut 21 – cent mille intermittents, un millions et demi de laissés pour compte – reprenons comme avant, fabriquons des voitures, des avions, dans le ciel déjà les petits pipers s’envolent (ah, des armes, oui, des armes) – résister, mais pourquoi faire ? j’ai entamé une série, pourquoi faire ? rien ne va plus, tout est dans l’air – la propagation virale, la propagande du même tonneau, les claviers qui ne répondent plus, internet et les transhumanistes (cette ordure de Musk) : ils ne seront plus qu’un milliard et alors ? pour les autres, pour nous : rien – on attend, on essaye de voir ? c’est un jour anniversaire, mais ils le sont tous (un quarteron de généraux à la retraite) – on ne nous avait pas prévenus que ça durerait tant que ça : on s’est réunis sur les bords du canal, on s’est retrouvés et on s’est embrassés, on préfère mourir heureux que malheureux, les obligations, les injonctions – ce gel, ces masques, ces gants (ah non, les gants non) on ne voulait pas de ce monde-là, le précédent était déjà trop dégueulasse et on y retourne en pire ? j’ai attendu huit semaines, et puis le monde est resté comme il était, j’ai regardé derrière moi, ça vaut la peine de vivre, non,sans rire, ça vaudrait la peine, sans les autres, vraiment ? Agent, sujet, objet, les mains dans les poches, attendre que les clients sonnent, le rendez-vous le premier depuis, on va voir ? On verra…

une initiative d’un master d’université, vers Marseille-Aix ou quelque chose, une espèce de site collaboratif – j’ai vaguement regardé, l’image du Frioul m’a plu, celle du bateau sans doute moins, c’est égal pour le Pandémonium

en arrivant (cabine A500)
je prendrai les Zattere jusqu’à la douane, un signe sans un geste à la fortune et à ses deux esclaves, j’aurais à l’esprit Hercule, les écuries, les pommes du jardin, jusqu’à la Salute, je m’inclinerai sans bouger, en face au café sur la terrasse, des gens aux lunettes de soleil – il fera beau, tu sais – je resterai un moment à l’ombre – le matin je suppose, mais il fera beau – à rebours, j’irai voir un peu, de loin, l’île, un taxi emporte les clients, sur le mol certains ôtent les voiles noirs des gondoles, l’eau claire, je marcherai au soleil, un peu comme avant, un peu comme quand on avait l’âge de ne pas se faire de souci ou d’avenir noir – les mains aux poches, peut-être que je rentrerai dans cette église où Vivaldi faisait jouer ses airs, une pièce de cent lires (je me souviens des escudos et des moments passés sur les bords du Tage, sous les arcades de la place, avec ce libraire assis sur son petit tabouret pliant, qui se lève tout à coup et marche mains au dos veste fermée de deux boutons, lui et ses cheveux peignés et blancs et gris – il attend un peu peut-être

) une pièce de cent lires glissée pour allumer cette lumière qui pense à mes morts mais seulement pendant quelques heures – le temps que se consume une petite chandelle, comme celles posées, parfois, au coin de l’Orillon- Saint-Maur, près de la statue de saint-Joseph, alors que je ne crois ni à dieu ni à diable, ni aux Beatles ni à Zimmerman comme disait l’autre – je ressortirai et au soleil il sera midi

 

peut-être une autre histoire – à un autre moment – en arrivant à Lisbonne