Geneviève, Delphine, Lola, Jacques et les autres

 

 

 

Il y a cette émission de télévision (je crois, je ne sais plus, je ne sais  pas et c’est égale) si, c’est sur arte (association relative à la télévision européenne dit l’acronymie : post-titre, certainement, il doit y avoir un bureau de crânes bouillants qui élaborent ce genre de titres, sans doute avaient-ils pondu la sept – société d’édition de programmes télévisuels si je ne m’abuse – de noms comme ceux des ouragans ou des tempêtes du désert – il y a bien un bureau des temps dans notre bonne municipalité – ou il y avait mais je m’égare) , cette émission diffusée sur le réseau hertzien donc crois-je croire, réalisée conçue pensée et proposée par Luc Lagier qui l’a intitulée « blow up » (ça peut se traduire par agrandissement) qui a passé les huit cents numéros dit la chronique et dont l’un parle de ce réalisateur dont la moitié est madame Agnès Varda (on l’aime bien, celle-ci, bien qu’elle nous agace aussi, mais enfin on l’aime bien) (et qui ne nous agace pas ? c’est une question grave et indiscutablement insoluble).

Ce numéro m’a été signalé (pas qu’à moi, mais quand même) par Anne Savelli (dont on connaît la proximité – comment dire – idéelle ? – livresque entretenue avec la réalisatrice, moitié donc du sujet de ce billet, on a nommé Jacques Demy, ou Jacquot de Nantes (1991) – dans le passage Pommeraye, photo d’en tête).

Il est un des films qu’il réalisât – au vrai ils sont plusieurs mais celui-là – je regrette de ne l’avoir pas vu – intitulé « Une chambre en ville » (1982). C’est plus compliqué que ça (dans ce film, chanté de bout en bout, on voit Richard Berry apparemment amoureux de Dominique Sanda – ils apparaissent les deux dans l’émission consacrée au réalisateur). Je n’ai pas choisi cette image pour illustrer ce compte-rendu, sans doute pour la raison énoncée plus haut. Peu importe, il y a des images qu’on aime (celle de lui ici, par exemple)

depuis que le cinéma existe, miroir infère Jean Cocteau qui avait six ans quand il naquit (le cinéma, pas Demy : il nait en 1931) (mais aussi, pour moi, peut-être seulement, Léo Ferré qui s’indignait « Vous faites mentir les miroirs ! » vociférait-il) et il existe une proximité assez solide entre Jacques Demy et Jean Cocteau. Ce qu’on aime hors son tragique et son lyrisme, ce sont ses couleurs et les chansons (c’est pourquoi Léo, aussi) . Il en est une qui nous a toujours émerveillés

permettez un travelling arrière – « je t’aime « lui dit-elle« non, jamais je ne pourrais vivre sans toi » – il part à la guerre…(j’aime beaucoup que la micheline droite cadre aille à Coutances, allez savoir pourquoi, j’aime ça)et aussi j’aime beaucoup que le train laisse derrière lui cette fumée un peu incohérente mais tellement vraie – Catherine Deneuve va revenir, dans les Demoiselles de Rochefort -ici Geneviève, là Delphine – comme on aime (couleurs, joie de vivre, gaieté, sourire

et le petit cabriolet Mercédes qui stationne là (un même modèle possédé par le voisin de la maison de mes parents, agent immobilier avec son frère qui vivait là, avec ses trois fils et sa femme sans doute italienne) : ce sont ces réminiscences qui font aimer ce cinéaste (parce que, sans doute, il travaillait, commençait de travailler, dans mes jeunes années) ici une pige dans « les 400 coups » (des flics qui jouent aux petits chevaux – 1959, François Truffaut – pendant qu’on tue, déchire, fait exploser, démembre, éviscère dans un des départements français encore : pendant qu’on pacifie en Algérie)

(dans quelques temps, Antoine laissera Cléo pour y partir, à cette guerre) ce cinéma (Truffaut, je ne le goûte guère comme cinéaste, j’en ai peur, comment le dire, mais sauf pour ce film-ci, et son Enfant sauvage (1969) et sa Chambre Verte (1978) – sa Nuit américaine aussi (1973) – ça fait quand même pas mal – mais non – et son Dernier Métro (1980) avec Deneuve) et Jacques Demy qui fait chanter Jean Marais

ce cinéma français-là (y poser le qualificatif national, pourquoi faire ?) j’aime ce lion bleu (il y a son homologue sur la droite – il entre en collection, #332) et surtout beaucoup Delphine Seyrig, cette magnifique Muriel (Alain Resnais, 1963) ou Jeanne Dielman qu’on aime tant (Chantal Akerman, 1975) ce cinéma-là…

La passion du jeu dans sa Baie des Anges (1962) et Jeanne Moreau en Jackie platine comme dans cet « ascenseur pour l’échafaud » (1958) de son Louis Malle de compagnon d’alors (à sa droite, Claude Mann)

Pour finir, avec son premier long métrage (avec un petit peu de Corinne Marchand/Cléo dedans – droite cadre)

Lola (1961)

alias Luisa (chez Fellini, et Huit et demi, 1963)…

 

Bon film, hein…

 

 

Ma mère (il faut quand même que j’en parle de temps à autre) avait coutume de schtrater pour aller au cinéma – elle aimait beaucoup Errol Flinn si je ne m’abuse, et j’ai toujours cette vision de lui dans « Les aventures de Robin des bois » (Michaël Curtiz et William Keighley, 1938) en train de manger du poulet (le pilon, bien sûr), dans la forêt de Sherwood) (y’avait aussi Olivia de Haviland, mais bon, bref) (schtrater c’est son mot (à ma mère, pas à Olivia, entendons-nous bien) pour sécher, n’y pas aller, envoyer chier l’emploi du temps, comme tu veux – et pour ma part, j’ai suivi des études de cinéma – je n’avais pas à m’emmerder la vie avec de fausses raisons, j’allais au cinéma pour l’étudier – jusque quatre fois par jour, tu imagines la détresse…)

Mais à présent, ça commence à m’ennuyer sérieusement (je me suis dit je vais faire autre chose dans cette maison-fantôme comme un vaisseau, je suis le Hollandais Volant (je suis James Mason) et le voilier jamais plus n’accostera, ou alors peut-être seulement un soir, tard, à la Vallette… J’ai gagné une place, j’y fus hier – j’écris aujourd’hui, c’est mardi, demain c’est mercredi, on change de film et tout ça tourne encore et toujours… Pour faire autre chose, je repasserai (mais j’ai une chronique sur le feu, avec ce « Une fuite en Egypte » (Philippe de Jonckheere, inculte) bardé de points-virgules : ce sera pour une autre fois, mais bientôt; et je te le flanquerai dans la cuisine; non mais eh; pourquoi pas ? Enfin bref.

Il semble que ce beau pays (où des présidentiables aiment à se faire offrir des costumes à six mille cinq par des amis) (les présidentiables ont les amis qu’ils méritent, hein) (enfin deuzèf) dans ce beau pays, donc, on a produit l’année dernière plus de trois cents longs métrages. Hier, j’en ai vu l’un d’eux, voilà tout.

 

C’est une histoire tragique même si l’héroïne (Claire alias Catherine Frot) fait un métier magnifique – sans doute le plus vieux du monde, s’il s’agit d’un métier – elle est sage-femme, et met au monde (« en vrai mais en Belgique » dira le réalisateur présent à la séance du Louxor) (en France, on n’a pas le droit de filmer ce type d’exercice) des humains, futurs quelque chose espérons, dans des conditions parfois difficiles. Béatrice (Catherine Deneuve) va mourir, je dévoile, c’est égal, et cherche à revoir son amour (il se trouve que c’est le père de Claire, il se trouve que cet homme s’est suicidé et on n’en saura pas vraiment la raison – il flotte dans l’air le fantasme qu’il se serait tué parce que Béatrice l’aurait quitté, mais bof, ça ne tient pas tellement) mais la force du fantasme, c’est que cette éventualité est défendue par Claire qui donc, au début du film, éprouve pour cette Béatrice quelque chose comme de la haine (lorsqu’elle s’en est allée, toutes deux s’entendaient bien, elles riaient etc etc). Elles en rient encore un peu, trente ans plus tard (je mets cette photo-là parce que mes mômes sont nées là-bas, c’est tout).

(c’est laborieux, putain). Tant pis, Béatrice va mourir, elle le sait, tumeur au cerveau elle est condamnée, elle le sait, elle s’en fout, boit du pif, fume des clopes, joue aux cartes. Irruption dans la vie de Claire qui vit plutôt seule avec son fils (Simon, interprété par Quentin Dolmaire – qu’on a vu dans le film d’Arnaud Desplechins, « Trois souvenirs de ma jeunesse » en 2015)

et qui cultive un bout de jardin dans la banlieue de Mantes-la-Jolie, où elle habite. Le voisin du jardin, c’est Paul (Olivier Gourmet) (enfin le fils du voisin)

Paul conduit un poids-lourd jusqu’en Pologne, en Russie peut-être, il rapporte de ses voyages du caviar du vin des trucs, il est sympathique, elle aussi, les voilà ensemble, et Claire qui débarque dans cette vie, pour y mourir.

Des dialogues formidables, surtout pour Béatrice, un rôle en or massif comme ses bijoux, une merveille en réalité qui, si elle est ici expliquée, perd tout son charme. Le merveilleux qui s’établit, c’est dans les baisers qu’on le trouve : il y en aura au moins trois. Le premier, c’est celui qu’échangent Claire et Paul (jusqu’ici, tout va bien). Le deuxième, tellement juste, c’est celui que Béatrice sans y penser donne à Simon (il faut dire que c’est le portrait craché de son grand-père). Le troisième, magnifique, c’est celui que Claire donne à Béatrice. C’est cette forme de relation mère-fille qui est magnifique – et d’autant plus que Béatrice n’est pas la mère de Claire, sinon dans la fiction, celle-là même qu’on voit se dire sous nos yeux. On aime l’appartement de Mantes-la-Jolie, on aime le jardin, la barque, le poids lourd, on aime à peu près tout. On le dit. Voilà tout.

En prime, le réalisateur, Martin Provot, a déjà réalisé « Séraphine » (2008) avec une Yolande Moreau formidable. Donc, ici aussi, deux femmes formidables, et la sage-femme n’est peut-être pas seulement Claire. Bon film, hein…