Train fantôme

 

 

Trois histoires composent ce film, et c’est juste magnifique : toutes les trois se déroulent à Memphis (Tenessee) qui (comme on sait ?) est la ville où naquit à la chanson Elvis Presley (aka Elvis the pelvis) (il est né au monde à Tupelo, à soixante kilomètres au sud – en janvier 35) . Il ne fut pas le seul à chanter ici : la réalité veut que les studio Sun records se soient installés à Memphis, et ce fut là qu’un jour, pour sa mère, The King fit graver son premier disque du monde.

Il est dès lors présent partout (il y vécut, Graceland est le nom de la petite maison où il vécut, je crois et mourut (à 42 ans), peut-être d’overdose de médicaments dans la ville. C’est là que le train s’arrête, passe, s’en va.

Dans l’hôtel nommé Arcade qui sert pour une (assez grande) part de décor au film (les trois histoires s’y déroulent un moment sans qu’aucune ne se croise) dans ce lieu, il y a la présence du gardien de nuit (interprété par Screaming Jay Hawkins) et du groom (Ciqué Lee)

), dans chacune des chambres on trouvera un portrait d’Elvis (dit The King).

Le train en question ne vient de nulle part, ne va nulle part – ou du moins, sa destination n’est-elle pas exactement explicite. Et les trois histoires usent de macguffin – on ne sait pas pourquoi les choses arrivent : on ne verra pas Graceland, on ne saura rien du mort que convoie Luisa vers Rome

le type de l’épicerie sera-t-il mort ?

On ne sait pas pas… On entend un coup de feu, dans chacune des histoires (est-ce celui tiré dans l’épicerie ? On ne sait pas…)

Memphis est mystérieuse…

On peut pourtant noter un invariant (ça ne sert à rien, mais c’est amusant quand même) : le rouge que porte le gardien ressemble à celui de la valise des deux amoureux

comme à celui (plus passé, plus vieux, plus terni) de la voiture des trois types alcoolisés.

On peut sans doute noter aussi que le fantôme d’Elvis n’apparaît qu’à Luisa; que le chanteur des Clash (Joe Strumer

l’anglais – le supposé mari de Dee-dee la bavarde -ici droite cadre

) déteste Elvis (parce que tout le monde l’appelle ainsi) et fait tourner le portrait contre le mur de la chambre; le troisième des bras cassé (est l’ami du coiffeur blanc – à l’image le second, Will, plus ou moins pote avec le gardien de nuit)

interprété par Steve Buscemi  – ce dernier apparaît dans le premier épisode des deux amoureux japonais.

C’est peut-être un conte : en tout cas, Luisa attrapera son avion

les trois types bourrés se sauveront; les amoureux poursuivront leur route (non sans s’être emparés d’une serviette de l’hôtel)

 

Mystery Train, un film de Jim Jarmusch (1989)

(les amoureux japonais, Yuki Kudo – c’est elle – et Masatoshi Nagase – c’est lui)

je me fais vaguement l’effet d’être instrumentalisé : les copies de ces films sont neuves, c’est une affaire de distribution sans doute en lien avec la présentation du dernier film de Jim Jarmusch présenté à Cannes il y a deux mois (c’est son treizième – le précédent, Paterson, était une merveille – on lira avec profit ce billet duquel je ne retirerai pas le moindre traître mot) , qui est sorti je crois bien mais que je n’ai pas vu. En revanche, j’irai sans doute voir Le Traître de Bernardo Betolucci, et probablement aussi le dernier de Quentin Tarantino. Bof, tant pis, c’est un réalisateur qu’on aime bien.

allez allez

en fait l’idée c’est de faire ce que l’on fait
avec plus ou moins de bonheur
plus ou moins de chance
plus ou moins de sérénité et de ténacité
plus ou moins de questionnements
sans oublier que nous ne sommes pas des îlots ou des gardiens de phare, faire c’est aussi regarder ce que font les autres avec plus ou moins de hardiesse, plus ou moins de vilenie, plus ou moins d’âpreté, plus ou moins de courage et/ou de cohérence
le faire des autres vient heurter s’engouffrer s’insinuer saupoudrer pénétrer notre faire à nous
et c’est ce qu’on garde de ces poudres de ces poteaux ou ces tenailles qui compte
par exemple j’ai lu cet homme qui dénonce ceux qui sont fiers de leur hideur
j’ai vu ces sit-in
ces armes maniées à la cow-boys
ces pelleteuses que des bras sans force repoussent, bras accablés
ces têtes hautes qui refusent de s’asseoir au fond du bus, qui refusent que les noyés se noient
faire, ce n’est pas difficile
faire, c’est impossible
c’est entre ces deux plateaux de la balance que son propre visage se sculpte en trois dimensions
et dans ce faire il y a aussi l’insu
ce qui survient et n’était pas prévu
parler de cinéma, ce n’est pas parler de cinéma, c’est parler des gens de comment ils vivent de comment ils sont vus de comment ils se voient de ce qui est proposé dans le faire
on peut se placer en vigie
on regarde ou on tourne les yeux
on fait comme ça nous chante
et parce qu’on fait ce qui nous chante ça sonnera toujours assez juste
(l’idée)
parce que les idées, ce ne sont pas des concepts, ce sont des corps
les rêves de piscines vides n’existent pas
ou bien c’est que les boutiquiers ont gagné ?
les boutiquiers à cols blancs dont les suv possèdent un pare-chocs anti rhinocéros en centre-ville ?
non les rêves de piscines vides n’existent pas
hop
inutiles
et déjà envolés
allez allez, ne traîne pas dit la voix, tout va bien

Collision

 

 

 

c’est une esthétique moderne qui ouvre le film

un autobus dans la nuit – c’est le matin, ramassage scolaire (tout à l’heure Mérou rejoint le héros, ils vont au lycée) – drone et en haut de l’image les deux petits faisceaux qui n’ont rien à voir, ils se suivent et éclairent seulement la nuit – le plan dure un moment, on domine et on plane – il s’agit d’une histoire assez simple, l’amour et l’amitié – c’est toujours un peu la même histoire aussi – ça se passe à la frontière entre la Suisse et la France – le collisionneur, l’accélérateur, l’immense machine construite sous terre est là qui calcule

LHC : large hadron collider (soir grand collisionneur de hadrons – GCH ça va aussi…) (quelques schémas, reproduire le big bang, identifier les produits de la collisions, vitesse de la lumière – ce n’est pas que ce soit simple, mais c’est un peu comme ce qui attire deux êtres, on ne sait pas bien en déterminer la cause – les hadrons sont des particules complexes)

CERN : conseil européen pour la recherche nucléaire – centre de recherche sur la physique des particules

Elle calcule, elle observe – il s’agit d’une machine infernale (on se fatiguerait à énumérer les milliers d’électro-aimants, de kilomètres de fil de cuivre, de tonnes d’hélium nécessaires au refroidissement etc. j’en passe : c’est une machine incroyable) (infernale, je ne sais pas – je ne suis pas suffisamment croyant, sans doute) – on la visite dans le film (ce sont des élèves de terminale S comme science) – ici notre héros porte un pantalon rouge

(tu te souviens comme on aime à déconner dans ces temps-là ? oui, on est tellement aussi tiraillé par le désir – on se marre entre deux haies de thuyas buis troènes bien propres et taillées comme il faut – on fume  on boit on danse on bosse on fume on danse) – la machine, sous terre

continue son manège – un truc que j’aime c’est qu’on fait de la musique : ils sont quatre amis, donc, un groupe de garage, mais notre héros joue aussi dans une harmonie, il porte comme tout le monde une veste jaune

(on en rit) : ce que j’aime c’est que ce soit une harmonie (un orchestre ? non, une harmonie – ça ne dispose pas de corde – ça n’a pas de théorie non plus), mais je n’ai que des mots pour éclairer cette histoire (et des images, certes)

oui, c’est lui, là – sans doute est-ce l’amour qui l’éclaire (je pensais à la fin de « Kiss me deadly » tu sais… (Robert Aldrich, 1955) (une première au garage)) – il y a de l’allégorie, de la poésie,  de la musique, de la neige – c’est une assez jolie histoire, prenante mais à peine, sensible, distinguée

élégante et simple

ici un des amis disparaît (il se nomme dans le film Mérou, un des meilleurs amis du héros) dans un scintillement (son ombre, son âme, son aura qui apparaît sur une image de google street view: formidable !)

et puis l’amour sans qu’on le sache incidemment, comme un hasard majestueux

la photo de classe et la rencontre tout un peu dans un même mouvement

dans les bleus

une espèce de merveille quand même… À suivre, sûrement.

 

Les Particules, un film de Blaise Harrison

 

les listes et les podiums

Je ne me souviens pas exactement de ce qu’il y avait sur cette liste, des sortes de résolutions, et en toute fin celle de ne jamais faire de liste.

Ce dont je me souviens est haineux surtout, mais je ne sais pas dans quelle mesure l’hippocampe du cerveau doit être tenu pour responsable et comment, de quelle façon, quoi, avec quel outil, comment pourrait-on – un deux trois quatre dit le mec au téléphone dans la cour – étudier ou même tout simplement reconstituer ce qui amène à ça, à la détestation des différences – la grille de la cour claque de façon très reconnaissable en se refermant, le mec un deux trois quatre est très différent de moi, je ne le déteste pas mais je suis tout à fait capable de détester qui s’érige qui se porte garant, qui refuse d’accorder, qui n’imagine pas se tromper, qui prend l’espace et la parole, ce serait trop compliqué de faire une liste, surtout sachant que certains paramètres de reconnaissance de ces qui détestables sont diffus, de l’ordre du sensible, et tiennent à une manière de prononcer certains mots, avec une certaine torsion de la bouche, par exemple en s’érigeant, se portant garant, refusant d’accorder etc.

Ensuite il y a beaucoup d’avis qui sont donnés sans préavis.
On cherche la poule qui sait compter ou le poulpe qui donne des résultats de paris sportifs.

Finalement, recopier intégralement, ou pratiquement intégralement, le discours d’une chaîne de téléachat est reposant, parce que le détestable se montre tout clair, sans masque, pas besoin de se fatiguer à le débusquer ou à le traduire. C’est l’éloge de la différence – plus exceptionnel, meilleur, performant, ça va vous changer la vie – mais d’une autre différence, celle qui nous rapproche de l’exception admirable. Le téléachat installe des nuées de podiums sur tous les emplacements, même quand il s’agit d’un coton-tige ou d’un parapluie pour que nous devenions tous l’exception admirable. Ne pas être comme les autres, c’est être meilleur – plus exceptionnel, performant – que les autres, ce qui est un abîme sans fond, car si ça fonctionnait avec cent pour cent de réussite, à la fin nous serions tous identiques. C’est reposant de voir à l’œuvre cette schizophrénie. Mais quel outil, comment, avec quoi, tirer des conclusions, sauf en détestant ce détestable.

Les décorations de noël sont en place, les rues ont été bloquées très peu de temps pour que les boutiques n’aient pas à en subir les conséquences, en termes d’accès, ventes, black-friday. Certaines guirlandes lumineuses ont peut-être été installées de nuit. À la devanture du magasin de jouet du centre-ville, un père noël ventru de douze centimètres sourit dans la nacelle d’une montgolfière tissée. Aucun jouet n’est à moins de cent cinquante euros. Le pull moutarde dans la vitrine d’à côté est en solde à deux cent vingt-cinq euros. Il en faut deux pour obtenir le prix d’une paire de chaussures. La ville est calme. C’est en périphérie qu’on brûle des pneus. Ce sont des différences visibles, des podiums bien installés. La haine aussi veut son podium. La ville est calme. Il n’y a pas de mère de famille tuée sur son palier à coups de couteau ici, comme dans d’autres villes. C’est peut-être une question géographique. On pourrait se dire – comment, de quelle façon, quoi, avec quel outil, comment pourrait-on, un deux trois quatre  – que les différences – de prix et de couteaux – sont géolocalisées. Peut-être même qu’il existera bientôt une application pour téléphone où les podiums apparaîtront en temps réel sous une tête d’épingle rouge ou verte en forme de goutte d’eau stylisée inversée. Une qui sert le café avait un bleu au visage l’autre jour et les yeux rouges. L’étrange, c’est qu’elle ne se trouve pas en périphérie. La chaîne du téléachat est dans toutes les télévisions, peu importe leur emplacement. C’est pareil pour les bleus, ça l’est moins pour les jouets en bois faits à la main, les montgolfières tissées de quinze centimètres de haut en soie et les vêtements moutarde. Historiquement, c’est un peu comme les chambres de bonnes toutes au rez-de-chaussée. Il y a une ville en Amérique du sud dont les quartiers les plus privilégiés se trouvent sur les hauteurs, et les zones pauvres en bas. Quand les pluies dévalent les pentes, qu’elles engorgent des rigoles parfaitement goudronnées, s’y engouffrent, longeant les interphones des portails électriques, passant devant des escaliers à double volée donnant sur des statues au centre de parterres fleuris, elles inondent les cabanes de bois et de tôles ondulées, elles les recouvrent, elles les pourrissent et elles les noient, avec des gens à l’intérieur. La haine de qui s’érige de qui refuse d’accorder s’écoule, simplement, au grand air.

Après, il y a ce souci dès qu’on écrit, d’arriver à une conclusion. De faire une démonstration. Ou un portrait. De donner à voir un angle qui ne serait pas commun, ou qui serait différent. C’est peut-être la corrosion qui gagne. L’acide du podium se répand. Dès qu’on écrit, et sans qu’on le formule, même sans qu’on veuille s’y intéresser, arrivent les différences, le haut, le bas. La sélection. Écrire c’est sélectionner. Recopier c’est sélectionner ce qu’on va recopier.
Même la longueur d’un texte est soumise à la sélection : trop longue pour un billet en ligne sur le net comme ici, trop courte pour un livre. Si je choisis d’écrire un texte trop long pour être lu en ligne, est-ce que c’est pour déjouer ce principe ou pour faire différent ? (me la jouer ?) Comment – quel outil, comment savoir, comprendre, répondre, et où se terrent les illusions, sur soi et sur le reste, celles qu’on voudrait avoir, celles dont ne sait pas qu’elles nous collent aux talons.

« Il y aurait plus de mondes potentiellement habitables dans l’Univers que prévu », me dit un site. Juste après m’avoir demandé
« Qui est Jesus ? » et
« Comment préparer une pizza parfaite selon la science ? ».
Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si dans ces mondes aussi il y a obligation d’agencer en vue de démontrer, et si tout s’organise hiérarchiquement, même la pluie.

Chanteur de charme

 

 

 

Un peu comme dans les livres de Philip Roth (qu’il repose en paix), il arrive qu’au cinéma (un peu aussi comme dans les Mille et une nuits) ce soit quelqu’un qui prenne la parole (et du même coup l’image) et nous raconte une histoire. Ici, il s’agit d’un jeune type réalisant – plus ou moins seul, apparemment : c’est une des failles du film – un portrait (documentaire ? fiction ? les acteurs jouent-ils ? les acteurs ne jouent-ils pas toujours quand ils sont à l’image ? comme nous tous ?) (que de questions, hein…) de son père – celui-ci ne sait pas être le père du jeune barbu mais ce sera caché, et ce sera l’une des grandes qualités du film ( qui n’en manque pas d’ailleurs). Il s’agit d’un vieil homme (dans les soixante quinze piges) (ça ne fait jamais que dix de plus que le rédacteur qui se sent dans la même position) un chanteur (on pourrait se souvenir « jme présente je m’appelle Henri (ici Guy)/ j’aimerai bien réussir ma vie être aimé é/é/é / être beau gagner de l’argent/puis surtout être intelligent « – stop !)

Années soixante dix :  on a souvent droit à quelques flash-back au temps où le type était une star (il y avait cette chanson, qui était-ce j’ai oublié mais ça va revenir « n’avoue jamais/jamais/jamais/jamais ») (le sarcasme sur la profondeur des paroles entonnées par les chanteurs de charme a bon dos) (Guy Mardel – bizarrement, le réalisateur qui tient le rôle principal ne le cite pas – c’est  pas gentil – mais est-ce que citer quelqu’un ressort de la gentillesse ? je ne sais) ici Guy et son attachée de presse sont au bar (elle, interprétée par Nicole Calfan, adorable : quarante ans de complicité)Des chansons (textes un peu idiots, mais l’amour ne l’est-ce pas aussi ?) (parfois ?) et ce type aux cheveux blancs qui montent des chevaux, en dépit de toute prudence vu son âge et son contrat, qui boit qui fume, qui vit : peu importe. Il chante et les gens sont heureux (les femmes aussi).

Des apparitions, des silhouettes peut-être: chanteuses (Dani), ou pas (Elodie Bouchez) chanteur (Julien Clerc splendide) présentateur (Michel Drucker) ou acteur dans un rôle (Nicole Ferroni parfaite) : on a l’impression de quelque chose d’artificiel, et ça l’est mais c’est aussi affectueux . Très (en entrée de billet : la photo de la mère du réalisateur, incarnée par Brigitte Roüan, magique). Il n’y a pas à geindre sur le passage des ans, mais « deux heures, paf » dit le chanteur, le temps d’un concert et évidemment, à nos âges, ça cogne.

Il fait bon ça se passe en partie dans le sud de la France (le type possède un mas, un cabanon amélioré – très amélioré), il y vit avec femme (Pascale Arbillot qui se défend : très juste) et chiens et chevaux, petite piscine, grands espaces… La tournée qu’on suit, les concerts qu’on traverse, la relation qui unit le père au fils (et bien sûr qu’on sait qu’il sait être le père de l’olibrius : et bien sûr que l’olibrius sait que son père finit par savoir), les repas, les loges, et puis le « tu étais très bien » du fils, vers la fin et le regard du père qui demande : « c’est vrai ? »…

Vraiment réussi.

 

 

 

Guy, un film de Alex Lutz (2018)

Travailler

 

 

Il a passé la nuit là, comme s’il était chez lui ( une clause de son contrat, cependant, stipule que si un détournement de ce type est constaté, il sera foutu à la porte sans pouvoir prétendre à quelque indemnité que ce soit), mais notre agent s’en fout comme de sa première location(moi aussi d’ailleurs, mais je n’ai guère voix au chapitre). Il se peut même qu’il soit ou ait été accompagné d’un-e ami-e (de nos jours on a des moeurs libérées, on fait comme on veut, avec qui ont veut – on se protège n’est-ce pas tout de même – et la langue elle-même tient compte de ces géantes avancées – même si ça a eu lieu, et de tous temps)au loin le ciel poudroie, le soleil flamboie, il est huit heures du matin, le froid a commencé de s’étendre sur le peri-urbain (on est bien dans cette banlieue dite grise, rassurez-moi : il s’est levé, au lit repose son élu-e, la griserie de bafouer la loi, sans doute est-il nu, braver les interdits), évidemment comme la maison(s) reste témoin, on n’y a pas droit au chauffage (il est factice, mais notre agent a apporté – pas si con – un petit convecteur, allumé l’électricité et le compteur tourne aux frais d’une certaine princesse)cette chaleur dans les tons, bientôt un autre jour est là, d’autres visites, d’autres personnes, des gens comme vous ou moipar la fenêtre, ces gouttes par milliers, collées, en attente d’évaporation, surtout ne pas les brusquer, il fait froid c’est le début de l’hiver, bientôt le lotissement sera hanté de voitures grises, de bambins et de vélos, à l’heure dite on s’en ira à la ville gagner de quoi assurer les mensualités, mettre de côté des trimestres, revenir à la nuit des courses plein le coffre de la petite auto… Pour le moment, il faut se lever, se laver, se vêtir comme disait le poète (pour ma part, je ne goûte pas trop ses chansons, mais tant pis) et puis un petit déjeuner frugalet hop…

Les amis dans la chambre

 

 

On ne sait pas bien, exactement de quoi il retourne avec ces fantômes qui resurgissent de quelque lointain siècle dernier, c’est avant ma naissance, c’est plutôt à Paris, ce sont des musiciens, leurs images qui les font à peine réapparaître, ils sont tous morts, ainsi que le type qui les a faites. Il a aussi réalisé un film qu’il a intitulé « Bye » où il prend congé de nous (en 1990, cancer de la prostate – cette goule qui nous guette nous autres mâles, tout comme au sein la branche femelle), il est dans sa baignoire, explique : « j’aime bien rejeter en arrière mes cheveux quand ils sont mouillés » on comprend quelque chose du partage, on le voit se faire couper les cheveux, la barbe, puis plan rapproché de son visage « bye » dit-il. Un sourire, un geste de la main. Une merveille, donc. Avec cette satanée communication de nos jours, cette  publicité et ses incessantes injonctions, il y a toujours un pan de ce qu’on rapporte qui aurait quelque chose à voir avec une espèce de recommandation, « allez-y » dirait quelqu’un voulant vanter le truc, faire en sorte qu’on en parle afin qu’on y vienne, et qu’ainsi la présentation devienne un succès (notamment financier, mais aussi symbolique etc. : tous les plans sont bons à prendre -sur le site de l’artiste on ne peut pas voir les films) – mais foin : quelques photos, en voici une, à l’entrée de cette pièce de la maison(s)témoin, un pousse-pousse asiatique, les colons, l’esclavage… et puis passent les jours et passent les semaines. Je travaille à l’édification de ma culture personnelle. C’est dans la chambre d’amis.

Il y avait dans la bibliothèque une espèce de biographie plus ou moins romancée d’Ella Fitzgerald où il était dit qu’elle ne cessait pas de chanter, dans le bus des tournées, à ses débuts, cette femme-là, qu’est-ce qu’on peut l’aimer 

et aussi cette idée qu’elle avait de n’être jamais à la hauteur de ce qu’on attendait d’elle, mal aimée peut-être mais pas de son public (elle m’a quelque chose de la diva du Cap Vert, cette autre merveille de la chanson Césaria Evora), elle est toujours là, Ella Fitzgerald et son sourire, les années cinquante, le jazz et cette merveille

ce sourire magnifique, à peine esquissé, vivante et magique (claquer des doigts). Il s’agit de photographies prenant beaucoup d’objets (les voyages, les amis, les gens) mais un des versants s’intéresse aux gens qui font le jazz captés dans des moments professionnels si on veut parler de ça.

Il y avait Ella Fitzgerald, il y a aussi Sarah Vaughan, on l’entend presque chanter « Strange fruit » (sous le lien, c’est « April in Paris ») on estime le cadre et la lumière, il y aussi Duke Ellington

on pense souvent à ces (presque) rixes entre solistes qu’il organisait, ces rides qui expriment peut-être une sorte d’inquiétude, le jazz et les noirs, captés par un blanc, néerlandais nommé Ed van der Elsken, le sourire d’Oscar Peterson qui nous explique ce que c’est que la musique, la vie, l’humanité et la chance

et puis un autre artiste, plus clair de peau non pas musicien mais peintre, léger sourire, un détail d’une photo de Karel Appel (en 1953, à Paris)

 

Une exposition du musée du Jeu de Paume

Bon film, hein…

 

 

Ma mère (il faut quand même que j’en parle de temps à autre) avait coutume de schtrater pour aller au cinéma – elle aimait beaucoup Errol Flinn si je ne m’abuse, et j’ai toujours cette vision de lui dans « Les aventures de Robin des bois » (Michaël Curtiz et William Keighley, 1938) en train de manger du poulet (le pilon, bien sûr), dans la forêt de Sherwood) (y’avait aussi Olivia de Haviland, mais bon, bref) (schtrater c’est son mot (à ma mère, pas à Olivia, entendons-nous bien) pour sécher, n’y pas aller, envoyer chier l’emploi du temps, comme tu veux – et pour ma part, j’ai suivi des études de cinéma – je n’avais pas à m’emmerder la vie avec de fausses raisons, j’allais au cinéma pour l’étudier – jusque quatre fois par jour, tu imagines la détresse…)

Mais à présent, ça commence à m’ennuyer sérieusement (je me suis dit je vais faire autre chose dans cette maison-fantôme comme un vaisseau, je suis le Hollandais Volant (je suis James Mason) et le voilier jamais plus n’accostera, ou alors peut-être seulement un soir, tard, à la Vallette… J’ai gagné une place, j’y fus hier – j’écris aujourd’hui, c’est mardi, demain c’est mercredi, on change de film et tout ça tourne encore et toujours… Pour faire autre chose, je repasserai (mais j’ai une chronique sur le feu, avec ce « Une fuite en Egypte » (Philippe de Jonckheere, inculte) bardé de points-virgules : ce sera pour une autre fois, mais bientôt; et je te le flanquerai dans la cuisine; non mais eh; pourquoi pas ? Enfin bref.

Il semble que ce beau pays (où des présidentiables aiment à se faire offrir des costumes à six mille cinq par des amis) (les présidentiables ont les amis qu’ils méritent, hein) (enfin deuzèf) dans ce beau pays, donc, on a produit l’année dernière plus de trois cents longs métrages. Hier, j’en ai vu l’un d’eux, voilà tout.

 

C’est une histoire tragique même si l’héroïne (Claire alias Catherine Frot) fait un métier magnifique – sans doute le plus vieux du monde, s’il s’agit d’un métier – elle est sage-femme, et met au monde (« en vrai mais en Belgique » dira le réalisateur présent à la séance du Louxor) (en France, on n’a pas le droit de filmer ce type d’exercice) des humains, futurs quelque chose espérons, dans des conditions parfois difficiles. Béatrice (Catherine Deneuve) va mourir, je dévoile, c’est égal, et cherche à revoir son amour (il se trouve que c’est le père de Claire, il se trouve que cet homme s’est suicidé et on n’en saura pas vraiment la raison – il flotte dans l’air le fantasme qu’il se serait tué parce que Béatrice l’aurait quitté, mais bof, ça ne tient pas tellement) mais la force du fantasme, c’est que cette éventualité est défendue par Claire qui donc, au début du film, éprouve pour cette Béatrice quelque chose comme de la haine (lorsqu’elle s’en est allée, toutes deux s’entendaient bien, elles riaient etc etc). Elles en rient encore un peu, trente ans plus tard (je mets cette photo-là parce que mes mômes sont nées là-bas, c’est tout).

(c’est laborieux, putain). Tant pis, Béatrice va mourir, elle le sait, tumeur au cerveau elle est condamnée, elle le sait, elle s’en fout, boit du pif, fume des clopes, joue aux cartes. Irruption dans la vie de Claire qui vit plutôt seule avec son fils (Simon, interprété par Quentin Dolmaire – qu’on a vu dans le film d’Arnaud Desplechins, « Trois souvenirs de ma jeunesse » en 2015)

et qui cultive un bout de jardin dans la banlieue de Mantes-la-Jolie, où elle habite. Le voisin du jardin, c’est Paul (Olivier Gourmet) (enfin le fils du voisin)

Paul conduit un poids-lourd jusqu’en Pologne, en Russie peut-être, il rapporte de ses voyages du caviar du vin des trucs, il est sympathique, elle aussi, les voilà ensemble, et Claire qui débarque dans cette vie, pour y mourir.

Des dialogues formidables, surtout pour Béatrice, un rôle en or massif comme ses bijoux, une merveille en réalité qui, si elle est ici expliquée, perd tout son charme. Le merveilleux qui s’établit, c’est dans les baisers qu’on le trouve : il y en aura au moins trois. Le premier, c’est celui qu’échangent Claire et Paul (jusqu’ici, tout va bien). Le deuxième, tellement juste, c’est celui que Béatrice sans y penser donne à Simon (il faut dire que c’est le portrait craché de son grand-père). Le troisième, magnifique, c’est celui que Claire donne à Béatrice. C’est cette forme de relation mère-fille qui est magnifique – et d’autant plus que Béatrice n’est pas la mère de Claire, sinon dans la fiction, celle-là même qu’on voit se dire sous nos yeux. On aime l’appartement de Mantes-la-Jolie, on aime le jardin, la barque, le poids lourd, on aime à peu près tout. On le dit. Voilà tout.

En prime, le réalisateur, Martin Provot, a déjà réalisé « Séraphine » (2008) avec une Yolande Moreau formidable. Donc, ici aussi, deux femmes formidables, et la sage-femme n’est peut-être pas seulement Claire. Bon film, hein…

Dans trois mille ans

 

(publicité, propagande, j’ai beau faire attention à ce genre d’injonctions – si j’en vois une, je ferme… – comme j’aime le cinéma (même celui de chez l’oncle sam) j’en parle un peu avec des scrupules) (ce type d’italiques, en début de billet, ça permet de lancer la machine, mais c’est aussi, j’espère, dissuasif : sans un tout petit peu de sympathie pour Hollywood – une once, presque rien- on peut passer son chemin. Ici, dans la maison(s)témoin, on accueille toutes les sortes de fantômes goules et autres bizarreries, et c’est à peu près normal aussi qu’on y trouve des entités qu’on nomme « extra-terrestres » -bien qu’elles le soient, terrestres, évidemment, puisqu’elles ne sont que l’émanation d’esprits plus ou moins habités par ces histoires imaginaires – je les ai placées dans la chambre d’amis, parce qu’elles ne font que passer, et aussi dans la salle d’eau, parce que c’est sans doute grâce à l’eau qu’on parvient, ici, à les comprendre…).  

Ici, une jeune femme, linguiste (on l’appelle Louise – comme madame Brooks et ses araignées, au hasard – et Banks – comme je ne sais pas exactement quoi) (Amy Adams). Elle se trouve ici devant l’écran, une épaisse plaque de verre transparente sur laquelle, avec elle, correspondent les nouveaux venus (une douzaine de « coques », « vaisseaux » ou quoi que ce soit, habités par des genres de calamars à sept bras réparties sur toute la Terre (il ne s’en trouve point en France, désolé) – au fond de l’image, noire et grumeleuse : la paroi du « vaisseau »)

premier-contact-1

Elle a l’honneur, ou la chance, ou le culot, d’entrer en relation avec des êtres supérieurs (sans doute) qui lui disent venir en ami sur cette planète afin d’aider l’humanité à surmonter ses divisions (entre US et Chine, malgré les efforts de Nixon, ce n’est pas, comme on croit le savoir, l’entente cordiale) (on ne parle pas – trop – de la Russie : la géopolitique du monde est changée depuis que l’union soviétique -ça fait bizarre de parler de ça, pas vrai ? – n’est plus). Plus loin, ces entités (nommée « heptapodes » -z’ont sept « pieds » – discutent par flots d’encres interposés, sont tout puissants, s’en iront à la fin dissous comme nuage de lait dans thé anglais…) veulent nous aider car elles auront, dans trente siècles – une paille – besoin de nous (disent-elles) (car elles connaissent, tout comme Louise, l’avenir). En tous cas, douze trucs arrivent sur Terre : l’armée est sur le pont (ici, l’armée et son chef, incarné par Forest Whitaker – sont moins bornés qu’à l’accoutumée…) (colonel Weber) (on pense à Folamour, et Sterling Hayden (alias Colonel Jack. D. Ripper…) et à ce que cette venue aurait pu provoquer chez eux…)

premier-contact-2-forrest-whitaker

On cherche et on finit par trouver : grâce à la culture scientifique (très scientifique) de ce garçon-là (très très scientifique, physicien en diable) (Ian Donelly, incarné par Jérémy Renner) on parvient à comprendre le langage des extraterrestres, et surtout leur but ultime.

premier-contact-3

Même la CIA (dont on voit, dans l’image ci-dessus l’incarnation qui guette à la jumelle l’avenir) ne peut parvenir à mettre des bâtons dans les roues du (bientôt) couple. Et donc on discute le coup avec eux (les deux entités présentes aux US), et grâce à cette préscience dont est dotée cette mademoiselle Banks, on parvient à ne pas créer de dissension trop forte entre les divers Etats de cette planète afin de l’unir dans un but commun : continuer à vivre. Et à procréer (fatalement, pourrait-on suggérer) (on nous épargne la scène de lit, merci). Las, la progéniture est atteinte d’une maladie incurable… C’est donc en vain, en un sens, que tout ce qui a été entrepris se sera résolu. Mais enfin, nous verrons : dans trois mille ans puisque les fantômes s’en sont allés, et que la planète, elle, continue de tourner…

Le film (budget : 47 millions de dollars quand même) (en a rapporté, pour le moment, plus de trois fois plus…) (le cinéma est une (très) bonne affaire et aussi – bizarrement ? – le premier poste d’exportation du budget étazunnien, stuveux) est assez dramatique, le montage très alambiqué (on croit à des flash-backs, mais c’est l’inverse), l’image parfaite, les effets spéciaux réussis (on pensera à nouveau à Stanley Kubrick pour les changements de gravité entre l’intérieur du « vaisseau », et la Terre) : un beau film de science fiction au cinéma, ce n’est pas si courant…