Travailler

 

 

Il a passé la nuit là, comme s’il était chez lui ( une clause de son contrat, cependant, stipule que si un détournement de ce type est constaté, il sera foutu à la porte sans pouvoir prétendre à quelque indemnité que ce soit), mais notre agent s’en fout comme de sa première location(moi aussi d’ailleurs, mais je n’ai guère voix au chapitre). Il se peut même qu’il soit ou ait été accompagné d’un-e ami-e (de nos jours on a des moeurs libérées, on fait comme on veut, avec qui ont veut – on se protège n’est-ce pas tout de même – et la langue elle-même tient compte de ces géantes avancées – même si ça a eu lieu, et de tous temps)au loin le ciel poudroie, le soleil flamboie, il est huit heures du matin, le froid a commencé de s’étendre sur le peri-urbain (on est bien dans cette banlieue dite grise, rassurez-moi : il s’est levé, au lit repose son élu-e, la griserie de bafouer la loi, sans doute est-il nu, braver les interdits), évidemment comme la maison(s) reste témoin, on n’y a pas droit au chauffage (il est factice, mais notre agent a apporté – pas si con – un petit convecteur, allumé l’électricité et le compteur tourne aux frais d’une certaine princesse)cette chaleur dans les tons, bientôt un autre jour est là, d’autres visites, d’autres personnes, des gens comme vous ou moipar la fenêtre, ces gouttes par milliers, collées, en attente d’évaporation, surtout ne pas les brusquer, il fait froid c’est le début de l’hiver, bientôt le lotissement sera hanté de voitures grises, de bambins et de vélos, à l’heure dite on s’en ira à la ville gagner de quoi assurer les mensualités, mettre de côté des trimestres, revenir à la nuit des courses plein le coffre de la petite auto… Pour le moment, il faut se lever, se laver, se vêtir comme disait le poète (pour ma part, je ne goûte pas trop ses chansons, mais tant pis) et puis un petit déjeuner frugalet hop…

Bon film, hein…

 

 

Ma mère (il faut quand même que j’en parle de temps à autre) avait coutume de schtrater pour aller au cinéma – elle aimait beaucoup Errol Flinn si je ne m’abuse, et j’ai toujours cette vision de lui dans « Les aventures de Robin des bois » (Michaël Curtiz et William Keighley, 1938) en train de manger du poulet (le pilon, bien sûr), dans la forêt de Sherwood) (y’avait aussi Olivia de Haviland, mais bon, bref) (schtrater c’est son mot (à ma mère, pas à Olivia, entendons-nous bien) pour sécher, n’y pas aller, envoyer chier l’emploi du temps, comme tu veux – et pour ma part, j’ai suivi des études de cinéma – je n’avais pas à m’emmerder la vie avec de fausses raisons, j’allais au cinéma pour l’étudier – jusque quatre fois par jour, tu imagines la détresse…)

Mais à présent, ça commence à m’ennuyer sérieusement (je me suis dit je vais faire autre chose dans cette maison-fantôme comme un vaisseau, je suis le Hollandais Volant (je suis James Mason) et le voilier jamais plus n’accostera, ou alors peut-être seulement un soir, tard, à la Vallette… J’ai gagné une place, j’y fus hier – j’écris aujourd’hui, c’est mardi, demain c’est mercredi, on change de film et tout ça tourne encore et toujours… Pour faire autre chose, je repasserai (mais j’ai une chronique sur le feu, avec ce « Une fuite en Egypte » (Philippe de Jonckheere, inculte) bardé de points-virgules : ce sera pour une autre fois, mais bientôt; et je te le flanquerai dans la cuisine; non mais eh; pourquoi pas ? Enfin bref.

Il semble que ce beau pays (où des présidentiables aiment à se faire offrir des costumes à six mille cinq par des amis) (les présidentiables ont les amis qu’ils méritent, hein) (enfin deuzèf) dans ce beau pays, donc, on a produit l’année dernière plus de trois cents longs métrages. Hier, j’en ai vu l’un d’eux, voilà tout.

 

C’est une histoire tragique même si l’héroïne (Claire alias Catherine Frot) fait un métier magnifique – sans doute le plus vieux du monde, s’il s’agit d’un métier – elle est sage-femme, et met au monde (« en vrai mais en Belgique » dira le réalisateur présent à la séance du Louxor) (en France, on n’a pas le droit de filmer ce type d’exercice) des humains, futurs quelque chose espérons, dans des conditions parfois difficiles. Béatrice (Catherine Deneuve) va mourir, je dévoile, c’est égal, et cherche à revoir son amour (il se trouve que c’est le père de Claire, il se trouve que cet homme s’est suicidé et on n’en saura pas vraiment la raison – il flotte dans l’air le fantasme qu’il se serait tué parce que Béatrice l’aurait quitté, mais bof, ça ne tient pas tellement) mais la force du fantasme, c’est que cette éventualité est défendue par Claire qui donc, au début du film, éprouve pour cette Béatrice quelque chose comme de la haine (lorsqu’elle s’en est allée, toutes deux s’entendaient bien, elles riaient etc etc). Elles en rient encore un peu, trente ans plus tard (je mets cette photo-là parce que mes mômes sont nées là-bas, c’est tout).

(c’est laborieux, putain). Tant pis, Béatrice va mourir, elle le sait, tumeur au cerveau elle est condamnée, elle le sait, elle s’en fout, boit du pif, fume des clopes, joue aux cartes. Irruption dans la vie de Claire qui vit plutôt seule avec son fils (Simon, interprété par Quentin Dolmaire – qu’on a vu dans le film d’Arnaud Desplechins, « Trois souvenirs de ma jeunesse » en 2015)

et qui cultive un bout de jardin dans la banlieue de Mantes-la-Jolie, où elle habite. Le voisin du jardin, c’est Paul (Olivier Gourmet) (enfin le fils du voisin)

Paul conduit un poids-lourd jusqu’en Pologne, en Russie peut-être, il rapporte de ses voyages du caviar du vin des trucs, il est sympathique, elle aussi, les voilà ensemble, et Claire qui débarque dans cette vie, pour y mourir.

Des dialogues formidables, surtout pour Béatrice, un rôle en or massif comme ses bijoux, une merveille en réalité qui, si elle est ici expliquée, perd tout son charme. Le merveilleux qui s’établit, c’est dans les baisers qu’on le trouve : il y en aura au moins trois. Le premier, c’est celui qu’échangent Claire et Paul (jusqu’ici, tout va bien). Le deuxième, tellement juste, c’est celui que Béatrice sans y penser donne à Simon (il faut dire que c’est le portrait craché de son grand-père). Le troisième, magnifique, c’est celui que Claire donne à Béatrice. C’est cette forme de relation mère-fille qui est magnifique – et d’autant plus que Béatrice n’est pas la mère de Claire, sinon dans la fiction, celle-là même qu’on voit se dire sous nos yeux. On aime l’appartement de Mantes-la-Jolie, on aime le jardin, la barque, le poids lourd, on aime à peu près tout. On le dit. Voilà tout.

En prime, le réalisateur, Martin Provot, a déjà réalisé « Séraphine » (2008) avec une Yolande Moreau formidable. Donc, ici aussi, deux femmes formidables, et la sage-femme n’est peut-être pas seulement Claire. Bon film, hein…

La musique du générique

 

 

Ce qu’il faut faire, avant tout peut-être, c’est faire tourner de la musique. C’est le tout du générique : tout savoir sur un film dès le générique (ou du moins si le film sera comme on aime), c’est le gimmick. J’aime ça (j’aime Saul Bass, par exemple, j’aime les James Bond seulement pour le pré-générique, et tant d’autres choses, les voitures, le machisme, le dom Pérignon cinquante trois j’en laisse de côté, je vais recevoir des cailloux) : de la même manière, quand je pose des fantômes ici (aujourd’hui c’est mon acteur préféré favori dans un film d’un de mes réalisateurs préférés favoris qui, en plus, sont tous les deux italiens, et j’aime tant l’Italie, tu sais), je me souviens du film (peut-être le seul que j’apprécie, avec « la Nuit américaine » (1973)  et « la Chambre verte » (1976) de François Truffaut) « les Quatre cents coups » où le jeune Doisnel  vole des photos de je ne sais plus quel film (« Citizen Kane », peut-être bien) dans la vitrine devanture d’un cinéma (ça n’existe plus, ça, une vitrine devanture d’un cinéma).

Francesco et IOrèneIrène Papas et Francesco Rosi

Tu vois, ce que j’aime dans cette photo, ce sont les visages, le sourire, la tristesse, mais la main de Francesco sur le bras d’elle, et la montre.

Dans le film d’aujourd’hui, je ne sais pas où le mettre mais probablement dans la chambre, sur la table de nuit, le héros incarné par Gian-Maria Volontè possède une même montre-bracelet, mais au bracelet fait de fils tissés d’or. On ne le voit guère, mais je me souviens (j’ai du voir ce film une demi-douzaine de fois depuis : la dernière fois, c’était en présence du réalisateur, avec sa casquette, sur la scène du cinéma des grands boulevards nommé Max Linder), qu’il la porte lâche sur le poignet (je fais, depuis, la même chose). Cette histoire de pétrole dans la fin des années cinquante, en Italie, faite de bruits et de fureur, de cris et d’accident d’avion

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(je suis allé chercher cette image quelque part, en effet, et d’ailleurs, il me semble qu’elle est marquée), cette histoire d’hommes d’affaires qui ici, dans le sud, luttent contre des forces occultes (tu sais l’Italie, la Sicile, le sud, le soleil le plomb, la poussière, la crasse, l’Otan et la standard oil, ajouter une dose de front de libération national, de décolonisations et la mort qui rôde toujours, Francesco avec sa casquette et ses lunettes de soleil, cette Italie-là, qu’on verra aux Etats Unis, avec Sergio Leone et son « Il était une fois en Amérique » ses semblables liens avec Hollywood, on regarde Franck Sinatra qui danse avec Dino, toute la panoplie de ces années-là…)

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J’ai posé Robert Wyatt et fait tourné « Alifib », j’ai cherché deux images volées dans la vitrine retaillées, peu retouchées, les amitiés de la seconde image sont traitresses, sur le sol du sud l’avion s’écrasera, au poignet d’Enrico cette montre, le rythme du monde, mille neuf cent soixante deux (le film date, lui, de soixante douze, palme d’or à Cannes ex-aequo avec « La Classe ouvrière va au paradis » d’Elio Petri (1971), avec le même Gian Maria…).

Je sais : ces années-là sont, pour moi, blessantes. Je sais, j’oublie je voudrais bien mais la chaleur de juillet, les départs en vacances et les plages où l’on bronze, oui…  toujours là, l’été, toujours là, la chaleur, un peu d’ombre, des lunettes de soleil, un bon livre, mes amies et je pars

2 stal 22 juilletcontre-jour sur la rotonde de la Villette à Ledoux 

J’essaye de tenir le rythme de publication d’un billet la semaine dans cette maison(s) témoin mais là, je m’en vais, je reviendrai dans cet antre probablement vers le milieu du mois d’août.

Le deuxième portrait

 

 

Il se pourrait bien que ce soit de l’amour. Mais ce ne serait qu’en esprit, et en esprit, l’amour a plus de difficultés, entre les êtres, à s’établir. Peut-être entre les êtres. Mais ici, un souffle de vent, dans un rêve, quatre heures de l’après midi, soleil, bord de mer…

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Madame Muir s’est endormie (le ciel est bleu mais ce n’est que le fond de l’écran) (il en est de même dans le film, mais)… Seuls le noir et le blanc parviennent à dessiner la vérité de la relation qui unit cette jeune femme – qu’on voit là, endormie, au premier plan, de profil, elle rêve- et Daniel Gregg, capitaine de navire probablement, qui a fait construire cette maison et qui, dans cette image, entre sans qu’on le voie, par cette baie fermée à l’instant par notre héroïne (ce faisant, elle a à son doigt fiché une écharde ainsi qu’ailleurs la Belle au bois dormant, mais passons)

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Ici, le portrait qu’on trouve au salon, qu’on posera plus tard sur le mur de la chambre du haut (c’est le deuxième de cette maison-ci, qui n’a d’existence que parce que nous autres y plaçons certains souvenirs, mots, photos, signes, témoignages et autres dons immémoriaux ou liens, rapports, noms propres ou communs, lieux et territoires, une histoire et une géographie, une science ou un désir) : à droite, l’agent immobilier qui ne veut pas louer, au presque centre cette Lucy, de noir vêtue veuve d’une année, et le capitaine qui nous fixe, nous et moins elle…

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La rencontre (s’il y a lieu : ce sera dans la cuisine) la bougie, la lampe et le cran : une sorte d’amitié

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Le capitaine est à l’image : Rex Harrison, la jeune veuve, Gene Tierney : le film vient juste après la deuxième guerre (1947), c’est Joseph Mankiewicz qui le réalise (il y a dans cette maison un certain nombre de gens qui ne sont pas nommés, mais ça ne devrait pas durer, je pose des liens dans le cellier-qui ne sert à rien- la buanderie-il en était une chez mes parents à Carthage avenue du Théâtre romain – dès que je peux), ensemble (est-ce ensemble ?)

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une magnifique ambition, un lien sublime et tellement affectueux, un vrai couple de cinéma dans l’un des plus beaux films de tous les temps…

(Ici, dans cette maison, ici ne viennent que des films les plus beaux de tous les temps, ici s’évanouit la fiction pour à la réalité faire place, ici comme il est tellement difficile aujourd’hui d’être exigeant car le monde ne le veut pas et s’oppose à tout ce qui pourrait aider à penser, ici donc vivent nos fantômes – et comme on les aime… – mais est-ce que c’est de l’amour, dis moi ?)

 

Billet réalisé avec la complicité de Joachim Séné,  pour l’aimable prêt du DVD : qu’il en soit (ainsi que son père, si j’ai compris) donc ici remercié.

 

blanc sur blanc

je l’y avais laissée étendue nue blanc sur blanc comme évanescent disparue dormait-elle
vite pris quelques vêtements jetés dans un sac noir tissu dru il était à elle
je partais à l’horizon quittais l’île quittais la maison ou bien n’était-ce qu’elle
le bruit de la porte sur ses gonds encore en moi résonne-t-il profond je me faisais la belle

Une bouteille enfoncée dans son casier

La maison-témoin pourrait devenir un lieu de référence, pas question de transformer ce lieu de vie en musée bien sûr, mais il faut au contraire l’utiliser pour faire dialoguer l’architecture spécifique de la maison-témoin avec des créations contemporaines.

« Comme l’ensemble de la Cité Radieuse, écrit Christian Simenc, l’appartement n°50 est « réglé » par les nombres et les rapports de la série du {modulor}, mise au point par Le Corbusier. Voici les sept dimensions-phares : taille moyenne d’un homme : 183 cm : homme au bras levé : 226 cm : un homme les coudes levés à angle droit : 140 cm : hauteur d’un garde corps : 113 cm ; hauteur d’un plan de travail : 86 cm ; hauteur d’une table : 70 cm : hauteur d’une chaise : 43 cm ; enfin, hauteur d’un tabouret : 27 cm. Ainsi, la largeur de la cellule est de 3,66 mètres et la hauteur sous plafond de 2,26 mètres, portée à 4,80 mètres dans la séjour (double hauteur). »

Le Corbusier

Un soin particulier a été apporté à l’isolation phonique des appartements. Au journaliste et célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Potecher, alors reporter pour la radiodiffusion française, Le Corbusier expliquait, le 11 janvier 1950, lors d’un entretien radiophonique : « Pour moi, chaque logement est comme une bouteille enfoncée dans son casier ». La métaphore est on ne peut plus judicieuse. Imaginez un casier à bouteilles, dans lequel chaque bouteille repose bien dans on propre casier, sans aucun contact avec les autres bouteilles. Tel est effectivement le principe de construction de la Cité Radieuse de Marseille, l’ossature de béton armé jouant le rôle de casier à bouteille, et chaque appartement celui d’une bouteille.

Où le quotidien commence et finit…

Imagine une vie où chaque réveil serait un peu plus serein. Le plus vite possible : c’est le seul moyen pour s’en sortir. Où il serait un peu plus facile de penser, de se relaxer, de se préparer. Il faut éviter cette uniformisation du style à laquelle nous assistons. C’est ce qui arrive quand tu passes une excellente nuit. Garder la bonne note, ce n’est pas le plus compliqué, mais garder la bonne mélodie, c’est une autre histoire. Chaque nuit. Mais on ne joue pas de rôle, on se joue soi-même. Et une belle façon de commencer la journée. Ils m’ont tout pris, je suis debout, mais je n’ai plus rien. Nous n’avons aucun contact, mon téléphone, tout ! ils ont tout pris. Regarde, tu peux me voir, je suis debout, devant toi. Tous les jours. C’est pour cela que dans le catalogue de cette année, nous nous concentrons sur la chambre et la salle de bain, avec des idées et de l’inspiration pour rendre la routine matinale plus tranquille et les nuits de sommeil plus douces. Je pardonne mais je n’oublie pas.

Ta salle de bains en voit souvent de toutes les couleurs – elle doit donc être pratique et robuste, pour continuer de te plaire durant de nombreuses années.

Ils achètent un bout de l’histoire. Un lien avec un projet, un artiste, une entrée dans une communauté.

 

* Les parties du texte en italiques sont extraites du journal Le Monde du dimanche 30 mai / Lundi 1er juin 2015.