La concierge est dans l’ascenseur

J’ai constaté avec une soudaine stupeur que la maison témoin n’a pas d’ascenseur. Vous me direz, elle n’en a pas besoin, attendu qu’elle n’a pas d’étage (toute information entrant en contradiction avec cette affirmation et provenant d’un autre texte de cet espace doit être considérée comme nulle et non avenue). Mais depuis quand le besoin est-il une condition nécessaire pour acquérir un objet quelconque ? L’ascenseur est un signe d’ascension sociale, les immeubles avec étant plus prestigieux que ceux qui n’en sont pas pourvus. Ou plutôt, l’ascenseur est devenu, comme le bac, quelque chose qu’il faut avoir parce que sans, c’est encore pire. Donc, hors de là, point de salut… Maintenant, on pourrait envisager (NB : inscrire ce sujet à l’ordre du jour de la prochaine réunion de copropriétaires) l’installation d’un ascenseur horizontal, qui ne ferait ni monter, ni descendre, une sorte de cellule sur trottoir roulant qui amènerait de l’entrée à la cuisine – où l’on saisirait en passant une bouteille de bière dans le frigo – et de là au salon où l’on se laisserait tomber sur le canapé avec ladite bouteille. On pourrait avantageusement accompagner cet ascenseur à plat d’un chariot non-élévateur pour le transport des bagages, sacs de courses alimentaires ou non, animaux de compagnie, enfants en bas âge et autres impedimenta. Des options supplémentaires (diffuseurs de musique, de parfums, de suggestions d’occupations, de poèmes surréalistes…) viendraient compléter l’installation. Il est opportun, en outre, de définir le circuit desservi par cet engin, selon qu’il devra passer par toutes les pièces de la maison ou seulement par certaines d’entre elles (NB : et dans ce cas déterminer lesquelles et pour quels motifs).

l’ange

Ce problème de savoir si c’était foncièrement utile, c’était bien le problème central. Un ange tournait, suspendu par une main, son corps suivant une ligne parallèle au sol. Ses deux ailes brunes enveloppantes, scintillantes, semblant s’ouvrir à mesure qu’il tournait puis se fermer, une illusion d’optique. Une illusion légère, sans importance, n’impliquant pas qu’on y réponde, qu’on prenne position, ni même qu’on en discute. Est-ce que c’était utile de le savoir, utile d’être lucide, sans concession, de lire entre les lignes des articles de journaux des indices de cupidité et de médiocrité. Est-ce que c’était utile de suspendre un ange parallèle à la route. De suspendre cet ange en l’accrochant en haut d’une tour, peut-être même en haut de la plus haute tour d’une ville, est-ce que cela servait, est-ce que ça pouvait impliquer une modification subtile du monde, qui, peut-être ajoutée à une autre, et à une autre ensuite – ajoutée par exemple au déchiquetage et au réassemblage d’affiches publicitaires tronquées, les roues d’une voiture de luxe changées en plats de spaghetti en sauce, ou encore ajoutée à la réunion, dans une pièce étanche, derrière une vitrine étanche d’autres vitrines, placées les unes à côté des autres, contenant des boîtes de verre alignées sur des étagères de verre, chacune des boîtes refermée sur une sorte de boule à neige contenant un paysage désuet en réduction (rennes, nains, sapins, monuments célèbres), mais une boule à neige rendue, par je ne sais quel procédé, cubique, de façon à parfaitement s’insérer dans sa boîte de verre – est-ce que cela, ajouté à d’autres tentatives et à d’autres performances complexes et parfois incompréhensibles, pouvait changer quoi que ce soit. Ou c’était faire confiance à l’existence non prouvée d’un organisme plus large, et à sa chimie : n’importe quel acte aurait sur cet organisme un effet, dans l’œil, la tête, le corps d’un passant, l’acte saurait se répercuter (en partant du principe que cet organisme était constitué de nombreuses cellules qui toutes ensemble formaient une collectivité, les habitants d’une ville ou d’un continent par exemple). Est-ce qu’il y avait cette mince possibilité de changer la donne, petit à petit, en s’armant de collections entières de chiens de faïence blancs, d’expositions de visages muselés peints les uns sous les autres, d’oreilles percées et de mains ligotées, de menottes attachées à la suite en guirlandes, pour que les habitants d’une ville, d’un continent, s’en trouvent légèrement modifiés, peut-être déstabilisés, ou incrédules, et qu’à force de chiens de faïence, de menottes et d’affiches tronquées, de structures métalliques chauffées à blanc pour que le fer en paraisse ramolli, peut-être qu’à force et petit à petit, l’incrédulité les prendrait, comme sous l’effet d’une contagion progressive, que la lucidité suivrait, et que les habitants d’une ville, d’un continent, seraient capables ensuite de lire entre les lignes des articles de journaux et d’y déceler à coup sûr des indices de cupidité, de médiocrité, que leur sensibilité serait exacerbée, qu’ils développeraient une allergie, une intolérance totale à l’aridité et à la violence, même celle, cachée sous les plis consensuels et polis,  capable de rouiller toutes les structures. Et si ce n’était pas le cas, est-ce que cela servait de fracturer une porte pour s’installer dans une maison témoin, y installer ses rêves ou ses déductions, ou son phrasé, ses rimes qui ne rimaient pas, ou ses penchants, ses angles obtus, ses élucubrations et ses silences, ses cartes postales fictives et ses personnages vivants, ses musiques et ses films, sa texture et sa couleur de sa peau, est-ce que c’était utile de souffrir ou de se révolter. Est-ce que cela faisait compost, un terrain de germination d’autres possibles, ou est-ce que c’était seulement des appels à l’aide, qui résonnaient entre les murs vides de la maison témoin, des appels dans les pièces vides de sens, blanches et lumineuses, hygiéniques, privées d’éraflures et de saletés, vidées de toute suspension et de toute illusion d’optique dérangeante, des appels à l’aide incrédules, obstinés, et tout le monde qui criait.

 

ange(image : ange de BALTIMORE, MUSEE DE L’ART VISIONNAIRE, VLOG 2MINUTESADAY, @fbon)

 

 

Le comble des combles

Quand tout sera fini (et cela ne saurait tarder) c’est dans le grenier qu’on me trouvera.

J’aurai tout jeté, les meubles, les tableaux, les miroirs, les appareils ménagers, les ornithorynques, les rideaux, les tapis, les livres, les objets servant à faire/écouter/enregistrer de la musique, les archives, les fringues, les lettres d’amour, les chaussures, les boites de conserve, les bibelots, les bimbeloteries, les bilboquets.

Je ne trouve pas absolument indispensable de graffiter les murs, de casser les vitres et de rendre les éviers et lavabos inutilisables, mais il se peut que je fasse tout ça tout de même.

Puis je monterai au grenier en me demandant s’il aura la même odeur de carton chaud qu’autrefois, mais c’est impossible car on sera en décembre toute l’année.

Je monterai au grenier et je regarderai par la lucarne, mon regard se déploiera à des dizaines de kilomètres au-delà des maisons, des champs et des forêts, il atteindra jusqu’au rivage déserté, il touchera le sable du pied.

Ensuite ce ne sera pas difficile, un bout de corde suffira et c’est pas pour rien qu’on m’a appris à faire des nœuds marins.

combles — 1

Un espace blanc et lumineux découpé sous le toit.

La pénombre, ici n’a pas sa place, faute de temps. La lumière entre à flots par deux fenêtres de toit respectables. Statutaires. Il est encore bien trop tôt dans l’histoire  pour rêver d’anciennes lucarnes, de malles revenues de traversées transatlantiques, de lampes précaires, d’amoncellements de vieux tapis, d’étagères en planches croulant sous de vieux romans.

Non-Ici. Tout est neuf. Fonctionnel. Habitable. Nu et blanc, à l’image des plaques de plâtre, dont un peu de poussière s’obstine en couches imperceptibles à masquer le grain d’un bois criard qu’on vient de céruser, puis de vitrifier.

On pourra lui apposer sa griffe, au lieu, de toute évidence;  ou plus simplement un fauteuil Oluf Lund acquis à grands frais chez design-market; sous le regard impassible et changeant du ciel, on  y savourera un vide reposant.