les listes et les podiums

Je ne me souviens pas exactement de ce qu’il y avait sur cette liste, des sortes de résolutions, et en toute fin celle de ne jamais faire de liste.

Ce dont je me souviens est haineux surtout, mais je ne sais pas dans quelle mesure l’hippocampe du cerveau doit être tenu pour responsable et comment, de quelle façon, quoi, avec quel outil, comment pourrait-on – un deux trois quatre dit le mec au téléphone dans la cour – étudier ou même tout simplement reconstituer ce qui amène à ça, à la détestation des différences – la grille de la cour claque de façon très reconnaissable en se refermant, le mec un deux trois quatre est très différent de moi, je ne le déteste pas mais je suis tout à fait capable de détester qui s’érige qui se porte garant, qui refuse d’accorder, qui n’imagine pas se tromper, qui prend l’espace et la parole, ce serait trop compliqué de faire une liste, surtout sachant que certains paramètres de reconnaissance de ces qui détestables sont diffus, de l’ordre du sensible, et tiennent à une manière de prononcer certains mots, avec une certaine torsion de la bouche, par exemple en s’érigeant, se portant garant, refusant d’accorder etc.

Ensuite il y a beaucoup d’avis qui sont donnés sans préavis.
On cherche la poule qui sait compter ou le poulpe qui donne des résultats de paris sportifs.

Finalement, recopier intégralement, ou pratiquement intégralement, le discours d’une chaîne de téléachat est reposant, parce que le détestable se montre tout clair, sans masque, pas besoin de se fatiguer à le débusquer ou à le traduire. C’est l’éloge de la différence – plus exceptionnel, meilleur, performant, ça va vous changer la vie – mais d’une autre différence, celle qui nous rapproche de l’exception admirable. Le téléachat installe des nuées de podiums sur tous les emplacements, même quand il s’agit d’un coton-tige ou d’un parapluie pour que nous devenions tous l’exception admirable. Ne pas être comme les autres, c’est être meilleur – plus exceptionnel, performant – que les autres, ce qui est un abîme sans fond, car si ça fonctionnait avec cent pour cent de réussite, à la fin nous serions tous identiques. C’est reposant de voir à l’œuvre cette schizophrénie. Mais quel outil, comment, avec quoi, tirer des conclusions, sauf en détestant ce détestable.

Les décorations de noël sont en place, les rues ont été bloquées très peu de temps pour que les boutiques n’aient pas à en subir les conséquences, en termes d’accès, ventes, black-friday. Certaines guirlandes lumineuses ont peut-être été installées de nuit. À la devanture du magasin de jouet du centre-ville, un père noël ventru de douze centimètres sourit dans la nacelle d’une montgolfière tissée. Aucun jouet n’est à moins de cent cinquante euros. Le pull moutarde dans la vitrine d’à côté est en solde à deux cent vingt-cinq euros. Il en faut deux pour obtenir le prix d’une paire de chaussures. La ville est calme. C’est en périphérie qu’on brûle des pneus. Ce sont des différences visibles, des podiums bien installés. La haine aussi veut son podium. La ville est calme. Il n’y a pas de mère de famille tuée sur son palier à coups de couteau ici, comme dans d’autres villes. C’est peut-être une question géographique. On pourrait se dire – comment, de quelle façon, quoi, avec quel outil, comment pourrait-on, un deux trois quatre  – que les différences – de prix et de couteaux – sont géolocalisées. Peut-être même qu’il existera bientôt une application pour téléphone où les podiums apparaîtront en temps réel sous une tête d’épingle rouge ou verte en forme de goutte d’eau stylisée inversée. Une qui sert le café avait un bleu au visage l’autre jour et les yeux rouges. L’étrange, c’est qu’elle ne se trouve pas en périphérie. La chaîne du téléachat est dans toutes les télévisions, peu importe leur emplacement. C’est pareil pour les bleus, ça l’est moins pour les jouets en bois faits à la main, les montgolfières tissées de quinze centimètres de haut en soie et les vêtements moutarde. Historiquement, c’est un peu comme les chambres de bonnes toutes au rez-de-chaussée. Il y a une ville en Amérique du sud dont les quartiers les plus privilégiés se trouvent sur les hauteurs, et les zones pauvres en bas. Quand les pluies dévalent les pentes, qu’elles engorgent des rigoles parfaitement goudronnées, s’y engouffrent, longeant les interphones des portails électriques, passant devant des escaliers à double volée donnant sur des statues au centre de parterres fleuris, elles inondent les cabanes de bois et de tôles ondulées, elles les recouvrent, elles les pourrissent et elles les noient, avec des gens à l’intérieur. La haine de qui s’érige de qui refuse d’accorder s’écoule, simplement, au grand air.

Après, il y a ce souci dès qu’on écrit, d’arriver à une conclusion. De faire une démonstration. Ou un portrait. De donner à voir un angle qui ne serait pas commun, ou qui serait différent. C’est peut-être la corrosion qui gagne. L’acide du podium se répand. Dès qu’on écrit, et sans qu’on le formule, même sans qu’on veuille s’y intéresser, arrivent les différences, le haut, le bas. La sélection. Écrire c’est sélectionner. Recopier c’est sélectionner ce qu’on va recopier.
Même la longueur d’un texte est soumise à la sélection : trop longue pour un billet en ligne sur le net comme ici, trop courte pour un livre. Si je choisis d’écrire un texte trop long pour être lu en ligne, est-ce que c’est pour déjouer ce principe ou pour faire différent ? (me la jouer ?) Comment – quel outil, comment savoir, comprendre, répondre, et où se terrent les illusions, sur soi et sur le reste, celles qu’on voudrait avoir, celles dont ne sait pas qu’elles nous collent aux talons.

« Il y aurait plus de mondes potentiellement habitables dans l’Univers que prévu », me dit un site. Juste après m’avoir demandé
« Qui est Jesus ? » et
« Comment préparer une pizza parfaite selon la science ? ».
Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si dans ces mondes aussi il y a obligation d’agencer en vue de démontrer, et si tout s’organise hiérarchiquement, même la pluie.

femme en guerre

 

 

Un film islandais (au vrai, islando-franco-ukrainien) – mais on aime les Islandais un peu comme on aime les Portugais pour leur 25 avril 1974 et leur révolution des oeillets, sans trop de sang, dont le déclenchement a eu lieu par la diffusion d’une chanson « Grandola, vila Morena » (écrite et mise en musique par Zeca Alfonso) une espèce d’hymne – et ici aussi, la musique joue un rôle dans l’image même (vraiment j’ai adoré).

Comédie, ou drame, admirable oui on s’en fout un peu : une femme est en guerre contre les ravages d’une usine d’aluminium. Elle se bat avec ses armes, et coupe le courant qui alimente l’usine (gauche cadre les étincelles qui font sauter les lignes)

et plus tard fera exploser un pylône convoyant l’électricité. Elle mène une lutte plutôt seule bien qu’elle trouve de l’aide auprès d’un présumé cousin qui lui prête par exemple une voiture (sur l’image, elle convoie des fleurs pour son cousin dans la voiture que celui-ci lui a prêtée une première fois (elle a caché au milieu de l’engrais – constitué de chiures de poules malodorantes –  les pains de semtex utilisés pour le dynamitage du pylône) (L’explosif est nommé d’après Semtín, une banlieue de Pardubice dans l’est de la Bohême. : j’adore ce genre de précision que nous apporte wikipédia)

: contrôle infructueux donc, par l’opération de l’engrais  naturel… Elle porte des fleurs à son présumé cousin, fait sauter le pylône, et se retrouve coincée malgré sa défense contre les drones de la police (elle porte là un masque en forme de Nelson Mandela) –

on ne nous donnera pas de recettes de cuisine pour manger sainement – tout ça devrait aller ensemble cependant – mais le film raconte une histoire d’entraide, salutaire et hors de nos frontières. On se souvient pourtant des démissions des banquiers véreux (il y a comme une espèce de lapalissade dans ce couple substantif qualificatif) et des politiques qui ne l’étaient pas moins il y a quelques temps dans ce pays, l’Islande donc. J’ai raconté l’histoire, mal, puisqu’il me reste une photo

notre héroïne dans un bains d’eau chaude propre à la régénérer avant d’être reconduite en ville par son (supposé) cousin (cachée sous des moutons…). Peu importe : il y a aussi un autre ami à elle, probablement assez espion, du ministère de l’intérieur si j’ai bien compris : à chacune de leur rencontre pour parler un peu de ses agissements à elle, ils isolent de concert leurs téléphones portables dans le freezer du réfrigérateur

mais ils ne mangent pas… Beaucoup de trouvailles de scénarios, tant et tant de choses encore – un choeur ukrainien, des enfants, des dessins, des animaux… – qui donnent au film tout un charme qui aide à supporter les avatars contemporains…

 

Woman at war, un film de Benedikt Erlingsson, avec au rôle principal (au vrai, double : vous verrez) Halldora Geirhardsdottir – formidablement drôle.

 

La concierge est dans l’ascenseur

J’ai constaté avec une soudaine stupeur que la maison témoin n’a pas d’ascenseur. Vous me direz, elle n’en a pas besoin, attendu qu’elle n’a pas d’étage (toute information entrant en contradiction avec cette affirmation et provenant d’un autre texte de cet espace doit être considérée comme nulle et non avenue). Mais depuis quand le besoin est-il une condition nécessaire pour acquérir un objet quelconque ? L’ascenseur est un signe d’ascension sociale, les immeubles avec étant plus prestigieux que ceux qui n’en sont pas pourvus. Ou plutôt, l’ascenseur est devenu, comme le bac, quelque chose qu’il faut avoir parce que sans, c’est encore pire. Donc, hors de là, point de salut… Maintenant, on pourrait envisager (NB : inscrire ce sujet à l’ordre du jour de la prochaine réunion de copropriétaires) l’installation d’un ascenseur horizontal, qui ne ferait ni monter, ni descendre, une sorte de cellule sur trottoir roulant qui amènerait de l’entrée à la cuisine – où l’on saisirait en passant une bouteille de bière dans le frigo – et de là au salon où l’on se laisserait tomber sur le canapé avec ladite bouteille. On pourrait avantageusement accompagner cet ascenseur à plat d’un chariot non-élévateur pour le transport des bagages, sacs de courses alimentaires ou non, animaux de compagnie, enfants en bas âge et autres impedimenta. Des options supplémentaires (diffuseurs de musique, de parfums, de suggestions d’occupations, de poèmes surréalistes…) viendraient compléter l’installation. Il est opportun, en outre, de définir le circuit desservi par cet engin, selon qu’il devra passer par toutes les pièces de la maison ou seulement par certaines d’entre elles (NB : et dans ce cas déterminer lesquelles et pour quels motifs).

l’ange

Ce problème de savoir si c’était foncièrement utile, c’était bien le problème central. Un ange tournait, suspendu par une main, son corps suivant une ligne parallèle au sol. Ses deux ailes brunes enveloppantes, scintillantes, semblant s’ouvrir à mesure qu’il tournait puis se fermer, une illusion d’optique. Une illusion légère, sans importance, n’impliquant pas qu’on y réponde, qu’on prenne position, ni même qu’on en discute. Est-ce que c’était utile de le savoir, utile d’être lucide, sans concession, de lire entre les lignes des articles de journaux des indices de cupidité et de médiocrité. Est-ce que c’était utile de suspendre un ange parallèle à la route. De suspendre cet ange en l’accrochant en haut d’une tour, peut-être même en haut de la plus haute tour d’une ville, est-ce que cela servait, est-ce que ça pouvait impliquer une modification subtile du monde, qui, peut-être ajoutée à une autre, et à une autre ensuite – ajoutée par exemple au déchiquetage et au réassemblage d’affiches publicitaires tronquées, les roues d’une voiture de luxe changées en plats de spaghetti en sauce, ou encore ajoutée à la réunion, dans une pièce étanche, derrière une vitrine étanche d’autres vitrines, placées les unes à côté des autres, contenant des boîtes de verre alignées sur des étagères de verre, chacune des boîtes refermée sur une sorte de boule à neige contenant un paysage désuet en réduction (rennes, nains, sapins, monuments célèbres), mais une boule à neige rendue, par je ne sais quel procédé, cubique, de façon à parfaitement s’insérer dans sa boîte de verre – est-ce que cela, ajouté à d’autres tentatives et à d’autres performances complexes et parfois incompréhensibles, pouvait changer quoi que ce soit. Ou c’était faire confiance à l’existence non prouvée d’un organisme plus large, et à sa chimie : n’importe quel acte aurait sur cet organisme un effet, dans l’œil, la tête, le corps d’un passant, l’acte saurait se répercuter (en partant du principe que cet organisme était constitué de nombreuses cellules qui toutes ensemble formaient une collectivité, les habitants d’une ville ou d’un continent par exemple). Est-ce qu’il y avait cette mince possibilité de changer la donne, petit à petit, en s’armant de collections entières de chiens de faïence blancs, d’expositions de visages muselés peints les uns sous les autres, d’oreilles percées et de mains ligotées, de menottes attachées à la suite en guirlandes, pour que les habitants d’une ville, d’un continent, s’en trouvent légèrement modifiés, peut-être déstabilisés, ou incrédules, et qu’à force de chiens de faïence, de menottes et d’affiches tronquées, de structures métalliques chauffées à blanc pour que le fer en paraisse ramolli, peut-être qu’à force et petit à petit, l’incrédulité les prendrait, comme sous l’effet d’une contagion progressive, que la lucidité suivrait, et que les habitants d’une ville, d’un continent, seraient capables ensuite de lire entre les lignes des articles de journaux et d’y déceler à coup sûr des indices de cupidité, de médiocrité, que leur sensibilité serait exacerbée, qu’ils développeraient une allergie, une intolérance totale à l’aridité et à la violence, même celle, cachée sous les plis consensuels et polis,  capable de rouiller toutes les structures. Et si ce n’était pas le cas, est-ce que cela servait de fracturer une porte pour s’installer dans une maison témoin, y installer ses rêves ou ses déductions, ou son phrasé, ses rimes qui ne rimaient pas, ou ses penchants, ses angles obtus, ses élucubrations et ses silences, ses cartes postales fictives et ses personnages vivants, ses musiques et ses films, sa texture et sa couleur de sa peau, est-ce que c’était utile de souffrir ou de se révolter. Est-ce que cela faisait compost, un terrain de germination d’autres possibles, ou est-ce que c’était seulement des appels à l’aide, qui résonnaient entre les murs vides de la maison témoin, des appels dans les pièces vides de sens, blanches et lumineuses, hygiéniques, privées d’éraflures et de saletés, vidées de toute suspension et de toute illusion d’optique dérangeante, des appels à l’aide incrédules, obstinés, et tout le monde qui criait.

 

ange(image : ange de BALTIMORE, MUSEE DE L’ART VISIONNAIRE, VLOG 2MINUTESADAY, @fbon)

 

 

Le comble des combles

Quand tout sera fini (et cela ne saurait tarder) c’est dans le grenier qu’on me trouvera.

J’aurai tout jeté, les meubles, les tableaux, les miroirs, les appareils ménagers, les ornithorynques, les rideaux, les tapis, les livres, les objets servant à faire/écouter/enregistrer de la musique, les archives, les fringues, les lettres d’amour, les chaussures, les boites de conserve, les bibelots, les bimbeloteries, les bilboquets.

Je ne trouve pas absolument indispensable de graffiter les murs, de casser les vitres et de rendre les éviers et lavabos inutilisables, mais il se peut que je fasse tout ça tout de même.

Puis je monterai au grenier en me demandant s’il aura la même odeur de carton chaud qu’autrefois, mais c’est impossible car on sera en décembre toute l’année.

Je monterai au grenier et je regarderai par la lucarne, mon regard se déploiera à des dizaines de kilomètres au-delà des maisons, des champs et des forêts, il atteindra jusqu’au rivage déserté, il touchera le sable du pied.

Ensuite ce ne sera pas difficile, un bout de corde suffira et c’est pas pour rien qu’on m’a appris à faire des nœuds marins.

combles — 1

Un espace blanc et lumineux découpé sous le toit.

La pénombre, ici n’a pas sa place, faute de temps. La lumière entre à flots par deux fenêtres de toit respectables. Statutaires. Il est encore bien trop tôt dans l’histoire  pour rêver d’anciennes lucarnes, de malles revenues de traversées transatlantiques, de lampes précaires, d’amoncellements de vieux tapis, d’étagères en planches croulant sous de vieux romans.

Non-Ici. Tout est neuf. Fonctionnel. Habitable. Nu et blanc, à l’image des plaques de plâtre, dont un peu de poussière s’obstine en couches imperceptibles à masquer le grain d’un bois criard qu’on vient de céruser, puis de vitrifier.

On pourra lui apposer sa griffe, au lieu, de toute évidence;  ou plus simplement un fauteuil Oluf Lund acquis à grands frais chez design-market; sous le regard impassible et changeant du ciel, on  y savourera un vide reposant.