#10 – rester calme

 

Résister
(dernière carte postale de sconfinication-réclusion)

 

il y a pas mal de choses qui semblent évoluer – la relation qu’on entretient avec les avions;  celle qu’on nous oblige à adopter vis à vis du travail (sa version -l’aversion qu’on peut en avoir – virtuelle, distancielle, présentielle – logicielle progicielle et tout ce que tu veux – entre présence et distanciation (immondice technocratique) on a vite choisi ? je veux dire les collègues qu’on agonit, ne plus les voir, quelle  bénédiction… ne plus les entendre, quelle aubaine – oui, les autres qui faisaient avancer la barque aussi dans le même sens que vous ? on les oublie, on les appelle, on les joint ?) ; les vacances (où est-ce qu’on va ???); le monde d’ici : qui où quand ? ; les chroniques, les épisodes, les billets; les connexions, les consommations, les évaluations, les entretiens annuels, les comparaisons, les autres, les uns, les âges ? qui, les salariés ? les prestataires ? les auto-entrepreneurs? les ubérisés à quatre sur une 508 ?

(j’apprends à ce moment la mort, la disparition, l’envol de Jean-Loup Dabadie scénariste dialoguiste qui me faisait l’effet de Jean-Claude Carrière, quelque chose de Claude Sautet et une certaine vraie qualité française) – ah le monde, la vie, les gens…  – ses/les chansons (« attends je sais des histoires… »)

 

c’est un peu ce genre de choses qui aurait tendance à occulter ce à quoi on était en train de penser : la mort rôde, d’un certain sens – un texto tout à l’heure de l’ami apap qui m’informe de la disparition d’un être connu de lui (on en avait parlé il y a quelques semaines, ainsi les choses se délitent-elles – un coma prolongé, la maladie épidémique) de moi aussi de plus loin – l’homme ainsi que moi était asthmatique – à risque, la cinquantaine je crois – pour JLD quatre vingt un balais le rire la joie en un sens et Romy Schneider – il a fallu que ça tombe sur cette maison au moment où j’y écris une autre histoire de l’agent

juste après voilà que j’apprends la mort d’Albert Memmi, quatre vingt dix neuf ans, mais je n’ai rien lu de lui – cependant tellement proche…- la paix sur son âme

on ferait mieux de boire un verre à sa santé peut-être – c’est fait –
« alors on boit un verre/ en regardant loin/ derrière la glace du comptoir/ et on se dit qu’il est bien tard/ il est bien tard… »

 

dans la cuisine à côté cuit doucement la sauce tomate des pâtes du soir – on avait été se promener quelque part où il y a des milliers de ce genre de plantes qui fleurit en mai

on ne sait jamais comment ça va tourner (par exemple, tout à l’heure – raconté ailleurs, mais on s’en fout) – on frappe à la porte on me tend un paquet (oui, c’est moi, oui) on s’en va (on était une femme qui conduisait un fourgon banalisé et blanc et qui livrait avec icelui des colis chronopost) j’ouvre le petit livre Les oloés de madame Savelli (merci) dans lequel je retrouve (outre un certain nombre d’ami.e.s) Maryse Hache (à laquelle le livre est dédié, de même que ce billet – et d’ailleurs tous les billets de cette maison[serait-elle]témoin)

c’est chez publie.net – une bonne maison – je ne me perds pas vraiment, mais entre ici, là et là-bas sans compter ailleurs et ici même, j’ai des difficultés – la mémoire qui flanche (je ne me souviens plus très bien) (c’est une chanson) (non, je n’ai pas oublié…)

je parlais du travail, mais c’en est fini, mon petit – non, en effet, je n’ai jamais grandi, je me souviens encore de mes premières années, un autre continent, de l’autre côté de la mer, je cherche à me souvenir mais longtemps (parce que j’avais à l’âme cette image de France – un peu comme le Fossoyeur du poète « avec à l’âme un grand courage/il s’en allait trimer aux champs« ) longtemps j’ai conservé cette image de ce pays comme quelque chose d’incivilisé (étais-je rapatrié ?), une partie de moi-même était sauvage (elle l’est toujours) (par exemple, laisse-moi deux jours au soleil, je deviens noir), elle n’avait pas droit de cité – ces idées-là qu’on ne disait pas, à l’école de A. où le directeur faisait violence à ses élèves (le monde n’était pas si différent, des choses étaient permises, d’autres sans doute moins – aujourd’hui, on interdit une claque, alors c’était bénin) – les moments d’incompréhension (ça valait mieux) les moments de rigolade (dieu merci (ah ! ma grand-mère…) ma famille m’aimait de la même eau que j’avais pour elle) ceux de la panique – la neige, les pleurs, les attentes – non, tous les jours disparaissent ceux qu’on aime et puis, va le monde, coure la jeunesse, sourient les jeunes femmes – il fait beau aussi parfois – « c’est fini, la mer, c’est fini…« 

une seule image suffit (irrésistiblement #9)

 

 

l’agent a vu revenir les acheteurs – un type en voiture rouge et électrique, costume cintré bleu foncé chemise blanche cravate masque noir comme son altesse – l’agent regarde l’auto, l’autre sous son masque noir « ne rêvez pas mon vieux, elle n’est pas pour vous ! » il a souri mais on n’en a rien vu : « ni pour moi d’ailleurs… » , juste son ton, on l’aurait giflé mais non – visite, questions – l’agent a regardé partir le type, il ne portait pas de lunettes de soleil, venait pour son maître mais non, ce n’est pas son style – le type visite les maisons, celle-ci ou une autre, il est payé pour ça – c’était à tout hasard, parce que plus rien ne fonctionne vraiment comme avant – enfin pas encore – l’agent est payé pour faire visiter, à celui-ci ou un autre ça ne change rien – remplir le questionnaire avec des informations plus ou moins fausses ou vraies, qui en aurait quelque chose à faire ? – « bon courage mon vieux ! » – puis un couple, masqué comme l’agent (dans les bleus clairs), ce même jour, les enfants sont en vacances chez leur grand-mère ils viennent de partir – le type a regardé le garage, le cric sous l’étagère; la femme la cuisine, le passage direct du garage, le plain pied de la chambre à coucher – ou bureau comme vous voulez –  la vastitude du salon cathédrale, ce genre de choses – au fond de l’horizon, par la baie, la rue qui aboutit au rond-point inutile – le soleil qui joue avec les nuages, la pelouse pelée – au mur du salon, la vue d’une plage des Nouvelles-Hébrides (ou de Nouvelle-Guinée ou Zélande) dit la brochure – il y  a des choses à faire – l’agent a rempli le questionnaire à nouveau, il a attendu que quelque chose se passe mais rien – il n’avait plus de rendez-vous – demain peut-être – il a pensé à ses enfants à l’école – il a pensé à son frigo au trois-quart vide – une bière ? peut-être – appel à la secrétaire « non, rien, à demain ? » – l’agent a repris la petite voiture pourpre  – quatre heures et demie, faire des courses, rentrer chez soi – jouer à l’ordi, regarder un film ? – au deuxième étage de la résidence, le deux pièces, les papiers au mur – dans la cour les enfants ne jouent plus, deux femmes assises à deux mètres l’une de l’autre – l’agent est en marcel, la bouteille de bière à la main, la lumière décroît doucement – ce sent la cuisine quelque part – le mois de mai, il aurait dû appeler son frère, mais il ne répondait plus depuis quelques jours – il aurait pu appeler son ex, ou les enfants mais non, il était sans allant – s’asseoir et oublier – respirer – oublier – il aurait aussi pu lire le journal, écouter les informations mais non – une partie d’échecs en ligne, un poker quelque chose – aucune envie de rien – la chaleur peut-être, une douche sans doute – à la nuit venue, sur le canapé l’agent s’est endormi – la fenêtre était ouverte, dans la rue, seul l’air passait presque sans bruit – au fond de la perspective de la rue, un rond-point inutile – l’agent s’est évadé dans ses rêves qu’il oublie dès que le matin sonne

le café la douche à nouveau le ciel bleu toute la vie – il va faire chaud – toute la vie, reprendre ses habits brouillés, reprendre la voiture de société – dans la boite aux lettres, une annonce pour les élections prochaines – la pelouse jaunie – faire quelque chose, mais quoi ? – le téléphone, le signaler, la secrétaire trois rendez-vous, attendre, on annonce à la radio la fermeture de trois ou quatre (ça va dépendre) usines de voitures, fermer le poste, attendre un moment, recevoir les acheteurs, inscrire les réponses, donner suite ou pas, offrir une plaquette glacée ou non – le week-end pour quoi faire, il n’en a pas, il travaille – encore – doit-il en être heureux, soulagé ? probablement, il regarde ses chaussures, un coup de cirage nécessaire – à a maison il n’y en a pas – en acheter quand il ira faire ses courses, tout à l’heure s’il y pense – il repositionne son masque – accueille les nouveaux-venus – se lavera les mains – nettoiera les poignées de portes – non, rien – mais tenir quand même –

 

 

#8 Résister – ne pas lâcher – tenir

POUR LA MAISON(S)TÉMOIN DU TREIZE MAI

 

je t’en raconte une petite d’hier (c’était le 8 mai) (elle sera peut-être bien dans la maison/témoin mercredi si la blessure se tait) : le voisin a taillé ses haies toute la journée d’hier, neuf heures du matin, neuf heures du soir – à moins le quart de 9 du soir, on est allés le voir pour lui demander gentiment de cesser qu’on puisse un peu respirer, un acte de civisme par exemple pour un jour férié où il sait parfaitement ne pas avoir à faire de travaux de jardinage pour respecter un peu son voisinage, il a enlevé son casque pour dire « j’ai le droit de faire ce que je veux, aller voir en mairie – et d’ailleurs vous n’habitez même pas ici »

– c’est pour dire que le chemin est long, difficultueux et que cette humanité-là n’a sans doute au fond que ce qu’elle mérite – par exemple, ses gouvernants… on ne va pas aller dans l’amertume ou la haine pure et simple mais enfin parfois la route est longue…

ce matin en ouvrant les volets le voisin de l’autre côté plus loin là-bas m’a dit avoir entendu toute la journée le taille-haie ainsi que l’altercation du soir – ne pas s’en faire, la « nature » humaine a des ratés parfois – certes –  le type est peut-être fou, ce voisin « mais je travaille moi », huit mai, neuf heures du soir – c’est quel numéro cette maison[s]témoin, qu’on aille voir un peu les voisins ? on a oublié, le monde est tel qu’il est, les gens vont retourner au travail – le travail des Indiens, en Inde tsais, c’est soixante douze heures hebdomadaires, le travail qu’on demande c’est de l’esclavage ni plus, ni moins (cette pourriture de Modi) – cafés fermés parce que c’est de la sociabilisation, du lien entre les humains – on évite les embrassades, on ne se parle plus, on ne se voit plus – cinémas théâtres fermés : on a la télé non ? comme culture on n’a pas trouvé mieux pour se divertir – c’est plus facile d’ici ? je ne crois pas, les artistes font le trottoir parce que la « tête » de l’État décide de prolonger les droits jusqu’en aôut 21 – cent mille intermittents, un millions et demi de laissés pour compte – reprenons comme avant, fabriquons des voitures, des avions, dans le ciel déjà les petits pipers s’envolent (ah, des armes, oui, des armes) – résister, mais pourquoi faire ? j’ai entamé une série, pourquoi faire ? rien ne va plus, tout est dans l’air – la propagation virale, la propagande du même tonneau, les claviers qui ne répondent plus, internet et les transhumanistes (cette ordure de Musk) : ils ne seront plus qu’un milliard et alors ? pour les autres, pour nous : rien – on attend, on essaye de voir ? c’est un jour anniversaire, mais ils le sont tous (un quarteron de généraux à la retraite) – on ne nous avait pas prévenus que ça durerait tant que ça : on s’est réunis sur les bords du canal, on s’est retrouvés et on s’est embrassés, on préfère mourir heureux que malheureux, les obligations, les injonctions – ce gel, ces masques, ces gants (ah non, les gants non) on ne voulait pas de ce monde-là, le précédent était déjà trop dégueulasse et on y retourne en pire ? j’ai attendu huit semaines, et puis le monde est resté comme il était, j’ai regardé derrière moi, ça vaut la peine de vivre, non,sans rire, ça vaudrait la peine, sans les autres, vraiment ? Agent, sujet, objet, les mains dans les poches, attendre que les clients sonnent, le rendez-vous le premier depuis, on va voir ? On verra…

une initiative d’un master d’université, vers Marseille-Aix ou quelque chose, une espèce de site collaboratif – j’ai vaguement regardé, l’image du Frioul m’a plu, celle du bateau sans doute moins, c’est égal pour le Pandémonium

en arrivant (cabine A500)
je prendrai les Zattere jusqu’à la douane, un signe sans un geste à la fortune et à ses deux esclaves, j’aurais à l’esprit Hercule, les écuries, les pommes du jardin, jusqu’à la Salute, je m’inclinerai sans bouger, en face au café sur la terrasse, des gens aux lunettes de soleil – il fera beau, tu sais – je resterai un moment à l’ombre – le matin je suppose, mais il fera beau – à rebours, j’irai voir un peu, de loin, l’île, un taxi emporte les clients, sur le mol certains ôtent les voiles noirs des gondoles, l’eau claire, je marcherai au soleil, un peu comme avant, un peu comme quand on avait l’âge de ne pas se faire de souci ou d’avenir noir – les mains aux poches, peut-être que je rentrerai dans cette église où Vivaldi faisait jouer ses airs, une pièce de cent lires (je me souviens des escudos et des moments passés sur les bords du Tage, sous les arcades de la place, avec ce libraire assis sur son petit tabouret pliant, qui se lève tout à coup et marche mains au dos veste fermée de deux boutons, lui et ses cheveux peignés et blancs et gris – il attend un peu peut-être

) une pièce de cent lires glissée pour allumer cette lumière qui pense à mes morts mais seulement pendant quelques heures – le temps que se consume une petite chandelle, comme celles posées, parfois, au coin de l’Orillon- Saint-Maur, près de la statue de saint-Joseph, alors que je ne crois ni à dieu ni à diable, ni aux Beatles ni à Zimmerman comme disait l’autre – je ressortirai et au soleil il sera midi

 

peut-être une autre histoire – à un autre moment – en arrivant à Lisbonne

#7 Résister

c’est sans raison que l’agent est intervenu ces temps-ci (sauf que, longtemps, j’ai pratiqué un métier où ce terme était employé dans un sens particulier) mais puisqu’il est là (c’est  un homme, probablement blanc, qui travaille dans le Val-d’Oise si j’ai bien suivi) (encore que la notion de territoire ou de lieu-dit me soit devenu quelque chose d’un peu suranné ces temps-ci, il me semble – perte de repères, de traces marquées sur le sol – on en collait au gaffeur pour indiquer aux acteurs les endroits où ils avaient à stationner) (les acteurs dans mon métier d’alors – ça l’est toujours, mais je ne pratique plus depuis un moment – sont en quelque sorte aussi des agents) (dans toutes les corporations on trouvera un vocabulaire adapté aux situations diverses qu’on sera susceptible de rencontrer dans l’exercice de cette profession – il est important, pour la mienne, de bien définir ce lexique) – enfin passons et donc puisqu’il est là… il (comme moi, et comme vous, j’espère) résiste.

 

 

Pour la maison(s)témoin du 6 mai

se retourner et regarder le passé : essayer d’en découdre avec lui – la liste des événements – remplir ses feuilles de présence – l’agent est debout devant la fenêtre de la cuisine, elle donne sur une petite cour bétonnée sur laquelle reste quelque détritus, un pot de peinture pratiquement vide et mal fermé, des restes de bouts de quelque chose : à noter : débarrasser – il se retourne va vers la baie du salon, le petit jardin à l’herbe jaunie, au fond de la perspective le faux rond-point qui ne sert à rien – depuis qu’il a connaissance de l’arrêt de la désconification ((c) françois bon) (elle aura lieu dans cinq jours d’ici) l’agent a moins de souci (encore que dans ce coin retiré de la lointaine banlieue, les choses n’aillent pas spécialement bien) – il a téléphoné à ses parents : ils sont en Creuse, ils ne risquent rien de plus qu’avant, rien de moins : ils vivent dans une vieille ferme qui leur vient de la famille de sa mère, tout (ou à peu près tout) le confort – pas de home-cinéma mais on ne peut pas non plus tout avoir et d’ailleurs, ils ne sauraient pas s’en servir (l’agent serait étonné de savoir les pratiques des deux vieillards – quatre-vingt et quatre-vingt-deux piges – mais passons) – l’agent a appelé son ex, a laissé des messages pour les enfants (ils étaient devant leur télé à regarder quelque chose, il n’a pas voulu les déranger – ils les appellent deux fois par semaine depuis le début de cet épisode) – leur mère a décidé de ne pas les envoyer en classe, l’agent ne dit rien – dehors, il n’y a personne – ce n’est qu’un épisode en effet – on a disposé sur les divers territoires des couleurs propres à leur laisser la liberté d’aller et venir, selon les bons vouloir des divers chefs d’entreprise de la région (le truc revient au préfet lequel n’est que le bras administratif des premiers, il y a beau temps que le pli est pris en école de commerce ou nationale d’administration) – quoi de plus normal d’ailleurs ? l’agent ne fait pas la grimace : devant l’entrée matérialisée par deux piliers en faux béton surmontés de ce qu’on voudra (un aigle ; un lion assis ; autre chose ? oui, certes, sans problème mais avec supplément) stationne la voiture pourpre de la concession : l’agent n’attend personne, les rendez-vous se sont espacés et n’ont plus lieu d’être maintenant – l’agent sifflote, il se peut qu’il opte pour le chômage technique – l’État a prolongé les aides aux entreprises et leur a imposé un gel des dividendes versés aux actionnaires – certaines n’en ont rien à foutre : par exemple, l’une d’entre elles qui gère (le mot est joli) des « établissements hospitaliers pour adultes dépendants » n’en a pas tenu compte – les experts en virtualités n’ont jamais fait autant de bénéfices que ces temps-ci : l’un d’entre eux, qui fabrique des auto électriques pourries d’algorithmes immondes (ça tombe bien, il en vend aussi), a qualifié de « fasciste » le fait de ne pas le laisser rouvrir ses usines, ainsi qu’ à Bergame le firent ceux de son bord au début de l’épisode (ils vendaient des armes et les morts se sont comptés par centaines, mais qui en aurait quelque chose à foutre ? il s’agissait de prolos) – non, l’agent n’est pas en colère, l’agent prend sur lui, il porte son costume brouillé, à sa poche-poitrine (fausse) se trouve un liseré blanc imité d’une pochette, ses chaussures sont à la mode assez pointues, sa barbe est tous les jours de trois jours, l’agent attend que le temps passe – il sifflote « Girl from Ipanema »

 

Il n’y a guère d’identification avec l’agent, bien que comme lui je me trouve dans une maison que je n’habite pas généralement (il y a quelque temps que pour moi cette généralité n’en est plus une) – il y a certains moments où j’aimerais pourtant m’y trouver pour toujours (mais se trouver pour toujours quelque part, ça a aussi quelque chose d’assez définitif : il n’y a probablement (mais qui peut savoir ?) qu’un seul lieu de ce genre pour chacun – la période, l’épisode, le moment : propices à ce genre de réflexion – alors je m’assois un peu, je lis quelques pages de la biographie d’Isidore Ducasse (entre Montevideo et Tarbes) (j’aimerais un jour voir l’embouchure du Rio de la Plata – en vérité je m’en fous (j’aime tant celle du Tage

l’estuaire du Tage, rive droite, et mon double en pêcheur

) mais ici Buenos Aires, là la capitale de l’Uruguay (cependant outre océan, ça ne m’attire pas – je suis un peu resté à ces choses qui avaient lieu avant, je lis je regarde, je préfère Venise – j’illustre ici parce que je me sens proche de cette rive-là, tout comme lorsque je me suis trouvé à Salonique (Thessalonique)

Thessalonique, à l’est tout à côté du port

–  parfois, c’est la fatigue, et le temps s’en va – on n’a plus envie de donner à voir mais c’est là

non, cette image-là n’est pas de moi (un drone, sûrement…) – je me souviens parfois du potager de San Erasmo, de l’escale qu’organise la compagnie sur la terre ferme : devant le ponton, on trouve des voitures, ce qui ici pourtant est un peu improbable – il y a cet autre arrêt aussi

San Servolo, l’arrêt du vaporetto

San Servolo – j’ai tant aimé la lagune, ses îles et même son lido

Le lido, baignade interdite 

ici pour trouver du campari et faire son apéritif c’est une tuerie – impossible, pratiquement, mais je n’ai pas vraiment cherché (j’en suis resté à la mauresque – celle qu’on servait sous les platanes à l’Île Rousse : on y mettait à peine un peu d’eau, on  renouvelait l’expérience, on avait dix neuf ans, on venait de perdre son père dans des circonstances qu’on n’avait pas comprises – attention à l’alcool ? mais oui, oui, attention…) toujours les îles, la Crète et Ios, Santorin ou Eubée

Eubée, le bac, une estivante

 

– il fait beau encore, il fait beau…

 

 

 

 

Des histoires (Résister #6 déjà ?)

 

 

 

 

 

j’ai trouvé un journal, il y avait quelques images noir et blanc, j’en ai fait quelques prises – il s’agit d’une affaire déjà datée – le monde continue son mouvement, et nous aussi – ici, dans cette maison, je les pose tout en posant quelques images qui me sont venues, non d’elles, mais de ce temps qui passe, ce monde qui continue, cette vie et cette façon d’être – ce ne sont que des mots de reclus qui tente de garder la tête hors de l’eau (et qui tente de juguler sa colère) (sans doute en pensant à autre chose, le cinéma, la chanson, la musique, l’amitié, l’amour des enfants – ce ne sont, cependant, pas des histoires pour eux) – je pose d’abord celle-ci, prise d’un train qui, il y a quelques années, allait d’Athènes à Salonique.

les couleurs sont pour l’amour – la dernière, toute de bleue vêtue, pour l’espoir

 

 

obituaire : Hélène CHatelain

dès le 22 janvier : et si la partie immergée du virus était sociale ? Émergée : la santé. La nation se confine ainsi que les autres, en sortira-t-on immunisés ? Les mensonges, les approximations, les « tout et son contraire » qui ont la même odeur que le « en même temps » qu’on sert à longueur de propagande radiophonique, les initiales du sauveur qui servent à intituler son propre parti, cette vulgarité et cette suffisance, cette fatuité, c’est bien d’ici ?

obituaire : Luis Sepulveda

dès le 22 janvier, un type (je crois me souvenir qu’il bosse dans un hôpital de Berlin) (médecin, chercheur, scientifique comme on dit) avait mis au jour un test qui détectait la maladie – l’Allemagne compte quatre fois moins de morts par le fait de ce virus que la France – le compte monte normalement ici, merci : dans quelle mesure ce gouvernement qui disposait d’un ministre de la santé (ça existe) est-il criminel ou meurtrier ? Dans quelle mesure ? J’entends un peu le recours d’une classe action contre ces agissements, recours rejeté par le Conseil d’État, j’entends parfois des mots et des paroles – parlons plutôt des décomptes des morts : cinquante mile étazuniens, ce matin j’entends encore, j’entends… (mais cette dame avait Paris en tête, tu comprends on fait comme on peut et la carrière, il faut bien y entrer et faire ce que dit le chef, à reculons peut-être, mais y entrer – c’était loin dans le temps, les histoires de cet homme qui se cousait la bouche devant le Kremlin, qui flanquait des coups de couteau dans les convives fussent-ils des commensaux de cette fête du premier de l’an, ah je ne sais plus, était-ce un producteur de cinéma, ou un artiste de variété qui recevait, au dessus du Flore ou des Deux Magots ? un appartement prêté par des amis ? un avocat ? enfin tu vois le monde  celui qu’on nomme « grand » la belle affaire, le genre, la classe et le faubourg Saint-Germain ? Et cet autre qui envoyait à sa maîtresse, était-ce sa maîtresse ? des images animées de son anatomie à géométrie variable, fatalement (il n’est pas constitué autrement que les autres de son genre) ainsi que le faisaient les héros de ce film de Bob Guédiguian pas si mal – où Ariane Ascaride jouait le rôle d’une femme de ménage assez acariâtre qui ne voulait plus faire grève – « Sic transit gloria mundi » disait le titre (est-ce ainsi que passe la gloire du monde ?) – pas si mal mais tellement vrai, ce film triste à mourir sur notre monde – il y avait aussi une autre histoire, celle de Gérard Lebovici et des douilles de balles qu’on avait retrouvées sur (je ne sais plus mais) la plage arrière de sa voiture – un contrat comme on dit – ce qu’on signe quand on s’engage à subir les ordres du commanditaire et y obéir – oui, voilà, c’est le même mot : le travail, c’est la santé – ou alors posées sur la planche de bord – deux ou trois balles dans la tête, ou la nuque (4 ? 4.)  une R 25 peut-être bien(ou 30? 30.) dans un parking des Champs-Elysées ou d’une avenue quelconque menant à l’Étoile (il n’en est aucune de quelconque mais enfin) (sur celle dédiée à Mac Mahon vivait Aragon, Louis, et sa mère il y a un siècle) – il y avait là aussi un music-hall (ça ne se dit plus) où s’enregistraient les émissions de Jacques Martin, cinquante ans plus tard (l’Empire) – j’aime Paris au mois de Mai disait la chanson, nous y reviendrons à la moitié – il y a de par le monde cette idée figée de lutte des classes – exposées ou moins – aux affres du virus – et pourtant, dès le 22 janvier…

obituaire : Christophe

tout à l’heure (il n’est que deux heures dix je crois – douze) on va nous rappeler que plus rien ne sera jamais comme avant, sauf l’emprise des dominants sur leurs subordonnés – tout à l’heure on a vaguement appris que l’école recevait – dans quelles conditions, je ne sais – les élèves dont les parents sont des soignants (je ne sais non plus où commence la catégorie – privée ? publique ? qui soigne qui ? pour qui ? Que de questions pas vrai…) : les professeurs sont-ils vaccinés ? (le fait d’avoir des parents soignants implique-t-il que leurs enfants soient immunisés ? Porteurs sains ? Malades ? En pleine santé ? Mentale?) – fabriques d’anticorps à usage individuel – parfois le froid aux os, dans le dos, ailleurs, on finit par s’endormir – il ne se passe rien dans la maison – il n’y a aucun bruit – on aurait dû interdire à l’agent de venir s’installer ici – est-il installé seulement ? – dans quelle mesure (ne) fait-il (que) son travail ? Que fait-il ici ? Debout, devant la fenêtre, il regarde la pluie qui ne va pas tarder à tomber sur la pelouse fripée, les fausses fleurs, le rond-point – faux tout autant, sans la moindre utilité – marque l’entrée du lotissement, au bout de cette fausse perspective – y a-t-il un peu de musique dans cette maison ? La fenêtre de la cuisine donne sur une courette cimentée – des images sur le mur, une horloge arrêtée, des fausses casseroles en carton ou je rêve ? Du carton, oui – un frémissement, un pincement : quelque chose, oublier et dormir – il regarde encore, il y a dans le jardin de la maison du fond de l’horizon un enfant qui joue – debout, devant ou derrière la baie vitrée qui donne directement sur le jardin, lui et son costume un peu vieillot, ses chaussures usées, sa voiture mauve mais au reflet gris taupe, tout appartient à la société anonyme

La lune en quartier augmentée de Venus qui brille au loin

Résister. Continuer. Ouvrir les yeux.
Courage. ?

Une phrase, une chanson (résister #5)

 

 

 

 

il arrive que je tombe sur une phrase, ou quelque chose, qui m’entraîne ailleurs et encore ailleurs – je laisse suivre le chemin parfois, je me lève et je vais dans le jardin, sur le balcon, ou derrière la fenêtre seulement, ou encore dans le garage, je range un peu (des vieilles cassettes vidéo inutiles – il n’y a que les jaquettes – d’autres choses incongrues laissées là par les ouvriers – une bouteille d’eau en plastique, des chiffons, un carton) – la maison est inhabitée (je me souviens de madame Muir)

(elle était veuve et voulait écrire) – il y a quelque part, sans doute dans un placard, une affiche apportée là par je ne sais qui – je ne suis pas ici, je suis ailleurs – une phrase disais-je, elle est d’Antonio Gramsci (1) un type qui a passé la fin de sa vie en prison parce qu’il avait des idées qui allaient à l’encontre de celles du pouvoir (sous l’ordure mussolini (2) – il était communiste emprisonné dès 1926 jusqu’à sa mort le 27 avril 37, à Rome, des suites de sa maladie) – je dispose ici d’une espèce de bible, un petit dictionnaire Larousse de 1961, mais il n’y figure pas – dommage (j’ai pris une photo d’un dessin de Laennec (3) tout à l’heure, mais de Gramsci, nenni) – j’ai pêché dans le wiki – la phrase donc « il n’y a pas d’illusion à se faire quant à une possibilité de conquérir par petites étapes la justice et la liberté » fait froid aux os mais enfin elle ne m’apparaît pas sans fondement – hier dans le journal on nous indiquait que le « nouveau » wtf cnpf faisait agir ses groupes de pression (on sait que ce gouvernement n’est que la chambre d’écho législatif de ce centre du patronat, serait-il français et national qui plus est) afin que l’Europe et la France (en particulier) adoptassent (eh oui) des réglementations plus souples en ce qui concerne les émissions de CO2 (lesquelles pourtant assez souples, sinon lâches, nous conduisent directement à cette maladie qui nous prive de nos libertés les plus fondamentales) – ces trois personnages : des emblèmes de ce que nous vivons ? – ici, dans cette maison toujours à louer – ce que je fais encore ce mercredi – il n’y a pas de visite, il n’y a pas d’acheteur – j’ai posé sur un mur, sur le côté de la fenêtre, une reproduction « impression soleil couchant » je crois que ça s’intitule

– et puis une autre des danseuses de Degas il me semble bien

– il y avait avant qu’on ne puisse plus sortir de chez soi des endroits (il faut le souligner pour les nouveaux-venus) spécialement réservés aux expositions de tableaux, ça se nommait des musées parce que les peintres (et peintresses, mais essentiellement des peintres) étaient pour la plupart d’entre eux (et elles, mais passons) inspirés (é e s ) par des muses (lesquelles ne sont que féminines) – sinon ça allait bien ce monde-là – on y découvrait tardivement les notions de genres et de « race » (laquelle comme on savait déjà n’avait aucune existence dans l’espèce humaine) (sauf évidemment celle que mettaient en scène les mussolini et autres fumiers – essentiellement des hommes, tu me diras – le monde en regorge encore – passons) – (ceci n’est pas un billet politique, je fais mon travail, je n’ai pas à parler politique – le travail n’est pas politique, il est subordonné : tu fais ce qu’on te dit, point barre – et tu nous épargnes tes états d’âme – si on est poli, on fait suivre la dernière phrase d’un « sil te plaît » à la limite de l’hystérie) (un peu comme à l’armée si tu préfères) ici je remets cette image déjà déposée de ce colonel Dax (je connaissais Micheline) sous les traits de Kirki

– il est donc préférable de travailler seul – et donc de disposer, comme disait notre amie Virginia d’une chambre à soi – justement ici, on en compte quatre, dont une sous la forme d’un bureau – huit mètres carrés, une fenêtre, une porte : c’est suffisant – au rez-de-chaussée, oui – les trois autres à l’étage, avec la salle de bains, un autre cabinet de toilettes, enfin tout le confort moderne – les arbres du jardin des voisins sont fleuris, les oiseaux y chantent un peu et le ciel s’est dégagé, on ne ressent plus les miasmes du trafic aérien (déjà, un peu avant, il y avait eu cette affaire d’un constructeur d’avions qui pour des raisons de rentabilité avait précipité la réalisation d’une de ses œuvres, et aussi (zeugme) la mort de près de quatre cents personnes – le constructeur avait fini par arrêter cette production – c’était avant) (une allégorie) – aujourd’hui, certains s’en remettent à la prière, d’autres pensent que la santé passe après le travail et l’économie du pays – c’est un printemps assez chaud, voilà une dizaine de mois (ai-je lu dans une gazette) que les températures sont plus élevées que la moyenne dans notre pays – est-ce que ça a une quelconque pertinence que de parler du pays quand on parle des températures ? Fait-il moins chaud ici (ou à Kiev, par exemple) que là (à Oslo, Malmö ou Stockholm) ? En tous les cas, j’attends mais je n’ai pas rendez-vous – cette chanson, tu sais, cette si jolie chanson qui faisait à un couplet « Monseigneur l’astre solaire, comme je n’l’admire pas beaucoup/ m’enlève son feu, or de son feu moi jm’en fous, j’ai rendez-vous avec vous/la lumière que je préfère c’est celle de vos yeux jaloux » tu te rappelles ? oui, je l’entends, je l’écoute, je la chante – non, mais l’amour, ils ne nous l’enlèveront jamais

Un passage (#4 résister)

 

 

 

alors ici, comment ça se passe ?

Où est l’agent ?

Il suffirait de poser sur la (fausse) platine (en carton) du salon un disque de Patti Smith (tu te souviens, « Horses » par exemple) et de pousser le volume de l’ampli (pareil) à fond, afin de montrer au monde qu’on existe (ce serait tellement inutile) (et l’utilité l’est tellement elle aussi) (on n’en sortirait pas si on allait ce chemin) (il y a dans le jardin un certain nombre d’arbres fruitiers (ceux-là sont vrai, ou plus ou moins, ou alors c’est moi qui délire (ou si préfères, « Because the night », c’est comme tu aimes) (moi les chansons, tu sais…) ici, c’est un peu comme qui dirait le réseau, on est là, on y vient on s’en va – on y passe quelquefois, il y a à la porte du jardinet de devant quelqu’un qui attend pour visiter – dans le garage, il y a toujours dans un coin éloigné, un cric oublié là par Voumvava Voum – on ne sait jamais (cette chanson faisait « on ne sait jamais comment l’amour vient aux amants/comment il fait comme il s’y prend ») ou alors Matthieu Chédid (sa grand-mère) (et son père aussi bien) enfin la famille – qu’est-ce que c’est qu’une maison ? un lieu pour que vive la famille et la petite voiture dans le garage, à côté de la grosse – l’accès direct à la cuisine, c’est pratique pour entrer les courses – on a mis un congélateur dans le garage ou quoi ? –

Vous la faites aussi de plain pied ?…
Non mais c’est aussi pour les vieux jours, vous comprenez, c’est moins facile avec un étage…

Un jour, il faudrait ranger un peu cette fausse vidéothèque (il y a Burt, nu dans sa baignoire dans la salle de bain et son « mon père, ne faites pas l’idiot… Le peignoir !!! ») des héros un peu partout, des femmes fatales, des destinées communes (pas si sûr qu’il y ait là Louise et Thelma ? Si ? Ah l’oubli…) – il y avait cette éventualité aussi, alors on a construit un lexique, on a élaboré un index – en pure perte – non mais il faut attendre, il faut savoir, il ne faut pas exagérer (« Out on the week-end », l’harmonica, oui)…

Non, l’agent n’est pas là, il ne reviendra pas avant quelques semaines, dans l’état des choses, vous comprendrez quand même qu’il y ait des choses plus essentielles – encore qu’une maison le soit, parfaitement, forcément une famille, la nation et la patrie (non, nous ne faisons pas de politique, non, nous faisons juste le job, comme vous n’êtes pas sans le savoir), la culture (celle des pensées dans les bacs), les loisirs et le barbecue – la joie des enfants et le plaisir de vivre – respirer un air qui le soit, pur – au ciel glisse un aéronef…

Je passe parfois par le lotissement, mais je ne m’y arrête plus, disait l’agent au téléphone (il était au volant de sa petite voiture de société, mauve tirant au taupe, il parlait à la secrétaire) – non je rentre chez moi (il raccrocha) (à bientôt oui) – dans le jardin il y a un parasol et deux chaises façon fauteuil en plastique mauve battant, courant au rouge, la fenêtre de la chambre du haut est fermée de persiennes – on dit stores – automatiques – toujours fermée, close, obturée – je n’ai pas exactement vérifié mais je crois que ça fait quelques années qu’elle a été vendue à ce couple, avec deux enfants 5 et 7, le choix du roi comme on dit, l’aînée était fille cependant – il y a un ordre dans ce monarchique choix ? je ne sais pas, je ne sais pas d’où me vient cette expression toute faite – un proverbe, un lieu commun – d’autres maisons à vendre, il y a d’autres familles solvables, d’autres contrats à signer, d’autres échéances à tenir, aller travailler, faire des courses, à manger et le ménage, s’offrir les services d’une bonne à domicile – les millions de maisons de par le monde – les millions de lotissements pour des millions et des millions de personnes et les millions et les millions de la même espèce qui vivent en bidonville, sans eau, à Lagos, à Rio, aux portes de Paris et aux confins de la Syrie… – non, je t’assure, je ne m’arrête plus

Rien n’a changé (#3 Résister)

 

 

 

Il faudrait savoir où on écrit (avant de savoir quoi) – faire les choses à bas bruit surtout – écouter « des roses et des orties » avec les « o » ouverts pour les fleurs plus – « on est lourds, tremblant comme des flammes de bougies »  – le mercredi ce sera maison[s]témoin aussi – on ne se savait pas atteint, on était indemne remarque bien aussi, on ne savait rien, on errait comme des mauvais diables – les gens étaient dehors, chez eux, entre eux – deux trois ou quatre tout dépendait d’eux ; le truc s’en allait, frappait ici, en trois jours c’en était fini, terminé – les vieilles gens surtout – c’était adorable surtout dans ces temps où on se battait pour que la retraite soit un droit acquis de haute lutte, chaque mois une retenue sur le salaire, chaque mois l’employeur mettait au pot – mais non, terminé, gilets jaunes ou pas, retraites ou non : terminé –

 

 

personne ici : seul au monde, le garage vide, la vue d’une plage sur le mur du salon – les palmiers, la mer bleue, toute la vie – la maison n’était plus que peu fréquentée, déjà, avant les événements (certains les regroupaient sous le nom de pacification) : à présent, encore moins de visite – elle reste telle qu’en elle-même ce n’est pas qu’elle pourrisse sur ses fondations (d’ailleurs fort peu profondes : elle n’est que vaguement posée là, une centaine de mètres carrés quand même tu me diras – à l’étage un peu moins, sous-penté – non mais c’est un lot intéressant, qui dispose d’un certain potentiel, l’agent vous le dirait s’il n’était obligé de rester chez lui par civisme et aussi par flemme – ça peut arriver aux meilleurs, et d’ailleurs, à l’agence on ne le lui envoie pas dire – si vous y tenez absolument, il peut venir vous faire visiter, c’est quand même et après tout son travail : assume-t-il (comme on dit aujourd’hui) ou n’est-ce pas essentiel ?) mais ici ou là, on peut percevoir l’usage du temps – les saisons qui passent, à la radio on donnait la deuxième rhapsodie hongroise de Frantz Liszt, jouée par Georges Cziffra, en avril 56 en Hongrie – deux mois avant l’insurrection – il faut du temps pour s’habituer à cet état de choses, dieu merci on avait la musique – sur les étagères du salon on avait disposé de fausses jaquettes de disques vidéo (les Fantômes de Madame Muir; Guêpier pour trois abeilles (Honey pot) ; Sleuth (Le Limier) ; My fair Lady ; À bout de souffle (mais qu’est-ce que c’est dégueulasse ?)

d’autres encore; dans les souvenirs, on avait à propos de ce dernier (le cinéma), les explications de Romain Gary qui envoyait deux jours avant de se donner la mort – une balle de revolver dans la bouche, je me demande si ça se déroulait rue du Bac – un mot à François Pillu (dit Périer) – ou alors j’ai rêvé : j’ai recherché, rien trouvé – n’importe peut-être (*) – l’entière filmographie de Stanley K. (Kubrick, mais Stanley K. lui va assez bien) – les quatre parties de 2001, l’opus 100 de Schubert pour Barry Lyndon ; et dire que Kirky s’en est allé… Cent deux au compteur comme on dit élégamment quand même (Spartacus, ou le colonel Dax ?

comme on aime). Il y avait aussi de nombreux livres – le décorateur de la boite faisait appel à un grossiste, il y en avait de toutes sortes, surtout de belles couleurs, des choses qu’on ne verrait pas ailleurs, une bibliothèque multicolore dans le salon, dans l’entrée ? quelque part en tout cas, ça a quelque chose de nécessaire, ce genre de meuble – et puis ça habille. Les gens aiment voir des livres posés les uns à côté des autres, égayés de ces jolis tons, ça donne à l’intérieur quelque chose, une espèce d’image de la tradition, de l’intellect et de l’intelligence quand même aussi, parfois, il faut bien l’avouer : les livres ont cette espèce d’image pas vraiment surfaite, non, mais si on ne sait pas ce qu’il y a dedans, il faut bien avouer que l’objet, en lui-même, quand même ses commerçants l’affublerait de l’adjectif « parfait », l’objet n’a rien de très original, il faudrait sans doute le reconnaître. On a, de même, mis des casseroles dans la cuisine – un peu exposées sur le mur, à côté de la hotte – tout le confort moderne (sur option). Enfin toutes sortes de choses et d’objets indispensables à la bonne image de cette maison, essentiels à la bonne mémorisation du lieu, représentation retenue par les visiteurs, tentés et par là, envieux : il faudra signer à nouveau des contrats, choisir ses couleurs (taupe, pour les murs, c’est magique – mauve, pour l’entrée, c’est d’un chic) – établir le montant du premier chèque (si ça se fait encore) – et bientôt, emménager. Bienvenu chez vous (comme aime à le dévoiler en une la démagogie mercantile et odieuse – soyeuse ? sucrée ? apaisante ? – du dépliant, sur la table transparente du salon)

 

(*) erreur de casting : il s’agit d’une carte qu’envoyait Romain Gary le 29 novembre 1980 à Ray Aron pour le remercier d’une lettre datant de 1945 que ledit Romain avait envoyé à Ray à l’époque et que celui-ci donc, lui refaisait parvenir (cité dans « Mémoires, 50 ans de réflexion politique », Ray Aron, Julliard p. 716)

 

Résister (mercredi 1° avril 2020)

 

 

 

Une première carte postale du fond de campagne – le monde est petit, nous lui appartenons – la maison[s]témoin ne va quand même pas se laisser emmerder par une saloperie de bazar (pendant le week-end, d’ailleurs, a été quelques temps infecté – un avis de l’Employée aux écritures (qu’on salue et remercie ici) a permis d’y mettre bon ordre – on revient aussi sur le blog dans les jours qui viennent (si dieu nous prête vie)

Allez je vais faire ça : la maison[s]témoin comme le lieu de l’explicitation du laboratoire – on ne posera des liens que plus tard – on revient le mercredi ? c’est aujourd’hui le troisième du confinement (ce mot, cette saloperie non ? réclusion me plairait plus – il y a sur le bureau un dossier « réclusion » où se trouvent les images du cerisier du matin et de l’après midi (série en cours)) des images de fleurs, des images et des textes – l’Air Nu et son journal de confinement – ce qui nous empêche, et pour ici cette tentative de résolution de ces tirets mis là ou là puis encore ailleurs – pour ne pas terminer la phrase sûrement – pour gagner en indépendance – pour y voir plus clair? c’est pas gagné

Des registres mis à jour, j’espère en tenir deux ou trois dans le même mouvement – je pose deux paragraphes par jour – le dimanche un seul ? un peu de rêve s’il en est le matin mais je ne veux pas non plus généraliser – un peu de vue commune – et beaucoup de souvenirs, cette histoire que je voulais raconter (celle de ma mère, de mon père – il y a dans un des documents que j’ai apportés cet arbre généalogique que j’ai construit avec mon frère un jour au Paris Rome) – et ce qui se passe, peut se passer, s’est passé ici – je suis en villégiature (la nuit du lundi au mardi, on ne l’a pas dormie – ça ne se dit pas mais on s’en fout – on a parlé parlé parlé jusqu’à en avoir des haut-le-cœur pour parvenir à se dire vers quatre heures on s’en va – clics et clacs pris (pas très bien) on s’en est allé – maintenant il faut continuer dans le même temps, la même veine, le même élan – la voiture garée dans le jardin, les sorties interdites et le forfait téléphonique et internet complètement obsolet – ça ne se dit pas non plus – fuck off avec pérenne obsolète et autres joyeusetés contemporaines – ce ne sera jamais la même chose, je ne tiens pas à mettre du son mais je pourrais sans doute (le téléphone étant intelligent et élégant, il fait aussi magnétophone-modem-appareil photo-caméra et couteau suisse) – cette technique que j’agonis (et pourtant, quelle formidable mine de savoir mercantilisé), je la découvre avec cette consommation d’internet (plusieurs dizaines de gigas/jour à Paris, cent mégas de prévu dans le forfait : les types de l’informatique (et les gonzesses, ne soyons pas sectaires ni chiens) s’y entendent pour embourber le pékin (ils font payer les mises à jour chez sphinx, pourquoi se gêner ? les logiciels de comptabilité obligatoire (évidemment) sont dans le même état : poings et pieds liés, nous nous sommes livrés à cette engeance de notre propre volonté : l’État dans sa munificence a foncé dedans et les vielles gens déclareront leurs revenus virtuellement : ils n’ont pas d’ordinateur ? pas de logiciel adapté ? pas de connexion internet ? Allez… non mais n’importe quoi – on peut dérouler le fil avec france télécom devenu orange par la grâce d’un commissaire européen t’sais (celui qui s’est fait cambrioler au début de l’année, son valet lui-même dormaient dans l’appartement) celui qui a mis au point les radars sur les routes au ministère des finances quand il en était ministre – bon il avait aussi une boite qui fabriquait lesdits radars, mais si on ne s’entraide pas) : lui a succédé le fameux Lombard t’sais le mec de la mode qui fait appel après son procés, lequel brave homme a été suivi par le dircab de la ministre des finances de l’époque, (elle est à la banque centrale européenne, après le fonds monétaire international, laisse) non, ces linéaments ne servent à rien… : essaye d’appeler au téléphone ce « fournisseur d’accès à l’internet », tu m’en diras des nouvelles – on n’a pas le droit de cracher dans la soupe ni de mordre la main qui nous nourrit (nous nourrit-elle seulement ? on ne va pas entrer dans de tels détails, l’heure est à l’union sacrée – quelle santé !) – prendre conscience de ce qui se joue et de ce qui est mis à l’ordre du jour (deux mois d’état d’urgence sanitaire soixante heures par semaine pour le prolo, parce qu’on ne peut pas engager des gens, tu comprends bien, qui peut savoir s’ils ne sont pas infectés et ne vont pas propager cette horreur, ce bazar ?) – bad spirit c’est vrai – je n’édulcore rien en ce qui concerne la banque, ce n’est pas non plus ce qui nous occupe – le travail, c’est la santé chantait Henri Salvador (le Sauveur)

Vendredi 3 Résister (carte postale)

 

 

 

 

 

Il avait été institué que le billet viendrait le vendredi – la semaine dernière déjà on avait failli – mais la maison, alors que deviendrait-elle ? En dehors du lotissement,on craignait pour sa vie : elle n’était à l’abri de rien, cette vie – en dehors du lotissement, heureusement on ne s’y aventurera pas – n’empêche on craignait pour sa vie, et celle de ceux qu’on aime, ils ne sont pas là, à l’autre bout du pays, de la Terre même, ils ne sont pas là – on aurait donné sa vie pour des idées cependant – ou alors pour la leur – mourons pour des idées mais de mort lente disait le poète – on aurait donné sa vie pour quoi, d’ailleurs ? je me souviens que je me posais la question dans la nuit noire du camp de Royalieu lors de mon service militaire soixante dix sept août durant la garde je me souviens de cette époque : sa vie, pour quoi en faire ? Militaire ? Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus (quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés racontait Léo) – la patrie ? Une maladie qui frappe au hasard – on se mouchait dans son coude, tu te rappelles ? Les messages des radios, l’internet qui ne marche que mal, le tourbillon des idées noires, des fleurs du printemps – c’est aujourd’hui ou quoi ? Non, non, pas question de cesser, dès que possible, retourner au charbon – respirer, souffler – inspirer, restez chez vous, rester chez soi – la maison est vide, il me semble mais je n’ai pas regardé – c’est vrai qu’ils ont fermé les cinémas – ils ? On se perd en conjecture sur le genre de celles – et ceux – qui instaurent des principes de précaution – la grippe espagnole après la première guerre mondiale, ce monde tentait de se remettre de ses gaz et de ses millions et millions de morts – Venise, cette superbissime cité lacustre, la place Saint-Marc vide et seuls des pigeons y stationnent – la Salute splendide construction à laquelle on accède depuis la piazzetta par un pont de barques une fois l’an, sur ses plus d’un million de pilotis désormais calcifiés, la Salute érigée en remerciements à Marie pour avoir protégé la ville de l’épidémie de peste – le tiers des Vénitiens d’alors s’en était allé retrouver dieu – la Salute protégera-t-elle la ville ? – comment se ferait-il que nous autres, du haut de notre superbe, du haut de nos indices, de nos indicateurs, de nos bourses et de nos banques resplendissantes d’ors et d’argent, d’actions, de bons du trésor, d’obligations et de titres, comment se pourrait-il que nous puissions être détrônés par ce truc invisible, nos poumons, nos artères, notre sang lui-même, comment cela serait-il simplement envisageable ? On nous aurait menti ? On s’en serait pris à notre confiance ? Allez, il y a cette chanson, Polnaref qui montrait son arrière-train dénudé, tu te souviens, qui faisait « dans la maison vide dans la chambre vide je passe ma vie à écouter cette symphonie qui était si belle et qui me rappelle» je ne sais plus quoi, tu te souviens ? Moi oui – enfin un peu – chanter aux fenêtres, bien sûr, s’invectiver d’un côté à l’autre de la rue, rire pour ne pas pleurer ? Ne pas succomber en tout cas, rire encore oui, pourquoi pas, un jour, couleur d’orange sans doute – dans le lotissement, la maison est là, bardée de ses papiers-peints, meubles de carton, vue de Papeete au mur du salon – peut-être pas quand même, mais on est libre chez soi de n’en faire qu’à son goût – la maison[s] témoin ne sera pas interdite – une musique, une chanson douce, quelque chose de l’émoi, de la tendresse – vendredi sur la terre et dans son jardin quelques fleurs