épisode 8, l’enfance

 

 

 

(j’avais retrouvé la photo, je l’ai reperdue, je l’ai reprise (tu la verras, elle est à la fin)

ils l’avaient appelée du prénom de l’épousée – le terrain, le foncier, le dur le capital avait été apporté là par son père à elle, quelque chose comme une dot; ils avaient fait construire; ils y avaient mis un 2 pour distinguer, je suppose; un sous-sol total, un garage sous des arcades, une buanderie mais sans souvenir de machine encore – sans doute pas mais je me souviens d’elle, ici (sur ce continent), qui marchait sur les draps dans la baignoire pour les laver – ; en haut des marches de l’escalier découvert, une petite terrasse, un garde-fou de métal peint de bleu; une photo les montre, elle et lui, tenant dans leurs bras les deux petites filles aux grands yeux, elle rit et le regarde, il sourit porte des lunettes d’écaille, à cinq ans de là il était à la guerre –  elle était dans les blancs et les bleus comme ils savent faire là-bas

là-bas est un axiome qui renvoie aux origines

l’étendue d’eau entourée de terre, la « notre mer » des Romains – ils y étaient, et elle, cette ville, devait être détruite – la villa se situe sur l’avenue de la Reine Didon, en descendant vers la plage (il n’y a plus de plage)

on traversait la route (il n’y a plus d’avenue non plus, elle est barrée, fermée, bétonnée – il faut faire attention, le palais du nouveau monarque est juste à quelques mètres – mais oui, le monarque a un palais gardé fardé de barbouzes

de policier(s)

juste comme ici ou tout comme celui de la Sublime Porte s’en est fait construire un, à mille trois cents chambres disent les gazettes, pour quatre cents millions d’euros – elles ne disent pas l’équivalent en livres turques) elle descendait vers le bleu et l’écume parfois

sur la droite, en bas, était la villa d’un grand-oncle (lequel employait dans son garage, en bas de l’avenue dans la capitale, au delà de la lagune, un certain nombre de types, dont lui, mon père) : lorsqu’il arrivait en auto, ce garagiste, ce grand-oncle, R., il klaxonnait afin qu’on vînt lui ouvrir le portail (il ne pouvait pas sortir de sa caisse, non) et puis il y avait la mer – au fond de l’image la montagne

à droite encore, c’était Neptune puis Salammbô (« c’était à Megara… » certes) et au loin, à gauche derrière la colline la falaise de Sidi Bou Saïd, Gammarth – on n’avait pas connaissance du Kram, on se baignait parce qu’elle nous y enjoignait, nous y obligeait presque, le midi après l’école, « venez les enfants » disait-elle, et nous la suivions – à notre gauche les termes d’Antonin – on marchait, tous les jours de juin soixante, on descendait sur le sable brûlant, on se baignait sans jamais dépasser une petite barrière de rocher (elle n’existe plus non plus) – au loin, de l’autre côté de la baie et puis ces noms, Hamilcar Hannibal la Marsa, ces arrêts du petit train, stations comme d’un métro ciel ouvert et bleu – et partout ces fleurs ces lauriers

bougainvilliers

couleurs odeurs sensation sentiments

un étage, des chambres, une grande cuisine, je ne me souviens plus – je ne sais plus les sacs à main de ses amies abandonnés sur un lit et nous qui y cherchions quoi ? je ne sais pas – je ne sais plus non plus le prénom du mari de l’une d’elles (ils étaient tous les deux photographes) lequel jurait comme un charretier, grossièretés qui faisaient tellement rire – je ne sais plus exactement mais ça ne fait rien, dans les bleus, dans les blancs – elle est là

il n’y avait pas d’arbres ni de rosiers, il n’y avait pratiquement rien, au dessus des murs qui la ceignent on avait fiché des tessons de bouteilles – sur la porte de fer forgé dans les bleus, une image me montre avec mon frère – dehors stationnent des voitures, une quatre chevaux, une Vauxhall il me semble – je ne sais plus mais je n’ai rien oublié

 

Album (dispersion,… ) (7)

 

 

 

 

sait-on jamais ce qu’on est en train de faire ? je regardais ces images, un jour, j’ai continué (j’ai dû découvrir – si ça se trouve – une pile de magazines dans un coin (se fut-il agi de « Lui » ou autre joyeuseté plus libidinale, y aurais-je attaché (tant d’) importance ?) (je veux dire 7 billets, ça commence à faire) (je vais te créer un lien, t’en fais pas) (les visiteurs, les futurs acquéreurs, les passants, les oisifs (qu’ils – ou elles – soient femelles ou mâles) (on s’y perd, hein) les intéressés, les habitués et autres ectoplasmes planant dans les parages du lotissement ne m’en voudront pas, j’espère : je ne garde que ceux (et celles) que j’aime) (quoique parfois, je cède à l’actualité mienne) il y avait le goût du décor (comme au cinéma : longtemps ici, je parlerai encore de cinéma – notamment « Mon cher enfant », sans doute la semaine prochaine – on posera le billet quelque part entre la cuisine (où la famille s’alimente) et la chambre – dans le salon, le père consulte internet et facebook – mais nous verrons) – je récapitule, sur les oreilles je porte casque diffusant une musique que j’aime (rien ne peut, jamais, se passer sans musique) (je veux dire au cinéma – le film sans musique, c’est presque une honte – par exemple les frères Dardenne (qui produisent pour partie ce « cher enfant ») n’en posent guère dans leurs réalisations) – « Shine on you, crazy diamond » chante le groupe – et c’est ainsi que je commence

 

la légende est inutile (quoi que je ne sache pas qu’on reconnaisse ici le garçon) (je pose une étoile (*) laquelle renvoie à l’énoncé du nom de l’artiste – je ne vois pas qu’on le reconnaisse sur l’image)

je n’ai lu que peu de choses sur cet Anthony-là (je l’ai adoré, pratiquement, dans la Strada (Federico Fellini, 1954) ( la verve et la grâce de Zorba le grec (Michael Cacoyannis 1964))

les images viennent dans un ordre que je connais pas (il n’y en a pas) – ici, je reconnais que l’affaire est tremblée (ils sont sept et mercenaires (John Sturges, 1960) toute ma jeunesse sans doute (je l’ai vu au Pax) (la musique magique) – en numéro 2, Steve McQueen, avant dernier en noir Robert Vaughn – en premier le chauve Yul Brynner (et les autres, Charles Bronson, James Coburn (sans doute le dernier, là), Brad Dexter et Horst Buchholz) (c’était à A., rue des Otages, l’immeuble a été détruit, remplacé par un commissariat de police (partout et justice nulle part) (je dis ça pour aujourd’hui, 19 mai où ça défile dans la rue, envie de gerber) ici un chanteur

le premier (*) chanteur (ils font le même métier) était Julien Clerc – ici on a droit à Gérard Manset – (son Manteau Rouge) ah bah

Jacques Audiard (on vient de voir Dheepan, palme d’or à Cannes en 2015 – c’est pour ça – mais cette conjonction qui me fait frémir : le carnage de Charlie hebdo, de l’Allée verte Nicolas Appert en janvier : où en était-il, en montage ?) (entendu parler avec Michel Ciment) (et non, je ne l’aime guère – tant pis) un autre chanteur, Rachid Taha

(on aura remarqué que : 1. la nappe de la table de la salle à manger de la maison[s]témoin est jaune (il s’agit d’une toile cirée); 2. il n’y a encore que des représentations mâles)

hasard objectif, voici Simon Abkarian (qu’on avait aimé dans Djam) (Tony Gatlif, 2017) (un film gréco-turc…)  (un de mes héros que je croisais au tabac qui fait le coin de la petite rue (en impasse donc) où on trouverait un musée de la poupée – vers Rambuteau (impasse Berthaud) – s’il venait à l’idée saugrenue d’en rechercher un) un type extra – et voici, extra aussi, une réalisatrice, dessinatrice

on l’aime beaucoup, Marjane Satrapi (Persepolis, entre autres – prix du jury, Cannes 2007)

Léo et sa musique – je croyais que c’était à Monte-Carlo (où il naquit) mais non – c’est à Montreux – de la même manière je confonds : pour Marjane je pensait qu’elle était l’auteure (elle en aurait été tout à fait capable)  des Hirondelles de Kaboul (mais c’est Yasminha Khadra) (réalisé ciné d’animation par Zabou Breitman)

ah la la Maria Casarès… (après ça va être difficile, hein Mélanie…pfff)


ici dans le rôle de Marguerite (alors Antelme) Duras dans « la Douleur » (faut que je le lise, ça fait partie des  obligations) porté à l’écran (comme on dit) par Emmanuel Finkiel, (2017) mais je ne l’ai point vu – dommage ? je ne sais…

un chanteur, Christophe, « les mots bleus » et les autos de sport – salut l’artiste

et puis Blaise Cendras (cette image, ce visage qu’on ne connait que peu) (si tu veux que je te dise, c’est surtout pour ça, ces images, pour les reconnaître si par hasard on les croise) (dans la rue, ou au cinéma) (juste pour savoir que ce sont elles et eux)

quelque chose de la Révolution incarnée (on l’aime assez, encore, Adèle croisée aussi au bar-tabac de Jourdain, un jour – qu’est-ce que ça peut faire ?)

c’est Ingmar Bergman photographié par Irving Penn (merveilleuse image hein) (fait penser à ce matin où j’écoutai, avec le café, une photographe qui disait que « les stars n’aiment pas la photo » – elle les traque – comment aimer un prédateur ? comment vivre sans image de soi, aussi, quand on est actrice (ou teur) chanteur (ou teuse) – il faut fermer le poste avant sept heures moins cinq en vrai) – et puis

Marceline (Loridan Ivens) qu’on a déjà vue ici (ça ne fait rien) – et pour finir, l’une de mes héroïnes (il en est d’autres, mais elle, Anna Magnani…) (dans la Voix humaine, texte de Cocteau pour le théâtre – mise en scène Roberto Rosselini, 1948, première partie de L’amore)

magique

 

la photo d’entrée de billet est de Denis Pasquier.

 

Les divers billets (au nombre de six) qui constituent cette dispersion se trouvent ici.

 

L’annexe

 

 

 

(ferait beau voir qu’on se tire pas, tiens…) (partons à la campagne) en attendant, ici quelques images qui traitent du livre offert (ici comme ailleurs) – contemporain peut-être (toujours en vitrine chez Delamain, c’est pour te dire si c’est un succès de librairie) (il est moins bien que le Ouistreham, peut-être mais a quelque chose de terrible pour le milieu du cinéma – en filigrane) ça se passait par là, un 19 décembre – en 2008 (ce n’est pas une image de l’hiver mais il y avait peut-être de la neige, certainement il faisait très froid)

on voit la petite boîte aux lettres jaune (centre de l’image), elle figure l’entrée d’un petit bureau de poste, une annexe de celui, bien plus bourgeois disons, de la petite ville en question –

la maison rose, là – la poste – mais comme on sait aussi, c’est fini ça – peu importe, il y a près de quinze ans, dans cette petite officine-là, l’annexe donc

fermée (on ne parvient pas à lire ce qui est écrit sur la porte, mais cette représentation de fleur… – c’est en décembre 2009, un an plus tard) – quatre ans plus tard, l’annexe de la poste est toujours fermée

l’affiche sur la porte a disparu, mais au sol, la représentation d’une fleur (image 2013) – non loin de là, la fontaine par temps clair (pratiquement le contrechamp de la première photo ici)

un peu à droite, en descendant, vivait dans la rue en impasse le père de la postière laquelle signait ses sms d’un Kathy – la voie en impasse, par là, à droite

une sale histoire, en vrai – mort causée par vingt-huit coups de couteau, ce matin-là donc, entre 8 heures trente et neuf heures du matin – la postière est morte – en face

gauche cadre, on distingue une fenêtre volets fermés puis une porte puis, presque au ras du trottoir, une autre fenêtre

ici en décembre 2009, la en 2013

ils appelaient ce logement « la grotte », ils étaient trois plus ou moins amis dont l’un avait été (et aurait sans doute pu continuer à être) une vedette de cinéma – il lui manquait sans doute quelque chose qu’il ne trouverait pas non plus ici – la grotte, en 2019, volets toujours tirés –

soupçonné parce que jeune, désœuvré buvant fumant éructant sans doute – un garçon gentil cependant paraît-il – il a du faire trois ans en prison quand même, pour rien – la vie n’a pas ce goût normalement : pour lui, non, orphelin famille d’accueil turpitudes terreurs viols – ses deux amis sont morts de ces trop qu’ils partageaient, bières alcools drogues – tragique mais pas seulement : broyés – de nos jours l’annexe a été transformée en salle municipale

on a changé la porte (image : 2019)

il reste la boite aux lettres jaune et aux pierres les traces ici du panneau Sncf (la poste vendait ici aussi des billets de train)

(un service,mais c’est fini tout ça) au dessus de la porte d’entrée, celle de l’effigie de la poste (le truc bleu stylisé sur fond jaune ici celui de la grande poste

) la trace seulement ici

On ne sait pas où se trouve Gérald Thomassin; on ne sait pas qui a bien pu commettre ce crime atroce (Kathy était enceinte de cinq mois)  – bientôt quinze ans et puis une image glanée ici (lien qui explicite peut-être un peu cette horreur – la vie courante – un fait dit divers – un féminicide – combien tous les ans, déjà ? – ce jour 7 mai 2021, j’entends : 39 en France depuis le début de l’année) (dans ce billet, ça n’est pas indifférent) le matin du crime

 

 

« L’inconnu de la poste », une enquête et un livre de Florence Aubenas publié ces temps-ci, à Paris, aux éditions de l’Olivier

 

 

 

 

Tout un cirque rue des Martyrs

 

 

 

il s’agit juste d’un coin de rue (hier soir j’entendais un des amis de Jean-Claude Carrière, Peter Brook, dans le poste parler de ces représentations qu’on appelle de nos jours « spectacles vivants » – ces mots de ronds-de-cuir, manches en lustrines et autres joyeusetés administratives – ces assis de je ne sais plus qui, Rimbaud probablement, que chantait Léo) qui, au cours des jours a légèrement changé ( quelque chose de notre contemporain capté par les machines) – la première image est ma préférée (OSEF unpetit peu, sans doute) : la plaque de rue, le type et ses courses, le poids des ans sur le dos (c’est en 2014)

mais il fait beau, les tuteurs sont aux arbres, potelets ombres, rue goudron Paris

on a ôté le tuteur de bois, (c’est en 2016) on a repeint sur les graffitis – monter la rue en direction des courses assez probablement (c’est en cette rue que vivait le Jean-Claude Carrière, je crois me souvenir) – la paix est meilleure que la guerre (je me souviens de Luis Bunuel et de certains films de Pierre Etaix) – trois ans suffisent

un mobilier urbain à peine différent (c’est en 2019) (un léger décadrage mais la plaque lettres blanches sur fond bleu a disparu…) la poubelle de la mairie et les deux roues à pleurer de cette « nouvelle mobilité » : destinée à qui, au juste ? – on s’amuse, on rit on danse – il fait beau et passent les jours et les semaines (nous sommes toujours en prison, celle du temps qui passe et qui durcit nos artères – cette belle jeunesse qui  prétend entrer dans la carrière : une espèce de dégoût ? tous semblables, rangés et disciplinés) – le printemps revient, sur ce coin de rue comme ailleurs –  le boulevard Rochechouart, la rue des Martyrs, le cirque en dur Médrano se tenait sur ce coin de ville, on l’a déconstruit (voilà) dans les années soixante dix (72 ou 73), on a foutu à la place un immeuble de rapport qu’on a intitulé (pas con, hein)

en lettres d’or c’est quand même le moins – on t’a flanqué une plaque en marbre (pur, de Carrare très probablement) laquelle indique

émerveillés furent-elles – tant mieux – on est content – il s’agit aujourd’hui d’un super-marché (groupe sublime au quart de milliards d’euros CICE mirifique et aux dégraissages sociaux bisannuels – faudrait quand même pas croire qu’on ne va pas rétribuer à leur juste prix les actionnaires – lesquels sont aussi les propriétaires) – on va faire une jolie petite fresque pour se souvenir (du pain et des jeux, tu sais)

agrémentez-moi ça de quelques jolis bouquets – ça c’est Paris – c’est joli, bientôt les jeux de l’Olympe le béton les affaires (je la repose, elle est si belle…)

hein, ces si jolis bosquets chloropĥylle tellement naturelle et bientôt fleuris – non, vraiment c’est beau…

 

 

Carte postale de la place

 

 

 

 

pas de danger qu’on s’en aille – et pourtant, c’est pas l’envie qui manque  (d’ici que le petit cintré hypocrite en bleu informe qu’on va nous refoutre en prison, y’a pas des kilomètres) (font braire) (des images de la place, pour la peine)

y’a quand même du monde, avoue – de jour de plus haut ?

ça poireaute pour entrer dans la basilique (entrée 10 euros minimum non? le trésor, je ne veux pas le savoir) – dommage pour la deuxième colonne (saint Théodore terrassant le caïman sublime) – si ça se trouve je n’irai plus de ma vie, seulement en image, et après ? là c’est plutôt l’hiver l’après midi – et là

plutôt l’été – sont nombreux quand même (on nous a épargné les volatiles) – il y en a tant, tu ne peux pas imagines pas comme disait ma tante – ça existe aussi la nuit avec la pleine lune si ça peut t’arranger

y’a moins de monde, sans doute – tard le soir – ou jours de pandémie (du temps où il ne s’agissait pas d’opérette et de volonté de foutre à bas le système de santé hérité du conseil de la Résistance – dormons tranquille, les travaux de l’Hôtel-Dieu, Paris capitale du monde, tendant à transformer cet hôpital en centre commercial vont très bon train, on remercie) (c’est central, oui, et bientôt et les jeux olympiques, et la samaritaine tu comprends) ou alors aussi sous l’eau, la punta, l’aqua alta (ils ont le Mose remarque bien aussi – le barrage contre cette marée… 10 ? 12 ? 20 ? (milliards d’euros))

et pour finir, une calmement le matin – tranquillement – doucement – cette sérénité…

(je vais faire du café, allez) courage surtout –

d’un voyage à l’autre #8

 

 

c’est un genre de tribune, images et texte, tous les mercredis ou les vendredis – ça pourrait aussi bien faire une carte postale de réclusion – on en est encore à la réclusion (pourquoi cinq mille et pas huit ou trois ?) (cinémas bars théâtres musées expos restaurants dance floor et autres music hall sont fermés pour combien de temps encore ? pour combien de temps encore ?) (noël sera dissemblable : tous les ans, on essaye d’y échapper – pourquoi ne pas prendre le pli ? – pourquoi aller faire des courses, des achats, des cadeaux dis moi, pourquoi ? pour qu’on nous aime ? )

quelques éléments de mobilier urbain en entrée de billet (quelque part à La Salle, Québec)

les images qui sont ici posées sont déjà médiatisées (la plupart d’entre elles apparaissent sur un rézosocio, en commentaires de signalements sur le tour du monde virtuel – tour je ne sais pas, virtuel donc deux fois plus – au carré dirait un matheux idiot – ce n’est pas qu’une lapalissade) (des images induites par d’autres qui existent donc ailleurs) dans les enceintes, Georges Harisson et son « isn’t it a pity  » – il y a sur le bureau un dossier marqué « dreamland + » lequel contient deux cent quatre vingt quatre éléments (un par jour peut-être, 5 jours par semaine, un ou deux ans de suite – marque de fabrique – ici huit occurrences) (maison[s]témoin des élucubrations – des images  n’en plus finir)

 

aux états, marques de pneumatiques dont l’une licencie à tour de bras ici (près de neuf cents – japonaise – les Conti les Goodyear les autres : les équipementiers automobiles – la crise ?)

quelque part au royaume uni (plus pour longtemps) (l’unité, je veux dire, de ce royaume – parfois je me dis que la disparition de la souveraine aux quatre vingt quatorze balais (sa mère mourut à cent un) (on ne le lui souhaite certes pas) marquera un pas dans cette désunion – que nous apportait ce royaume ? qu’a-t-il fait de ses esclaves  et de ses livres sterling ?

à nouveau aux états, un petit môme sur un banc bleu (l’image précédente le voyait choir de ce banc – un petit enfant noir) –

ici on travaille la couleur (étude en vert), encore aux états – un tropisme sans doute du réalisateur – les jeunes gens qui courent en ville (parfois ils se déplacent en meute – à d’autres moments ils glissent sur des patins à roulettes investissent les rues à la nuit tombée – les jeunes gens à qui appartient l’avenir comme à nous) et de l’autre voyage, quelques images retrouvées dans le dossier « récents » créé sans que j’en sache rien (six cent quatre-vingt documents)

ici c’est à Tandil, cinquante kilomètres au sud est de Buenos Aires (Argentine) (en cette ville se réfugia après guerre et trois années de prison, je crois, Robert le Vigan (acteur de cinéma français, pro-nazi) (il y mourut, à soixante-douze ans : la vie n’est pas chienne) (je regardais et cherchais ici la gare, et une maison bleue)

du côté de Vera-Cruz, un chien qui cherche de l’ombre – et le rose et le bleu – et le regard –

puis une plage à Dunkerque ( les couleurs qui reviennent, la voile blanche comme la peau du type- le nord) – la mer loin, la bâche –

je crois que c’est en Inde, à l’occasion de la recherche inaboutie que j’avais entreprise après relecture – durant les cent cinquante jours de l’inter-réclusion – de Nocturne indien (Antonio Tabucchi, 1984 et 87 en français traduit par Lise Chapuis, Christian Bourgois 10_18 1976)

probablement le contrechamp – c’est à Goa – le royaume était uni alors et le  Commonwealth (le même élan commun, quelque chose dans ce genre, la couronne, le kricket le golf et le polo) – nous disposons aussi de ce genre de folklore (Un barrage contre le pacifique tu te souviens ? ah Marguerite…) – alors les images

ici c’est en  France la construction de l’Iter (réacteur thermonucléaire expérimental et international) à Cadarache – le monde comme il tourne : budget initial : 5 milliards d’euros, le truc n’est pas fini mais le budget a été multiplié par 4 : sur Terre meurent de faim quelques centaines de millions de pauvres… –

deux mômes sur une mobylette à Hanoï (encore que pour les âges, je ne saurais pas te dire) – il faut illustrer, faire en sorte que quelques images de cette maison permettent aux passants de s’enhardir à poser quelques questions, à s’intéresser à ce lotissement – les temps sont durs pour tous – l’atout, c’est qu’elle se situe en banlieue , un jardin, une étendue libre, un air plutôt pur –

elles sont toutes vraies, mais celle-ci plus que les autres sans doute – « comme un petit coquelicot mon âme » quelque chose de ce genre –

Exposition

Parfois quelque fois de temps en temps je laisse mes doigts agir pendant que ma tête digère

dilapidation disruptive

Il y a une sorte d’hystérie en ce moment avec ce qui se passe, je dis ‘en ce moment’ mais ça commence à faire, je dis ‘ce qui se passe’ au sens large, ce n’est pas réservé à une sphère particulière spéciale spécifique etc., vu que ce qui se passe au sens large te dit des choses au sens large qui t’atteignent au réveil chez toi, comment sortir comment ne pas tomber malade, où aller et est-ce que c’est autorisé d’aller acheter les chaussettes pour le petit dernier, bref le mot que je cherche est quotidien, ça touche au quotidien

Je passe sur le fait que la parole n’est pas égale et que, de loin, à vue de nez, à ouïr d’oreille, on a l’impression que ce statut est partagé (rester chez soi en se posant des questions existentielles sur le sens de la vie tout en relisant Proust et en faisant soi-même son pain serait une pratique commune), ce statut serait significatif symbolique, à se demander quels petits corps magiques aux mains magiques et transparentes te donnent ton ticket de caisse

Ce qui se passe en ce moment a une couleur et surtout une rapidité et une texture papier de verre incontestable
La couleur je ne sais pas, si je demande autour de moi elle est plutôt très moche

La rapidité c’est que tout s’enchaîne s’escalade brinquebale breloque palpite en ribambelles de dominos jetés à travers la pièce, si je prends deux minutes pour regarder ça me fascine

Parfois c’est une tragédie grecque ou du Labiche ou un chapitre du Prince de  Machiavel, il y a du mensonge des postures et des sous-entendus des tractations internes des négations intempestives des réactions épidermiques enfantines – de gens qui sont plus vieux que moi parfois, comme quoi

Il y a beaucoup de violence beaucoup beaucoup de violence les rézos les rézosocios c’est sûr mais est-ce que c’est certain, je veux dire est-ce qu’ils ne sont pas le symptôme de la maladie ou comme on dit la pointe de l’iceberg (iceberg, banquise fondue, à ce propos dans ma ville les branches de sapins coupés couvertes d’une mousse blanche chimique polystyrène décorent les rues, c’est une camionnette de la mairie frappée d’un logo écoresponsable qui les décharge)

Je crois qu’il y a beaucoup de violence parce qu’il y a une contradiction géante quelque part qui flotte là-haut

Par exemple donner la parole à de plus en plus de gens mais ce sont toujours les mêmes qu’on entend

Oui je ne dis pas « donner la parole à de plus en plus de gens et en même temps ce sont toujours les mêmes qu’on entend », je ne dis pas en même temps, je dis mais, ça me semble plus factuel

mais primitif

Par exemple ces idées qui parlent d’un mythe superbe la Fronce ce grand pays mais Calais ce qui se passe à Calais (quand ça se passe idem éclairé par la tour Eiffel, l’effroi soudain, la découverte parce que des phares s’allument)
et par exemple les femmes qui accouchent sur la route de la maternité parce qu’elle est loin, qui accouchent sur le bas-côté (c’est un exemple)
et par exemple des bureaux de poste fermés mais tu peux demander au facteur à la factrice de passer pendant sa tournée sonner chez ta grand-mère pour voir si  elle va bien si ça t’inquiète (service payant)

mais irréparable

Aussi le mais de la contradiction, cet homme jeune, bien mis, qui semble tout à fait civilisé, libéral au sens de liberté, mais c’est un vieux monsieur, très vieux, un contemporain de Victor Hugo si tu vois ce que je veux-napoléon-trois-dire

non mais

un vieux monsieur qui donne des ordres pour qu’on rajoute des dorures sur les murs du salon de son versailles mais il y a par exemple des étudiants qui meurent littéralement de faim qui font la queue à la croix rouge je dis pas en même temps tu vois je dis mais parce que ce qui flotte en très grand est un Mais gigantesque
les dorures mais les crève-la-faim

donnes-nous notre mais quotidien

Je crois que ce mais qui clignote et puis qui disparaît et puis réapparaît, arbitrairement, violent, c’est violent, c’est violent de voir la parole inversée et pour le coup la parole inversée touche à cœur à l’essentiel du centre, touche à Proust et aux mains des caissières tout pareil à la même altitude

(des lits d’hôpitaux fermés mais pour soigner, des usines qui fabriquent des raquettes de tennis mais on ne peut pas jouer au tennis, des restaurants qui ouvrent mais pas les universités)

combat entre mais et I prefer not to

L’hystérique du mais qui ne dit pas son nom doit se sentir très seul, il ne parle à personne, écoute des militaires et puis fait au jugé comme ça vient, coup par coup, avec une confiance en ses capacités à rebondir démesurée, il est capable d’affirmer que s’il rebondit à coté c’est un test pour voir si tout le monde suit

ce qui dans les mais indispose

Il fait au coup par coup comme ça vient en s’inventant des personnages j’aimerais bien être solennel se dit-il j’aimerais bien être princier se dit il j’aimerais bien être inventif disruptif se dit-il mais mais mais tous les mais qui ne sont pas des en même temps claquent comme cymbales, il faut dire que son emploi n’étant pas au départ destiné uniquement à l’art dramatique et les caméras étant partout, réellement partout, on peut filmer les cafouillages de l’acte deux scène un, un peu comme ces fans qui débusquent la rallonge électrique sous le corps du noble Boromir ou la montre à quartz au poignet d’un barbare dans Braveheart

extraction de mais avec aiguilles

Il a monté les échelons avec un « en même temps » mais c’est un mais qu’il faut entendre, et comme c’est psychologiquement maladif, c’est contagieux, ça fabrique ces éruptions volcaniques qu’on représente par du coca-cola qu’on a secoué, c’est contagieux parce qu’il organise autour de lui  ceux et celles qu’il embauche selon ce dogme

Par exemple, et de façon simpliste, Premier flic de Fronce mais faveurs sexuelles, ce mais qui ne peut pas être civilisé génère des retombées

Premier ministre de Fronce chantre de ce grand pays à l’histoire admirable grand H mais qui dit « peuh il faudrait s’excuser pour la colonisation et que sais-je encore ? » et hop d’un petit coup de talon gomme le passé

Un homme noir sous les coups répétés appelle à l’aide, il dit Appelez la police ! mais c’est la police qui frappe, ça en fait un grand MAIS, le symptôme ravageur d’une maladie de vieux monsieur

Il y a aussi maintenant j’y pense ces experts convoqués pour s’intéresser / conseiller / améliorer l’éducation (grand é) qui sont dans le civil vendeurs de flamands roses au mieux, au pire membre du GIGN, ce mais là est spectaculaire

Quand l’hystérique tout en haut joue avec ses névroses comme le saltimbanque lance ses quilles, et comme il lui prend l’envie de les enflammer parce qu’il aime les couleurs chatoyantes, ça brûle

Garant de la liberté de la presse mais le dit sur sur facebook, car ne sait pas se servir des symboles, sauf quand il s’agit de jouer l’empereur marchant devant une pyramide (du haut de laquelle des siècles nous contemplent voilà)

On devrait vivre en paix dans un monde civilisé puisqu’on a l’électricité, de quoi nourrir, de quoi loger tout le monde mais mais mais symboliquement a-t-on vu dernièrement un symbole de paix quelque part ?

C’est que les mots sont mélangés, paix égal sécurité égal contrôle égal consignes et châtiments, ça jongle des paillettes nocives

Après comme disent les sages il n’y a pas de hasard, peut-être que sa venue était logique, qu’il est arrivé à point nommé au moment où il le fallait, une longue montétrumpization, d’accord, mais très honnêtement, va falloir qu’il reparte

Je ne sais pas ce que diront les futurs et futures historiennes historiens de cette période que nous vivons dans deux cents ans, quand nous devrons nous endetter pour acheter nos bouteilles d’oxygène portatives (je ne suis pas pessimiste, juste un chouilla, c’est juste que parfois quelquefois de temps en temps mes doigts s’activent et ma tête digère)

le mais statique et la technique du mini-fight

la bascule, les cloches et les lapins géants

 

Donc oui, c’est ce que je me suis dit, j’ai assisté à une bascule. J’étais dedans, et même active à basculer avec les autres, parce qu’on ne savait pas, on n’avait pas de recul, tu sais comme c’est, on vit des choses et les jours passent, on écope, on avise, on improvise avec les multiples pressions, et parfois on ne remarque rien. 

Ça me rappelle cette vidéo : on te demande de compter des corps, je ne sais plus, des corps de basketteurs en pleine action je crois, tu dois compter les basketteurs ou bien compter le nombre de fois où ils se passent la balle et toi, tout le temps de la vidéo, tu comptes minutieusement ce qu’on t’a demandé de compter, tellement obnubilée par ce que tu additionnes que tu ne remarques pas qu’un lapin géant passe dans le champ, ou bien qu’un ours géant traverse le terrain, enfin des gens déguisés en mascottes de football américain évoluent là en plein milieu. C’est après coup que tu le réalises, parce que quelqu’un te dis Tu as vu le lapin géant ? tu te dis Oh la belle entourloupe ! et dans le meilleur des cas tu souris de cette bonne plaisanterie que t’a joué ton cerveau. S’obnubiler ça rend aveugle, c’est le principe des idées fixes, et c’est peut-être ce qui provoque la naissance des névroses, bref, tout ça pour te dire que j’ai été obnubilée, et ça a commencé pendant les années 80, je n’ai rien vu, je n’ai pas vu le lapin géant.

Au début tout se passait bien. On arrivait le matin avec deux ou trois idées, eux ils étaient entre vingt et vingt-cinq et ils avaient trois ans, ou quatre, enfin pas plus. On réagissait au contact. Il fallait être réactif. Être aux aguets. Se demander ce qui se passait. Se demander ce qu’ils et elles avaient en tête. Qu’est-ce qui les triturait. Et nous on s’engouffrait dedans. Par exemple — je dis comme ça me vient, ou plutôt comme je m’en souviens— une petite racontait qu’elle était allée à l’église, à un mariage peut-être, je ne sais plus, elle avait environ trois ans et ce qu’elle disait c’était les cloches, ce bruit, les cloches qui sonnent, elle avait trouvé ça épatant. À cet endroit, l’endroit dont je parle, l’église était récente, équipée d’un clocher moderne, du béton épuré, une sorte de tour ouverte sur le ciel par trois grandes arches traversantes, avec dans chacune d’elle une cloche. Alors, en se partageant cette histoire de cloches on l’avait dessinée, et on avait manipulé des mots, clocher, arche, cloche, des verbes, sonner, résonner, etc, et on avait aussi compté, vu qu’elles étaient au nombre de trois ces cloches, et en dessinant le bâtiment on s’était fait la remarque que la plus petite cloche était en haut et la plus grosse en bas, enfin on comparait les tailles, et chacun pouvait dessiner son clocher — évidemment l’église se trouvait à côté de l’école, tu sais comme c’est dans les villages, tous les minots passaient devant — on avait discuté, discuté, comparé, raconté, décrit, déroulé l’expérience de chacun dans le partage, on partageait un point de repère dans l’espace géographique tout près de nous, et finalement on formait tous un groupe. Après, chacun faisait comme il voulait, je veux dire les instits. On pouvait poursuivre l’histoire avec le geste de dessiner des arches, et comme ça rapprochait du geste de l’écriture des m, des n. On pouvait peindre le clocher en aplats de couleurs et sur la feuille placer le haut le bas. On inventait aussi. On ajoutait des gens, c’était franchement des gens même si pour la plupart on aurait dit des haricots à tentacules, bref, tu vois on vivait une expérience commune, chacun avec ses possibilités dans une façon de faire, poussé par une petite tape d’énergie active.

En fait, nous, en tant qu’adultes, notre premier boulot c’était d’être attentif. Un sacré job. Et rebondir, toujours. Tirer des lignes, tracer des ponts entre un vécu et une histoire de petit ours brun et les paroles d’une chanson et un tableau d’August Macke. On ne chômait pas à créer du commun. On rigolait aussi. On vivait en fait, on vivait chaque moment comme un moment possible fertile. Un moment d’expériences nutritives, passionnantes.

Donc ça c’était le contrat quand je suis arrivée, et je le faisais car c’était mon boulot bien sûr, mais aussi parce que je me sentais servir à quelque chose, entre l’affection, l’interaction, l’aide, comme quand tu tiens la main au petit qui apprend à marcher (tu ne fais pas ça en tant qu’agent comptable).

Figure-toi que je suis partie. J’ai bien fermé la porte sur tout ça. Je suis partie à cause du pronom relatif. Enfin, c’est une façon de dire. Ce qui a fait que j’ai décidé de partir commence là, avec le pronom relatif. 

On nous a dit Il faut repérer celles et ceux des petits de trois ans qui utilisent à bon escient le pronom relatif. Comme ça on allait mettre au jour nettement celles et ceux qui ne l’utilisaient pas. Pour pouvoir après leur apprendre, on nous a dit. Sur le coup on n’a pas réagi. On ne s’est pas dit Ok Maurice, je te fais le topo, le petit qui entend à la maison le pronom relatif à bon escient bien comme il faut, eh ben il a un coup d’avance. Déjà on était inégaux. Ensuite il fallait faire en sorte, nous devions faire en sorte, de rééquilibrer ce bazar. Avec nos petits muscles. Mais on verrait plus tard, avant tout il fallait contrôler. Et maintenant, dans les années 90, ils n’étaient plus vingt-cinq, ils étaient plutôt trente, et parfois plus. On les mettait dans une situation forcée où le pronom relatif devenait obligatoire, avec un jeu de cartes à jouer par exemple (« dans la famille des chiens, je voudrais celui dont le poil est blanc »). Je me marre parce j’entends à la radio quelquefois des gens extrêmement bien élevés qui le sucrent ces jours-ci, ce pronom relatif, parce qu’à l’oral c’est ce qui se passe, moi aussi à l’oral je sucre parfois les dont. Donc, pendant qu’on contrôlait les dont, existants ou inexistants, on faisait des croix sur des pages, pour bien prouver qu’on n’était pas en train de rêvasser, acquis, non acquis, on cochait. Pendant ce temps-là les cloches sonnaient, un petit avait besoin de raconter sa grand-mère parce que pour lui c’était un événement, une petite avait besoin de raconter la jambe cassée du frère, parce que pour elle c’était un événement, et ç’aurait pu être partagé, être dit en écho à d’autres grand-mères ou d’autres jambes cassées, les amours, les bobos et les hôpitaux, la vie donc, la petite vie comme elle nous croque ou comme elle nous enchante, mais nous on disait Non. On disait Pas le moment. On disait Pas le temps, avec nos stylos préparés à cocher l’existence des dont. On insistait : Alors, et cette carte avec le chien dont le poil est blanc ?

On a commencé à ce moment-là à répéter très souvent, Non, Pas maintenant, On n’a pas le temps. C’était vrai qu’on n’avait pas le temps, le contrôle des dont étant exponentiel, car tu te doutes bien qu’il n’y avait pas que lui à contrôler, tout ce qui sortait des bouches, des mains, pouvant servir à établir des constats et données statistiques. 

Du coup, comme je n’avais aucun recul et que, comme mes collègues j’avais toujours été une élève bien obéissante, j’ai contrôlé, les qui, les afin que, l’inversion du sujet quand on pose une question et la numération, la maitrise de l’outils scripteur, le repérage dans l’espace d’un quadrillage, tout ça à l’aide de supports étudiés, des supports performants, sans rapport avec rien de ce qu’on avait à se dire de la veille, sans rapport avec rien qui tenait du partage d’expériences vécues ou d’apprendre à marcher affectueusement, et on a commencé à aller au boulot avec l’attaché-case rempli d’exercices pertinents, parce qu’on était des bons élèves, tous et toutes bien obéissants. Comme ça, lorsqu’il fallait venir remplacer une absence en passant d’une école à une autre, ou d’un niveau à l’autre, peut importait s’ils avaient trois ans ou bien quatre, s’ils vivaient en cambrousse ou près d’un cinéma, nous on sortait nos fiches parfaitement adaptées à l’activité de contrôle. Ça fait peur quand je regarde avec mes yeux de maintenant, cette bascule entre les années 80 et les années 90. Pendant qu’on s’obnubilait à contrôler, on oubliait d’accompagner, on ne voyait pas passer les mascottes géantes de football américain, elles auraient pu s’asseoir sur nos genoux on ne voyait rien. On ne pouvait pas réparer les paroles manquantes, pas le temps, on ne pouvait pas réparer l’attention aux petits détails qui font le quotidien du vivre, pas le temps. 

Bon, tu vas penser que c’est périphérique ce que je raconte, que c’est mettre l’accent sur une façon de voir, de faire, et que quand on regarde bien c’est mieux d’analyser en termes techniques, que c’est un signe de progrès, même quand il s’agit d’enfants très petits, si petits (dont l’âge pourrait tout aussi bien se compter en mois, c’est quand même fou, pas le temps, pas le temps).

Tu as sans doute raison. Je parle comme une vieille de cette vieille bascule. Ma vision d’après-coup est sûrement partielle, irréaliste, teintée de nostalgie, un peu ‘c’était l’bon’temps’

Je ne saurais pas dire pourquoi j’ai repensé à tout ça ce matin. Pourquoi j’ai eu envie de venir en parler ici, dans la maison[s]témoin. J’ai eu l’idée pendant que je remplissais ce papier et que je cochais la case, je me suis dit en tant que bonne élève Je vais le faire au cas où il y aurait un contrôle, tu sais, ce papier à remplir pour acheter le pain.

les fenêtres allumées, les alarmes et les courageux protecteurs

 

j’ai mal dormi
sommeil entrecoupé
à chaque fois que je reprenais pied dans le monde semi-réel de la nuit, même pour quelques secondes, je pensais à des choses pragmatiques, des bricoles, le jour, quel jour ? le nom du jour et la lumière de la salle de bain des voisins dont la fenêtre fait face à la fenêtre de notre chambre, allumée, encore allumée ou déjà allumée ? je pensais, je me disais que ce qui se voit (la lumière venant de la fenêtre de la salle de bain des voisins) ne se limite jamais à ce qui se voit, car derrière cette lumière, à cet horaire, il y avait peut-être un sommeil entrecoupé là aussi, ou un réveil difficile, besogneux, une difficulté à s’extraire des draps, car je sais qu’ils travaillent (les voisins) tous les deux au contact, réellement au contact, cas contact, il y a une inquiétude sur ce qui fait contact et qu’on peut contacter, ça se devine aussi entre les fentes des volets la nuit
un autre moment j’ai pensé aux concours pour chiens
ils sont présentés côte à côte, tous de la même race, tous les mêmes poils, la même silhouette et la taille au garrot identique, on compare leur allure, celle au repos et celle au trot, on mesure l’écartement entre leurs yeux, le retombé de leurs oreilles, la tonicité de leur queue, la clarté de leur globe oculaire et on décerne un prix au chien dont les qualités, musculature, vivacité, correspondent à ce qui est inscrit sur la fiche officielle, la fiche de référence avec le tarif officiel qui décrit la norme officiellement admise et j’ai pensé que s’il n’y avait pas de prix pour les feuilles d’automne ou pour les flocons de neige ou pour les astéroïdes c’était sûrement un oubli, car si les feuilles d’automne les flocons de neige et les astéroïdes pouvaient être réunis dans une grande salle des fêtes pour être triés répertoriés mesurés comparés on trouverait très vite le meilleur flocon de neige, le plus beau, le plus méritant, celui qui correspond le mieux au standard officiel avec son décor officiellement admis, et au lieu de penser que c’étaient des divagations de 04h37 du matin ce que je pensais, j’ai pensé que c’étaient des alarmes, des signaux, peut-être des signaux de détresse, enfin j’ai surtout pensé que le jour où il n’y aurait plus de concours pour chiens, même si cette nouvelle peut paraître au premier abord assez périphérique, ou anodine, donc ce jour où, faute de participants, ou faute de volontaires pour les organiser, il n’y aurait plus de concours pour chiens, ce serait peut-être le symptôme, le symbole, la petite preuve cachée entre les fibres du tapis qu’on est passé à autre chose, nous tous, nous tous je veux dire en tant que société, ça voudra dire que nous serons passés à quelque chose de plus vorace, de plus déterminé, de plus monumental du verbe vivre, de plus plus, de plus précieux et infiniment apaisé que ce médiocre, que le médiocre des comptes d’épicier qui tuent
parce que j’y crois, il y a des liens entre les choses, la façon de penser débouche sur des actes débouche sur des décisions débouche sur des organisations et des distributions de paillettes, de rance, de tristesse des encombrements
ce sont des encombrements, ça encombre la tête ces récompenses fardeaux, ces rubans premier prix de vaches charolaises et j’ai même envie de dire, mais c’est cocasse, que dans un monde comme ça nous sommes toutes et tous des vaches charolaises, un peu
lorsqu’on comptabilise, organise, labellise, hiérarchise, lorsqu’on fait du pyramidal, lorsqu’on met en avant dans la vitrine cette norme au lieu d’une autre, on oublie totalement les astéroïdes, ce qui est contre-productif, je veux dire contre-inventif puisque c’est d’eux qu’on vient
et les flocons, il faut juste prendre quelques secondes pour regarder, mais regarder vraiment, réellement, à quoi ressemble un flocon de neige, sérieusement
c’est peut-être ça qui s’est passé cette nuit, je veux dire dans ma nuit, l’arrivée de décors de flocons de neige dans mon rêve et comme ils sont puissants, très puissants, rétifs aux tarifs gélifiés de tonicité d’oreilles tombantes et de musculature, ils restent, s’installent, demeurent, ils flottent en filigrane tout au fond de l’iris
donc quand je dis j’ai mal dormi je me trompe peut-être, peut-être que j’ai bien dormi, amis, amies, astéroïdes et voisins courageux protecteurs du sommeil

ce qui change, ce qui a disparu et la sève

 

quelquefois ça me chiffonne ces choses qui ne changent pas
je suis assise dehors près d’une photo géante où l’on voit une femme – 1er Octobre 2019 Hong Kong Chine – une femme brandit un parapluie et une plaque d’immatriculation où est inscrit « amour » lors de de violents affrontements entre les manifestants et la police anti-émeute dans le quartier de Caseway Bay, ça ne change pas
aussi la radio ce matin, une autre femme parle de découverte de territoires inexplorés et de rencontres avec de nouvelles populations – l’expédition de Lewis et Clark, 1803-1806 – une découverte, vraiment ? donc ces nouvelles populations vivaient sur leur territoire sans l’avoir ni découvert ni exploré ? vraiment ? qui légitime quoi ? qui donne la légitimité à qui et comment ? ces questions ne changent pas
ce qui me chiffonne aussi, c’est ce qui change, les inquiétudes neuves en vue d’une catastrophe qui est déjà derrière nous – 80 % des insectes européens ont disparu en trente ans –, ça a déjà eu lieu, l’insecte mort ne va pas sortir de son tombeau pour revenir butiner ventre à terre, il n’y aura pas de rewind, de récupération possible, et ça ça change, mais comme il m’ennuie ce terme, disparu, il me chiffonne, l’adjectif disparu donne l’impression du passager, on lance un avis de recherche et on est soulagé parce qu’on retrouve ce qui était sorti du champ visuel ou sorti de l’écran clignotant du radar, les insectes n’ont pas disparu, ils sont morts, éradiqués, et ça, ça change
c’est très inconfortable, ces choses qui changent et ces choses qui ne changent pas – les mauvais esprits pourraient tirer des liens entre ceci cela, entre le mythe d’une domination d’une population sur une autre et les pratiques pratiquement meurtrières – très inconfortable, parce qu’ensuite on ne peut plus penser sans s’opposer, sans s’énerver, sans taper du pied et du poing, sans déverser en soi et autour de soi de l’amertume et de l’aigreur, aigreur, j’ai la tête qui éclate j’voudrais seulement dormir disait l’autre, c’est très inconfortable, parce qu’il faut se hisser, solidement, solitairement, solidairement, du côté d’une joie affamée et active, celle des troncs d’arbre et de leur nœuds, magnifiques, actifs, remplis de sève énergisante
se hisser du côté des troncs d’arbre, c’est l’idée
et puis faire, rien d’autre que faire, faire dans le sens du verbe fabriquer qui est le contraire du verbe pulvériser, allez roule