épisode 9, habiter

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Comme je suis lente d’esprit je n’avais rien compris au verbe habiter. Par exemple je n’ai jamais pensé qu’un architecte (pas la peine de tenter le une car ça date des années 50 ou 60) avait dessiné ma maison d’enfance, encore que non, il n’avait pas dessiné ma maison d’enfance mais proposé ses plans à l’usine, propriétaire du terrain autour d’elle, et désireuse d’y installer plusieurs logements de façon à ce que les ouvriers arrivent plus vite au turbin le matin et restent toujours à portée de voix.

J’avais bien compris que ma maison d’enfance appartenait à l’usine, que c’était presque une petite succursale, comme les salles de repos avec table de ping-pong pour booster la productivité des employés, espaces bien-être, et celle-ci accueillait la famille sur un temps plus long que celui de la pause, autorisait les employés à y manger à y dormir à y tomber malade à y construire une maquette de bateau et projeter des diapositives sur un écran qui une fois déroulé sentait la poupée neuve, à somnoler devant L’Homme de fer, autorisant aussi les femmes des employés à parcourir le lieu un chiffon à la main, les fils des employés à tailler leurs crayons jusqu’à ne plus pouvoir, les filles des employés à se gratter la tête, à être lente, et à ne pas tout comprendre comme maintenant.

Mais je n’avais jamais pensé qu’il y avait eu un appel d’offres pour produire ces logements (trois maisons pour les chefs d’atelier, un bâtiment sur trois étages avec chambres, douches et wc collectifs sur le palier pour les manœuvres bizarrement tous dotés d’un prénom algérien).

Parfois je regarde des reportages extrêmement bien documentés sur les prouesses architecturales. Par exemple, une bibliothèque en Allemagne je crois, une construction sur pilotis, avec un espace vert dessous, et les colonnes qui supportent l’édifice abritent les ascenseurs, et parce c’est un architecte vraiment très inventif on débouche sur une salle qu’on ne tarde pas à comparer à une cathédrale de verre à cause de la vue en hauteur sur tout un paysage boisé, vue imprenable qu’accentue un sol en pente légère, un plancher de bois exotique qu’une douce inclinaison sublime, ainsi le public se déplace-t-il majestueusement entre les livres, exceptés les personnes en fauteuils roulants trop durs à pousser, à tirer, manœuvrer étant donné la présence inattendue et accentuée par la déclivité de ce qu’on nomme gravité universelle (mais les architectes inventifs doivent-ils accepter d’être soumis à ce genre de détails ?).

L’architecte de ma maison d’enfance a dû être inventif autrement, en restant surtout attentif au rapport qualité prix. Sous-sol sous toute la surface pour contenir l’humidité du sol et ralentir la progression de celle-ci à l’étage. Plain-pied, donc un seul escalier. Une porte d’entrée (c’est le minimum), à droite le mur qui délimite une chambre, à gauche les chiottes et la salle de bain imbriquées façon Tetris, puis la cuisine, c’est-à-dire un couloir, on ne peut pas s’y croiser, on œuvre en crabe, déplacement latéral, ensuite une salle qui réunie toute la largeur ensuite redivisée en deux chambres pour les enfants, le tout sous toit en pente orienté vers rien. La prouesse économique ne s’emberlificote pas de luxes comme la vue. Une drôle de chose, la vue. C’est volatile, ça se limite à ce que captent deux yeux dans leurs cavités orbitales. Ça n’a pas de prix, et comme tout ce qui n’a pas de prix, ça se paye. Je n’avais jamais pensé à ça. Que ce qu’on voit est social. Je n’avais pas pensé que plus c’est haut, et plus c’est vaste, et plus c’est harmonieux, et plus tu as des chances de manger de Fines ravioles potagères aux saveurs d’Automne, un Gratin d’oignons doux des Cévennes à la poire fondante, des Coquilles Saint Jacques de Fécamp à la truffe Uncinatum. Et plus ta vue est basse et rétrécie, plus tu regardes au ras du sol, plus tu risques d’avoir une espérance de vie de quarante, cinquante ans, de te déplacer d’une rue à une autre, pas plus. Je n’avais jamais pensé que la hauteur à laquelle se promenait la tête répondait à une équation d’une force aussi implacable que celle de la gravité universelle. Je n’avais réellement rien compris au verbe habiter.

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épisode 7, Monk

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Oui, on peut peut-être s’accorder sur ce qui se passe avec la maison d’enfance, les automatismes internes qui découlent des premières impressions. Le sens basique des couleurs qui nous plaisent ou déplaisent. Et peut-être que des sons de la maison d’enfance ont façonné notre plaisir d’entendre dans l’éventail des sons possibles — par exemple le bruit d’un train sur ses rails, ils passaient si près de chez moi, parfois les murs vibraient en infrasons du fait du choc des roues contre les rails — et ça s’en ressent. Ça ressemble aux lézardes sur les murs, on cherche de l’œil son origine, ça se perd dans les fondations souvent.

À cause du bruit du train, sûrement j’aime certains rythmes et forcément certains morceaux de jazz. Blue Monk par exemple qui n’est pas lié au son d’un train comme le Daybreak Express de Duke Ellington, mais joue avec, comme quelqu’un qui approche son oreille puis la retire pour tester l’existence même de ce qui se passe, et le fait très gravement comme les enfants, un truc premier, qui passe par l’entend/l’entend-plus, et l’état de bascule en testant la matière même du corps, la capacité du corps à tenir droit ou à rager tout de travers, il paraît que plus d’une fois dans la rue Monk a écarté les bras et marché en faisant l’avion ou bien dansé, il paraît même que plus d’une fois il s’est pris des coups de matraque, la police aimant l’ordre, un noir faisant l’avion tout en testant sa résistance à l’air devant forcément s’en prendre plein la figure.

Dans ma maison d’enfance c’est la radio qui diffuse la musique et un bout de papier sert à noter la valise rtl. Je n’ai donc jamais eu aucun contact je pense avec Round Midnight du même Monk avant d’être adulte. Pourtant à la seconde où la mélodie de Round Midnight commence je me sens déchirée au milieu, c’est comme devant une crevasse et on a le vertige sauf que là c’est devant un chagrin abyssal, primitif, ce que les bébés doivent ressentir, heureusement qu’ils oublient de le mentionner en commençant à parler, ou bien c’est nous qui, à force de montrer un chat une poule ou un poisson, détournons la conversation.

Le hic, on pourrait même dire le paradoxe, c’est que cette présence multiforme de la maison d’enfance dans les oreilles, les yeux les habitudes, pourtant partout présente, résurgente, est aussi très difficile à convoquer. Ça ne se fait pas comme ça. Ça arrache un peu les coutures. Je prends un air serein ou docte ou je ne sais quoi, mais c’est quand même bizarre que Blue Monk débaroule comme ça. Bizarre et le contraire. Par exemple c’est très dur de retrouver quelque chose de précis à saisir, entre les souvenirs visuels, les impressions et les réinventions, dur de s’y retrouver dans la texture de la maison d’enfance, et déstabilisant de comprendre que c’est là, resté, vraiment, sans qu’on le réalise. Pour faire simple c’est partout, on pourrait l’attraper mais ça brûle à chaque fois, drôle de devinette. C’est ainsi, les choses restent sans nous faire de grands signes pour nous prévenir Ohé. Elles se mettent discrètement en retrait ou dans les interstices et là Monk apparaît en toute logique. Le batteur Chico Hamilton disait à propos de lui : « j’ai joué avec des pianistes qui jouaient avec toutes les touches blanches, j’ai joué avec des pianistes qui jouaient avec toutes les touches noires, mais je n’ai jamais joué avec un mec qui jouait entre les touches. »

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épisode 6, le miroir

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Dans ma maison d’enfance, dans ma chambre d’enfance il y a un miroir. Il est rectangulaire, placé fort à propos sur un angle du mur sous lequel est caché le gros tuyau de la chaudière qui remonte du sous-sol avant de longer le plafond en ouvrant sur chaque pièce une bouche ronde qui, quand la chaudière est allumée l’hiver, souffle en continu de l’air chaud et le bruit que ça fait peut, selon qu’on a six ans ou bien quarante, terrifier, rassurer, à vous de voir.

La nuit je rêve que la bouche du tuyau m’avale et me lâche dans l’espace où je dérive. J’ai décoré le miroir. Sur ses bordures j’ai aligné des décalcomanies et des autocollants. Je n’ai pas trié, j’ai pris ceux qui s’offraient, dans des boîtes de biscuits je crois. Je ne me souviens que d’un, la petite fille avec sa cruche au bord de l’eau du Livre de la jungle de Walt Disney. Je ne sais pas qui est Walt Disney, pour moi c’est un double-v très joli à regarder. Je ne sais pas que c’est un prénom, et je ne sais pas que ce nom, Disney, vient d’Isigny, que ça se prononce comme ça d’Isigny aux États-Unis, et que « le nom Disney aurait pour origine une anglicisation du nom français D’Isigny, qu’auraient porté deux soldats normands Hughes d’Isigny et son fils Robert partis à la conquête de l’Angleterre aux côtés de Guillaume le Conquérant », je ne connais rien aux chevaliers, mais j’imagine que ça ressemble aux mousquetaires du 33t qui raconte les ferrets de la reine, je ne sais pas non plus ce que sont des ferrets, mais j’imagine que c’est précieux (L’origine du mot vient du latin acus, « aiguille »), et sans doute dangereux de les porter ou de se les faire voler ou de les perdre, c’est pourquoi la reine se désespère, la musique de Mozart sous la voix de Robert Lamoureux est assez éloquente. Cette histoire de Mowgli, je ne sais pas que c’est un film qui passe au cinéma, il n’y a pas de cinéma chez moi, sauf la salle des fêtes qu’on réaménage le samedi matin pour diffuser des films avec des chiens de traîneau et l’explorateur qui apparaît emmitouflé est là, il donne des détails pédagogiques debout derrière son pupitre dans un costume normal, Connaissance du monde, on lui pose des questions, par exemple est-ce qu’il a eu froid. Je sais qui est Mowgli grâce au 45t livre-disque décoré du magnifique double-v de Walt Disney. Je tourne la page au son de la clochette (« tournez la page petits amis »). On ne voit pas Mowgli sur mon autocollant, juste la petite fille, on ne voit pas non plus Bagheera, la panthère noire si effrayante et rassurante en même temps. J’aime cette panthère, elle impressionne, mais elle dit que ce qui est impressionnant peut rassurer, la vie est très complexe, mais finit bien. J’aime cette petite fille parce qu’elle est belle et qu’elle a l’air de savoir exactement à quoi elle sert (à prendre l’eau avec sa cruche). Elle ne se pose pas de questions, elle connaît son utilité, son objectif, son emploi, sa destination, et en plus les couleurs sont brillantes, du rouge très dense, très doux à regarder, le bleu de l’eau, parfait, exactement le bleu qu’il faut.

Dans l’autocollant de mon miroir, il y a de la certitude, il y a de la logique, et un calme particulièrement merveilleux. Un jour on réaménage ma chambre. Je dis « on » mais ce « on » n’est pas moi, je n’ai pas voix au chapitre. On enlève le miroir. Il va partir (à la décharge, aux rebuts, je ne sais pas, c’est n’importe quoi), et l’autocollant va partir avec lui. Je pleure tellement qu’on se demande si je suis malade. Un chagrin bien plus grand que tout ce qui existe dans ma maison d’enfance, bien plus grand que le souffle de l’air et que la bouche ouverte sur l’espace noir et infini. Il est possible qu’une des propriétés des maisons d’enfance soit la faculté de comprendre un peu mieux cinquante ans après ce que racontent des détails infimes et non pédagogiques.

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épisode 5 – chez Y, à Y

 

 

 

 

c’en est une autre, pas celle de l’enfance

elle appartenait à un ami – je crois que ses enfants la possèdent encore (mais il n’y a rien de sûr après l’enquête, tu verras si tu vas au bout) – je crois bien qu’il l’avait acquise parce que la sœur de sa femme avait dans le bled (familier (ou populaire) : lieu, village isolé offrant peu de ressources; en arabe : la campagne) (mais lui n’était pas arabe, il était pako – enfin de nationalité anglaise puis française, musulman sa famille au Pakistan) une maison – il me semble me souvenir qu’il s’agissait de la résidence qu’elle acquît avec son deuxième mari (ou l’acquit-il seul j’en sais rien (pas d’appétence pour ce type-là, prof d’anglais trop straight et salaud avec ses belles-filles)) – pour lui, cet ami donc, il s’agissait d’une maison de campagne, une résidence secondaire quelque chose de ce genre – elle était au 8

je te le rapproche pour que tu le voies mieux (ça ne marche pas très bien – il était doré)

ce numéro, je suis sûr qu’il avait été collé là par sa femme – deux petites vis en haut et en bas du chiffre – je l’aimais bien sa femme, on avait projeté d’écrire quelque chose au sujet de son mari et puis c’est tombé dans une espèce d’oubli et puis – et puis (si je cherche je te retrouve une photo d’elle où on ne la voit pas, elle est derrière un livre, un Coran bien qu’elle ni lui n’aient été religieux ou pratiquants , il ne me semble pas – elle enseignait aussi l’anglais, mais en collège je crois bien (son deuxième beau-frère, donc ( tu suis, oui ?) enseignait à la fac lui) – le bled avait la même initiale que son prénom, Y – je l’aimais beaucoup ce garçon-là bien que je ne l’aie connu que peu, et qu’à la fin (plutôt précoce) de sa vie – la maison, on ne la voit pas de la rue

on garait la caisse devant la cabine téléphonique, et on ouvrait le portail vert – tu vois au fond de l’image, c’est l’église du village – à côté il y a un cimetière plusieurs fois on avait installé là (mais lui avait déjà disparu) les objets pour la brocante (une fois l’an, peut-être, vers septembre c’est sûr) (on mangeait des frites) ces arbres sont là

c’est un pigeon qui s’envole, les arbres sont là, derrière le banc à l’arrière plan, on aperçoit à peine les briques rouges

elle avait trois fenêtres sur la façade, une porte, une marquise en verre brouillé, on ne voit pas bien

en haut trois petites chambres (on voit le chien assis de profil, sur la photo d’entrée de billet) tiens la revoilà

– il y avait quelques petites dépendances

on voit à droite de l’image les tuiles rouges de l’appentis, dans lequel se trouvait (entre autres évidemment) la calandre de la petite MG (dans l’imaginaire, c’est avec cette auto qu’ils avaient fait le voyage de Londres à Karachi par la route, en quelques jours, à la fin des années cinquante) –

c’était un type dur en affaire (les artisans du coin n’aimaient guère travailler pour lui – pour lui, à quelque question que ce soit, « non » n’était pas une réponse – il devait être assez chiant, c’est certain, à discuter ceci ou cela) mais nous étions amis, on parlait de son travail (ingénieur ponts et chaussées) qu’il exerçait dans une boîte engloutie par Bouygues je crois bien – on parlait dans sa maison de Cambo-les-bains des pots de vin et de ce genre de dispositions dans ce type de contrats – on riait quand il ouvrait la boite de manchons de canard (non, du cochon, non…) –

on ne voit pas bien, elle est cachée, il y avait une tonnelle sur l’avant du jardin

sur la droite de la photo, en bois – on voit aussi la boite aux lettres sur la droite du portail –

elle était là, puis elle a disparu

on a aussi déplacé la boite aux lettres – on a enlevé le 8 –

si ça se trouve ils l’ont vendue – j’en sais rien – j’ai oublié cette maison – mais tu vois au bout de la rue, là

si tu te rapproches

encore un peu, juste là, à droite de l’église

c’est loin, tout ça, mais enfin pour Y (et dédiées à ses enfants)

épisode 4, velours côtelé

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Ma maison d’enfance est un rectangle.

Ma maison d’enfance est petite.

Je marche dans ma maison d’enfance. Pour la traverser d’un bout à l’autre je fais 16 pas, du point B au point A.

Après 10 pas je tourne à gauche et je peux m’asseoir, marcher dans sa maison d’enfance est une chose spectaculaire, non pas spectaculaire, spéciale. Les volets sont ouverts.

Je m’assieds au bout de 10 pas, en travers, jambes pliées par-dessus l’accoudoir. Je lis. Ma mère avec l’aspirateur, tu vas brûler tes yeux, Alice et la statue qui parle.

Une nuit je rêve que glissée derrière le dos du fauteuil je me relève pour épier. Un sniper me vise et me touche juste entre les deux yeux, je suis morte. C’est la guerre sous le cerisier, des soldats se déplacent furtivement dans la rue. Ma tante est réfugiée dans le sous-sol, je vais la voir pour lui dire que je ne peux pas l’aider car je suis morte, dommage collatéral. L’armée nettoie les aires de mon rectangle proprement.

Je lis Alice et la statue qui parle,

je lis l’histoire d’une fille, je suis une fille,

je lis l’histoire d’une fille qui écoute ce que l’inanimé raconte

d’inattendu,

ce qui se cache derrière les bosquets, derrière les pages suivantes,

et j’en tire des conclusions sur ce qui peut se passer en vrai

derrière les rideaux écossais, 40 m de tissu / lot soldé à moins 60 %.

Les fenêtres de ma maison d’enfance sont recouvertes d’écossais, que je déteste, je déteste qu’on ne me laisse pas lire, je n’écris pas, c’est une chose inespérée, une activité qu’il ne m’est pas donné de connaître à l’heure où je fais mes 16 pas du point B au point A.

Mon corps est une écrevisse.

Mes oreilles sont des assiettes plates.

Mon ventre ne mange rien, il est complètement inutile, sauf pour tenir mes jambes articulées.

Mes yeux sont deux trous d’objectifs, le noir autour ne donne pas l’opportunité de retrouver ce qu’il y a face au fauteuil. Il n’y a pas de photo sur les murs de ma maison d’enfance. Mon mur actuel, situé à 346 km 3h52 mn sans circulation itinéraire avec péages, mon mur actuel est décoré de photos de filles et de femmes que je ne connais pas, photos en noir et blanc achetées sur une brocante parce que je les trouvais émouvantes et qu’elles me rappelaient quelque chose, qu’elles me reliaient à quelque chose, photos inanimées d’êtres inaccessibles qui ont parlé et que je ne sais pas lire mais que je veux écrire, statue qui parle, c’est simple.

Les images sont très compliquées.

Une fois que j’ai repensé aux rideaux écossais partout, c’est saturé, il faut que mes yeux s’en débarrassent pour mieux voir.

Je dis mon mur, je dis mes murs, je dis ma maison, mais il n’y a pas lieu de mettre des possessifs, les murs ne sont pas à ma moi, ma famille ne possède pas de murs ni parcs ni dépendances écuries granges etcétéra, je me souviens de ce propriétaire d’une location où j’habitais dont je savais que lui appartenaient plusieurs propriétés ici et là, villas, appartements, hangars, usines, qui disait au détour d’une phrase désinvolte posséder « quelque chose » en Normandie, quelque chose, violente formule.

Je ne possède pas quelque chose.

Quand je lis, avec mes jambes sur l’accoudoir, je ne vois rien, seulement le tissu du fauteuil, du velours côtelé marron que j’épluche consciencieusement. Maintenant on voit le chemin des coutures nues sous mes doigts. Ce qui a été épluché ne repousse pas, c’est bien dommage. Et maintenant sûrement je peins, je brode pour masquer le nu du tissu que j’ai abîmé, absolument.

Peut-être qu’en face du fauteuil il y a un ficus, ou ce genre de plantes vertes très courues dans les années 70. On passe du coton dessus, un mélange d’eau et de lait, pour nettoyer la poussière de l’usine et faire briller les feuilles. Mais ça ne pousse pas vraiment ces machins-là. Rien ne pousse dans ma maison d’enfance.

J’ai une planche de bois peinte en vert pour faire tableau d’école, je recopie le papier peint minutieusement. Si on ne m’arrête pas je vais recopier les motifs jusqu’à détestation du monde. La nuit je me mouille les cheveux puis j’ouvre les fenêtres et je respire à fond pour tomber malade. Je ne suis pas enrhumée aujourd’hui.

La distance qui me sépare de ma maison d’enfance est si grande que l’adresse sur google map n’est plus valable, je dois tricher en déplaçant le curseur.

Les paramètres mathématiques n’aident pas à la compréhension des forces qui nous maintiennent assis sur les fauteuils de l’outre-part (comme on dit autre part ou outre-mer, tu vois).

Je suis un skieur de fond, bras et jambes alternés avec force, geste sportif, pour franchir mes 16 pas il en faut de la sueur. 

 

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épisode 3, savoir vivre

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J’ai réorganisé ma maison, enfin surtout les endroits à creuser, comme les livres et la table de travail. J’ai réorganisé les livres en les triant, j’ai formé des piles de différentes consistances, la pile de textes à relire, la pile de textes où être emmenée, la pile de livres du trop tard, il est trop tard pour moi, pour que j’y trouve quoi que ce soit à manger. Et j’ai réorganisé ma table de travail, j’ai installé les pistes à suivre concrètement dans l’espace avec de petits mots, comme des messages collés par de la patafix, et je me demande, est-ce qu’il est possible de réorganiser sa maison d’enfance, de trier ce qui s’y trouve en piles de choses tièdes, brûlantes, froides, d’y coller des messages momentanés de pistes à suivre au milieu des cartons où sont rangés les souvenirs. Je récuse le mot souvenir, je préfère réminiscence. Comme les parfums, on ne peut pas s’en rappeler, on ne réactive pas à volonté dans ses narines un parfum du passé, mais s’il arrive par accident, on sait l’identifier tout de suite avec une émotion présente qui s’y accroche, parce que ça vient comme deux papiers collés ensemble, si on voulait les séparer les deux morceaux se déchireraient sûrement l’un l’autre.

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épisode 2, trompette d’or

Dans ma maison d’enfance – au sens large, je dis « maison » mais cette maison englobe le jardin, la rue, le territoire en arc de cercle contenu dans cette rue et dans la rue suivante en forme de virgule, tout un espace en plus d’un espace-temps délimité par je ne sais quoi, car il est difficile de pointer un début et une fin, le jour du commencement peut se perdre dans le flou et le jour du départ a parfois lieu sur place, ou bien on ne réalise que c’était lui que bien après –, il n’y a ni horizon ni ciel. Je crois que je n’ai pas assez de hauteur, je ne suis pas assez haute pour voir, même tout en haut de l’escalier qui mène à la porte d’entrée avec sa rambarde de fer, même sur la plus haute marche je ne vois pas l’horizon, seulement l’assemblage de façades, de murs, de toits, et la verdure d’un jardin éloigné où des enfants jouent (on dirait qu’il se passe quelque chose là-bas, peut-être que de là-bas on voit l’horizon). Il n’y a pas de ciel, car dans mes souvenirs il n’y a pas d’oiseaux. Un arbre, j’ai oublié son tronc, je ne vois que des feuilles grandes comme des mains, à éplucher, à creuser entre les nervures pour fabriquer de grandes araignées végétales. Le jardin est en pente. Ma maison d’enfance possède un toit oblique. Dedans, tout est d’équerre et c’est bien rassurant, ou bien très énervant. Parfois il y a des sons dans la pièce principale, c’est de l’accordéon ou bien du Franck Pourcel, ou bien cet autre disque avec sur la pochette une trompette aux pistons rutilants. Et pendant que j’écris, que je cherche de qui était ce disque – parce que les sons englobent tout, il y a l’espace, il y a le temps parfois mal délimité et puis il y a les sons qui savent tout traverser – et parce que j’ai laissé la télé allumée sur une chaîne musicale, je vois une femme, justement trompettiste (concerto de Haydn, il n’y a pas beaucoup de femmes trompettistes). Et comme je la regarde en rêvassant, quand le morceau finit, il est suivi d’un autre, concerto de Ravel sur lequel nous avions écrit tous les deux, Philippe et moi (adagio du concerto en sol majeur, longue phrase mélodique « qui coule, mais je l’ai faite mesure par mesure et j’ai failli en crever ! » disait Ravel), Philippe avait intitulé cela Enfance, et c’est le morceau qui surgit pendant que j’écris ma maison d’enfance, je ne suis pas assez haute pour l’horizon, le ciel, mais je suis assez haute pour voir ce signe qui fait partie de signes que j’appelle une main sur l’épaule. Bien sûr c’est le hasard, rien n’est organisé comme on voudrait, et, dans les faits, les morts sont morts et les vivants sont là, et le passé est révolu bien que ses surgeons se développent, c’est comme les racines, c’est flou, est-ce que l’on sait exactement à quel moment une racine s’arrête net, et est-ce que ça s’arrête net, seulement ?

Je passe mon temps à poser des questions sans consistances, à suivre leurs tracés comme des zébrures, et à attraper les réponses que le hasard répand avec sa belle obstination.

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raku, épisode 1

Quand j’ai ouvert cette maison, j’ai pensé à beaucoup de choses, par exemple à « témoin », maison-témoin  je voulais une maison qui témoigne et que chacun-chacune qui entre puisse témoigner à sa façon, pour ça qu’elle est ouverte, et que ce soit atemporel, que la maison témoin ne soit pas prise dans l’instant partageable des réseaux, un clic adieu, mais qu’elle reste, qu’elle reste là, inoccupée ou pas, quelles que soient les visites, pour ça que je renouvelle tous les ans le nom de domaine même si depuis des semaines, des mois, il n’y a qu’un capitaine ô capitaine pour tenir encore la barre bien fermement (sans lui, ce serait le fond des océans et même pas en technicolor). J’avais dans l’idée qu’on pourrait venir explorer cette maison-témoin de l’extérieur, de l’intérieur, chacun-chacune sa touche, et peu importe si le nombre d’inscrits active un peu trop les attaques de spams ou la possibilité de détourner un des mots de passe et de venir pourrir le tout. Mon approche, ma question, c’était comment vous faites, vous, dans une maison témoin et qu’est-ce que vous voyez, du dedans, du dehors ? Qu’est-ce que ça vous disait à vous les fausses pommes dans les corbeilles, les faux tableaux modernes tendance actuelle, les faux œufs dans les faux frigos et les faux livres de cartons, seulement des emballages de vide bien remplis d’air dans les bibliothèques ? J’étais un peu dans allons-y, prenons l’instant futur, et qu’est-ce qu’on fait je me disais, et qu’est-ce qu’on fait. Mais dans l’idée de maison-témoin j’avais écrit « témoin » en très grosses lettres et j’avais oublié maison, le truc banal, maison. Et donc j’ai oublié de demander et vos maisons ? Parce qu’il y en a des tas. La maison que l’on rêve et celle qu’on s’imagine connaître, la maison bien délimitée des murs apprivoisés, ceux qu’on a toujours eus, et puis la maison autre, celle de la nuit, le soir, avec les lumières du dedans, comme elle s’échappe. L’idée de maison. La maison qui reste en mémoire, et qu’est-ce qui reste, quels sons, la maison de Perec, celle où on voudrait faire ses devoirs sur la table de la cuisine. Le manque de maison, qui est aussi le manque de soi, le manque de soin, l’adieu à tout ce qui aurait pu et qui n’a pas été. Je commence à comprendre. C’est le début. La toute première maison, comme on s’y cogne et comme on n’en sort pas. Ensuite, c’est une répétition, une redite. Les autres maisons entrent en compétition, mais ça patine, de tentative en tentative. En fait la question principale ce serait : où je crèche maintenant, quand je referme la porte derrière moi, je la referme sur quoi ? La maison, ça n’a pas de contours, pourtant c’est très précis. Ça se diffuse comme une brume, pourtant c’est gorgé de détails. C’est amusant. C’est dramatique. C’est ennuyeux aussi — enfin la mienne. Je connais un potier qui fabrique de petites maisons pour les oiseaux, des sortes de caches rondes, pointues, avec la technique du raku, donc la part de hasard qui lance des chemins de craquelures dans ce qu’on appelle la glaçure. Je ne sais pas lorsqu’il malaxe la terre s’il la monte en boudins successifs, comme font les enfants. Si ma maison d’enfant avait été d’argile, elle se serait élevée sur des boudins d’ennuis, en empilement. Après, je sais qu’on dit que l’ennui est une chose excellente, que c’est bon pour la tête, il paraît qu’un enfant d’intellectuel doit s’ennuyer pour apprendre à penser. Je ne suis pas sûre. Il y a peut-être autant de variétés d’ennuis que de variations de maisons et de craquelures sur l’émail d’une poterie raku. Je commence ici un premier épisode maison dans la maison-témoin. Les œufs sont vrais et les livres il y en a, ce ne sont pas des trompe-l’œil. Je suis les craquelures du doigt, voir où ça va.

Album (dispersion,… ) (7)

 

 

 

 

sait-on jamais ce qu’on est en train de faire ? je regardais ces images, un jour, j’ai continué (j’ai dû découvrir – si ça se trouve – une pile de magazines dans un coin (se fut-il agi de « Lui » ou autre joyeuseté plus libidinale, y aurais-je attaché (tant d’) importance ?) (je veux dire 7 billets, ça commence à faire) (je vais te créer un lien, t’en fais pas) (les visiteurs, les futurs acquéreurs, les passants, les oisifs (qu’ils – ou elles – soient femelles ou mâles) (on s’y perd, hein) les intéressés, les habitués et autres ectoplasmes planant dans les parages du lotissement ne m’en voudront pas, j’espère : je ne garde que ceux (et celles) que j’aime) (quoique parfois, je cède à l’actualité mienne) il y avait le goût du décor (comme au cinéma : longtemps ici, je parlerai encore de cinéma – notamment « Mon cher enfant », sans doute la semaine prochaine – on posera le billet quelque part entre la cuisine (où la famille s’alimente) et la chambre – dans le salon, le père consulte internet et facebook – mais nous verrons) – je récapitule, sur les oreilles je porte casque diffusant une musique que j’aime (rien ne peut, jamais, se passer sans musique) (je veux dire au cinéma – le film sans musique, c’est presque une honte – par exemple les frères Dardenne (qui produisent pour partie ce « cher enfant ») n’en posent guère dans leurs réalisations) – « Shine on you, crazy diamond » chante le groupe – et c’est ainsi que je commence

 

la légende est inutile (quoi que je ne sache pas qu’on reconnaisse ici le garçon) (je pose une étoile (*) laquelle renvoie à l’énoncé du nom de l’artiste – je ne vois pas qu’on le reconnaisse sur l’image)

je n’ai lu que peu de choses sur cet Anthony-là (je l’ai adoré, pratiquement, dans la Strada (Federico Fellini, 1954) ( la verve et la grâce de Zorba le grec (Michael Cacoyannis 1964))

les images viennent dans un ordre que je connais pas (il n’y en a pas) – ici, je reconnais que l’affaire est tremblée (ils sont sept et mercenaires (John Sturges, 1960) toute ma jeunesse sans doute (je l’ai vu au Pax) (la musique magique) – en numéro 2, Steve McQueen, avant dernier en noir Robert Vaughn – en premier le chauve Yul Brynner (et les autres, Charles Bronson, James Coburn (sans doute le dernier, là), Brad Dexter et Horst Buchholz) (c’était à A., rue des Otages, l’immeuble a été détruit, remplacé par un commissariat de police (partout et justice nulle part) (je dis ça pour aujourd’hui, 19 mai où ça défile dans la rue, envie de gerber) ici un chanteur

le premier (*) chanteur (ils font le même métier) était Julien Clerc – ici on a droit à Gérard Manset – (son Manteau Rouge) ah bah

Jacques Audiard (on vient de voir Dheepan, palme d’or à Cannes en 2015 – c’est pour ça – mais cette conjonction qui me fait frémir : le carnage de Charlie hebdo, de l’Allée verte Nicolas Appert en janvier : où en était-il, en montage ?) (entendu parler avec Michel Ciment) (et non, je ne l’aime guère – tant pis) un autre chanteur, Rachid Taha

(on aura remarqué que : 1. la nappe de la table de la salle à manger de la maison[s]témoin est jaune (il s’agit d’une toile cirée); 2. il n’y a encore que des représentations mâles)

hasard objectif, voici Simon Abkarian (qu’on avait aimé dans Djam) (Tony Gatlif, 2017) (un film gréco-turc…)  (un de mes héros que je croisais au tabac qui fait le coin de la petite rue (en impasse donc) où on trouverait un musée de la poupée – vers Rambuteau (impasse Berthaud) – s’il venait à l’idée saugrenue d’en rechercher un) un type extra – et voici, extra aussi, une réalisatrice, dessinatrice

on l’aime beaucoup, Marjane Satrapi (Persepolis, entre autres – prix du jury, Cannes 2007)

Léo et sa musique – je croyais que c’était à Monte-Carlo (où il naquit) mais non – c’est à Montreux – de la même manière je confonds : pour Marjane je pensait qu’elle était l’auteure (elle en aurait été tout à fait capable)  des Hirondelles de Kaboul (mais c’est Yasminha Khadra) (réalisé ciné d’animation par Zabou Breitman)

ah la la Maria Casarès… (après ça va être difficile, hein Mélanie…pfff)


ici dans le rôle de Marguerite (alors Antelme) Duras dans « la Douleur » (faut que je le lise, ça fait partie des  obligations) porté à l’écran (comme on dit) par Emmanuel Finkiel, (2017) mais je ne l’ai point vu – dommage ? je ne sais…

un chanteur, Christophe, « les mots bleus » et les autos de sport – salut l’artiste

et puis Blaise Cendras (cette image, ce visage qu’on ne connait que peu) (si tu veux que je te dise, c’est surtout pour ça, ces images, pour les reconnaître si par hasard on les croise) (dans la rue, ou au cinéma) (juste pour savoir que ce sont elles et eux)

quelque chose de la Révolution incarnée (on l’aime assez, encore, Adèle croisée aussi au bar-tabac de Jourdain, un jour – qu’est-ce que ça peut faire ?)

c’est Ingmar Bergman photographié par Irving Penn (merveilleuse image hein) (fait penser à ce matin où j’écoutai, avec le café, une photographe qui disait que « les stars n’aiment pas la photo » – elle les traque – comment aimer un prédateur ? comment vivre sans image de soi, aussi, quand on est actrice (ou teur) chanteur (ou teuse) – il faut fermer le poste avant sept heures moins cinq en vrai) – et puis

Marceline (Loridan Ivens) qu’on a déjà vue ici (ça ne fait rien) – et pour finir, l’une de mes héroïnes (il en est d’autres, mais elle, Anna Magnani…) (dans la Voix humaine, texte de Cocteau pour le théâtre – mise en scène Roberto Rosselini, 1948, première partie de L’amore)

magique

 

la photo d’entrée de billet est de Denis Pasquier.

 

Les divers billets (au nombre de six) qui constituent cette dispersion se trouvent ici.

 

Maison fermée, suite

La maison est toujours fermée. Les occupants sont invisibles. Ils sont enchaînés à leur ordinateur, tapent tapent tapent frénétiquement sur le clavier, recherchent des choses dont ils n’ont pas besoin, s’indignent, se consolent comme ils peuvent avec des vidéos de chats qui jouent à cache-cache. Ils sont couchés avec la couette remontée au-dessus de la tête et la consigne que personne ne leur adresse la parole. Ils sont dans la cuisine en train de préparer des recettes compliquées, le livre de cuisine est ouvert sur la table avec un presse-papiers en métal argenté en forme de coquillage pour le maintenir ouvert à la bonne page, le livre de cuisine n’est pas le bon, le bon a disparu à la suite d’un dégât des eaux et ne s’est jamais retrouvé pour cause d’épuisement.

La maison soupire, elle en a assez de ses occupants maussades et toujours présents, pendus au téléphone et qui se disputent à propos de Nathalie Sarraute. Les portes claquent mais personne n’entre ni ne sort, Baudelaire regarde par la fenêtre et tente de faire entrer les nuages en loucedé dans le cellier qui n’en peut mais. Les arbres ont perdu leurs feuilles et mis la tête sous l’aile pour attendre le printemps, le retour de Dante Alighieri, la Vita Nova !