d’un voyage l’autre #9

 

 

 

sur mon nez ma bouche j’ai gardé mon masque comme m’y enjoignait cette saloperie de régie transformée depuis peu (depuis cette saloperie de prise de pouvoir par une autre saloperie) (le monde est hanté de ces saloperies) depuis peu transformée en syndicat – j’ai pris le métro comme d’habitude pour aller au cinéma – parfois j’y vais à pied, c’est vrai aussi et pour tout dire, je préfère (comme si on pouvait tout dire, tsais) – je préfère parce que ça veut dire qu’on peut marcher dans les rues sans se les geler – les genoux les coudes les oreilles les noix – j’aime marcher dans les rues c’est ainsi goudron céhautdeux bâti – urbain – j’allai tranquillement (j’aime être tranquille et je ne le suis jamais) en apparence – j’allai pensant aux voyages (le voyage est une approche libidinale de la puissance sexuelle) (pour tout dire) j’ai tellement adoré Venise

je l’aime toujours d’ailleurs (c’est égal on y entre en payant, de nos jours : nous ne savons pas nous arrêter sur la voie du pouvoir) (et elle, sur ses millions et millions de pilotis de bois calcifiés, elle, doucement, s’enfonce) je recadre sur l’avion – on le voit à peine, il s’en va – ce doit être une compagnie à bas prix – on dit « low cost » ça fait plus chic (pour masquer le fait qu’on voyage à moindre coût – comme si la pauvreté était un vice – caché certes – une tare – invisible) deux petits points rouges en bas vers le milieu de l’image – c’est le rouge qui fait « low » –

avec un petit plus de contraste – j’avais à l’esprit de parler plutôt dans le souvenir des premières années, plus, sur ce continent – ça aurait commencé ainsi (comme le seize) « on n’avait pas tellement le choix à l’époque » et c’est vrai, on n’avait pas le choix, on était petits, (nous, nous étions quatre) des enfants et les enfants suivent leurs parents – je n’ai jamais eu le sentiment que les miens aient eu le choix mais je me trompe sûrement – ou seulement peut-être – dans les années soixante-dix, je ne connaissais pas, ni le monde, ni Venise, (le premier toujours pas aujourd’hui, la deuxième mieux) mais je me souviens assez bien de mes premières années où j’avais l’impression d’avoir parcouru l’entièreté du monde parce que j’en connaissais ce minuscule bout d’Afrique augmenté de la presque connaissance de la proximité d’une des rives du lac Léman et donc et de Paris et d’ailleurs au nord : presque rien – pour moi, cela faisait trois pays – j’ai lu tant de choses sur cette ville-là, sur ses dix siècles de république;  sur ses geôles, ses eaux plates et immobiles; ses îles et ses ponts – quels beaux souvenirs

je n’ai jamais pris de gondole (« gondola gondola » fait le type dans sa marinière, debout sur le petit quai, son chapeau de paille sur la tête) je n’ai jamais pris de taxi non plus (cent ou cent-vingt la course quand même stuveux), je n’ai pas été concevoir mes enfants au Danieli, au Gritti ou au Cipriani (il y avait sur le frigo quelque part je ne sais plus, une espèce de dessin, caricature de visage avec un joint en bouche qui disait « who cares ? ») – cette ville est depuis le début de son existence (vers la même date que fut couronné Charlemagne) un des plus grands lupanars du monde – mais qu’est-ce que ça peut faire ? Un des plus luxueux aussi, par antiphrase on s’y marie, on passe, on avance doucement sur ses canaux, des enfants parfois plongent du pont aux trois arches et rient – les deux colonnes de la place Saint-Marc en déterminent dit-on l’entrée (une superstition veut qu’en passant entre elles, on soit marqué à vie) (par quoi, c’est une autre histoire)  sur le haut de l’une, c’est Théodore qui, comme Michel terrasse un dragon – ce sont des saints – je ne me souviens plus, mais si, il y a un casino en ville, il donne sur le grand canal il me semble me souvenir – c’est loin, tu sais – en italien bordel se dit casino – c’est entre ces colonnes qu’on faisait payer de leur vie les nobles qui avaient enfreint la loi de la république (on y jouait aussi, jeux de hasard comme au Palais Royal à Paris – même mœurs aussi) – sur l’autre colonne, celui qu’on ne présente plus

et ses deux ailes – celui des Médicis posait un de ses pieds sur une boule qui signifiait peut-être le monde – florentin – ici souvent il en pose une sur un livre plus ou moins ouvert dans lequel on peut lire « Paix à toi Marc, mon évangéliste, ici puisse ton corps se reposer » (sculpté en latin) – il me semble voir le livre sous les deux pattes avant du lion de l’image (ça fait une de trop: dans l’effigie il porte une épée dans l’autre…) – les milliers de diamants de la lagune – c’est la lumière – s’installer à Venise, à Thessalonique ou à Smyrne – impossible, le Canada pourquoi pas ? demandais-je un jour à mon père qui me sourit : mais non – le nord de la France, un travail surtout à l’usine licencié en droit employé puis les échelons, là-bas : la patrie sans doute, pour laquelle il combattit, de la même manière que, dans ces années-là, on allait en vacances là où, soldat caporal-chef croix de guerre il semble, il avait débarqué, la Croix-Valmer venant de Tarente en quarante-quatre, je n’ai d’images de lui que souriant – pour le reste j’ai oublié, j’ai fait exprès d’oublier ou alors seulement ne voulant plus y penser, ou n’y pensant plus simplement pourquoi faire ? non loin, marchant dans les rues, regagnant un cinéma, un rendez-vous, un café, il est là, non loin – parfois aussi je me dis oui, les voyages, le Pacifique, sud, loin – la paix

 

les cinq images de ce billet ont été glanées sur le site « 100 billions pixels« par ailleurs pourri jusqu’au code de publicités (comme on sait faire « à la nouvelle » pour indiquer les manières de nos jours, différentes de celles « à l’ancienne » affectionnées par le rédacteur) site indiqué par l’ami O. Hodasava qu’ici on remercie

2 réflexions au sujet de « d’un voyage l’autre #9 »

  1. aimer marcher (même avec ma canne maintenant, aimer Venise oui, ne jamais après pris de gondole oui… je partage
    et avoir un père souriant (pour le mien de travers à cause de la pipe) oui
    pour tout le reste ai simplement dégusté

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