Chantier

Genre de maison que nous n’aurions jamais, où nous ne pourrions jamais habiter, que nous construisions à la chaîne sans plus savoir au bout où nous étions, dans quelle région, dans quelle ville, le pourquoi nous savions, l’enveloppe blanche tachée de doigts à la fin de chaque mois donnée en échange d’une signature sur un bordereau tout froissé, nous débarquions à l’aube, étions comme des ombres, certains de nous vraiment des ombres, on sentait bien à les voir glisser hors des poches de la nuit qu’ils étaient clandestins, embauchés à poignées, aucun avec papiers, ils étaient de tous ceux qui n’ont pour biens qu’eux seuls, nous ne savions même pas leurs traits qui passaient avec chaque chantier, c’était une sorte de puzzle sans cesse recommencé, cela ne variait pas, nous regardions sur plans ce que seraient les vies qui dans ces murs montés allaient se dérouler, nous vivions du dehors, c’était toujours pareil, parpaing après parpaing, construire la vie des autres et tout faire tenir à partir d’un seul fil à plomb, nous faisions le dehors, leur laissions le dedans.

 

Daniel Bourrion

Une réflexion sur « Chantier »

  1. nous ne savions même pas de qui ils dépendaient, savions à peine qui nous employait …
    et les noms que nous leur donnions, qu’ils avaient dit être le leur différait parfois de celui qui figurait sur leur engagement

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