Les maisons qu’on visite en rêve sont habitations poétiques

/ corps, conques & contenants.
Les maisons qu’on visite en rêve sont habitations poétiques, présences induites, issues du paysage. Elles font corps avec le site et même, possiblement mouvantes, s’y adaptent en permanence. L’une d’elles était retranchée en fond de baie, contenue dans une anse, une anse elle-même comme un contenant, remplie et vidée par la mer. Tour à tour lagune et vasière. Limon, argile et sable, teintes ardoises et ocres, douces à l’œil. En dégradé de grains. De la poudre d’émeri au papier de verre. Ni galets secoués par les vagues, ni cailloux pointus de rivières. Cette seule surface tactile, et tout de suite après l’herbe en tapis dans un sous-bois de pins. La maison était là – nous le savions seulement mais sans l’apercevoir – associée au bois, faite de bois, s’accordant aux troncs. Visible essentiellement par la présence d’une terrasse où s’asseoir pour profiter du paysage dans lequel aucune verticalité ne semblait avoir capacité à se maintenir longtemps. Non pas hissée sur la plage mais posée sur le plat de l’anse. Annoncée par un plancher de pin d’où l’on percevait nettement les éléments du sol, dans la continuité d’autres lignes lointaines, d’autres surfaces, se répondant en plans qui se recouvrent. Affaires de niveaux. Plancher-plateau-paysage – vidé, empli, en nappes – d’où regarder approcher le trop plein de mer, cet envahissement au terme duquel il eut été facile d’imaginer l’habitation soulevée, flottante. Mais l’habitation avait disparu, s’était enfoncée dans la vase à la façon d’un coquillage – fermeture, retranchement – puis laissée recouvrir. Et tandis que mon regard flottait encore au-dessus de l’anse effacée par l’eau, une autre partie de moi enfermée dans l’abri, attendait de refaire surface pour découvrir, comme sur un campement provisoire, un paysage changé et neuf.

 

Virginie Gautier

Il y a des maisons qu’on visite en rêve

/Verrière, Serre, Envers, Mer.
Il y a des maisons qu’on visite en rêve, l’une d’elles m’a laissé un heureux souvenir de verrière. Unique accès par la façade arrière, pourvue d’une serre, la villa surplombait un paysage qu’elle masquait entièrement. Mais déjà tous ces indices en « ère », homonymes d’air et d’erre – espace, vent, circulation, enveloppaient le lieu d’un halo singulier. Nous savions la mer derrière, même cachée, et qu’un chemin très raide, que la maison ne révélait que sur son autre versant, permettait de descendre à pied vers une crique en contrebas. L’arrivée était en bout de route et par une verrière. Transparence et obstruction, comme souvent en rêve. Or toute transparence semblait ici disposée vers la façade arrière, la seule, puisque l’autre qui possédait la vue ne se laissait pas voir ou peut-être depuis un point inaccessible au large, point qu’on dit imaginaire.
Au débouché de la route donc une sorte d’étrangeté, le charme d’un bâtiment à demi ruiné posé sur un sol sec, poussiéreux. Tout était à refaire. L’idée même de jardin retournée comme un gant, associée à cette serre vide qui dessinait une fermeture en agrafe, l’aboutissement du bâtiment construit sur un dénivelé du sol rattrapant ainsi par l’arrière et comme de justesse son ancrage. De la maison nous percevions surtout les cheminements, ayant rapidement compris son plan en U, mais toujours dans cet envers où nous circulions assez avidement d’un espace vers l’autre. Une grande pièce cuisine au rez-de-chaussée, ouverte sur la cour. Des montées, des descentes larges et lumineuses. À l’étage un couloir entièrement vitré et la vue traversante vers son double, symétrique, de l’autre côté d’une cour intérieure. La serre à l’extrémité semblait démesurée, en largeur comme en hauteur, et quelques fragments d’objets dont l’utilité n’était plus identifiable rappelaient, nous l’avions oublié, une ancienne occupation, un autre état des lieux. Or c’était précisément cette alliance du verre, du sable, du ciment, de la pierre, de la poussière même avec le vide qui saisissait et rendait heureux, par la capacité du lieu à rester tel quel c’est à dire inhabité, à soutenir une conversation avec un interlocuteur aussi abstrait que le ciel, à évoquer par ses composantes les plus matérielles, mais comme intellectuellement, la mer invisible présente. Il suffisait que nous le sachions, que chaque verso a un recto, que, tandis que nous habitons l’espace, un imaginaire même décousu, même plat comme une image ou sonore comme une allitération, œuvre en permanence à revers pour l’enfler comme un ballon, assurer sa qualité, sa profondeur, nous contenir sans qu’il soit nécessaire de le meubler d’aucune autre manière.

Virginie Gautier

Les vibrisses

Là, campée dans ses pantoufles, le tablier gras qui dessine ses seins ancestraux, les naseaux gonflés par tant de haine que quelques vibrisses tentent d’en sortir, avec sa bouche pleine de crocs vomissant chacun de nous, avec ses courtes pattes avant tenant des côtes que jamais personne n’a caressées, son corps et son être déshumanisés par un enfermement volontaire, elle me dit : « faudrait voir à enlever la trottinette de votre fille du couloir, pasque le couloir, c’est commun, et dans les communs, y faut rien d’personnel, alors faut la monter la trottinette!! J’ai appelé le propriétaire, il est d’accord!! ». J’acquiesce en lui répondant: « mais je l’ai acheté pour tout le monde vous savez, vous pouvez l’utilisez si vous voulez, n’hésitez pas, elle est commune! ».
Elle fulmine, se tape les hanches, puis finit par s’en rentrer chez elle. Tandis que je monte chez moi, je l’entends s’enfermer à quintuple tour.

Et en buvant mon café, je l’imagine sur la trottinette tandis qu’elle m’imagine étranglé de ses mains en se torturant de ne pouvoir le faire.

 

Jean-Claude Goiri

Juste une cave

 

photo cave

La première fois que j’ai pénétré ici, il y avait un monde fou qui visitait.

C’était le jour de l’inauguration et je suis entrée en suivant le flot des visiteurs. Personne n’a remarqué ma présence. J’ai trouvé cette maison très belle et je me suis immédiatement imaginée dans de tels murs. Bien sûr, pour pouvoir accéder à ce genre de demeure, il faudrait que j’aie un travail à plein temps et une famille. Il y a beaucoup de chambres. Si elles restaient vides, la maison serait triste. Un toit est fait pour abriter la vie et des cris d’enfants.

Ma mère qui m’a eue par accident, rirait bien de moi si elle savait que mon rêve serait d’avoir une famille avec beaucoup d’enfants et de les élever dans une petite maison tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Elle la rebelle, la farouche soixante-huitarde, l’anarchiste. Si elle savait qu’elle a nourri en son sein une pauvre fille comme moi qui rêve au prince charmant assorti d’une ribambelle de mômes hurlants, je crois qu’elle en ferait une crise cardiaque. C’est pour cela que je suis partie d’ailleurs, j’étais trop différente, trop « standard » pour elle. Je dois ressembler à mon père, même si elle ne sait même pas qui c’est. Moi, je l’imagine très bien à l’aune de mes désirs, il devait être un petit bourgeois, fils de famille bien cadré, bien propret. C’est de sa faute si je suis comme ça. C’est parce que je lui ressemble que ma mère ne m’aime pas !

Peu importe, pour l’heure j’ai trouvé un bel abri ici. Dans la cave. C’est juste une cave, mais pour moi c’est un paradis.

Personne n’ayant remarqué ma présence, j’ai pu attendre qu’ils soient tous partis et me laisser enfermer dans la maison. Dans la cave, je me suis installé un petit coin assez douillet. C’est important que je puisse dormir au calme et que j’ai un endroit pour faire un brin de toilette avant de partir travailler. Je dois être là-bas tous les matins à six heures, fraîche et bien réveillée. Si je reste dans la rue et que je me présente le matin sale et épuisée, ils ne voudront plus de moi au bout d’une semaine. Le travail est difficile, mais il paye les factures, mais quand le propriétaire a voulu reprendre son studio pour sa fille qui venait faire ses études à Paris, je n’ai rien trouvé d’autre qui soit dans mes prix. Plus de toit, plus de travail. C’est l’équation infernale, alors je n’ai rien dit à personne et j’essaye de me débrouiller, un jour par ci, un jour par là.

Ici au moins, personne ne me demandera de payer en nature mon droit de respirer. Il faut que je reste ici, dans cette cave, jusqu’à ce que j’aie gagné assez d’argent pour pouvoir de nouveau me payer une chambre quelque part à l’abri. S’ils me trouvent, ils vont me remettre à rue. Il faut que je me fasse toute petite, il faut que j’arrive à rester là sans qu’on me voie. La rue c’est l’enfer, viol à tous les étages, froid, nuit, peur. Je ne veux plus y retourner.  Je suis courageuse, je ne demande qu’à travailler, je ne demande rien à personne, juste le droit d’exister et de dormir sans avoir peur. Ici je me sens bien !

Pourvu que personne ne me trouve dans cette cave, au moins le temps que je me remette à flot…

 

Marie Christine Grimard

Par la fenêtre

 

fenêtre

J’en ai visité des maisons, témoins et sans témoins, avec ou sans les propriétaires, avec ou sans soleil, avec ou sans meubles, avec ou sans grenier, avec ou sans jardin. Je n’ai encore jamais réussi à trouver celle qu’il me fallait. Celle-ci est vraiment différente, on dirait que chaque pièce a été décorée par une personne différente. Même la cave est personnalisée…

Il faudra bien que je me décide à trouver un nouveau lieu de vie. Tout changer, c’est facile à dire, moins facile à réaliser.

Il faudrait déjà que je réalise ce qui m’est arrivé, que je l’admette. Toute une vie chamboulée en quelques secondes. Repartir à zéro, et ne regarder que devant soi.

Je n’ai pas tout perdu, il me reste le travail. C’est déjà très beau d’avoir du travail à notre époque, tant de gens n’en ont pas. Le travail, je n’existe que par lui, que pour lui. C’est pour cela qu’il faut que je retrouve une maison qui me convienne, un lieu qui serait mon prolongement où j’entasserais tout ce qui me ressemble. Un lieu où j’aurais envie de passer du temps, histoire de ne pas passer ma vie au travail !

Mais ce que je souhaite vraiment, ce n’est pas quatre murs pour y entasser ma vie. Si j’écoute mes désirs, ce que je préfère c’est avoir un jardin autour des quatre murs. Je pourrais passer ma vie dans ce jardin, et après être rentrée à l’intérieur, je pourrais passer des heures devant la fenêtre à regarder ce jardin. Il n’y a que là que je me sentirais enfin moi-même, couchée dans l’herbe la tête sous le tilleul et les pieds dans le plantain. J’aurais aimé être un campagnol ou une musaraigne pour passer ma vie à courir dans l’herbe, ou une chouette pour les voir courir d’en haut.

Ce qu’il me faut c’est un beau jardin et de jolies fenêtres pour voir le jardin.

Ici, les fenêtres sont belles ; ils les ont habillées de grilles en fer forgé. On a l’impression qu’elles dansent autour du temps. Devant la fenêtre un pic épeiche sautille sur le gazon. Il m’a vu et s’envole dans le hêtre pourpre. J’ouvre la fenêtre et l’évidence me saute au visage. C’est ce jardin qu’il me faut.

Une maison témoin, après tout, est faite pour donner envie aux gens de se projeter dans une nouvelle vie. Je n’ai jamais fait les choses comme tout le monde, moi je me projette dans le jardin. Je vais leur faire une proposition, ils accepteront peut-être que je m’installe dans le jardin ou à défaut que je reste assise devant cette fenêtre.

Si je promets de ne pas gêner les autres visiteurs…

Texte et Photo M. Christine Grimard

Le voyage du seuil

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J’ai ouvert la porte à deux heures précise. Je l’ai noté dans mon carnet. Sur la toute première page, sur le premier centimètre carré de texture blanche. C’était une heure de jour. Pas une heure de nuit. Une heure où émerger de la misère des ténèbres et se révéler contre ses propres misères.

J’étais restée longtemps derrière la porte. Certains diront que, dans l’immobilité parfaite, le temps n’a que peu d’importance. Aucun événement pour tailler une encoche dans la mémoire des jours… Qu’avais-je fait de tous ces mois ? Quelle chose aurais-je alors pu retenir dans les filets de papier et d’encre d’un carnet de voyage ? Rien… ou… Peut-être cette courbe fragile de mes doigts s’écartant en de minuscules assauts de leur noyau de stupeur vers l’éventail d’un espace ré-apprivoisé.

Une main m’avait conduite jusqu’à la porte. Une autre m’avait tirée dehors. La première dégageait une chaleur d’épiderme salé, de confiance maternelle caressée dans la moindre fibre d’une enfance ressurgie comme refuge premier. De l’autre je ne savais presque rien.  A peine devinais-je le visage de l’offrande ou la voix de la salutation.

La première m’avait admonestée : pars, sors, franchis cette frontière qui est posée en toi plus que devant toi. Ouvre cette porte, marche ta guérison ma si petite fille, efface la malédiction enclose dans ton souffle serré. Marche. Et ne me reviens jamais plus pareille.

La seconde, longue chorégraphie d’envol, sémaphore battant la chamade, ellipse d’un soulignement… la seconde avait tracé la multitude des points entre mes pieds scellés de peur et le seuil émouvant d’attente. Elle m’avait amenée à imaginer le moindre détail du plan de route. Les vallées de nausée, les monts d’espérance, les gouffres de panique, les fleuves de larmes, les sentes étonnées et les essoufflements de terrain… toute une carte du « tendre vers », toute une expédition de quelques immenses mètres.

Le carnet de voyage sur le ventre, enfoncé dans les chairs crispées, j’avais si longuement, si méticuleusement imaginé le périple, puis l’immense victoire, la découverte nue. Je savais que je serais exsangue, presque évaporée de crainte. Je savais que le plus dur n’était même pas imaginable. Mais le carnet me rassurait, clos mais tendre, souple et patient. Enfant sur mon ventre. Enfant dont le père était là, au coin de la rue.  Âme du kiosque à journaux.

Il lui avait suffit d’un geste, anodin mais d’une générosité brûlante. Prendre dans son étalage ce petit carnet ocre qui me tentait tellement avant que tout ne bascule. Le glisser dans une enveloppe. De ses doigts rapides rabattre le triangle de papier. Avec cette sorte d’amour désinvolte, le pousser dans la fente de la porte, pour qu’il s’échoue, un peu ivre d’air frais, tout contre mes pieds. Il m’avait suffit d’une danse lente, d’un rituel réconcilié, de l’innocence d’un geste simple : ouvrir l’enveloppe et en sortir le carnet ; il m’avait suffit de la surprise pour oublier, graciée pour un instant, ma peur du monde. Ensuite tout c‘était emballé, l’effroi vrillait mon regard, effilochait mes jambes, kidnappait mon souffle. Mais le carnet criait contre mon ventre son besoin d’exister dans ce si long trajet vers l’homme derrière la porte, vers la lumière réapprise et vers ces premiers mots balisant ma traversée.

Certains diront que je ne suis qu’au seuil du voyage. Mais qui peut comprendre, sinon lui, cette joie d’accomplir, des profondeurs de mon exil, ce si bouleversant voyage du seuil ?

 

 

Florence Noël

Il y a une faille

Il y a une faille. Dans la toile bleue de l’univers. Un accroc vivant et inquiet comme un regret impénitent. Il y a cette béance à travers laquelle je respire, ces jours de trop grande affluence  où les portes me tiennent lieu de douane. Et je ferme la frontière du monde pour m’agripper à cette issue. En ce moment, je la repasse. Vois comme elle soupire sous le fer, la vapeur s’éprend de ses fibres et je m’applique sur les lisières, précisément là où, de temps en temps, l’étole rebique, se rebiffe, crolle.

Je le raconte aux oiseaux. Des corbeaux au plumage humide, qui picorent le linge défait, ratatiné dans l’odeur de frais émanant de la malle. Je me contente de leur présence. Depuis que j’ai perdu le sillage des anges qui traversaient quelques fois jusqu’à moi. On n’est jamais digne d’un verre d’eau et j’ai osé le refuser.

Souvent, je regarde au-delà. Partout, à tout moment. Bien sûr, les souris me voient refaire les lits de ces gestes amples, avatars d’une liberté publicitaire. Elles ne soupçonnent pas un instant que je déploie un horizon, une prairie, un lac, un mont.

Je me confie au léopard, souple chaleur au pied du lit. Je veux bien qu’il lèche mes mains, mais juste le soir, en ronronnant. Les griffures d’ambre sur son pelage me réjouissent. Je sens des tenailles et des crics  bourdonner dans mon ventre sec. Et je fourrage dans ses poils pour deviner l’odeur des jungles bruissant sur le plafond éteint.

J’envie cet autre côté, je le regarde fébrilement, parfois sous les yeux de l’orque de baignoire – Comment fait-il pour vivre dans un si petit espace ? -. Je le projette dans mon miroir et là les océans grignotent des remords d’îles et de fjords efflanqués.

Dans ma malle, les torchons s’accumulent, les serviettes de bain s’empilent, un oiseau trône sur la colonne, petit stylite  impassible. La table se couvre de mouchoirs, damier de couleurs variées. Ils n’ont en commun qu’un serrement, une chiffonnade, un épanchement. Ils ont le compte des sanglots. Je les efface à coups de fer.

De l’autre côté, un chat danse. Ses pattes sont dorées comme ce rire, le tien peut-être, qui sonne l’angélus dans ma tête. Je voudrais tant le caresser, je l’attire avec du lait et des senteurs de cuisine rousse. Jambe de sable d’Italie. Mais il ne vient jamais ici. Alors, je lisse les plaies de la faille. La cicatrice est toujours vive. Comme moi, te souviens-tu que je t’aimais ?

Florence Noël

Les rideaux.

Joë Fernandez maison témoin 

Dessin: Joë Fernandez.

 

Ce n’est pas demain la veille que je me donnerai la mort !

Parce qu’il faut voir comment ça vit ici !

Il y en a des pages et des pages, de la vie : plus vous les tournerez, plus il y en aura. Et si vous tournez dans le bon sens, vous pourrez même y comprendre quelque chose. Comprendre, par exemple, comment ça déborde quand on pense trop fort. Quand on est debout, ça déborde par la bouche. Et ça déborde par les mains quand on est assis. Ça laisse même des traces. Au bout d’un moment, il y en a même partout, des traces. Certains s’acharnent même à les effacer. Mais rassurez-vous, ils font le ménage par pure faiblesse. Ceux-là, ils lavent même leurs rideaux. Moi, je n’ai pas de rideaux. Ainsi, tout le monde me voit. Vous savez comme moi la difficulté d’avoir une marche naturelle quand on sait que tout le monde nous regarde. Quand je suis chez moi, je ne sais jamais s’il faut que je lance le bras en premier ou si c’est la jambe qui doit ouvrir la marche. Le balancement entre le bras et la jambe est primordial. C’est ce qui fait le naturel. Je ne sais pas ce que mes voisins en pensent, mais je trouve que je m’en sors pas mal. Ce balancement est bien sûr adapté à mon métier : rythmé, coulant, gracile et réfléchi. Évidemment, la démarche, chez soi, quand on sait que tout le monde nous voit, s’accompagne d’une tenue irréprochable. Il faut toujours être tiré à quatre épingles et rasé de frais. On ne sait jamais, si l’on vient à plaire à quelqu’un. Moi, c’est : Pantalon et cravate verts, chemise orange et veste noire. Je me défoule sur les dessous : je mets vraiment n’importe quoi. Une voisine a l’air d’apprécier. Je vois son ombre derrière ses rideaux. Elle passe son temps à m’observer. Je sers au moins à quelque chose. Les trois fenêtres de nos appartements respectifs sont exactement les unes en face des autres. Elle peut donc me voir : à mon bureau, sur le canapé, dans mon lit. Elle en a pour vingt-quatre heures si elle veut. Du coup, elle me connaît par cœur. Un jour que je m’installais sur mon lit avec un livre (j’avais enlevé ma veste pour ne pas la froisser, la veste), en levant les yeux pour tourner la deuxième page de mon livre, j’ai remarqué qu’elle était partie. Mais là, c’est son voisin qui m’observait. Il faut savoir que le voisin de la voisine se promène toujours à poil. Mais, il a une grande excuse : il a des rideaux ! Mais, ses rideaux sont toujours grand ouverts. Donc, l’excuse des rideaux lui permet de faire balancer ses couilles comme il veut, le plus naturellement du monde. Et, j’ai remarqué qu’une marche inconsciemment naturelle est autrement plus efficace que la mienne. Agile, souple, féline, elle permet de passer partout sans jamais se cogner. Il faut voir comment il navigue dans son appartement. Le fait que je ne voie pas ses pieds ne fait que rajouter du merveilleux. Et il fait ça en couple. Parce que sa femme c’est pareil. Nue et féline, elle se trimballe merveilleusement d’une pièce à l’autre. Cette femme-là, elle a dû inventer quelque chose un jour. Il y a très longtemps. Le souple, la grâce ou la poésie. Nue, elle est habillée de beaucoup plus de choses que moi avec mon costard. Une fois, je l’ai vue habillée. C’était quelque chose. J’étais tellement gêné qu’elle a ressenti ma gêne et a tiré les rideaux. Je suis retourné, penaud, m’assoir à mon bureau.  J’étais bouleversé. Ce jour-là, je me souviens, je n’ai pas pu travailler. Le fait d’avoir violé son image publique ne me permettrait plus de la regarder en face. On ne se rend pas toujours compte de ce que l’on montre aux autres. Maintenant, je ne peux m’empêcher de l’imaginer habillée, fondue dans une foule, à faire des choses banales, avec des gens ordinaires. C’est indécent. Une autre fois, elle a été indécente avec son mari. C’était un jour d’été. Toutes les fenêtres de la ville étaient grandes ouvertes. Elle a dit comme ça à son mari qu’il était adorable. J’ai bien entendu par la fenêtre l’air se remplir de « tu es adorable ! ». On ne se rend pas compte parfois de ce qu’on laisse couler vers les autres avec la parole. Le pauvre vieux. J’imagine qu’aujourd’hui encore il doit s’efforcer de rester adorable. Elle lui aurait dit « tu es un vieux con ! » il aurait pu changer, y faire quelque chose. Il aurait tout fait pour évoluer. Mais là, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse ? Il ne peut que s’enterrer sous  sa stèle « adorable ». J’ai un autre exemple : la puberté faisant pointer ses premiers poils, mon amie intime de l’époque me dit « tu as trois poils sur les couilles, c’est trop mignon ! ». Autant vous dire que quand j’en ai eu plein, des poils, je ne me suis plus jamais déshabillé devant elle. J’avais peur de ne plus être « assez mignon ». J’ai rompu notre relation. Je ne pouvais plus supporter son regard. Quand je la croisais dans la rue, je changeais de trottoir. Puis, plus tard, j’ai fini par changer de ville. J’ai même changé de pays pendant un an. Je ne l’ai plus jamais revue. Je ne dis pas que le voisin adorable devrait rompre avec sa femme, mais ce serait la solution la plus raisonnable pour lui. Et pour elle aussi. Elle pourrait se remettre en couple avec un connard et tout faire pour qu’il évolue. Ça ferait bouger sa vie. Peut-être même que ça mettrait du beurre dans ses épinards, parce que les connards, en général, ils ont des métiers qui rapportent. Ils savent ce qu’ils font ceux-là. Au lieu de les critiquer, il faudrait peut-être leur dire qu’ils sont « adorables » pour qu’ils n’aillent pas plus loin. Qu’ils s’enterrent et qu’on n’en parle plus. Elle pourrait s’en payer des habits, la voisine, avec des zigotos pareils. Moi, je la verrais bien avec une robe toute simple en noir ou en blanc. Pas avec ces habits qu’elle portait le jour où je l’ai surprise habillée. Elle avait une jupe orange et un chemisier vert, couleurs qui ne riment pas du tout avec ses longs cheveux noirs, et, qui riment encore moins avec sa grâce inconsciemment naturelle. J’ai pu admirer cette grâce un autre jour encore : lui, était à poil sur le lit, au repos, tranquille. Je l’ai vue glisser à travers tout l’appartement, nue, comme sur un nuage. Elle est arrivée directement entre les cuisses de son mari et a fait quelque chose avec sa bouche. Je n’ai pas bien vu mais les gestes étaient d’une douceur innommable. Puis, elle s’est installée sur lui et a commencé une danse véloce et aérienne. La cavalcade terminée, elle s’est allongée aux côtés de son homme. Lui, il s’est levé illico et, est sorti de la chambre. Et c’est là que toute sa grâce à elle a jailli. Il y avait comme un halo tout autour d’elle. Son corps s’est éclairé d’un coup. Elle était allongée sur le dos, les bras en croix et une jambe repliée. Quand elle a tourné la tête vers moi, j’ai même pu voir que la bombance de ses lèvres s’était accentuée, ce qui donnait à la bouche une valeur d’épiphanie du corps. Elle a dû remarquer mon admiration car elle m’a fait un petit signe de la main. Alors que je lui répondais, le mari revenait avec DEUX verres de vin. Et c’est là qu’elle l’a enterré. Quel a été mon rôle dans cet acte irrémédiable ? Je ne sais pas. Moi, je ne faisais qu’admirer. Ou alors elle fait ça parce que j’ai fini par lui plaire, et, elle enterre son mari avant de venir sonner à ma porte. On verra bien. En tout cas, si elle vient vivre avec moi, il faudra qu’elle s’habille en noir ou en blanc, histoire que ce soit raccord avec mon métier. Moi, si je m’habille en couleur, c’est parce que je ne veux pas que les voisins sachent le métier que je fais. C’est un boulot honteux. La voisine, non seulement je lui demanderai de s’habiller en noir ou en blanc, mais aussi de changer son vocabulaire. Quoique, ce n’est peut-être pas utile. Car moi, je ne suis pas adorable. La preuve : je n’ai aucun ami. Ceci est bien sûr adapté à mon métier. Je m’accapare l’intimité des autres. Je la triture, je la mâche, je l’expose. Tous ceux qui ont voulu devenir mes amis se sont retrouvés à poils sur la place publique. Démunis, penauds et sans voix, ils n’ont rien trouvé pour me combattre. Il y en a bien qui ont essayé d’exposer mon intimité pour effacer mon être. Mais je n’ai pas d’intimité : je viens de partout et je vais partout. Je m’immisce. J’explose l’écran, l’écrit, le creux. Tout est bon à manger pour moi. Même ceux qui font mon métier ne peuvent rien contre moi. Parce qu’ils ne peuvent tout simplement pas me reconnaître. Pantalon et cravate verts, chemise orange et veste noire. Rythmé, coulant, gracile et réfléchi.

Je n’aurai jamais dû vous dire tout ça : vous allez me reconnaitre maintenant. Je n’ai plus qu’à m’habiller comme tout le monde. En noir et blanc. Le mouvement naturellement raide. Consciemment naturel.

Habillé comme ça, je resterai dans le même métier, mais je m’occuperai de violer l’image publique.

À voir.

 

Jean-Claude Goiri