images (des) US

 

C’était ce dimanche et j’avançais sur les pas de ce type, là, Robert Smithson, qui avait le front de photographier avec un Instamatic, à la fin des années soixante, l’endroit où il vivait ou avait vécu (c’est un lieu de grande banlieue de New-York, non loin de Patherson (Jim Jarmusch, 2016) – cette affaire de cinéma hante toujours un peu, beaucoup, passionnément, cette maison(s) témoin, même si ce n’est qu’une appropriation qui m’embarrasse très souvent – mais comme le disait François Bon, ce dimanche-là, hier soir donc, un bulldozer nous est tombé sur la gueule, et on a appris la disparition de Philippe Rhamy. C’est toujours une affaire de mort, et la photographie fait partie tout autant du déroulement du temps que le reste des arts, ou si on préfère, des agissements de l’humanité qui tendent à la rendre, cette humanité, compréhensible, effective et sensible aux autres, aux semblables. J’avais des velléités : arrêter le cinéma que proposait Pierre Ménard dans son billet de Liminaire intitulé comme la magie le veut « Les ruines à l’envers ». C’est ce que j’ai fait, je m’amuse souvent à cette espèce de jeu – je cherche les endroits qui ont été capt(ur)és par le robot et je les arrange à ma manière, afin d’y tenter de trouver quelque chose de la réalité de mon moment (j’aime, par exemple, quand les images (me) sont belles, ou particulières ou évocatrices). Si on voulait entrer dans le pompeux, on pourrait dire qu’il s’agit de ma contribution à cet hommage anniversaire du site urbain trop urbain à ce photographe qui ne veut pas en être un (le photographe, pas l’hommage).

Je pose celle-ci comme exemple, mais aussi parce qu’elle dispose comme toutes de sa propre illusion, qu’on y voit sans doute quelque chose de visible mais que je n’ai pas vu, et pour la raison de l’apparition d’un animal, une espèce qui vit (vivait, a vécu, survit) sur une image morte (il s’agit du lac (très) salé de Larnaca, au coucher du soleil et quand il s’y trouve de l’eau…). Je l’envoie à Philippe comme je lui dédie ce billet. 

Le film arrêté: ce sont des plans fixes, alors une image d’eux en rend assez bien compte.

L’idée était de prendre en images des lieux particulier de cette petite ville, Passaic qui se  trouve à une cinquantaine de kilomètres, peut-être de New-York.

Dans le film (« A tour of the Monuments of Passaic » B. Colby Jennings, 2014) , il ne se passe pratiquement rien (sinon du temps et du vent qui siffle un peut, et donc qui doit passer, invisible et gratuit) (un peu plus de 6 minutes, pour six plans – ou plutôt sept, en comptant le plan double qui suit). A un moment, deux petites images ensemble :

puis

peu définies. Des lieux sans doute communs :

ce passage à niveau où un train passe une fois (on entend son avertisseur) il passe

(ce n’est d’ailleurs qu’une locomotive), puis une autre fois

dans l’autre sens, mais ici c’est assez impossible à voir (ou croire), puis encore deux fois (un effet d’humour probablement) puis un son à nouveau de l’avertisseur, mais point de train, une église

puis un croisement, un stop et à l’arrêt une voiture dont le clignotant fonctionne

mais elle n’avancera pas (il s’agit de la route 49 semble-t-il). J’ai trouvé les images assez éloquentes, sans être mobiles. Des images assez vides, disons.  J’ai regardé ensuite les liens de l’article Liminaire (j’avais commencé par le lire, images à l’appui comme il sied), et j’y ai découvert le parcours (les parcours, je crois) réalisé(s) par l’opérateur (en l’occurrence l’artiste Robert Smithson) en 1967 (un trente septembre) pour établir les photographies qui sont (si j’ai bien compris) portées et imprimées dans le livre (eh non, c’est un magasine) Artforum (si on suit le lien, on peut y voir les couvertures des divers numéros, un vrai plaisir) (ici la couverture et le sommaire du numéro où Robert Smithson a fait paraître -comme on dit – ses images – et un texte certainement (addenda du 11 10 2017 : le texte traduit par Anthony Poiraudeau, sur son blog si j’ai bien compris, se trouve ici).

 

J’ai suivi, début au nord (fin de B) fin au sud (début de A).

quelques travaux au parc Colombus (comme Christophe Colomb a quelque chose à voir avec ces débuts-là, allons-y gaiement) : au vrai je ne me suis pas documenté, mais je trouve quelque chose qui m’indique que ces Etats-Unis là ont quelque chose à voir avec ceux que moi-même je connais.

Central avenue, point deux, je suppose (la porte ouverte du taxi, le regard caméra flou des jeunes gens, le néon et la jeune femme semble-t-il derrière un écran et une vitrine, l’ouverture vingt quatre vingt quatre (les lois sociales, raciales, la crise de 29, tout le bataclan du travail et du capital)

on s’y croirait

Passaic en couleurs, Union avenue, feu tricolore dans les jaunes, numéros disproportionnés, visibles des autos je suppose, en tout cas il fait beau

un stade de football américain, à l’enseigne d’un indien (Boverini, kézako? je ne cherche point) (American stars and bars, flag), je crois me souvenir que l’homme Smithson se déplaçait en autobus (ou alors j’ai diffusé Patherson) mais ce qui arrive au passage suivant

est un hasard objectif (ici on avait le champ, là je pose le contrechamp – on garde le pont dans son dos, et on capture une image

quelques fleurs, un camion jaune…) : on prendra à gauche sur le pont

la rivière Passaic, le pont il suffit de le passer et on arrivera

le coin d’Union avenue et de Riverside avenue, pour terminer le voyage devant cette maison

De nos jours…

 

 

je trouve ici le texte paru dans Artforum, traduit par Anthony Poiraudeau : qu’il en soit remercié.

Perlimpinpin aux Batignolles

 

 

On dit souvent qu’il n’y a pas que le cinéma dans la vie, et c’est vrai (on c’est moi, je reconnais, mais tout de même, je ne suis pas (si) seul) : il y a aussi la chanson (et l’agent, bien sûr…). Toutes les chansons du moment où elles sont ce qu’elles doivent être (alors j’aime d’abord Ella et Amalia, puis Cesaria (beaucoup), puis d’autres encore, comme évidemment Barbara, et le film du jour (une merveille qui aime et la chanson, et le cinéma) lui donne à vivre, pour qui, comment quand et pourquoi ? On le sait) (et aussi Georges (qu’elle chantait à ses débuts), Jacques (avec qui elle jouait au cinéma) et d’autres encore). On aura donc deux images (plus une d’elle) et une chanson, ici, dans le square des Batignolles (à côté de ce square et de la gare du Pont Cardinet, tant et tant de dimanches passés aux renseignements téléphonés, si tu savais…). On sait bien que rien ne change (puisque tout devra changer) : l’enfance a quelque chose de terrifiant, c’est sa naïveté, sa foi, sa croyance, son obligeance, son amour dédié à, parfois, d’abominables innocences. J’ai aimé mon enfance tout aussi bien, le bleu et le blanc, le reste du monde que je ne connaissais pas, ni les guerres, ni les tortures, ni les terreurs, non, le soleil oui, et la mer bleue au bout de l’avenue. Et j’aime, comme la vieillesse, l’enfance. Vivre. Je lisais tout à l’heure quelque chose à ce sujet, cette aigre façon d’envisager le temps, c’est à rire, les gens il faudrait ne pas le connaître – c’est ce qu’on fait, le plus souvent, et c’est tant mieux pour nous. Je garde par devers moi les douleurs en mes os, celles engendrées par la perte de la mémoire et de celles et ceux qu’on a aimé-e-s, parler de poésie, n’en plus parler, et offrir quelques fleurs, et toutes les chansons.

« Dites-le moi du bout des lèvres/Moi je l’entends du bout du coeur… » dit-elle, chante-t-elle. Quelle merveille, ici ou dans la chanson interprétée par Lou Casa dans le film (Mathieu Amalric, 2017). Et puis Jeanne Balibar dite Brigitte, espiègle (elle passe sur le pont Royal, et moi j’aime le pont Royal, tu comprends…)

gaie et profonde, opiniâtre et tenace, forte et sensible, comme la chanteuse, tout comme elle. C’est vrai, il n’y a pas que le cinéma dans la vie mais heureusement, parfois, il arrive qu’il soit là.

Paroles et musique de Barbara. Lire, écouter, entendre, vivre.

Pour qui, comment quand et pourquoi ? Contre qui ? Comment ? Contre quoi ?
C’en est assez de vos violences
D’où venez-vous ? Où allez-vous ?  Qui êtes-vous ? Qui priez-vous ?
Je vous prie de faire silence

Pour qui, comment, quand et pourquoi ?
S’il faut absolument qu’on soit
Contre quelqu’un ou quelque chose
Je suis pour le soleil couchant en haut des collines désertes Je suis pour les forêts profondes

Car un enfant qui pleure,
Qu’il soit de n’importe où,
Est un enfant qui pleure,
Car un enfant qui meurt
Au bout de vos fusils
Est un enfant qui meurt.
Que c’est abominable d’avoir à choisir entre deux innocences 
Que c’est abominable d’avoir pour ennemis les rires de l’enfance 

Pour qui, comment, quand et combien ? Contre qui ? Comment et combien ?
À en perdre le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain,  et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles 
Mais pour rien, mais pour presque rien,
Pour être avec vous et c’est bien 
Et pour une rose entr’ouverte,
Et pour une respiration,
Et pour un souffle d’abandon,
Et pour un jardin qui frissonne 

Rien avoir, mais passionnément,
Ne rien se dire éperdument,
Mais tout donner avec ivresse
Et riche de dépossession,
N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses,
Ne pas parler de poésie,
Ne pas parler de poésie
En écrasant des fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour aux murs gris
Où l’aube n’a jamais sa chance.

Contre qui, comment, contre quoi ? Pour qui, comment, quand et pourquoi ?
Pour retrouver le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain, et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles.
Contre personne et contre rien,
Contre personne et contre rien,
Mais pour une rose entr’ouverte,
Mais pour une respiration,
Mais pour un souffle d’abandon
Et pour ce jardin qui frissonne

Et vivre passionnément,
Et ne se battre seulement
Qu’avec les feux de la tendresse
Et, riche de dépossession,
N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses
Ne plus parler de poésie
Ne plus parler de poésie
En écrasant les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour aux murs gris
Où l’aube aurait enfin sa chance

Et vivre vivre passionnément et ne se battre seulement

qu’avec les feux de la tendresse

Et riche de dépossession n’avoir que sa vérité

Posséder toutes les richesses
Rien que la tendresse pour toute richesse…

Les loups aux abords de Paris

 

Cette maison se trouve quelque part en banlieue, elle ressemble à celles dont on entendait vanter les mérites, je me souviens j’écoutais alors Europe numéro un et ça faisait en une petite chanson : « merdrinel/ propriétaire à la montagneueu /merdrinel propriétaire à la mer » il me semble que ça devait être quelque part du côté des Sables d’Olonnes ou je ne sais quelle mer mais océane, c’est à peu près certain – c’était dans les années soixante, on écoutait le hit parade – on a toujours bien aimé les chansons – il y a quelque chose avec les abords de la ville, la grande la lumière comme on l’aime – on sait que ce type, là, celui qui a fait fortune avec ses maisons jetables, s’est expatrié lorsque tonton est arrivé au pouvoir en 81 (la grande classe) s’en est allé aux Etats pour continuer à faire fortune. De l’autre côté de cette ville-là, donc, il a obtenu un bail emphytéotique de la ville (55 ans, je crois bien) pour exploiter un musée qui traite de sa propre collection (qu’il expose aussi à la douane de mer à Venise). Il a droit donc, puisque mécène, à un loyer assez abscons et est libre de fixer comme il l’entend (16 euros le billet quand même) le prix de la visite de ce musée (on a une navette – deux euros (aller-retour) car il n’y a pas de petit profit – qui peut conduire de la place de l’Etoile à ce musée). L’architecture de l’ensemble est, me semble-t-il, de nature à choquer quiconque n’a pas l’habitude de ce type d’oeuvre, aiguë coupante, tranchante sans doute, d’autant plus que les collections qui sont abritées là-bas sont d’art contemporain et donc de nature, elles aussi, à brusquer le visiteur moyen, disons. De l’autre côté de la ville, on a le même signal (dont on parle ici, illustré par le robot en tête de billet). Dans le même ordre d’idée, celle du gigantisme, de l’énormité, du choc, on peut aussi penser au nouveau tribunal édifié du côté de la porte de Clichy. Ici, en juin 2015

Avec la tour Triangle qui, semble-t-il, se trouvera implantée à proximité de la porte de Versailles, on comprend les différents signaux émis par cette municipalité à l’endroit de ceux qui auraient l’idée (assez saugrenue, donc) d’entrer « intra muros »  (on préfère les voir accéder à la ville par le Réseau express régional, qui les porte aux Halles sous ce qu’on nomme improprement canopée, bouffie d’un orgueil tellement illusoire et démesuré, ou à la Défense, c’est mieux pour eux). Ici témoignage de ce qu’on peut voir au nord-est parisien.

 

C’est quelque chose de la ville qui nous entoure, il y a là les nouvelles voies du tramway, au loin il y aura probablement (d’ici on ne le voit pas, mais ce sera construit plus tard parce que les projets pharaoniques ne manquent pas, c’est la ville lumière, il s’agit de la nouvelle olympiade, un siècle après rends-toi compte, un siècle, c’est comme si on parvenait à maîtriser le temps, on peut même compter sur le fait que lorsque vingt et un vingt quatre arrivera, dans exactement – exactement ! – vingt quatre olympiades, ce sont des correspondances formidablement parlantes, communicantes, sensibles et signifiantes, eh bien nos enfants eux-mêmes – ou plutôt les leurs ou ceux de leurs enfants enfin qu’importe puisque l’humanité survivra… pas vrai ? – porteront haut et loin et en couleur les cinq anneaux de cette merveille du monde…) au loin il y aura le village olympique ou quelque chose comme un anneau de cyclisme, un vélodrome (on en voit un à Saint-Maurice si on veut–  non c’est encore Paris l’avenue de Gravelle forme la frontière (à droite un charmant petit cimetière, dit « cimetière ancien »ici l’entrée du vélodromeau 51) (on le remettra en état peut-être qu’on y verra rouler en rond des jeunes gens frais comme gardons et affûtés comme des fils d’armes blanches…) (il s’y trouve même un restaurant « La Cipale », que demander de plus ? – aphérèse (tu sais ce que c’est une aphérèse ? c’est un raccourci, t’enlèves piste muni et ça te donne) de « piste municipale ») (source le wiki, mais on n’y dit rien des jeux vingt vingt quatre), cependant il ne fait guère de doute que ces lieux sont emprunts d’une certaine aura… Les entrées de la ville, sans doute, et de celle-ci particulièrement, puisqu’elle est, de toutes parts, ceinte de ce magnifique ouvrage d’art qu’on nomme le périphérique (une autoroute d’une bonne trentaine de kilomètres de long, huit voies automobiles qui enserrent la ville).Au nord, depuis très belle lurette, on doit installer un équipement, une salle de spectacles, un amphithéâtre, un auditorium, quelque chose de neuf, de grand et de digne de cette capitale. J’y passais l’autre soir (on allait au ciné) et c’est ainsi que je l’ai revuune espèce de masque de fer, m’a-t-il semblé, qui scrute un peu ce qui se passe de l’autre côtéil se peut que j’antropomorphise un peu, en tout cas dit la chronique, l’acoustique de la salle intérieure est hors de qualification : les reflets sur la façade aident-ils à garder ce monstre dans les limites de l’architecture ? probablement – je ne veux pas parler des dépassements de budget, ni de l’ego exceptionnel de l’architecte envolé vers Dubaï, ou l’autocratie Abou Dabi ou quelque autre destination encore où se crée sa fortune…ce n’est pas que ce soit vilain, nonc’est je crois simplement que ça dissuade de venir (mais il y a une navette qui relie ce coin exilé à l’Opéra ou à l’étoile, il me semble)…

On a emprunté le petit souterrain qui va à Pantinet par chance, le film était vraiment bien (Barbara, Mathieu Amalric, 2017)

Un tour au jardin

 

 

Entretenir sa santé. Courir, avaler des kilomètres, chaussé de sport, vêtements assortis et justaucorps, casquettes et aux oreilles une musique quelconque, qu’on aime sans doute, au loin passent les cigognes

ce ne sont que des gens, bipèdes forcenés, l’âge de leurs artères, courir pour ne pas mourir, pour ne pas vieillir, courir après quelque chose de désirable, courir et respirer, respirer et encore respirer, courir encore quelques pas dans un air presque pur, préserver ses capacités pour les mettre au service de sa feuille de paye, les virements ici les agios là, les intérêts et les marges, parce que le crédit qui va le payer, la maison, bien sûr, nous convenait comme le gant à la main, elle nous était prédestinée sûrement, dès que nous y sommes entrés, ça a été comme un coup de foudre, bien sûr pour nous

et pour notre fille à venir, puis le deuxième enfant, oui, le tout est de continuer à courir, courir, voilà, courir, les lotissements, les voitures, l’électricité, l’atome aussi bien, les avions et les embouteillages de la fin des vacances, tu sais quoi ? j’ai adoré écrire cette histoire, il y avait des trains qui allaient et venaient, tout le jour, dès le matin, ces maisons qu’on trouve dans des enlacements en impasse, ces maisons toutes semblables, j’ai pensé aussi à elles lorsque le milliardaire qui s’en était fait le maçon s’est offert la douane de mer à Venise, après s’être acheté un palais sur le grand canal, courir, éliminer les toxines, courir encore, suer tant bien que mal, avancer sur le chemin de ce destin écrit pour nous, courir, sentir cette chaleur dispensée par nos muscles qui travaillent, travailler, courir, travailler

il y avait eu cette émission de radio, aussi, où on nous expliquait que chacun dans son coin faisait ce qu’il avait envie de faire, au milieu des autres, la vie urbaine, la vie en ville, la vie dans sa propre maison, courir autour du lotissement, autour des hectares de verdure, les montées et les descentes des Buttes Chaumont, les landaus du parc Montceau, les appareils photo et les cannes à selfie des Tuileries

courir courir comme s’il en allait de notre vie, courir autour, courir encore courir, chevilles et genoux coudes au corps, casque sur les oreilles, casquette à la tête courir, puis revenir, revenir revenir, la sueur qui marque le vêtement, les chaussures, les chaussettes qu’on vend par douzaines, les magasins à cette enseigne, nous autres humains courir même s’il pleut, courir et encore courir après l’avenir, le matin plus que le soir, mais la nuit oui, courir, avancer droit devant soi, à la nuit et puis, à un moment cesser

Trait d’union

 

 

Ca se passe il y a trente ans dans une ancienne boucherie chevaline transformée en une espèce de loft où vivent, semble-t-il, Marc et Anna (incarnés par Michel Piccoli et Juliette Binoche -celui-là au moment des faits (du tournage si tu préfères) tape les soixante piges, elle en a 22) elle l’aime, il l’aime mais ne veut pas le lui dire (c’est une espèce d’histoire d’amour). Il se trouve que je mène (en secret relatif) un travail sur « Le Cercle Rouge » (Jean-Pierre Melville, 1970) et que j’ai trouvé de vagues ressemblances entre ces deux films – à quinze ans d’écart, une histoire de malfrats. Dit comme ça c’est assez réducteur mais, en réalité, la comparaison est extrêmement flatteuse (en réalité, pour les deux films). Tout ça pour dire que, puisqu’il faut bien mettre ce film quelque part, eh bien ce sera dans le salon (puisque cette boucherie, c’est d’un salon, au fond, qu’il s’agit) même si très souvent on sort, on en sort, on n’arrête pas d’en sortir (on le met aussi en extérieur). J’ai pensé aussi aux films de Claude Sautet (surtout parce que Michel Piccoli et Serge Reggiani étaient des acteurs que ce dernier réalisateur aimait à employer (on aurait bien aimé voir, par exemple ici, François Périer mais non) (ce dernier de 1919 avait soixante sept ans au moment des faits…) (il y a « Max et les ferrailleurs » qui va bien comme un gant aussi à ce trait d’union que j’essaye de composer) (on pourrait rebaptiser ce »mauvais sang » en un « Marc, Alex, Hans et les autres« ).

Denis Lavant c’est Alex l’alter ego du réalisateur disons (25 ans, Alex Dupont en a 26…) (Alex Dupont est l’un des hétéronymes comme on dit maintenant du réalisateur) (ce mot est venu avec la mode qui s’est attachée à Fernando Pessoa et à sa valise, là, enfin sa malle) (ici comme on voit, Alex s’en va avec sa valise,  rouge)

Marc (Michel Piccoli, donc), Charlie (Serge Reggiani – il est de 22, il a 64 ans) (ils jouaient aussi tous les deux dans « le Doulos » (Jean-Pierre Melville, 1962)) et Hans (Hans Meyer, un médecin qui soigne les bobos des uns et des autres, il habite au dessus de la boucherie) sont des amis de longue date (quelques coups tordus, genre « Le trou » (Jacques Becker, 1960) (parce que dans « Casque d’Or » (Jacques Becker, 1952) Reggiani a trente ans) (enfin aussi) (enfin je me perds, et je vous perds, j’ai l’impression) (on verra Reggiani/Charlie taleur).

Ici Marc et Hans dans le salon.N’importe, l’image est belle, le film est assez beau, juste pèche un peu le scénario ( le MacGuffin (cher à Philippe Diaz – d’ailleurs un homonyme produit le film) (on a interverti les liens entre les hétéronymes) ne tient pas bien); l’ambiance de la Comète de Haley date un peu – surtout que le réchauffement climatique commence à se faire sentir à présent – à peine mais quand même – à titre personnel et subjectif évidemment, le 13 mars 1986, au passage de cet objet céleste (dit-on) tonton inaugurait dans d’anciens abattoirs qui n’avaient jamais servi à ce pour quoi ils avaient été construits un musée de sciences) (enfin le temps passe, mais le sang rouge reste…)

Il y a notamment des courses formidablement généreuses : la première c’est Lise (Julie Delpy)(elle aime Alex mais lui la quitte, il veut changer de vie) elle court c’est magnifique (elle lui court après mais il la sème)et c’est du cinéma comme on l’aime. Vraiment, comme on l’aime. L’autre course magique elle aussi est celle d’Alex – il met la radio (on pense à l’Air NU, évidemment), indique que la musique qui s’épand est toujours la bonne et marque « Ecoutons et laissons nous dicter nos sentiments… » et ici une minute vingt de parfaite grâceou de grâce parfaitedont ne rendent que peu compte les images fixes(Jean-Yves Escoffier, à l’image, nous a quitté à Los Angelès, en 2003, emporté par une crise cardiaque…) travelling merveilleux dans la nuit chaude du presque hiver (puisqu’on est, si on en croit la narration, en mars – il neigera un peu plus tard, aussi).

On ne parle pas d’Anna mais elle est là, tendre et douce sans doutepour elle a lieu ce combat de coqs, certeset la troisième course, magnifique elle aussifin du film sur le tarmac, Charlie (il y a là une espèce de Milou et j’ai pensé à « Milou en mai » (Louis Malle, 1990) avec le même Michel Piccoli qui y joue Milou – la scène des écrevisses…)et Anna qui court, court et presque s’envoleraitFormidable cinéma dans cette pure tradition française qu’il a de découvertes, d’inventions, de prises de risques…

L’aviateur

 

Voilà un film qui va se retrouver dans le garage (mais il le faudra assez grand pour y entreposer l’Hercules conçu par HH). On y parle surtout d’aviation (c’est un genre dans le cinéma, parce que Pan american airways multiplié par Trans world airways, et aller toujours plus vite et toujours plus loin, leur tropisme maniaque de la frontière, et l’argent et le cinéma). On aura tout (il n’est pas très étonnant non plus de trouver dans cette posture un Martin Scorcese, avec ses trois heures moins le quart de durée).

Voici les fantômes.

J’aime bien savoir que Katarine Hepburn se trouve incarnée par Cate Blanchett (formidable comme d’habitude : une vraie star – elle lui a volé son coeur, t’as qu’à voir-, une vraie si on en cherche une contemporaine)la voir implique immédiatement son rôle dans « Soudain l’été dernier » (Joseph Mankiewicz, 1959), on revoit Montgomery Clift ( et cette façon d’être avec Elisabeth Taylor  :  tout le kit)) (on revoit un peu « Fury » (Fritz Lang, 1936) parce que Spencer Tracy). Ici, on a droit à la réplique magnifique  » tu n’es qu’une star de cinéma ! » comme une gifle, et on revoit aussi cette Katarine Hepburn dans « The African Queen » (John Huston, 1951). Et donc Léonardo DiCaprio en Howard Hughes perclus de troubles obsessionnels. Comme il s’agit de la vie d’un producteur de cinéma qui était surtout un fabricant d’avions et un  milliardaire du pétrole (et puisque je n’ai pas encore vu la fin au moment de ces mots), il y aussi encore ici une évocation de Ava Gardner -la passion à laquelle il n’a pu résister… quelle affaire ! –incarnée donc par Kate Beckinsale (première fois que je vois cette actrice) (le rôle est magnifique, il n’y avait aucune raison qu’elle ne soit pas à la hauteur) (encore que les sommets atteints par Ava Gardner (notamment dans « Pandora » (Albert Lewin, 1951) (c’est à cause de ce film évoqué en commentaire  de Métronomiques que ce billet est rédigé) ou dans « La Comtesse aux pieds nus » (Joseph Mankiewicz, 1954) indiquent suffisamment qu’on fait dans le lourd américain indépassable (pratiquement)). Dans ma candeur naïve, j’ai toujours cru qu’il mourait dans un accident d’avion, en pleine guerre etc. Mais non. Il finit à Acapulco, seul et désespéré vivant nu au fin fond d’un hôtel, ayant cessé de se faire couper les cheveux, la barbe et les ongles… dans les années soixante dix : on ne peut pas tellement dire non plus qu’on ressente pour lui une quelconque sympathie – bien qu’il soit ici incarné par Leonardo DiCaprio, qui a trente ans lors du tournage (il en a aujourd’hui quarante deux, et c’est le deuxième qu’il interprète avec Martin Scorcese comme réalisateur, le premier, « Gangs of New York » date de 2002).  « Celui qui devint une légende » dit l’affiche (peur de rien hein) (il faut dire qu’il en fait quelques tonnes, mais le modèle avait l’air d’en avoir aussi pas mal à montrer). Du blé et des gonzesses. Hum. Et des avions (ça me fait penser à cette image de Tintin devant un magasin de jouet, tiens…c’est juste la suivante, mais je ne l’ai pas sous la main…). Il y a dans cet amour de l’aviation quelque chose de l’enfance, disons (je ne suis pas certain de cette disposition chez Scorcese mais pourquoi pas, l’âge venant…?).

Je ne suis pas sûr qu’on appréhende, à la vision de ce film, les liens qu’entretenait HH. avec , disons, un type (assez ordurier aussi) comme John Edgar Hoover (qu’a interprété aussi Léonardo DiCaprio (sous la direction Clint Eastwood, 2011)) lequel a connu la bagatelle de six présidents des US durant ses divers mandats à la tête du FBI – de 1924 à 1972 quand même… Et puis ce sont des films à clé, et il n’est pas complètement avéré que les réalisateurs ou leurs scénaristes soient des historiens si scrupuleux non plus. On romance, on échafaude, on fait jouer la fiction comme un degré supplémentaire de liberté. Et aussi, l’histoire n’est jamais écrite que du côté des vainqueurs comme on sait. Alors il se trouve qu’on a loué le dvd pour parfaire notre anglais – on le regarde sans sous titre, on essaye de comprendre l’argot et les tournures raccourcies de l’américain, tout autant.

Un film de cinéma ayant plusieurs objets, dont le cinéma lui-même qui reste une sorte de danseuse, c’est ainsi qu’on entend « The Aviator » .

 

Addenda : j’ai fini par voir la fin, l’accident (Léonardo n’a peur de rien et Scorcese non plus) (c’est pour ça aussi qu’on les aime, remarque, aussi) et le reste, le secours d’Ava Gardner et sa gentillesse comme ses colères qu’on connaissait déjà un peu,  et la scène magnifique du procès, audition au sénat si j’ai bien compris, le FBI n’est pas loin et les affaires étant ce qu’elles sont, elles le restent… Une mention spéciale à Alec Baldwin qui interprète Juan Trippe le pédégé de la Panam, formidable – formidable aussi, ces temps-ci sa caricature, plus vraie que nature, de l’ignoble locataire de la maison blanche, ces temps-ci…

le é de cinéma

 

 

Il en est des lieux comme des gens: ils apparaissent, puis s’en vont sans qu’on y prenne garde. Je déteste ça, dans ce monde : dans ma petite enfance, je me souviens de cette carte postale que j’avais envoyée à mes soeurs de la Bourboule (tu vois comme les choses changent, hein), il s’agissait je la revois d’une girafe qui faisait « loin des yeux mais pas loin du coeur » j’y étais avec TNPPI pour curer mes bronches de cet asthme qui me valut, bien des années après, d’échapper à cette saloperie d’armée (je suis un « grand malade » suivant cette nomenclature, statut établi à l’hôpital de Percy (Clamart) au péril de ma vie (j’ai failli y passer, ce jour-là); je me souviens aussi de la journée de « don du sang » obligatoire où les appelés comme des mouches mais dans de grands « vlouffff » tombaient sur le sol de la tente dressée là pour l’occasion – pour ma part, l’appelé chargé de la mise en place de l’aiguille du prélèvement s’y reprit à trois ou quatre fois, ne trouva pas ma veine à mon bras droit, signa la pelure rose de la réalité de mon don et me libéra : j’avais gagné vingt quatre heures de permission…) (cela se déroulait au siècle dernier, mais il n’y a pas prescription). Mais en revanche, j’aime les souvenirs et ce matin m’est apparue cette image qui faisait suite à celle-ci capturée à la fin de mois dernier (il se trouve qu’elle est en date du 18 juillet et que le lendemain TNPPI tirait sa révérence – je l’aime toujours). Ce matin, donc cette image-làle cinéma (de plein air, disait-on) déménage : il est arrivé au parc dans les débuts quatre vingt dix, et plusieurs fois, j’en ai enquêté les publics – on était assez mal reçu, mais au début on percevait quand même quelque chose de la joie, ou de la détente. Je ne sais plus les films donnésmais ça n’a pas beaucoup d’importance – lorsqu’il pleuvait, abandon de terrain; on avait réservé une fois un transat à mon intention, je ne l’ai jamais utilisé, j’avais un  travail à exécuter et je le faisais, voilà tout, des spectateurs, des bouteilles de vin, du saucisson et des rillettes, des tartes préparées tout exprès, des sièges de fortune – un siège arrière de deux chevaux, je me souviens – la débrouille normale, la nuit qui tombe comme l’humidité et puis le film se termine et on rentre chez soi… Un peu plus haut sur l’avenue, on a posé les lettres du mot cinéma, ici le éen haut à gauche, bord cadre, je me suis souvenu de ce temps… Les enquêtes sur le jazz, celles sur les autres manifestations, j’avais un goût marqué pour le jardin, comme aujourd’hui (je me souviens de cette exposition du jardinier Gilles Clément, je me souviens de choses et d’autres : c’est qu’un mail, hier, m’a remémoré cette époque, l’ambiance de maçon qui y régnaitmes études de cinéma ne datent pas d’hier, mon travail dans ce milieu non plus, j’aime toujours autant les italiens, les américains, moins les français qu’est-ce qu’on peut y faire ? je me souviens de cet architecte à la retraite -short marcel méduses – qui venait d’Opéra à pieds et qui y retournerait par le même chemin « c’est tout droit » disait-il (l’avenue Jean Jaurès est en droite ligne de la rue Lafayette et de l’Opéra, certes), de nombre de personnes et je me souviens des entretiens filmés pour l’exposition de la fête foraine, autres temps ?sans doute, il y avait au bas d’un pavillon (Janvier peut-être ?) une bibliothèque, j’avais quelques amis dont cette dame, Françoise, qui publiait ce livre sur Belleville – j’allais y habiter – voit-on un rayon vert sur cette image ? on dit bonjour à Eric Rohmer et à Jullouville… – c’est chez Créaphis toujours, un autre ami qui vivait sur les quais de la Seine, le temps est passé, aujourd’hui il faisait beau, j’ai marché, le long du canal on a disposé une promenade surélevée (elle me fait penser à Gênes), j’y ai marché : le goudron s’en effrite, des folies en marquent le chemin (comme partout) : il y avait une émission, aussi, de radio, que je dois écouter, dimanche « l’esprit des lieux » je crois me souvenir, j’ai écrit alors de longs articles sur ces spectacles (je devrais les publier) , ceux du cirque comme ceux du pavillon blanc (Delouvrier de nos jours) (il portait le nom de son concepteur d’alors, Oscar Tusquets, on avait eu l’intention d’y proposer des cuisines du monde, on y donna une exposition de photographies de Jane Evelyn Atwood, elle prit mon texte – merci encore – je me souviens de la pâleur de mon commanditaire lorsque je le lui remis en guise de « rapport d’étude »…)je n’ai pas pris tellement de photographies aujourd’hui, non, j’avais à l’esprit cette institution(on voit mal ici gauche cadre en haut de son trépied le « m » de cinéma et sans doute le « a » vers le milieu de l’image) des gens passaient

vaquaient à contrejour, je me suis souvenu de cette époque et de la fin de mes travaux dans ce lieuil s’agissait d’enquêter de nuit, un spectacle autour d’une exposition, ou l’inverse, électrique, flippers et musique à rompre les tympans (électronique, deux pistes de danse, des jeunes gens soûls et défoncés, qui n’en a pas vu ou croisé ? jusque cinq heures, approcher les personnes qui sortent je me souviens de ce travail, l’un des plus difficiles) (un autre sur la projection en continu – huit heures du soir/neuf heures du matin – du feuilleton « Berlin Alexander platz », on sortait de là ébahis…), j’ai été remercié (c’est ainsi qu’on dit) pour ce travail, les gens sont encore sans doute en place j’imagine (TNPPI pourtant, je sais bien)

il y avait la cité de la musique et le conservatoireoù E. alla jouer du clavecin, je me souviens (si je trouve cette image, je la poste : la voilà

) mais c’est ainsi, les choses changent comme les lieux, les gens aussi, le temps passe, le soleil brille, j’ai regardé un moment ce type-làtout celà, c’est du travail tu comprends bien, ce n’est que ça, finalement, je vois les gens écrire, tenter de publier, s’entraîner, parler vivre, je me dis qu’il est assez inutile de se plaindre, à quoi ça pourrait bien servir – je me souviens qu’à l’occasion de cette fracture, j’avais écrit « détester être maltraité » mais est-ce que ça a de l’importance ? aujourd’hui, vingt ans après ?en réalité, beaucoup : toujours cette fêlure, cette trace à combler, cette disposition à souffrir pour des bêtises, qu’en a-t-on à faire ? « bien faire et laisser dire » comme elle disait; de la rancune ? certes; de la haine ? sans aucun doute, il y a dans ces jours-ci quelque chose chez moi, malgré l’incendie, les pertes, les larmes, il y a quelque chose qu’ils n’atteindront jamais, le garder sur soi, avec soi, en soi et continuer

 

 

Il est des moments où je me trompe : ce n’est pas ici que devrait se trouver ce texte, mais sur pendant le week-end, qui ferait un « Oublier Paris » d’un quantième (soixante douze, je le vois et je le ferais) mais je le pose dans cette maison(s)témoin qui accueille souvent des absurdes personnages (les acteurs de cinéma sont souvent absolument absurdes – on a été voir, par exemple, « Une femme douce » (Serguei Loznitsa, 2017) où le personnage principale ne laisse rien voir de ses affects – sans doute n’en a-t-il pas ?) ou des vendeurs assez désoeuvrés  parce qu’il faut la faire vivre – le genre de personnages qui est ici en quelque sorte la référence, assez abjecte je reconnais, ne va pas en embellir l’ambiance, je sais bien, mais ce sont des choses qu’on ne gouverne pas facilement. Donc, à retrouver, sans doute dans quelques jours (le temps que les choses s’apaisent peut-être) d’un autre côté de mon éco-système (comme dit l’autre).

de la musique et de la danse

 

Une espèce de merveille qui envahit l’écran et la salle, c’est la musique et la danse de ce film : elles parviennent à dire l’humanité qui existe en nous, on l’espère, cette vraie humanité qui a parfois un aspect naïf, mais qui existe quand  même, peut-être plus que la haine. Aujourd’hui, c’est l’horreur : des corps jonchent les ramblas, on les a enlevés, on a dû nettoyer, le truc a été revendiqué et ceux qui ont agi l’étaient eux-mêmes par cette sorte de vantardise humaine qui imagine être le centre de la dignité. Ce qu’on a à leur opposer ? De la musique. Et de la danse.

Une horreur, mais nous sommes en vie. Il y a de la musique, des artistes et de la liberté, elle existe cette liberté même si certains aimeraient la ligoter (l’un des films précédents de Tony Gatlif, était intitulé « Liberté » (2010)) . Elle est là, nous l’avons, nous la défendons. Il y a des jeunes filles, deux : l’une, Avril (interprétée par Maryne Canyon)

 

l’autre, Djam (Daphné Patakia, créditée aussi de la chorégraphie)et la production du film est grecque, et turque et française. Peu importe l’ordre mais réunir ces trois institutions sous un même projet est déjà une preuve de la vérité de l’histoire. On se souvient (voilà seulement dix ans) du sauvetage des banques US (cette ignoble et abjecte façon de donner aux plus riches) , eh bien la Grèce (comme le Portugal) payent à présent (et depuis cinq ans au moins) pour ces errements. L’horreur que subit ce peuple et ce pays (ces pays, les pays pauvres) est à l’image des guerres subies elles aussi dans cette partie du monde, ce Moyen-Orient endeuillé déjà de tant et tant de guerres, de réfugiés, de morts tant, et tant, et tant…

Le beau-père de Djam (incarné par Simon Abkarian) Kakourgos, lui donne pour mission d’aller faire forger une bielle pour le moteur du bateau qu’il possède, défectueux et de toutes façons sans objet – il n’y a pas de touristes pour visiter l’île de Lesbos…

Le film trace une route : les deux jeunes femmes vont de Turquie en Grèce, déroulent une histoire, vont, avancent, rient et dansent, mangent et boivent. L’histoire c’est celle de notre vie à nous. Que nous restera-t-il, sinon nos yeux pour fixer les huissiers ? Scène magnifique de cinéma, Djam qui insulte les vautours, magnifique également celle où le moteur du bateau retourne : du vrai cinéma comme on l’aime.

Mission menée à bien : confiance, amour, joie et gratitude… Le reste du monde ? Sans doute, une histoire, des histoires… Mais la vraie dignité humaine est là : chanter, danser et rire. Ce sera tout.

Trois plans formidables : lorsque Kakourgos raconte l’histoire de sa vie avec la mère de Djam… Formidable cinéma à nouveau

A voir, magnifiquement.

Cacher ces yeux que je ne saurais voir

 

La manière a changé mais pas cette sorte d’amour qu’on porte à cette espèce d’art (le 7° (et le 8° aussi) / ces classements, numérotations, catégories et tentatives de mise en place de rangement de toutes les activités humaines, dans le but d’en tirer profit (ce mot de terreur) ont toujours quelque chose d’obscène). Quelque chose a changé, mais surtout pour ce qui est des illustrations : on prenait les nôtres, on les taillait, les ajustait et on les posait. A présent, on en prend d’autres souvent issues de la promotion des films (les films se promeuvent, les divers acteurs sont mis à contribution, on appelle ça le service après-vente (ignoble) : on dispose de « dossiers de presse » (repris mot pour mot sur des sites parce que on n’a pas que ça à faire) dans lesquels les promoteurs (comme il en est d’immobiliers) (les distributeurs) imposent quelque chose : ainsi que dans le film (un peu raté) « Corporate » (Nicolas Silhol, 2016) on les aide donc ici – et ils nous aident à les aider (wtf ?). On crache dans cette soupe, c’est vrai – mais on n’en a rien à faire, de cette soupe-là. Ici, on parle de cinéma, et la cinéaste (la Varda, si tu veux) commet des documentaires, assez fréquemment. Ici, ils sont trois à s’être associés (trois, au moins) : des têtes d’affiche, qui, par elles seules sans doute, peuvent mettre en place, pour peu qu’elles le veuillent, la production d’un film. Je me souviens d’avoir vu passer l’appel à dons qui a été pratiqué lors de la production de celui-ci « Visages, villages » (2017) présenté à Cannes cette année (images plus bas), hors compétition. Deux personnages en quête de vrais gens. Et le musicien (le cinéma, sans musique, c’est terrible et ça me procure un tel chagrin que – par exemple – les productions des frères Dardenne me blessent profondément). Tout ça pour indiquer que personne n’est dupe : on parle encore de ce qu’on veut et on n’en tire aucun bénéfice; on pose (on colle) quelque part dans la maison(s)témoin une image photographiée mais elle ne s’en ira pas  (croit-on naïvement) de sitôt; ce billet se trouve être en relation avec un autre (qui lui-même etc etc…) c’est tant mieux – et on aurait bien tort d’attendre quelque chose d’autre que ce qui se passera. Ca se posera un peu sur (ou dans, je crois, la rubrique) les murs. Comme un Décor…

 

Le film commence rue Daguerre et se termine je crois à la campagne ou à la mer (non, au bord du lac). Bizarre (et un peu décevant) qu’on ne voie pas à l’image Matthieu Chédid dit -M- mais on répare l’oubli

(une très jolie chanson (parole Robert Nyel; musique Gaby Verlor) , « C’était bien » (le petit bal perdu) il me semble (chantée par Bourvil, il me semble aussi, t’as qu’à voir) illustre aussi ce cinéma-là – 466 974 vues ce jour) (533 510 ce 3 septembre 2017).

L’un des gimmick du film (l’un des Mac Guffin si tu veux) c’est que le JR en question ne retire pas ses lunettes de soleil (ni son chapeau) et qu’il finit par faire semblant de se fâcher contre l’insistance qu’Agnès Varda met à vouloir les lui faire enlever (de quoi je me mêle). La fin du film (que j’ai trouvée dramatique) met en scène le moment où, comme Jean-Pierre Melville sur l’image  là retire ses lunettes et montre son regard, JR fait de même pour la Varda et que le monde (comme elle) voit enfin ce visage : flou. Il reprend en cela un autre même geste qu’avait joué pour la cinéaste un de ses amis d’alors (ami de la photographe d’alors) : ainsi tourne la boucle et le tour continue, et continue encore…

Ils sont trois têtes d’affiche :

le dernier JR qui ne quitte ni ses lunettes ni son chapeau colle des affiches sur les murs. C’est juste magnifique, la Varda filme et fait le clown (lui aussi), la musique accompagne précède tisse élabore illustre. Une douzaine de tableaux plus des transitions (au montage, la Varda) (comme Alain Resnais), une espèce de road-movie (c’est un genre, c’est un classement dans lequel les premières places sont prises par des fictions, « Alice dans les villes » (Wim Wenders, 1974),  et « Thelma et Louise », (Ridley Scott 1991)), on aurait tendance à dire « de vrais gens » (mais les faux ne sont qu’au cinéma, à la télévision, sur les photos…), j’en ai gardé quatre ou cinq (ce ne sont que ceux qu’on m’a proposés à travers la banque d’images dont je dispose) : quelque chose de la réalité du monde. Par exemple, je viens de trouver cette image des femmes de dockers (le formidable « c’est nos femmes » dit l’un d’entre eux – ils sont tout petit, en bas des images, les femmes comme des oiseaux à la place du coeur)un autre tableau montre Jeannine la seule habitante d’un coron promis à la disparitionun autre montre des chèvres avec leurs cornesun autre enfin un homme assis sur un bunker (il s’agit du photographe GUY BOURDIN (merci Employée) qui apparaît nu sur certaines photos d’AV des années 50)le maire de la commune où se trouve le bunker (SAINTE MARGUERITE-SUR-MER (re)) raconte comment le bunker a été poussé (ici il est très pixellisé) avant qu’il ne tombe sur la tronche d’un promeneur/touriste ou quelque chose, et comment il est resté ainsi sur la plage. L’agriculteur aux 800 hectares de Chérence dont j’ai oublié le nom (il se reconnaîtra) (l’image du hangar se trouve aussi sur le blog du Chasse-Clou lorsqu’il visita Chérence) le tout formidable de drôlerie, de sensibilité et de courage (et un peu de cucuterie comme la Varda aime à en poser, parfois). On en sort heureux d’être sur la même planète qu’eux. Avec, donc, tout notre amical souvenir.

Ainsi qu’à ce type-là, au bord du gouffre (?) de la retraite (adorable)

 

 

addenda italique 1: le rendez-vous manqué avec l’auteur (il n’est pas seul : au cinéma personne n’est jamais seul, et d’ailleurs il n’en fait plus guère) (son attitude de tête à claques mais auteur) des très aimés « A bout de souffle »(1960) et « Pierrot le fou » (1965) sans compter « Sauve qui peut (la vie) »(1979) surnommé le solitaire de Rolle dont on ne citera pas le nom sinon « peau de chien » avait l’air de cinéma, n’eût été le vrai émoi (m’a-t-il semblé) ressenti par Agnès V. (la moitié de Jacques Demy) (on ne peut pas ici ne pas le redire) – est-ce mise en scène que ces mots écrits au feutre sur la vitre de cette maison  – est-ce seulement la sienne ? – ? est-ce un coup de force tenté/perdu par la cinéaste ? s’embarque-t-on sans certitude d’avoir porte ouverte ? Je me souviens de Maurice Pialat (il ne m’aime pas non plus, je sais bien) levant son petit poing et disant aux siffleurs « si vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus… » et j’ai pensé à ce mot voyant se dérouler cette dernière illustration (pas de visage, non, sinon celui, f(l)ou, de JR sans lunettes) et le cadeau de ses gâteaux préférés. 

Je me souviens de cette image et j’ai la réponse à la question que (nous/se) posait Patricia (on voit au reflet dans la photo, la bibliothèque de  derrière le bureau de la maison brûlée, tiens)

Le film se termine sur les deux AV et JR assis sur un banc, cadrés de dos, contemplant le lac (l’affaire n’y est pas) mais qu’aurait donné (sinon ce qu’ils en auraient fait) la rencontre ? On aimerait dire qu’OSEF (et c’est ce qu’il en est, en vrai…) mais, pour ma part, j’ai tout à fait le sentiment que cette manière d’agir est celle de certains artistes : rien à foutre des autres, du reste du monde et des rendez-vous avec les vieux amis… Une façon de voir le monde, la vie et ceux qui la font

addenda italique 2: (après en avoir discuté avec l’ami Chasse-clou taleur au bar) le solitaire de Rolle en question tape quand même les 86 printemps/balais/piges/berges ce qui fait peut-être qu’il ne désire pas qu’on soit averti de son aspect – une marque de respect des autres ? il me semble qu’il ne s’est pas présenté non plus à Cannes, à un moment… on peut gloser, mais la manière dont il se trouve présenté dans le film indique, à tout le moins, une espèce de mépris (pensé-je)   

Les amis dans la chambre

 

 

On ne sait pas bien, exactement de quoi il retourne avec ces fantômes qui resurgissent de quelque lointain siècle dernier, c’est avant ma naissance, c’est plutôt à Paris, ce sont des musiciens, leurs images qui les font à peine réapparaître, ils sont tous morts, ainsi que le type qui les a faites. Il a aussi réalisé un film qu’il a intitulé « Bye » où il prend congé de nous (en 1990, cancer de la prostate – cette goule qui nous guette nous autres mâles, tout comme au sein la branche femelle), il est dans sa baignoire, explique : « j’aime bien rejeter en arrière mes cheveux quand ils sont mouillés » on comprend quelque chose du partage, on le voit se faire couper les cheveux, la barbe, puis plan rapproché de son visage « bye » dit-il. Un sourire, un geste de la main. Une merveille, donc. Avec cette satanée communication de nos jours, cette  publicité et ses incessantes injonctions, il y a toujours un pan de ce qu’on rapporte qui aurait quelque chose à voir avec une espèce de recommandation, « allez-y » dirait quelqu’un voulant vanter le truc, faire en sorte qu’on en parle afin qu’on y vienne, et qu’ainsi la présentation devienne un succès (notamment financier, mais aussi symbolique etc. : tous les plans sont bons à prendre -sur le site de l’artiste on ne peut pas voir les films) – mais foin : quelques photos, en voici une, à l’entrée de cette pièce de la maison(s)témoin, un pousse-pousse asiatique, les colons, l’esclavage… et puis passent les jours et passent les semaines. Je travaille à l’édification de ma culture personnelle. C’est dans la chambre d’amis.

Il y avait dans la bibliothèque une espèce de biographie plus ou moins romancée d’Ella Fitzgerald où il était dit qu’elle ne cessait pas de chanter, dans le bus des tournées, à ses débuts, cette femme-là, qu’est-ce qu’on peut l’aimer 

et aussi cette idée qu’elle avait de n’être jamais à la hauteur de ce qu’on attendait d’elle, mal aimée peut-être mais pas de son public (elle m’a quelque chose de la diva du Cap Vert, cette autre merveille de la chanson Césaria Evora), elle est toujours là, Ella Fitzgerald et son sourire, les années cinquante, le jazz et cette merveille

ce sourire magnifique, à peine esquissé, vivante et magique (claquer des doigts). Il s’agit de photographies prenant beaucoup d’objets (les voyages, les amis, les gens) mais un des versants s’intéresse aux gens qui font le jazz captés dans des moments professionnels si on veut parler de ça.

Il y avait Ella Fitzgerald, il y a aussi Sarah Vaughan, on l’entend presque chanter « Strange fruit » (sous le lien, c’est « April in Paris ») on estime le cadre et la lumière, il y aussi Duke Ellington

on pense souvent à ces (presque) rixes entre solistes qu’il organisait, ces rides qui expriment peut-être une sorte d’inquiétude, le jazz et les noirs, captés par un blanc, néerlandais nommé Ed van der Elsken, le sourire d’Oscar Peterson qui nous explique ce que c’est que la musique, la vie, l’humanité et la chance

et puis un autre artiste, plus clair de peau non pas musicien mais peintre, léger sourire, un détail d’une photo de Karel Appel (en 1953, à Paris)

 

Une exposition du musée du Jeu de Paume