Zahorì

 

 

 

parfois me submerge cette idée que le cinéma, qu’est-ce que je peux bien y faire ? Je me suis fourvoyé et trompé d’amour à porter sur un art – je ferais mieux d’aller chanter quelque part sous-terre pour gagner quelque peu d’argent – je suis urbain -et pouvoir vivre (c’est vrai, c’est bon que tu sois là, je remercie ma chance oui) ou pire encore, l’écriture – les deux mêlés, tu vois ça… tant pis, hier je marchai sur le boulevard ou l’avenue me disant « c’est toujours possible de ne pas y aller » et j’avançai vers le ciné – ceux (et surtout celles) que j’aime me manquent tant – et souvent – mais non, je suis seul (heureusement, rarement) et j’entre

 

l’histoire d’une jeune fille, quel âge a-t-elle ? peut-être treize ans, la voici qui poursuit

un tatou – elle ne l’attrapera pas – pas tout de suite –

Mora, tel est son prénom (interprétée par Lara Tortosa, pugnace) –

elle a un frère Himeko (Cirilo Wesley, loyal)

ils s’entendent bien – ce sont de belles personnes – et des parents, ils vivent par là

(évidemment ça pourrait être n’importe où) – c’est dans le sud de l’Argentine, un genre de contrefort des Andes – ils ne mangent pas d’animaux morts (

on lui offre des truite, un berger qu’elle aide, et voilà…

on les enterre – l’histoire n’est pas amusante ou drôle ou cocasse quelque chose de la comédie, non – Mora va à l’école

rien de drôle

pugilat, détresse, honneur aussi au drapeau – univers plutôt macho disons (ainsi que la réalisatrice l’affirme) Mora n’aime pas, ce qu’elle aime, ce sont les animaux et la liberté voilà – jeune fille attachante et peu diserte – beaucoup de charme, de gentillesse même : elle a un ami, un indien qui vit par là

 

Nazareno (Santos Curapil, adorable), qui parle à son cheval – la langue mapuche –

qui le soigne et le nourrit et l’aime – un homme âgé, sa femme est « partie »dit-il et peut-être est-ce vrai (elle chante dans ses rêves car Nazareno rêve) – et il écoute

il écoute le bruit du vent dans les arbres

car ils ont des choses à nous dire – Mora écoute, elle aussi –

(je ne suis pas certain qu’il existe quelque chose de plus beau que le bruit du vent dans les feuilles et les branches des arbres – ce silence aussi – je ne suis pas sûr) – et puis son cheval, comme sa femme, s’en va, Mora suivie d’Himeko le cherchera

– et puis et puis il y a une scène où les deux enfants s’échappent (elle surtout agonit l’école, son frère la suit) : elle apprend par la radio la fuite du cheval

quelque chose de magnifique (de la même manière, par des annonces émises par la Radio Nacional, la réalisatrice a trouvé de nombreux acteurs et actrices du film) Nazareno ira à la recherche du cheval

après avoir brûlé la plupart de ses meubles – tu sais, quelque chose du genre des Tziganes, qui laissent dans la caravane les affaires du mort, tout ainsi qu’il(ou elle) l’aura laissé, puis qui, un jour,brûlent le tout… – quelque chose de connexe

après il y a les paysages (magnifiques, mais vides) – magnifiques aussi la course du cheval blanc dans un panoramique formidable – la poussière des cendres des volcan qui empêchent les cultures – des baptêmes dans la rivière et des personnages prosélytes (européens, très sûrement)

une espèce de panoplie, et des sentiments magnifiques – et Mora qui grandit…

 

 

Zahorì un film (premier long métrage crois-je savoir, et assez splendide) de Mari Alessandrini (ici le dossier de presse, avec un entretien avec elle)

 

 

maison bleue

 

 

ce n’est pas un problème mais une astreinte (c’est aussi ainsi qu’on identifie les personnels qui sont de garde certains jours fériés dans certains établissements) (un peu comme pour les farmacies – à ce propos je ne parviens à joindre le notulographe et comme il a des problèmes de santé et d’équilibre ces derniers temps, j’espère que ce n’est que technique- anéfé ce n’est que technique) (j’aime pas trop ce genre de mood – ça va mieux) j’ai gardé quelques images parce qu’en cette maison, elles vont et viennent au rythme de l’envie du rédacteur (l’agent est d’astreinte, le mercredi en général)

(il aime le cinéma, certes – à ce propos on peut voir ce « De nos frères blessés » (Hélier Cisterne, 2020) qui nous parle un peu de l’Algérie au milieu des années cinquante – une chronique de la vie de Fernand Iveton, et de sa mort par décapitation sur ordre de l’État d’alors (président Coty, premier ministre Mollet, garde des sceaux  Mitterrand : la honte) – mais aujourd’hui il pleut, je n’ai pas le sens de la critique – sans doute suis-je dans une proximité trop contiguë de cette guerre – des images plutôt et d’abord celle-ci pour en (provisoirement) finir avec ce film 

on le voit là (en vrai) avec son épouse, Hélène (elle tient un place forte, dans le film)

– mais pas du cinéma tout de suite : ici Ernst Lubitsch qui pose gentiment avec Jeannette MacDonald

ce qu’elle peut se permettre de faire des (ou aux) hommes, sans doute (duo avec Maurice Chevalier dans le « Aimez-moi ce soir » (Rouben Mamoulian, 1932) y’avait aussi Mirna Loy…) (c’était pas non plus ce qu’elle a fait de mieux) (quant au maurice.. passons) : ça ne nous rajeunit pas : près d’un siècle…) –  non mais on s’en fout pas mal – l’important c’est aujourd’hui, maintenant  et aujourd’hui – mais le propre de cette rédaction c’est sa dispersion – ici une image d’une image de pose

c’est que comme tu sais j’aime beaucoup les actrices (Françoise Fabian, par exemple à cause de l’Algérie, sans doute; Nicole Garcia à cause de son balcon sur la mer – pour ce compartiment du jeu, je veux dire – le Maghreb en gros) ici Jodie Foster parce que j’aime comme elle est, et ce depuis son premier (grand – elle avait 14 ans…) rôle dans Chauffeur de taxi (ça vous a un drôle d’air, traduit hein) (Martin Scorcese, 1976) – mais ce n’était pas exactement le sujet ou l’objet du billet – c’est la crainte et la tentative de ménager ce qui peut arriver dans le monde, la vie, qui m’agit  –

un passage sur les traces de Dreamland Virtual Tour  dans une ville, Birmingham (c’est aux États, en Alabama – l’un de ces états du sud qui adorent le racisme le plus éhonté) (ce n’est pas le propos non plus, mais ça a tendance quand même à écœurer – un peu comme celui qui œuvre aux frontières est de la Pologne – cette pourriture ambiante mais humaine, qu’est-ce qu’on peut faire, sinon se battre contre elle ? ) (pardon, je m’égare) alors c’est au 1801 avenue F que ça se trouve

(à droite part l’avenue, à gauche la 18ème rue) – immeuble de briques rouges, image de 2009 – puis 2011 (rien de spécial) (on aime à être exhaustif – ce qui est absolument inutile) (mais l’utilité reste un concept ou une manière de voir qui m’indispose)

plus tard, 2015 vaguement le sentiment que ça se dégrade un peu

puis 2016 reprise

sur le mur de la rue, dans le triangle blanc cette inscription qui subsiste

jusqu’au terme des travaux

une boite de nuit, j’ai supposé – la rue dix-huitième du nom dans ce bled paumé – la carte que j’ai tenté de centrer sur Birmingham

la dix-huitième rue

(au fond de la perspective, un immeuble qu’on verra bientôt détruit) – l’arrière du bâtiment dans les verts (2011)

puis qui virera aux bleus (2016)

plus tard dans les mauves –

puis cette affiche sur le mur (il s’agit du maire actuel de la ville) (démocrate)

cependant dans la rue, cet arrêt de bus (milieu de nulle part sans doute)

désolé peut-être, en tout cas solitaire

un coin de rue – témoin peut-être – ici un type

et cet immeuble qu’on voyait tout à l’heure au loin et qui m’intriguait – il marque le coin de l’avenue E et de la 19ème rue – on ne le voit plus dans les images assez contemporaines – ici en 2019

de plus près (2012)

déjà à l’abandon) puis 2018 (pas mieux)

jusqu’à 2022 (terminé)

 

 

 

 

 

Ode simple

 

 

 

il y avait une chanson, c’était du temps de la maison bleue, qui racontait « c’est le début de mon histoire/bien avant ma première guitare/quatre ans après Hiroshima » (elle porte, à peu près,  le même titre) ce n’est pas simplement la raison pour laquelle ce film a quelque chose cependant, mais peut-être – au moins pour moi disons – mais aussi encore parce que ce titre pourrait ne correspondre qu’à une des trois époques qu’il raconte. Trois mois, peut-être, de la vie d’un homme. Commencer par le jeune âge, avec le grand-père, berger (on est berger de père en fils dans la famille, dira-t-il plus tard)

dix ans à peine, les mystères des sous-bois ou des soleils

une histoire simple, presque rien : une vie

des paysages somptueux – mais ça n’a pas d’importance, c’est le cadre simple de la vie – il se mariera

scène de lit, nuit de noce, puis le lendemain, s’en ira à l’armée – longtemps – (trois ans) on ne verra plus sa femme

mais il parlera aux goélands – test de Bechdel : zéro pointé : je ne sais pas : est-ce sans importance ? poser la question, est-ce y répondre ? – en tout cas, des marins, un monde d’homme, on lui propose de rester, de devenir officier, il fait celui qui ne comprend pas (ou il ne comprend pas, simplement) (un homme simple)  et puis, dernière époque

un berger, ses bêtes, son bâton – son travail – il a un fils, sans doute, mais on ne le voit pas – il parle au téléphone avec sa sœur, on ne  la voit pas non plus (on comprend que sa femme est partie, avec son enfant (peut-être) ou qu’elle reste au village tandis que lui reste en alpage – on ne sait pas bien) – pauvre sans doute, mais il mange, il vit, il se lève, s’ébroue – et puis sa sœur se meurt, il ira la voir

une carriole, une âne, la neige – une étape, il dort dans la neige – il se réveille, va voir sa sœur morte – revient et vit dans son champ

c’est tout.

Magique (musique et image parfaites).

 

Février, un film (Bulgarie) de Kamen Kalev (Fémis, promotion 2002)

Maison fermée, suite

La maison est toujours fermée. Les occupants sont invisibles. Ils sont enchaînés à leur ordinateur, tapent tapent tapent frénétiquement sur le clavier, recherchent des choses dont ils n’ont pas besoin, s’indignent, se consolent comme ils peuvent avec des vidéos de chats qui jouent à cache-cache. Ils sont couchés avec la couette remontée au-dessus de la tête et la consigne que personne ne leur adresse la parole. Ils sont dans la cuisine en train de préparer des recettes compliquées, le livre de cuisine est ouvert sur la table avec un presse-papiers en métal argenté en forme de coquillage pour le maintenir ouvert à la bonne page, le livre de cuisine n’est pas le bon, le bon a disparu à la suite d’un dégât des eaux et ne s’est jamais retrouvé pour cause d’épuisement.

La maison soupire, elle en a assez de ses occupants maussades et toujours présents, pendus au téléphone et qui se disputent à propos de Nathalie Sarraute. Les portes claquent mais personne n’entre ni ne sort, Baudelaire regarde par la fenêtre et tente de faire entrer les nuages en loucedé dans le cellier qui n’en peut mais. Les arbres ont perdu leurs feuilles et mis la tête sous l’aile pour attendre le printemps, le retour de Dante Alighieri, la Vita Nova !

la bascule, les cloches et les lapins géants

 

Donc oui, c’est ce que je me suis dit, j’ai assisté à une bascule. J’étais dedans, et même active à basculer avec les autres, parce qu’on ne savait pas, on n’avait pas de recul, tu sais comme c’est, on vit des choses et les jours passent, on écope, on avise, on improvise avec les multiples pressions, et parfois on ne remarque rien. 

Ça me rappelle cette vidéo : on te demande de compter des corps, je ne sais plus, des corps de basketteurs en pleine action je crois, tu dois compter les basketteurs ou bien compter le nombre de fois où ils se passent la balle et toi, tout le temps de la vidéo, tu comptes minutieusement ce qu’on t’a demandé de compter, tellement obnubilée par ce que tu additionnes que tu ne remarques pas qu’un lapin géant passe dans le champ, ou bien qu’un ours géant traverse le terrain, enfin des gens déguisés en mascottes de football américain évoluent là en plein milieu. C’est après coup que tu le réalises, parce que quelqu’un te dis Tu as vu le lapin géant ? tu te dis Oh la belle entourloupe ! et dans le meilleur des cas tu souris de cette bonne plaisanterie que t’a joué ton cerveau. S’obnubiler ça rend aveugle, c’est le principe des idées fixes, et c’est peut-être ce qui provoque la naissance des névroses, bref, tout ça pour te dire que j’ai été obnubilée, et ça a commencé pendant les années 80, je n’ai rien vu, je n’ai pas vu le lapin géant.

Au début tout se passait bien. On arrivait le matin avec deux ou trois idées, eux ils étaient entre vingt et vingt-cinq et ils avaient trois ans, ou quatre, enfin pas plus. On réagissait au contact. Il fallait être réactif. Être aux aguets. Se demander ce qui se passait. Se demander ce qu’ils et elles avaient en tête. Qu’est-ce qui les triturait. Et nous on s’engouffrait dedans. Par exemple — je dis comme ça me vient, ou plutôt comme je m’en souviens— une petite racontait qu’elle était allée à l’église, à un mariage peut-être, je ne sais plus, elle avait environ trois ans et ce qu’elle disait c’était les cloches, ce bruit, les cloches qui sonnent, elle avait trouvé ça épatant. À cet endroit, l’endroit dont je parle, l’église était récente, équipée d’un clocher moderne, du béton épuré, une sorte de tour ouverte sur le ciel par trois grandes arches traversantes, avec dans chacune d’elle une cloche. Alors, en se partageant cette histoire de cloches on l’avait dessinée, et on avait manipulé des mots, clocher, arche, cloche, des verbes, sonner, résonner, etc, et on avait aussi compté, vu qu’elles étaient au nombre de trois ces cloches, et en dessinant le bâtiment on s’était fait la remarque que la plus petite cloche était en haut et la plus grosse en bas, enfin on comparait les tailles, et chacun pouvait dessiner son clocher — évidemment l’église se trouvait à côté de l’école, tu sais comme c’est dans les villages, tous les minots passaient devant — on avait discuté, discuté, comparé, raconté, décrit, déroulé l’expérience de chacun dans le partage, on partageait un point de repère dans l’espace géographique tout près de nous, et finalement on formait tous un groupe. Après, chacun faisait comme il voulait, je veux dire les instits. On pouvait poursuivre l’histoire avec le geste de dessiner des arches, et comme ça rapprochait du geste de l’écriture des m, des n. On pouvait peindre le clocher en aplats de couleurs et sur la feuille placer le haut le bas. On inventait aussi. On ajoutait des gens, c’était franchement des gens même si pour la plupart on aurait dit des haricots à tentacules, bref, tu vois on vivait une expérience commune, chacun avec ses possibilités dans une façon de faire, poussé par une petite tape d’énergie active.

En fait, nous, en tant qu’adultes, notre premier boulot c’était d’être attentif. Un sacré job. Et rebondir, toujours. Tirer des lignes, tracer des ponts entre un vécu et une histoire de petit ours brun et les paroles d’une chanson et un tableau d’August Macke. On ne chômait pas à créer du commun. On rigolait aussi. On vivait en fait, on vivait chaque moment comme un moment possible fertile. Un moment d’expériences nutritives, passionnantes.

Donc ça c’était le contrat quand je suis arrivée, et je le faisais car c’était mon boulot bien sûr, mais aussi parce que je me sentais servir à quelque chose, entre l’affection, l’interaction, l’aide, comme quand tu tiens la main au petit qui apprend à marcher (tu ne fais pas ça en tant qu’agent comptable).

Figure-toi que je suis partie. J’ai bien fermé la porte sur tout ça. Je suis partie à cause du pronom relatif. Enfin, c’est une façon de dire. Ce qui a fait que j’ai décidé de partir commence là, avec le pronom relatif. 

On nous a dit Il faut repérer celles et ceux des petits de trois ans qui utilisent à bon escient le pronom relatif. Comme ça on allait mettre au jour nettement celles et ceux qui ne l’utilisaient pas. Pour pouvoir après leur apprendre, on nous a dit. Sur le coup on n’a pas réagi. On ne s’est pas dit Ok Maurice, je te fais le topo, le petit qui entend à la maison le pronom relatif à bon escient bien comme il faut, eh ben il a un coup d’avance. Déjà on était inégaux. Ensuite il fallait faire en sorte, nous devions faire en sorte, de rééquilibrer ce bazar. Avec nos petits muscles. Mais on verrait plus tard, avant tout il fallait contrôler. Et maintenant, dans les années 90, ils n’étaient plus vingt-cinq, ils étaient plutôt trente, et parfois plus. On les mettait dans une situation forcée où le pronom relatif devenait obligatoire, avec un jeu de cartes à jouer par exemple (« dans la famille des chiens, je voudrais celui dont le poil est blanc »). Je me marre parce j’entends à la radio quelquefois des gens extrêmement bien élevés qui le sucrent ces jours-ci, ce pronom relatif, parce qu’à l’oral c’est ce qui se passe, moi aussi à l’oral je sucre parfois les dont. Donc, pendant qu’on contrôlait les dont, existants ou inexistants, on faisait des croix sur des pages, pour bien prouver qu’on n’était pas en train de rêvasser, acquis, non acquis, on cochait. Pendant ce temps-là les cloches sonnaient, un petit avait besoin de raconter sa grand-mère parce que pour lui c’était un événement, une petite avait besoin de raconter la jambe cassée du frère, parce que pour elle c’était un événement, et ç’aurait pu être partagé, être dit en écho à d’autres grand-mères ou d’autres jambes cassées, les amours, les bobos et les hôpitaux, la vie donc, la petite vie comme elle nous croque ou comme elle nous enchante, mais nous on disait Non. On disait Pas le moment. On disait Pas le temps, avec nos stylos préparés à cocher l’existence des dont. On insistait : Alors, et cette carte avec le chien dont le poil est blanc ?

On a commencé à ce moment-là à répéter très souvent, Non, Pas maintenant, On n’a pas le temps. C’était vrai qu’on n’avait pas le temps, le contrôle des dont étant exponentiel, car tu te doutes bien qu’il n’y avait pas que lui à contrôler, tout ce qui sortait des bouches, des mains, pouvant servir à établir des constats et données statistiques. 

Du coup, comme je n’avais aucun recul et que, comme mes collègues j’avais toujours été une élève bien obéissante, j’ai contrôlé, les qui, les afin que, l’inversion du sujet quand on pose une question et la numération, la maitrise de l’outils scripteur, le repérage dans l’espace d’un quadrillage, tout ça à l’aide de supports étudiés, des supports performants, sans rapport avec rien de ce qu’on avait à se dire de la veille, sans rapport avec rien qui tenait du partage d’expériences vécues ou d’apprendre à marcher affectueusement, et on a commencé à aller au boulot avec l’attaché-case rempli d’exercices pertinents, parce qu’on était des bons élèves, tous et toutes bien obéissants. Comme ça, lorsqu’il fallait venir remplacer une absence en passant d’une école à une autre, ou d’un niveau à l’autre, peut importait s’ils avaient trois ans ou bien quatre, s’ils vivaient en cambrousse ou près d’un cinéma, nous on sortait nos fiches parfaitement adaptées à l’activité de contrôle. Ça fait peur quand je regarde avec mes yeux de maintenant, cette bascule entre les années 80 et les années 90. Pendant qu’on s’obnubilait à contrôler, on oubliait d’accompagner, on ne voyait pas passer les mascottes géantes de football américain, elles auraient pu s’asseoir sur nos genoux on ne voyait rien. On ne pouvait pas réparer les paroles manquantes, pas le temps, on ne pouvait pas réparer l’attention aux petits détails qui font le quotidien du vivre, pas le temps. 

Bon, tu vas penser que c’est périphérique ce que je raconte, que c’est mettre l’accent sur une façon de voir, de faire, et que quand on regarde bien c’est mieux d’analyser en termes techniques, que c’est un signe de progrès, même quand il s’agit d’enfants très petits, si petits (dont l’âge pourrait tout aussi bien se compter en mois, c’est quand même fou, pas le temps, pas le temps).

Tu as sans doute raison. Je parle comme une vieille de cette vieille bascule. Ma vision d’après-coup est sûrement partielle, irréaliste, teintée de nostalgie, un peu ‘c’était l’bon’temps’

Je ne saurais pas dire pourquoi j’ai repensé à tout ça ce matin. Pourquoi j’ai eu envie de venir en parler ici, dans la maison[s]témoin. J’ai eu l’idée pendant que je remplissais ce papier et que je cochais la case, je me suis dit en tant que bonne élève Je vais le faire au cas où il y aurait un contrôle, tu sais, ce papier à remplir pour acheter le pain.

Maison maison maison

MAISON Maison Maison, c’est fou comme ce mot est flou, ou plutôt un mensonge, ou plutôt une entité inconsidérée (considérablement), est-ce que ça existe vraiment Maison, ou est-ce que ce n’est pas Sa maison, la Tienne, la Mienne qui existe, et comment étaient Leurs maisons, Celles-ci, Celles-là, se demandent les archéologues devant des alignements de fondations fossiles, parce qu’une maison ce n’est pas une donnée aérienne conceptuelle, elle existe parce qu’elle appartient à quelqu’un, dans cette façon particulière qu’elle a d’appartenance, elle existe telle qu’elle est, singulièrement, parce qu’elle est construite par quelqu’un, pour quelqu’un, qu’elle est louée à quelqu’un, vendue ou réparée par quelqu’un, pour quelqu’un, dessine-moi une maison est impossible, dessine-moi ta maison là on commence à y voir clair

PARCE qu’il y a le virtuel et le non virtuel, le non-virtuel parfois vital, je veux dire par exemple que, virtuellement, être assigné à résidence avec vu sur des cerisiers et la symphonie italienne de Mendelssohn en bain sonore ne devrait pas permettre de donner un avis éclairé aérien conceptuel sur ce qu’est une assignation à résidence mais sur la sienne seulement, seulement la sienne et s’y tenir, car résidence c’est comme maison, un mot trop vague, et pour assigner c’est pareil

ON pourrait penser que donner son avis, son avis propre, son avis seul, sans prendre de hauteur aérienne conceptuelle, c’est se priver de nourrir la grande conversation du monde, c’est peut-être l’inverse, c’est peut-être appauvrir, c’est peut-être effacer le Tu contenu dans un Et toi ? un Tu qui ne vient pas parce que, nageant dans le conceptuellement, on a perdu sa trace ?

J’entends beaucoup de gens, pas des idiots souvent, qui disent « quelle époque et quelle expérience inédite, Nous étions confinés chez Nous et ça Nous a donné un autre rapport au temps, un autre rapport à la vie », combien de claques se perdent avec ce Nous concept qui n’a pas conduit de bus, pas chargé de train, pas empilés de sacs poubelle dans un camion, pas rangé de boîtes de tomates pelées sur les rayons, pas rassemblé les caddies éparpillés sur un parking quand tout dormait, pas soigné, rien soigné, soigné personne

QUAND on a annoncé cette histoire de couvre-feu (la question des mots, c’est quelque chose, les mots mis en question c’est quelque chose, les mots c’est important on ne rigole pas avec les mots disait ce matin une  intellectuelle très pointue, ajoutant que certains mouvements protestataires nous prenaient tous en otages, « en otages »), donc, couvre-feu, déplacements, horaires, j’ai pensé à guadalupe, partant avec son cif et son aspirateur nettoyer un quelconque escalier design tôt le matin, vers 4 heures sûrement, ou tard le soir, vers 22 heures, c’est-à-dire en dehors des horaires d’ouverture au public, je veux dire aux clients (car le public c’est autre chose), il semble qu’un client ne puisse pas supporter l’idée d’apercevoir quelqu’un en train de nettoyer son bureau quand il y est (aux horaires de bureau donc), cette situation est semble-t-il, pour lui, atroce, il semble qu’un client ayant payé son entrée dans un musée et déambulant au milieu des collections étrusques où il est notable selon le texte du catalogue que la place de la femme à cette période éclaire notre vision d’une perspective neuve, ce client (donc instruit) trouve insoutenable de voir un ou une collègue de guadalupe nettoyer le couloir où il avance pensif

J’AI vu guadalupe sortir son attestation signée datée document officiel prouvant qu’elle doit se conformer à la législation aux heures de l’ombre, heures de l’aube et du crépuscule, la dite-loi ne pointant pas du doigt les escaliers aux angles impraticables ni la chasse inlassable invisible de salissures et de poussières, chasse que nos pauvres yeux supportent si mal

LES yeux supportent très mal aussi les images d’abattoirs, est-ce que c’est lié ? Qu’est-ce qu’on ne veut pas voir quand on regarde, qu’est-ce qu’on ne pense pas à regarder, en tant que client ? en tant que public ? En tant qu’usagé ? À quel niveau d’usure est l’usagé ? Combien de Nous factices et de Maisons conçues dans l’air irrespirable, irrespirables ? Inacceptables ? Combien de Tu ? Et toi ?

mensonges, home run et dépendances

J’ai écouté une artiste, sa conférence, c’était un peu brouillon ou bien c’est moi qui suis brouillon mais j’ai compris qu’elle travaillait sur le mensonge, le bullshit, les messages, la vérité — et je ne vois pas pourquoi je n’en parlerais pas ici, personne n’a jamais dit que la maison[s]témoin avait campé ses  fondations en haut d’un phare ni qu’elle devait se cantonner à explorer les limites de son cagibi.
Des mensonges j’en entends.
Hier un gros prononcé par la voix off d’un reportage sur l’état écologique désastreux de la planète, inondations, tempêtes, glissements de terrain. En conclusion : « l’homme pollue et il va en payer le prix fort. » Mensonge double, un : ce n’est pas l’homme qui va payer, c’est l’humain – la voix ignorait sans doute qu’un mot existe pour exprimer la totalité d’une population, femmes et enfants compris –, et c’est également faux parce que deux : ce n’est pas l’humain qui paiera le prix fort, non pas l’humain en général en tant qu’espèce, mais une certaine catégorie d’humains, particulière, celle qui n’est pas en pourparlers pour prendre la direction d’une banque d’affaires britannique – pas en cravate Dior la semaine et en veste de chasse à courre le week-end – qui ne regarde pas les cotations boursières comme un fan de baseball les statistiques des homes run d’un de ses joueurs préférés.
Il y a aussi des vérités toutes nues et on ne s’étonne même pas. L’agence immobilière ajoute à son nom « Privilèges », elle dit juste. C’est bien un privilège que de penser s’acheter un ancien manoir seigneurial restauré de fond en comble, offrant 10 pièces principales dont 5 chambres, soit environ 370 m2 habitables, son parc protégé par des murs d’enceinte comptant plusieurs dépendances. « Dépendances » aussi est un mot juste qui définit clairement.
En Nouvelle-Calédonie la catégorie d’humains qui débarqua du temps de James Cook croyait acheter leurs terres aux habitants sans comprendre qu’elle achetait seulement le droit temporaire de les cultiver et rien d’autre, le concept de propriété n’étant pas exprimable ni connu dans leur langue.
Il est vrai que nous ne sommes que locataires du paysage, passagers provisoires. Le roi Yax Ehb’ Xook (« Premier escalier du requin »), fondateur d’une dynastie qui dura presque 800 ans et qui vit s’ériger des temples monumentaux dont on n’a pas idée, ne dura que le temps qu’il dura, psssst, disparu.
Plus loin dans le temps, vraiment beaucoup plus loin, on trouve des cyanobactéries dont l’existence propagea l’oxygène dans l’atmosphère et donc, par la suite, la suite, c’est-à-dire nous, les rois, les godillots, celles et ceux qui paieront les prix forts et puis les autres.
Les mensonges, ça s’entend sans qu’on y prenne garde.
Une entreprise vante ses services, parmi lesquels « la qualité accessible à tous », à tous, ce n’est pas vrai, et il en manque du monde, mais le mensonge passe à heures fixes, on écoute la radio en faisant bouillir l’eau du riz et on ne tique même pas.
Il y a les choses qu’on dit, mensonges, bullshit, vérités assumées et puis les impressions, les sentiments.
Par exemple j’ai le sentiment que Catégoriser est un verbe très laid et très nocif, une construction mentale qui prend sa source profond, profondément. On demande naïvement aux petits de trier des couleurs, des formes géométriques, on croit bien faire, comme si la construction de groupes, d’ensembles, n’était pas une autre façon d’écarter ou de montrer du doigt.
C’est vendredi.

les écharpes

Quelquefois, par hasard, nous voilà devant un hangar à montgolfières. C’est-à-dire que nous sommes en bas, de la taille d’un timbre, et que devant nous le hangar s’élève, immensément. Il a la forme d’un arc-en-ciel. Il est en fer. Un arc-en-ciel de fer, pourquoi pas, on en a vu d’autres.

À l’intérieur les gens tricotent. Chacun s’occupe de son tricot, certains font des écharpes multicolores qui s’entortillent, d’autres forment des carrés touffus, unis et lourds comme des pièces de feutre. Les aiguilles travaillent constamment, ça fait tchac tchac, tchac tchac, un cliquetis d’usines comme au 19 e siècle.

Certaines écharpes partent remplir des chambres froides. Le tchac tchac des adieux s’entrecroise avec le fil de la productivité admise.

Hélène Châtelain de La Jetée est morte ce jour. Plus haut que le toit du hangar à montgolfières, qu’est-ce qu’il y a ? Je t’en pose des questions ? Et est-ce qu’on a le droit de tresser ce qu’on veut comme écharpe pour tenir chaud ?

Message : « Ce document est ouvert en mode lecture seule. » Ah, que tu crois.

On passe des lignes comme des obstacles, et il y en a, et il y en a.

Nurith Aviv, ou l’image de « Daguerréotypes »

 

 

Un billet qui sort de l’ordinaire (s’il y a un ordinaire) parce qu’il retrace pour le lecteur (ou la lectrice) la fin d’une soirée dans un cinéma (c’était dimanche dernier, 13 octobre 2019).

Ça se passe à Beaubourg, dans la petite salle, le public (un peu clairsemé) a eu droit à la projection du téléfilm « Daguerréotypes » d’Agnès Varda (1975). On connaît assez bien (ici) le travail d’Agnès Varda (et sa Cléo, par exemple), et on a été voir un peu ce qui se tramait là-bas. À l’issue de cette projection, il y avait un entretien avec l’une des plus importantes cinéastes du monde (tout simplement) qui a commis l’image de ce film (et de quatre autres de la Varda : elle la connaît bien).  Ce fut, c’est toujours d’ailleurs,la première chef opératrice, directrice de la photo à posséder une carte professionnelle du CNC : figure historique donc, aussi…

Ici donc, le rédacteur a ouvert son magnétophone (en vrai c’est son appareil photo, qui fait aussi téléphone). Ici, la retranscription des paroles dites alors. Je chercherai le nom de la personne qui accueillait ici Nurith Aviv, mais déjà, on remercie pour l’accueil.

(en italique, les questions de ce monsieur; en gras et en italique, les questions de la salle)

Comment avez-vous connu Agnès Varda ?

Eh bien très simplement comme c’était à l’époque, c’était en 75 donc au téléphone elle m’a appelée bonjour c’est Agnès Varda, j’ai vu l’image d’un film que vous avez fait, je l’ai vu à Cannes, et je voulais vous féliciter » donc je me dis c’est bien Agnès Varda veut me féliciter pour Erica Minor le film de Bertrand van Effenterre qui est passé à Cannes, très bien, et puis elle me dit « vous voulez bien travailler avec moi ? «  j’ai dit bon, ok, vous pouvez passer demain, oui,je peux passer demain… J’arrive et elle me dit, « bon il y a après demain, il y a ce type-là qui passe au café, est-ce qu’on peut commencer à tourner demain ? » Mais oui, ça va, le lendemain on a commencé à tourner le lendemain, et ce qui est étonnant dans cette histoire c’est qu’elle a vu les images que j’ai faites dans un long métrage et elle a décidé que c’est moi qui… et elle n’est pas du tout… c’est à dire que pendant une semaine elle me cherchait par des voies complètement, complètement détournées, elle a regardé la liste de tous les techniciens qui ont fait le film et elle appelait tout le monde finalement elle est tombée sur la femme d’un ingénieur du son qui lui a donné mon adresse, mais elle était cool…moi je ne l’aurais pas été jusqu’au dernier moment, moi je n’aurais pas eu … voilà elle m’a dit qu’elle avait vu cette image-là et qu’elle était avec Jacques Demy et que tous les deux étaient très… du cadre de la lumière, ça leur a beaucoup plu, je trouve ça génial de la part de quelqu’un comme ça, elle ne savait pas qui j’étais juste, elle a aussi prétendu qu’elle ne savait pas si j’étais homme ou femme…

Quelle était l’équipe lors du tournage, vous étiez combien ?

Eh bien j’avais un assistant qui était à l’époque Denis Gheerbrant mais je crois que ça ne se passait pas très bien entre lui et Agnès je crois qu’en cours de route quelque chose mais je ne sais pas, en fait bon voilà, après je ne me rappelle pas qu’il y avait un électricien, mais il devait y avoir quand même un ingénieur du son, donc ça fait que bon on était quand même au moins 4 oui

Et comment se faisait la connexion entre Agnès Varda et vous, sur le tournage elle était derrière le cadre vous aviez un système de communication… parce que la mise en scène est très précise…

Ça dépend… c’est à dire que le premier jour, je me rappelle je m’en rappelle comme un cauchemar… parce que tout c’était mets toi là mets toi là et mets toi là mets toi là et c’était des plans très courts, hein… bon, le deuxième jour on s’est trouvé chez le boucher et là, ce qui s’est passé c’est que le couple, le vieux couple là qui finit ce film (« le Chardon Bleu ») oui voilà ils sont arrivés

et ils ont… et moi j’ai filmé comme je pouvais donc et elle elle ne pouvait rien, rien dire puisque c’est un plan séquence, hein, là, donc à partir de là, et elle ne pouvait rien dire mais moi non plus c’est à dire que tout d’un coup ça se faisait et il fallait suivre donc c’est là qu’il y a eu quelque chose qui s’est passé et à partir de ce moment-là… je parle de tout ce qui est le… suivre les gens on était là à suivre et elle devait faire confiance et en me faisant confiance à moi, moi aussi je pouvais me faire confiance aussi, donc vous voyez il faut laisser faire, c’est à dire que ce n’est pas moi, moi je ne fais rien moi je pense que c’est les gens qui font la caméra moi je dois juste je suis juste présente mais vraiment je dis ça très sérieusement mais il y a aussi toute la partie qui est de la mise en scène, vraiment de la mise en scène, pas photographique mais presque… Mais alors là ça s’est vraiment passé super bien, c’était vraiment mais justement il ne fallait pas la parole du tout…

Intuitivement

Oui, il n’y avait plus beaucoup de paroles, moi j’ai trouvé ça vraiment.. pour tout ce qui est mise en scène parce que c’était toujours des références à la photographie, on était toutes les deux photographes donc oui, ça s’est vraiment passé dans quelque chose qui était vraiment harmonieux, alors on ne peut pas tellement comprendre comment ça s’est passé le premier jour, parce que vraiment tout au long après, tout au long c’était génial, vraiment génial… Et puis bon voilà

Est-ce qu’il y a des questions, des remarques des observations dans la salle… ?

(dans la salle on apporte le microen attendant) Moi j’ai une question, euh… oui,il n’y avait pas d’électricien, mais comment était l’électricité sur le tournage ?

Mais parce que on a tout tiré depuis chez Agnès, pour éclairer et il en fallait parce que à l’époque il fallait éclairer quand même, il n’y avait pas de lumière du tout, là il fallait quand même une certaine quantité de lumière donc, on a tiré un fil de chez Agnès et on tournait en 16 hein, et on a tiré donc le fil de 80 mètres on ne pouvait pas aller plus loin que 80 mètres…

Ce qui a limité le champ d’action

Oui, voilà c’est ça donc on allait dans tous les sens, au maximum 80 mètres et Agnès prétendait que c’était son cordon ombilical (rires) et Mathieu avait à l’époque un an et demi et donc il fallait qu’elle fasse quelque chose qui soit proche si vous voulez voilà… qui la reliait à la maison

 

Oui, alors la question de la salle : « Bonsoir, j’ai une question un peu bête, je voulais savoir combien de temps a duré le tournage, et est-ce que les scènes étaient répétées ou alors est-ce que c’était spontané ? »

Euh… ça dépend desquelles… répétées je ne crois pas mais bien sûr il y a des scènes qui sont mises en scène bien sûr, exprès quand ils parlent des rêves quand on voit que c’est une caméra et la fin, oui, tout ça est mis en scène mais le reste non, ce n’est pas répété, c’est de l’observation.. et pour le tournage je crois que c’était que quatre semaines… mais après il y a aussi je crois que Agnès a eu des idées une fois qu’elle était au montage des petits bouts qu’elle a ajoutés après comme le sourire de la Joconde, elle a trouvé que la fille ressemblait mais c’est vrai hein… et puis aussi des petits trucs avec le magicien, des petits trucs comme ça qu’on a fait, mais ça c’est la méthode Agnès hein, mais c’est des petits moments, elle monte un peu et des petits trucs qu’on a peut-être fait plus tard…

Ce qui est intéressant, c’est que vous avez dit tout à l’heure que c’était la représentation du magicien qui a déclenché le tournage…

Oui, oui, voilà parce que c’était un samedi et elle a du se dire que oui on va tourner et certainement qu’elle a eu l’idée de dire à tous les voisins d’y aller parce que comme ça, il y aurait tout le monde vous comprenez, c’est à dire que c’était la trame narrative pour elle, c’était à partir de là…

(de la salle) oui,tu disais que c’était qu’elle avait dit « c’était mon cordon ombilical » et je voulais savoir à quel moment de sa vie elle avait décidé de tourner ça ?

Là c’est quand Mathieu son fils a un an et demi et qu’elle n’a pas fait de film depuis un moment..

Et avec son mari ça va ?

Avec son mai ? Oui… là ça allait mais… là où ça n’allait pas c’est un film que j’aime beaucoup c’est un film qui s’appelle « Documenteur » qui raconte le moment où ça ne va pas avec son mari …mais après ils se sont retrouvés hein, mais le moment où ça n’allait pas, ça a donné un de ses meilleurs films en tout cas que moi j’aime beaucoup qui s’appelle « Documenteur » et en anglais «Emotion picture »

Est-ce que c’est un film qui a pu nourrir les vôtres, même si on voit qu’il y a surtout des différences il y a des choses qui ont pu résonner dans votre travail ?

Comme chef opérateur ou comme réalisatrice, parce que c’est quand même différent…

Réalisatrice

Comme réalisatrice… j’ai prix le contre courant de ce que je fais comme chef opératrice hein parce que justement, les films que je fais, à partir du film « Circoncision » et tous les films sur le langage après je me suis privée de justement de tout ce qu’il y a là, la vie des gens, je voulais vraiment me… je voulais vraiment me heurter à comment filmer la parole sans vraiment… y aller en direct hein frontalement et que je continue encore mon dernier film est pareil, mais c’est pas pareil non plus parce que il y a tout un travail qui se fait pendant un an ou deux avec tous ceux qui seront dans le film donc c’est pas pareil mais justement c’est le contraire, mais on croit que ce sont des documentaires mais pour moi, ça ressemble plus au travail que font les acteurs au théâtre… Donc ça n’a pas non… mais je ne peux pas dire mais ce qui continue quand même, tout ce qu’on voit c’est que dans tous mes films on voit ce qui a rapport à la photographie, c’est à dire qu’on voit les gens qui sont debout, le cadre dans le cadre aussi..

Oui, c’est peut-être votre touche de chef-opératrice sur le film, ça, le cadre dans le cadre..

Oui peut-être mais c’est à dire que c’est toujours un va et vient entre si… le travail se passe bien, c’est qu’on ne peut plus savoir qui a fait quoi, parce que ça suffit aussi c’est comme jouer du jazz, on ne sait pas qui fait quoi exactement, qui lance on ne peut pas dire c’est une note, une note une note et on ne peut pas dire, alors évidemment chaque film va nourrir celui qui va venir après mais on ne peut pas tellement dire, ce n’est « un plus un » hein…

(de la salle) Vous avez coupé ensemble ?

Monter on dit, monter…

Oui, vous avez monté le film ensemble ?

Chez les Allemands on coupe, chez les Français on monte hein (rire) non, mais c’est pas moi, non, c’est Agnès, mais Agnès met beaucoup beaucoup de temps pour monter, je dis « met » mais elle est quand même là, hein, elle est là, donc oui, elle mettait beaucoup de temps pour monter ses films parce que c’était toujours tout un travail d’associations d’idées, après elle avait d’autres idées, et elle contrairement à moi parce que pour moi le film ne se passe pas au montage, pas du tout dans mes propres films… mais elle, elle travaille beaucoup beaucoup et même elle va tourner encore après parce qu’elle a trouvé une association d’idée et qu’elle veut montrer.. mais je ne sais pas combien mais des mois et des mois…

(de la salle) Merci pour le film… je voulais savoir si le film s’inspire de la photographie ou plutôt de l’histoire du cinéma parce que on voit toutes ces références à la psychologie photographie, allemande ou même je pense à l’expo … on ne donne pas leurs noms mais on sait où les trouver, c’est comme un album de famille, je voulais savoir ça…

Euh c’est toi qui fais tout le travail là, hein… Mais je ne crois pas qu’Agnès ait des références intellectuelles, hein, non, elle a des références à la peinture, à la photo aussi mais beaucoup beaucoup à la peinture et le travail avec Agnès se fait beaucoup après parce que j’ai fait quand même cinq films avec elle et on allait beaucoup beaucoup ensemble voir des expositions, beaucoup et pas forcément pendant le film mais dès qu’on était quelque part dès qu’on arrivait dans une ville on allait voir beaucoup, beaucoup et elle a fait aussi l’école du Louvre hein et pour elle c’était vraiment et pour moi aussi d’ailleurs jusque maintenant avant que je commence un film je vais toujours au Louvre, mais c’était pour voir comment le peintre le portrait comment la lumière etc. etc. la référence est beaucoup la peinture…

Est-ce qu’on peut dire que c’est une sorte de peinture vernaculaire parce que ça ressemble à ce qu’il y a juste à côté comme exposition…

C’est encore toi ça… oui, mais c’est formidable de faire ces associations-là, c’est bien oui justement

Est-ce qu’on peut parler des portraits photographiques ?

Elle a la chance d’habiter la rue Daguerre et il faut le faire hein…

Il y a un montage aussi qu’elle faisait manuellement, avec un cache…

Oui, oui, avec Agnès tout est artisanal, tout se faisait manuellement, elle avait un cache qu’elle enlevait, qu’elle mettait oui, pas du tout… elle était comme ça toujours du côté artisanal, beaucoup comme la couture… c’est une sorte de patchwork, vous voyez, un peu comme ça, couture et patchwork

Vous avez parlé de « retake » après le tournage, c’est par exemple le magicien, par exemple, retournage après, en cours de montage

Oui, il y a des petits… oui mais vous savez c’était en 75 hein, et je me rappelle qu’avec le magicien on avait refait le plan, par exemple avec la Joconde, oui ça je suis sûre, et aussi avec la boite, les boites des choses comme ça, oui mais elle a eu comme des idées et donc après qu’on ait tourné, elle voulait encore les boites… bon tout comme ça… Et je me demande si on n’avait pas tourné avec la fille, là, sur la patinoire aussi, oui j’ai l’impression que c’était plus tard, et je me dis maintenant que ce n’était pas nécessaire, mais justement moi je suis trop conceptuelle, disons, je crois que si on dit 80 mètres c’est 80 mètres et c’est tout moi je l’aurais enlevé… (rires)

(la salle) je voulais savoir ce que vous pensez du rapport entre le quotidien et le rêve chez Agnès

Chez elle, est-ce que je dois faire sa psychanalyse … ? (rires) non moi ce que je sais c’est que moi à l’époque je faisais une psychanalyse et elle ça l’a beaucoup troublée, elle voulait tout le temps savoir ce qui se passe, et pourquoi je fais ça, et pourquoi j’en ai besoin et moi j’essayais d’expliquer, je disais que au centre de la psychanalyse, c’est le rêve et le travail sur le rêve, voilà alors moi je prétends que c’est sur l’écran, c’est à dire que elle a fait comme si elle était contre et tout ça, mais après elle a demandé à tout le monde de quoi il rêvait… Et les gens, ce qui est marrant c’est que les gens ils ne parlent pas du rêve de la nuit, ils parlent du rêve de jour quoi… hein… alors le rêve, pour les gens à part peut-être le coiffeur, ou celui qui a fait le somnambule, oui je crois qu’il y a quelque chose comme ça, mais moi je me rappelle que ça l’a beaucoup intriguée le pourquoi je vais en analyse que les artistes ils ont pas besoin d’aller en analyse de tout ça…

(la salle) le film a l’air de se poser dans une quotidienneté objective extraordinaire, mais en fait il devient une fiction

Une vision ?

Une fiction…

Ah oui, bien sûr

Un rêve, les gens commencent à révéler quelque chose d’eux-mêmes, et il me semble que le personnage de l’illusionniste introduit cette dimension surprenante…

Oui mais c’est ça le problème de la fiction, c’est ça

Qui fait que le film n’est plus un documentaire, c’est quelque chose de très poétique, elle dit quelque chose…

Mais oui, bien sûr… mais moi je ne sais pas ce que c’est que la réalité et cetera parce que déjà dès qu’on met un cadre autour de quelque chose c’est déjà une fiction, hein, pour moi, donc après qu’est-ce qu’on appelle fiction, pour moi, ce n’est pas très… Et elle, elle a pris à bras le corps l’illusionniste, elle a commencé le film par là, et elle savait que ça devait aller par là intuitivement, donc elle a commencé par là intuitivement et après elle a suivi mais c’est ça la force d’Agnès justement elle a fait ça fiction documentaire etc comme d’ailleurs Chantal Akerman aussi, il n’y a pas, il n’y a pas … c’est à dire qu’un jour on va faire ce qu’on appelle fiction et un jour ce qu’on appelle documentaire, hein

C’est vrai que le film, avec le magicien, serait plus dans la ligne Lumière du cinéma mais le magicien introduit Méliès…

Oui…

Éventuellement, ces références cinématographiques, cette cohabitation,de ces deux lignées

Oui,mais c’est ça avec Agnès,elle allait de l’un à l’autre oui, et justement moi c’est ce à quoi je tiens beaucoup, et j’aime ça beaucoup…

allez allez

en fait l’idée c’est de faire ce que l’on fait
avec plus ou moins de bonheur
plus ou moins de chance
plus ou moins de sérénité et de ténacité
plus ou moins de questionnements
sans oublier que nous ne sommes pas des îlots ou des gardiens de phare, faire c’est aussi regarder ce que font les autres avec plus ou moins de hardiesse, plus ou moins de vilenie, plus ou moins d’âpreté, plus ou moins de courage et/ou de cohérence
le faire des autres vient heurter s’engouffrer s’insinuer saupoudrer pénétrer notre faire à nous
et c’est ce qu’on garde de ces poudres de ces poteaux ou ces tenailles qui compte
par exemple j’ai lu cet homme qui dénonce ceux qui sont fiers de leur hideur
j’ai vu ces sit-in
ces armes maniées à la cow-boys
ces pelleteuses que des bras sans force repoussent, bras accablés
ces têtes hautes qui refusent de s’asseoir au fond du bus, qui refusent que les noyés se noient
faire, ce n’est pas difficile
faire, c’est impossible
c’est entre ces deux plateaux de la balance que son propre visage se sculpte en trois dimensions
et dans ce faire il y a aussi l’insu
ce qui survient et n’était pas prévu
parler de cinéma, ce n’est pas parler de cinéma, c’est parler des gens de comment ils vivent de comment ils sont vus de comment ils se voient de ce qui est proposé dans le faire
on peut se placer en vigie
on regarde ou on tourne les yeux
on fait comme ça nous chante
et parce qu’on fait ce qui nous chante ça sonnera toujours assez juste
(l’idée)
parce que les idées, ce ne sont pas des concepts, ce sont des corps
les rêves de piscines vides n’existent pas
ou bien c’est que les boutiquiers ont gagné ?
les boutiquiers à cols blancs dont les suv possèdent un pare-chocs anti rhinocéros en centre-ville ?
non les rêves de piscines vides n’existent pas
hop
inutiles
et déjà envolés
allez allez, ne traîne pas dit la voix, tout va bien