sur le trottoir devant la maison[s]témoin

J’aimerais vous donner de ses nouvelles, clairement, je ne sais pas. Sa présence ne passait pas inaperçue. Voilà, et vous savez la suite. Il parlait de rien. Lui était médecin et il savait, à la visite d’embauche il aurait pu dire. Jamais on s’est posé la question de la visite inverse. La réponse était inapte. L’usine de la honte. L’usine cercueil. Essentiellement des femmes. Les gens qui habitaient dans la rue sont morts. Non lieu. Il n’y a même pas matière à instruire ou à juger. Dans cette rue y’avait les abattoirs, la spa et l’assédic. Maintenant ils ont mis des sdf. C’est pour dire la vocation de cette rue. Avant c’était une rue ouvrière. Y’avait les grèves, des distribution de tracts. Maintenant y’a quelques entrepôts, c’est des bureaux, artisan du placard, expertise-comptabilité, ils ont acheté ça pas cher. Là où y’a écrit horizon, moi j’ai commencé à travailler là, là où c’est marqué horizon. Le dernier pdg il travaillait là. Avant c’est son père qui était pdg. C’est des verrières. On n’a pas besoin de faire de fenêtres pour les ouvriers, sinon ça les distrairait. C’est la poésie patronale. Mon père avait été licencié comme syndicaliste, je pouvais plus aller à l’école, je suis venue et on m’a embauchée. On rentrait là. À côté y’avait la filature et en haut c’était le filage tressage. Il faisait tellement chaud, ça tapait on demandait au chef de peindre en bleu pour filtrer les rayons du soleil, on prenait les bobines et on les balançait sur les verrières, on les cassait alors ils venaient et ils peignaient. Y’avait des machines qui brasaient partout, vers chaque machine y’avait un nuage de poussière. C’était une atmosphère irrespirable. C’était une machine qui faisait une tresse, une gaine, la machine y’avait un tapis, ça faisait une mèche, on n’avait ni masque ni gant. Toutes les femmes en blouses de nylon, parce qu’en coton ça se collait dessus. On en avait dans les cheveux, les oreilles. Les médecins anesthésient les gens. Y’avait peut-être vingt-cinq navettes qui tapaient tapaient, ça faisait un bruit infernal tout le temps. Au début je venais pour gagner ma vie après je venais pour faire la syndicaliste. Le seul problème qu’on posait pas c’est celui qu’on savait pas. Entre gêné et empoissonné, c’est pas la même chose. Elle respirait pas bien ou elle toussait? On se disait c’est de la poussière. Aucune poussière n’est bonne. On se disait ça se saurait. On voyait des gens qui mourraient mais le lien était jamais fait. Il est mort de façon très rapide. La direction devait s’employer justement à dire ils fument ils boivent ils s’abîment la santé eux-mêmes, les mineurs crachaient leur poumons, les gars du bâtiment dégringolaient des échafaudages, c’est la condition minimum. Ce qui me tracasse beaucoup, c’est peut-être que ça se réveille. Le jour où ils ont annoncé la fermeture les gens étaient désespérés, j’ai demandé d’être entendue, on est rentré tous dans le grand bureau, il était là, elles ont commencé à dire c’est une honte, ce qu’on dit quand on est jeté à la rue et lui il était très surpris, il nous regardait d’un air détaché, y’avait une part d’indifférence, peut-être presque d’indifférence de naissance. C’est le dernier cliché que j’ai. Moteur.

Je suis arrivé tout début janvier. J’ai découvert le site, c’était le moyen âge. Y’avait de la poussière qui était là depuis quarante ans. Au bout des six mois, il avait rien fait, il fallait arrêter toute l’usine. Quels travaux. L’expert a mis huit mois pour faire le voyage, huit mois pour faire son rapport, en tout deux ans. Le pdg a déposé son bilan. Entre nous je crois que la faillite est arrivée au bon moment. Il savait très bien que c’était excessivement dangereux. C’est scandaleux. Ils ont bénéficié de ces experts, de ces médecins qui venaient dire que c’était pas dangereux. Le fils, quand il a pris l’affaire il savait très bien tout ce qu’il fallait faire, il savait.

Nous faisons partie de votre héritage. Vous avez eu le meilleur et nous le pire. Vous avez eu l’argent, nous avons eu la maladie. Il voulait pas faire de travaux. La fortune il l’a pris. Il faut qu’il prenne les victimes aussi. Les patrons ils venaient pas beaucoup, une demie-heure par an. La plainte a toujours pas abouti. Les témoins sont morts. Les accusateurs sont morts. Mais on se dit que ça pourrait donner à réfléchir aux autres. La dignité. Que nous on nous donne le statut de victimes, et lui d’empoisonneur. Que chacun ait sa place. Et que les ouvrières redescendent du bus en chantant. Qu’il ose nous faire face. On lâchera jamais.

(lettre à Chopin)

Une réflexion sur « sur le trottoir devant la maison[s]témoin »

  1. « Nous en tissons pour vous grands de la terre
    Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre »
    mais notre règne arrivera… (du moins nous devons y croire) pour nous et nos frères qui ne sont pas canuts mais c’est comme

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