épisode 6, le miroir

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Dans ma maison d’enfance, dans ma chambre d’enfance il y a un miroir. Il est rectangulaire, placé fort à propos sur un angle du mur sous lequel est caché le gros tuyau de la chaudière qui remonte du sous-sol avant de longer le plafond en ouvrant sur chaque pièce une bouche ronde qui, quand la chaudière est allumée l’hiver, souffle en continu de l’air chaud et le bruit que ça fait peut, selon qu’on a six ans ou bien quarante, terrifier, rassurer, à vous de voir.

La nuit je rêve que la bouche du tuyau m’avale et me lâche dans l’espace où je dérive. J’ai décoré le miroir. Sur ses bordures j’ai aligné des décalcomanies et des autocollants. Je n’ai pas trié, j’ai pris ceux qui s’offraient, dans des boîtes de biscuits je crois. Je ne me souviens que d’un, la petite fille avec sa cruche au bord de l’eau du Livre de la jungle de Walt Disney. Je ne sais pas qui est Walt Disney, pour moi c’est un double-v très joli à regarder. Je ne sais pas que c’est un prénom, et je ne sais pas que ce nom, Disney, vient d’Isigny, que ça se prononce comme ça d’Isigny aux États-Unis, et que « le nom Disney aurait pour origine une anglicisation du nom français D’Isigny, qu’auraient porté deux soldats normands Hughes d’Isigny et son fils Robert partis à la conquête de l’Angleterre aux côtés de Guillaume le Conquérant », je ne connais rien aux chevaliers, mais j’imagine que ça ressemble aux mousquetaires du 33t qui raconte les ferrets de la reine, je ne sais pas non plus ce que sont des ferrets, mais j’imagine que c’est précieux (L’origine du mot vient du latin acus, « aiguille »), et sans doute dangereux de les porter ou de se les faire voler ou de les perdre, c’est pourquoi la reine se désespère, la musique de Mozart sous la voix de Robert Lamoureux est assez éloquente. Cette histoire de Mowgli, je ne sais pas que c’est un film qui passe au cinéma, il n’y a pas de cinéma chez moi, sauf la salle des fêtes qu’on réaménage le samedi matin pour diffuser des films avec des chiens de traîneau et l’explorateur qui apparaît emmitouflé est là, il donne des détails pédagogiques debout derrière son pupitre dans un costume normal, Connaissance du monde, on lui pose des questions, par exemple est-ce qu’il a eu froid. Je sais qui est Mowgli grâce au 45t livre-disque décoré du magnifique double-v de Walt Disney. Je tourne la page au son de la clochette (« tournez la page petits amis »). On ne voit pas Mowgli sur mon autocollant, juste la petite fille, on ne voit pas non plus Bagheera, la panthère noire si effrayante et rassurante en même temps. J’aime cette panthère, elle impressionne, mais elle dit que ce qui est impressionnant peut rassurer, la vie est très complexe, mais finit bien. J’aime cette petite fille parce qu’elle est belle et qu’elle a l’air de savoir exactement à quoi elle sert (à prendre l’eau avec sa cruche). Elle ne se pose pas de questions, elle connaît son utilité, son objectif, son emploi, sa destination, et en plus les couleurs sont brillantes, du rouge très dense, très doux à regarder, le bleu de l’eau, parfait, exactement le bleu qu’il faut.

Dans l’autocollant de mon miroir, il y a de la certitude, il y a de la logique, et un calme particulièrement merveilleux. Un jour on réaménage ma chambre. Je dis « on » mais ce « on » n’est pas moi, je n’ai pas voix au chapitre. On enlève le miroir. Il va partir (à la décharge, aux rebuts, je ne sais pas, c’est n’importe quoi), et l’autocollant va partir avec lui. Je pleure tellement qu’on se demande si je suis malade. Un chagrin bien plus grand que tout ce qui existe dans ma maison d’enfance, bien plus grand que le souffle de l’air et que la bouche ouverte sur l’espace noir et infini. Il est possible qu’une des propriétés des maisons d’enfance soit la faculté de comprendre un peu mieux cinquante ans après ce que racontent des détails infimes et non pédagogiques.

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Série sorcières #3

 

 

 

La suite des témoins à charge, qui fait la part assez belle aux producteurs de l’époque, commence par l’apparition de Jack Warner

jack-warner(1892-1978) qui avait trois frères (Harry, Albert et Samuel) (il les a évincés et escroqués : esprit de famille, sans doute… Harry en est mort), tous dans les débuts dans cette même affaire de cinéma (on dit « la Warner » comme la « Metro Goldwyn Mayer » ou la « Fox »), les voici ces quatre millionnaires (homme/blancs/cravates…)

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difficile de trouver ce type de dessin sympathique, mais que fait-on ici sinon divulguer des visages (plutôt) inconnus de gens qui exprimèrent leur haine du communisme, leur défiance vis à vis d’une idéologie dont, en effet, on avait à se méfier ? Une façon de dire qu’on appartient au « monde libre » ? L’autre ne le serait pas, ou moins ?

Vint ensuite un autre patron d’un des grands studios, celui à la lionne qui rugit « c’est l’art qui reconnaît l’art » -quelque chose comme ça- Louis Burt Mayer (1884, né à Minsk- 1957)

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on s’emploie à dire son existence, sa foi, sa dignité – difficile de ne pas souscrire à ce type de discours, mais pour quoi faire ? Dire et dénoncer… (où est Spyros Skouras, président de la Fox ? je ne sais…) (mais on va cependant poser une photographie de lui – un peu déboutonné…- accompagné de Marylin Monroe en spéciale dédicace à Anne Savelli qui travaille sur le sujet

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de la seconde blonde, je ne connais point le patronyme…).

Vient la seule femme à paraître Ayn Rand (1905-1982) auteur d’un best seller, ex-soviétique, qui apporte à cette barre des injonctions :

ayn-rand1905-1982

ne pas dénigrer les industriels, ni la libre entreprise et l’individu indépendant, ni la richesse, ni le profit, ni le succès… C’était au siècle dernier, il n’y a pas soixante dix ans (soit l’âge du nouveau président us soutenu par le klan, lequel correspond tant à ces injonctions…). Viendront ensuite des célébrités, ici Gary Cooper (1901-1961)

Portrait of American actor Gary Cooper (1901 - 1961), dressed in a cowboy hat and a short-sleeved shirt, 1950s. (Photo by Hulton Archive/Getty Images)

puis voici Robert Taylor qui danse -l’autre type viendra plus tard à la barre, Ronald Reagan –

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(c’est aussi qu’on aime s’amuser) (le regard de la cavalière de Reagan est à mettre au compte de l’amour qu’il inspirait alors), il y aura aussi Leo MacCarey (1898-1969, réalisateur producteur de nombreux films de Laurel et Hardy)

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puis Robert Montgommery (1904-1981)

montgomeryrobert-1904-1981beau mec non ?(enfin les photos aident, et les comédiens savent se tenir) des idées frelatées trois ans après la fin de la guerre, des bombes atomiques, inspirées par les pires idées qui puisent être, en droite ligne des coups les plus tordus (ici par exemple -la photo doit dater du début des années soixante dix, Richard Nixon et John Edgar Hoover (1895-1972)

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le type à la tête du FBI -federal bureau of investigations – durant 48 ans quand même…) : marigot ou simplement rouages de l’Etat, coulisse du pouvoir ? (on a vu, il y a très peu, ce que ce bureau fédéral de renseignements avait en tête vis à vis d’Hillary Clinton, par exemple : mais nous avons, nous autres, à nous méfier aussi du « tous pourris » qu’emploient si aisément ceux qui lorgnent ces mêmes pouvoirs…). Outre ces deux promis à (comme on aime à dire) la « magistrature suprême » du pays US, à la barre viendra

georges-murphy-1902-1992

un certain Georges Murphy (acteur, 1902-1992) puis encore celui-ci (qu’on vit dans « Les Sentiers de la Gloire » par exemple (Stanley Kubrick, 1957)

adolphe-menjou1890-1963cet Adolphe Menjou (1890-1963). Enfin, vint à la barre Walt Disney (producteur, 1901-1966) qui nous a donné un autre donald (cette photo date de 1954) (entre ce deuxième canard, le type d’Ankara qui emprisonne à tour de bras, et celui du kremlin qui se débarrasse des journalistes gênant -voir Anna Politovskaïa – on a un trio contemporain qui me fait furieusement penser à celui qui s’exerçait dans les années 30 en Europe, bénito, adolphe et antonio – l’histoire ne répète pas, mais bégaye-t-elle ?)

walt_disney-1954

Ici donc, cette galerie de types tous plutôt souriants, qui témoignent devant cette cour des activités anti-américaines qui, bientôt, va en condamner d’autres à la prison (les « Dix d’Hollywood » qu’on verra dans le billet suivant) pour des idées qui ne leur plaisent tout simplement pas (en spéciale dédicace à Asli Erdogan, emprisonnée en Turquie, contre laquelle est requise la prison à vie…) (et à Olivier Bertrand, en ce samedi 12 novembre, journaliste en garde à vue dans le sud de la Turquie – il a été libéré dimanche 13 novembre).

 

Suite et fin de la série : #4