La maison cassée

En entrant dans la pièce, on lui trouve un aspect des plus banals. C’est une salle de séjour comportant une grande table en bois, un buffet bas surmonté d’une glace, une étagère dans un coin,
un canapé avec sa table basse – sur laquelle sont posés un ordinateur portable et un grand cendrier bleu – et un grand élément de rangement qui intègre une vitrine à double porte. Il y a aussi un coin cuisine ou plutôt un mur cuisine avec un petit frigo, un évier, une gazinière.

La pièce a l’air habitée, des objets sont posés un peu partout,
des assiettes dans l’évier, des tasses sur la table, des vêtements accrochés ici et là. C’est en la parcourant et en s’approchant des meubles que l’on découvre sa particularité. C’est une maison cassée. Tout, absolument tout est brisé. Tous les meubles, tous les objets en bois, en verre, en plastique sont cassés, tous ceux qui sont en tissu sont déchirés. Tous ont aussi été recollés ou recousus : et cela, de manière à ce que, de loin, il n’y paraît pas, la pièce semble normale, tout à fait banale, mais tout change dès qu’on la regarde de plus près ; les réparations ont été faites de manière à ce que les cassures, déchirures, lacérations restent visibles.

Cette pièce, on peut la voir à la Maison Rouge, 10 boulevard de la bastille, 75012 Paris, dans le cadre de l’exposition My Buenos Aires. C’est une œuvre des artistes argentins Martin Cordiano et Tomás Espina.

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(Photos ELC)

Le deuxième portrait

 

 

Il se pourrait bien que ce soit de l’amour. Mais ce ne serait qu’en esprit, et en esprit, l’amour a plus de difficultés, entre les êtres, à s’établir. Peut-être entre les êtres. Mais ici, un souffle de vent, dans un rêve, quatre heures de l’après midi, soleil, bord de mer…

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Madame Muir s’est endormie (le ciel est bleu mais ce n’est que le fond de l’écran) (il en est de même dans le film, mais)… Seuls le noir et le blanc parviennent à dessiner la vérité de la relation qui unit cette jeune femme – qu’on voit là, endormie, au premier plan, de profil, elle rêve- et Daniel Gregg, capitaine de navire probablement, qui a fait construire cette maison et qui, dans cette image, entre sans qu’on le voie, par cette baie fermée à l’instant par notre héroïne (ce faisant, elle a à son doigt fiché une écharde ainsi qu’ailleurs la Belle au bois dormant, mais passons)

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Ici, le portrait qu’on trouve au salon, qu’on posera plus tard sur le mur de la chambre du haut (c’est le deuxième de cette maison-ci, qui n’a d’existence que parce que nous autres y plaçons certains souvenirs, mots, photos, signes, témoignages et autres dons immémoriaux ou liens, rapports, noms propres ou communs, lieux et territoires, une histoire et une géographie, une science ou un désir) : à droite, l’agent immobilier qui ne veut pas louer, au presque centre cette Lucy, de noir vêtue veuve d’une année, et le capitaine qui nous fixe, nous et moins elle…

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La rencontre (s’il y a lieu : ce sera dans la cuisine) la bougie, la lampe et le cran : une sorte d’amitié

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Le capitaine est à l’image : Rex Harrison, la jeune veuve, Gene Tierney : le film vient juste après la deuxième guerre (1947), c’est Joseph Mankiewicz qui le réalise (il y a dans cette maison un certain nombre de gens qui ne sont pas nommés, mais ça ne devrait pas durer, je pose des liens dans le cellier-qui ne sert à rien- la buanderie-il en était une chez mes parents à Carthage avenue du Théâtre romain – dès que je peux), ensemble (est-ce ensemble ?)

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une magnifique ambition, un lien sublime et tellement affectueux, un vrai couple de cinéma dans l’un des plus beaux films de tous les temps…

(Ici, dans cette maison, ici ne viennent que des films les plus beaux de tous les temps, ici s’évanouit la fiction pour à la réalité faire place, ici comme il est tellement difficile aujourd’hui d’être exigeant car le monde ne le veut pas et s’oppose à tout ce qui pourrait aider à penser, ici donc vivent nos fantômes – et comme on les aime… – mais est-ce que c’est de l’amour, dis moi ?)

 

Billet réalisé avec la complicité de Joachim Séné,  pour l’aimable prêt du DVD : qu’il en soit (ainsi que son père, si j’ai compris) donc ici remercié.

 

Vertige

La décoratrice est agrégée de philosophie, a un master en lettres modernes et, surtout, un diplôme de design et architecte d’intérieur, qui lui permet de gagner sa vie, en réalisant des intérieurs, en remplissant des murs, des sols, des étagères. Elle s’est amusée à imprimer les cartons des faux livres avec les livres lus pendant la période de création du décor de la maison témoin : Pascal Quignard, Critique du Jugement ; Philippe Grand, Jusqu’au cerveau personnel ; Maryse Hache, Baleine-paysage ; André Hirt et Philippe Choulet, Glenn Gould, Contrepoint et existence ; Claude Simon, Quatre conférences ; Giorgio Agamben, La communauté qui vient, théorie de la singularité quelconque ; Francis Wolff, Pourquoi la musique ? Benoît Vincent, Farigoule Bastard ; Yoko Ogawa, La mer ; …
Des livres, JS
Des livres, JS
Les cartons repliés sur le vide ont été disposés sur les étagères du séjour, elle sait que personne ne les regarde de près, même pour faire semblant de les saisir, pour le peu qui osent, ne prend pas la peine de lire la tranche. Et cela lui convient, à la décoratrice, qu’on n’aille pas lire le vide, le vertige qui s’en suivrait ferait échouer la vente, parce que le vide est partout ici. Prenez le canapé Manstad du salon, c’est en réalité un faux convertible, c’est une reproduction de Manstad, totalement pirate, récupérant peut-être symboliquement un brevet volé au départ par le fabricant suédois, c’est un convertible qui ne se convertit pas. Qui irait mettre un véritable canapé-convertible, à ce prix, dans une maison-témoin ? Ce qui ne veut pas dire que personne ne s’allonge sur le canapé, on le sait, pour lire, ou pour une sieste parfois, et qui sait les invitations discrètes pour l’amour qui pourraient se dérouler ici ?

Des bibliothèques un peu partout !

Je propose que l’on installe, ici, et ailleurs aussi dans la maison–témoin, des  bibliothèques et une table où poser nos livres en cours.

Je lis : Pascal Quignard, Critique du Jugement – Philippe Grand, Jusqu’au cerveau personnel – Maryse Hache, Baleine-paysage – André Hirt et Philippe Choulet, Glenn Gould, Contrepoint et existence.